‹ Lettres de mademoiselle de Lespinasse (volume 2)Chapitre 15 sur 175 · LETTRE X · texte numérisé non relu

LETTRE X

Oui, madame, j'envoyai chez M. de Mora, et c'était en me disant qu'il vaudrait mieux l'attendre. Je pris sur moi de ne pas lui écrire, et je crus après cet effort avoir triomphé du mouvement de ma passion.

Bon Dieu ! que la raison est faible ! et que les sacrifices qu'on lui fait sont misérables! Je me contentai donc de faire demander à M. de Mora de ses nouvelles, et si je le verrais ce jour-là. Il m'écrivit deux lignes que voici : « Vous » me comblez de bontés, et je suis le plus malheureux et » le plus injuste des hommes, je ne vous verrai plus que » je ne sois plus calme; vous m'avez pardonné et peut-être » oublié : le trouble où je suis est inexprimable. Vous ne » voulez donc pas que je sache comment vous vous por- « te/

Je relus vingt fois ce billet, et quand il aurait prononcé ma sentence je ne serais pas restée dans une plus grande consternation ; mais je me souviens que ce qui pesait le plus sur mon âme, ce qui lui ôlait tout mouvement, était ces mots, 7e ne vous verrai plus que je ne sois plus calme. Je ne voyais point de terme à la privation qu'il m'imposait. Mon cœur était déchiré comme s'il m'avait dit : Je ne vous verrai jamais. Je fondis en larmes ; mon âme était accablée de la pensée que je passerais la journée sans voir M. de Mora. Depuis trois mois il remplissait ma vie, et je passais tous les jours trois ou quatre heures avec lui ; je n'avais jamais senti à quel point il m'était nécessaire, il ne m'en avait pas laissé le temps, il m'écrivait tous les matins, il me voyait tous les jours et il me prouvait qu'il aurait voulu me voir toujours : je n'avais donc point eu l'occasion de juger le sentiment qui m'attachait à lui; c'était le premier instant où ML de Mora m'abandonnait à moi-même, et je fus effrayée de ce que je trouvai dans mon âme.

Ah ! madame, vous ne m'entendez point, vous m'avez dit que votre âme douce et tendre n'avait jamais senti les mouvements violents de la passion ; aurez-vous assez d'indulgence pour pardonner ce que j'ai à vous peindre? Oui, j'ai fait serment de dire la vérité; voyez-moi donc telle que j'étais en ce moment, livrée tout entière à la passion la plus forte et la plus impétueuse. Je restai seule dans la nature ; les devoirs, la morale, l'amitié, l'amour de la réputation, tout fut anéanti. Une voix s'élevait et faisait retentir ces mots jusque dans le fond de mon âme : Il faut désormais vivre ou mourir pour M. de Mora ! De cet instant, je ne m'occupai plus de savoir si j'étais aimée, il ne fut plus question de cc-s discussions de l'amour-propiv qui fait craindre de pré-

voir; et je ne voyais que M. de Mora, je l'aimais, et cela suffisait à mon cœur.

Je fus trois heures entières avec son billet dans mes mains, et à la même place où je l'avais reçu. Je m'étais enfermée au moment où on me l'avait remis. J'entendis frapper à ma porte, j'y allai, et ma femme de chambre m'apprit qu'il était deux heures, et qu'on allait venir me prendre pour dîner. A peine j'entendais ce qu'elle me disait; je répondis que je n'irais pas dîner, que je me trouvais mal et que j'allais me mettre au lit. Je fis défendre ma porte, je mandai à mon frère que j'avais besoin de repos et que je le priais de disposer de sa journée, parce que je voulais être seule. Je me mis en effet dans mon lit; je fis fermer mes fenêtres et ma porte, et je défendis que sous aucun prétexte on entrât chez moi.

Je me sentis soulagée de n'avoir plus à me contraindre ; je voulais me recueillir, me calmer, me mettre en état de m'imposer une conduite, et malgré moi j'étais entraînée à ne voir, à ne sentir que M. de Mora ; son malheur me bouleversait. Je me trouvais cruelle de lui avoir caché mon intérêt; et par un effet inconcevable de la passion, presque dans le même instant, je croyais que son malheur n'était point causé par moi, mais par le chagrin d'être séparé pour jamais de ce qu'il aimait. Cette pensée égarait ma raison, et je rentrais dans un état d'imbécillité qui ressemblait à la stupidité. Je passai ainsi depuis trois jusqu'à dix heures du soir, et j'aurais pu y passer ma vie, si je n'avais été avertie de la mesure du temps par le besoin que j'avais de savoir des nouvelles de M. de Mora; je sonnai, et mou premier mot fut :

— Allez-vous en savoir si M. de Mora n'e^t pas sorti de

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la journée ; sachez s'il n'est pas malade et si je ne le verrai pas demain.

Et savez-vous à qui je parlais ? à mon frère qui était auprès de mon lit et que je ne voyais pas, tant mon âme avait troublé mes sens. Il me répondit qu'il allait donner ma commission, mais qu'il voulait savoir auparavant de mes nouvelles :

— Et moi je veux de celles de M. de Mora, dis-je.

Je sonnai sans l'écouter, et je répétai ce que je venais de dire : Allez vite et revenez de même ; cependant s'il peut écrire, attendez.

Je disais tout cela avec tant de chaleur que mon frère me demanda si je n'avais point de fièvre; ce mot me ramena à moi et à lui^ et je vis qu'il fallait me faire malade pour lui dérober la situation de mon àme :

— Oui j'ai de la fièvre, lui dis-je, j'ai la tête embarrassée, je crois même que j'ai un peu de délire; mais je me sens mieux, ne soyez pas inquiet ; si je puis avoir quelques heures de sommeil, je serai guérie.

Il fit apporter de la lumière, il prétendit que j'avais le visage renversé ; il était dans la plus grande inquiétude ; j'en étais plus importunée que touchée ; il me forçait à lui parler, et je voulais être toute entière à ma pensée et à l'attente des nouvelles de >I. de Mora. Mon laquais revint avec un billet; mon frère m'offrait de le lire : je ne trouvais pas de mots pour le refuser, tant j'étais troublée; mais je me saisis de ce billet, et j'y lus ces mots :

« J'apprends que vous êtes malade; si j'avais pu espérer de vous voir, j'aurais couru auprès de votre ht. Je viens d'être saigné, mais demain je serai chez vous à dix heures, si vous ne me le défendez pas. »

To me crus dans le ciel en apprenant que je n'avais plus

que douze heures a attendre ; la saignée m'inquiétait, cependant je me rassurai en disant : il serait venu sur-lechamp; il n'est donc pas bien malade.

Je passai la nuit avec un peu plus de calme que je n'en avais eu dans la journée, c'est-à-dire que l'espoir de voir bientôt M, de Mora avait remis dans mon àme le sentiment du plaisir. Mais c'est alors que je m'aