LETTRE VIII
Je n'ai point oublié que je vous ai promis une esquisse de l'histoire galante de madame de Valcourt , et j'y vais venir dès que je vous aurai rendu compte de la fin de ma soirée avec M. de Mora.
Après s'être engagé à m'envoyer le lendemain matin cette justification si coupable de madame de Valcourt, ilme pria en grâce qu'il n'en fût plus question, dans le peu de moments qui lui restaient à passer avec moi.
« — Eh bien, j'y consens, lui dis-je; si j'insistais pour » savoir la suite de cet amour où il y en a si peu , vous me » trouveriez aussi tyrannique que madame de Valcourt, et » n'ayant pas ses droits, vous seriez sans doute moins in- » dulgent.
» — Accordez-moi une grâce , madame , me dit-il d'un » air triste et pressant.
» — Votre ton , votre voix ne me laisse pas la liberté de » vous refuser : quelle est donc cette grâce?
» — C'est de ne jamais faire de rapprochement de ce » que la nature et mon sentiment ont mis si distinct, si » éloigné , qu'en vérité c'est blesser tout à la fois la vérité » et la justice , que de vous rapprocher de madame de Val- » court; mais ce qui m'est plus sensible, c'est que vous » blessez et affligez mon âme , en supposant un instant » qu'elle puisse être pour vous ce qu'elle est pour une femme » que je méprise et que je voudrais n'avoir jamais connue. » Après cet aveu qui est l'expression juste de ce que je pense » et de ce que je sens, ne me donnez plus le chagrin de vous
» entendre profaner le nom et la personne que je respecte » le plus, en la mettant à côté de madame de Valcourt.
» — Ce que vous me dites est plein de délicatesse , de » bonté et d'honnêteté.
» — Ah ! je ne suis pas heureux , vous ne me dites pas o le mot propre , et je vois que vous ne lavez pas rejeté ; » s'il vous était revenu , du moins !
» — Je l'aurais dit , je vous assure ; mais je ne cherche » pas ce que je vous dis; en effet, qu'importent les mots , » lorsqu'on traite avec la pensée et l'âme de quelqu'un?
« — Hélas! il est bien vrai, cela ne laisserait rien à dé- » sirer ; mais de bonne foi , puis-je croire jouir de ce bon- » heur? Sans doute vous m'accordez beaucoup, puisque » vous avez la bonté de vouloir savoir tout ce qui m'a in- ■ téressé; vous daignez écouler l'histoire de ma vie , vous » me montrez de la curiosité, même de l'intérêt, et j'en » sens si bien le pri\, que je me trouve souvent injuste » lorsque je me sens triste et dans la disposition de me » plaindre.
» — Mais serait-ce de moi que vous auriez à vous plain- » dre ?
» — Remarquez donc que je vous dis que ce mouve- » ment est une injustice ; la réflexion , mon sentiment en » triomphent bien vite. Je vous dois de la reconnaissance , » je vous dois plus que le bonheur, car vous m'avez enlevé » à un sentiment de douleur et d'abattement qui consu- » mait ma vie ; je sentais que mon âme s'éteignait sans » pouvoir se calmer, je souffrais et je croyais ne pouvoir » plus jouir. Que de biens je vous dois! et cependant que ) de maux j'éprouve encore ! Mais ce n'est point tout cela » que je voulais vous dire, je sais trop que vous ne pouvez » ni ne voulez mVntendre ; jo voulais seulement répondre
» à ce que vous me disiez, que je traitais avec votre pen- » sée et avec votre âme. Est-il possible que vous puissiez » le croire? M'avez-vous jamais dit un mot, ni de ce qui » vous occupe, ni de ce qui vous intéresse? Je vous vois » tous les jours; j'ai en vous une confiance qui va jusqu'à » l'abandon : cela m'a-t-il donné la moindre lumière sur » vous, sur les objets de vos affections? et en me traitant » avec beaucoup de bonté, m'avez-vous mis en mesure de » vous faire une question ? Cependant, pouvez-vous ignorer » l'intérêt que j'aurais à vous connaître? Enfin, voyez dans » quel degré d'ignorance vous me laissez , voyez à quelle » distance vous me tenez; je ne sais pas même si vous êtes » heureuse ou malheureuse ; je vois que vous êtes aimée , » et je ne vois pas si cela met du plaisir ou de la douleur » dans votre âme ; en un mot, je ne sais rien de vous, et » bientôt je n'aurai plus rien à vous apprendre de moi. Je » meurs de peur dans cet instant, de vous paraître et trop » indiscret et trop confiant ; pardonnez -moi, je ne voudrais » pas, au prix du bonheur de toute ma vie, mettre un mo- » ment pénible dans la vôtre. Vous ne me répondez point ; » votre silence me fait craindre d'avoir trop parlé. Que je » suis malheureux! Voulez-vous que je m'en aille? voulez- » vous que je vous évite l'embarras de me répondre, et » peut être la peine de me punir? J'ai tort, sans doute, » mais je m'engage à me soumettre à tout ce que vousvou- » drez m'imposer. Je ne vous écrirai plus , je ne vous di- » rai jamais un mot de vous, enfin je n'approcherai point » de votre âme, et, si j'en ai la force, je vous cacherai ce » que je souffre. Que voudriez-vous de plus? Ne vais -je » pas au-devant de tout ce que vous pourriez me près » crire?
» — Eh! oui assurément, vous prévenez ma pensée,
» car vous me faites désirer et vouloir d'après la vôtre ; » vous allez trop vite, je vous avertis que je ne vous sui- » vrai pas; les expressions de votre amitié et de votre in- » téret n'offensent en rien mon amitié, je jouirai avec plai- » sir et sensibilité de la vôtre, ainsi ne soyez pas plusdéli- » cat que moi; ne vous accusez point, et surtout ne vous » punissez point comme vous le dites, vous me feriez par- » tager la punition ; je ne suis point coupable, vous ne l'ê- » tes pas non plus. J'espère que nous nous verrons demain, » et la première fois que nous nous trouverons seuls,, » vous voudrez bien achever de me conter la suite de vo- » tre liaison avec madame de Valcourt, jusqu'au moment » où je la vis avec vous chez M. de Francheville, un certain » soir dont je ne sais plus la date, mais qui me paraît dé- » jà bien éloigné.
» — Ah ! je sens comme vous à cet égard , il me semble » qu'il s'est écoulé des années depuis cet instant , et » à coup sûr ce n'est pas la même cause qui nous donne » cette mesure de temps.
» — Je n'en sais rien, mais ce que je vois avec regret, » c'est qu'il est tard et qu'il faut que vous vous en alliez, » et , si vous faites bien, vous ne rentrerez pas chez ma- » dame votre mère. Si vous y trouviez madame de Val- » court , elle vous ferait des questions.
» — Je n'en serais pas embarrassé, je vous jure, mais » je serais bien fâché , en vous quittant , d'aller cher- » cher quelqu'un; je ne veux ni me distraire, ni m'en- » payer.
» — Bonsoir, envoyez-moi ce papier.
» — Je n'ai garde de l'oublier; je veux que vous le li- » siez sans moi , il m'enlèverait encore des moments que » je dois mieux employer. Laissez-moi vous dire tout pla-
» tement une vérité qui m'étoufferait si je l'emportais, » c'est que de ma vie je n'ai passé une meilleure soirée, » et que jamais je n'ai trouvé tant de bonté et de douceur » réunies à tant d'esprit et de piquant.
» — Mais taisez-vous donc, allez-vous-en donc; c'est à » coup de massue.
» — Oui, cela est vrai ; aussi n'ai-je pas prétendu vous » louer ni vous plaire, j'ai voulu me soulager en expri- » mant grossièrement ce que je sens avec force.
» — Adieu donc, à demain, car il me semble que vous » n'allez plus aux spectacles.
» — Ho non, je n'y vais plus; la dissipation n'est un » bien que pour les désœuvrés.
» — Et vous êtes accablé d'affaires?
» — Mon Dieu ! vous mériteriez bien que je vous ré- » pondisse, mais je me sauve. »
Et il était dans l'antichambre en disant ces mots.
Je dormis mal , mais je fus occupée d'une manière douce et agréable; je n'avais rien à me reprocher, et j'avais ce sentiment de bonheur que donne la certitude d'être aimée. Il me semblait que j'en jouissais pour la première fois de ma vie, et je n'en jouissais que parce que je partageais ce sentiment. C'est à nous-mêmes, à ce que nous trouvons dans notre cœur, que nous devons les vrais plaisirs. Ce qu'on nous donne, ce qui vient de l'âme d'un autre, quand la nôtre ne répond pas, ne peut faire jouir que l'amour-propre ; hé ! combien ses plaisirs sont minces ! qu'ils sont pauvres en comparaison de ceux que fait sentir la passion î Ha! si l'on pouvait en arrêter les progrès, si l'on pouvait mourir après les premières jouissances qu'elle donne, quel homme ne sacrifierait pas cent ans d'une vie remplie même de gloire, pour six mois d'une
vie remplie et animée, d'une passion sentie et partagée? Non, l'imagination la plus exaltée ne peut se peindre le degré de bonheur que m'a fait éprouver M. de Mora. J'ai senti le malheur avec la même force : j'ai eu, en l'aimant, des jours de ce plaisir, de cette ivresse de l'âme , qui , je crois, est restée sans expression dans toutes les langues du monde ; mais de combien d'années de douleur les ai-je payés, et de quel désespoir ! Ces souvenirs et mes regrets ne remplissent-ils pas le temps qui me reste à languir ? car on ne vit point, lorsque l'âme ne peut plus s'intéresser fortement à rien ; je n'ai plus de force que pour souffrir, et mon âme a comme un germe de poison, qui, en lui donnant de l'activité, lui fait sentir une torture que rien ne peut adoucir, et dont le seul remède sera la mort.
Mais , madame , je m'aperçois qu'en vous occupant de mes réflexions, je retarde le désir que vous avez de connaître madame de Valcourt;mais il me semble qu'elle s'est peinte elle-même en rendant compte à monsieur de Mora de ses galanteries. Voici, je crois, la place de vous faire lire ce long récit. Ce sera madame de Valcourt qui parlera; car, quoique je n'aie pas gardé la pièce originale, je vous réponds d'une grande fidélité dans le récit des faits et même dausles réflexions qui les accompagnaient ; il y aura, tout au plus, quelques expressions altérées, mais non pas de celles qui changeraient le ton et l'intention de la personne qui parle : il n'est pas besoin de vous dire qu'avant dix heures du matin, M. de Mora m'écrivit un billet en m'envoyant cet écrit. Ce biilet était court, et d'un genre si neuf, que j'en ai retenu les mots :
« — Satisfaites votre curiosité, madame , et n'en prenez » pas mauvaise opinion de ma morale, ou plutôt voyez- » moi tel que je suis, et faites-moi grâce ou condamnez-
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» moi à jamais. Je suis dans une position impossible à sou- « tenir ; je paierais de tout mon sang une marque de vo- » tre confiance, et, peut-être, si vous mêla donniez, je n'y » pourrais pas survivre. Pardonnez le trouble et l'obscurité » de ce billet; depuis hier au soir, je ne puis posséder ni » calmer mon àme. Serez-vous chez vous cet après-dîner?»
Je n'écrivis point à M. de Mora : je l'essayai vainement, j'étais trop agitée pour avoir une idée arrêtée. Je le fis remercier et lui dire que je ne serais chez moi qu'à six heures.
Ho ! pour le coup, madame, je vous laisserai écouter madame de Valcourt ; vous vous souviendrez qu'elle parlait à M. de Mora, qui était son amant depuis quinze jours , et vous vous rappellerez aussi , combien peu de temps il lui avait fallu pour s'abandonner à un homme qui n'avait jamais pensé à la tromper, ni même à lui plaire. Cet épisode était nécessaire et vous le verrez bien.
Vous vous attendiez à la confession de madame de Valcourt, et vous aviez raison ; avec la rage des filles vieilles et laides contre les femmes jeunes et jolies, avec la colère des créatures abandonnées de l'amour contre les belles personnes entourées de louange, d'admiration et d'empressement unanimes, mademoiselle de Lespinasse aurait pu écrire un beau livre, un livre vrai. Elle était à bonne école pour détester toutes les concurrences, pour haïr les femmes recherchées des hommes du monde, pour exécrer madame Favart, reine par le caprice du maréchal de Saxe., mademoiselle Arnould, reine par les vices du parterre, madame Dubarry, souveraine des âmes et des consciences par
les épuisements de ce roi Louis W, accablé de vices et de voluptés. — C'étaient là autant de concurrences .sérieuses où se faisait l'esprit parisien, (les daines qui causaient du fond de leur bergère, et dont la moindre parole était un arrêt souvent , un jugement pour le moins, étaient jalouses de ces beautés faciles qui tenaient à leur char d'or et de soie, les jeunes gens et les vieillards, l'enfant de noble maison et son aïeul , filles de l'esprit et du hasard qui menaient de front des entières générations de grands seigneurs au même abîme !
Mais, voilà le malheur ! mademoiselle de Lespinasse n'a pas osé publier les Mémoires de madame de Vatcourt. Elle a commencé ce récit à plusieurs reprises, et elle a fini par y renoncer. Elle aura trouvé d'abord qu'elle en disait trop, bientôt qu'elle en disait trop peu ; elle aura passé d'un excès à un autre excès, puis enfin elle se sera arrêtée tout court, s'avouant peut-être, à elle-même, qu'après tout la véritable destination des femmes, dans un siècle de doute, de corruption et d'élégance, c'était, non pas l'esprit qui cause, mais l'esprit qui écrit , mais l'esprit qui règne, la mode, l'entrain, la verve, les élégances, la scélératesse, toutes les grandes folies de la jeunesse, et toutes les charmantes perfidies de la beauté.
Reconnaissons, à ce propos, tout le progrès des femmes françaises, littérairement parlant. Quand vivait mademoiselle de Lespinasse, le seul talent d'une femme de mérite c'était de bien dire et l'art de bien écrire une lettre ; mais essayez de tirer ces dames de leurs habitudes de chaque jour, elles hésitent, elles se troublent, elles ne savent plus ni parler ni écrire; elles font plus, elles rougissent! — Que cela est bien changé! Quelle était, à la fin du siècle passé, la jeune fille éloquente qui déjà, dans le salon de son père,
préludait aux grandes pages de Corinne? Plus d'une est venue ensuite qui a charmé le monde par la toute-puissance inspirée de sa parole républicaine. — Madame Roland, par exemple, et de nos jours... vous l'avez nommée, l'auteur de Lèlia !
Mademoiselle de Lespinasse s'arrête donc au beau moment de son récit, sous ce prétexte, — c'est elle qui parle: — que l'histoire d'une femme nest point un roman ; que l'histoire d'une femme honnêle doit être comme celle d'un pauvre honteux, monotone et froide... Vous voyez déjà qu'il nous est impossible, malgré notre bonne volonté pour cette dame, de rien trouver qui ressemble dans sa vie, à ces deux grandes qualités négatives des femmes et des académies qui ne font pas parler d'elles — la monotonie et la froideur,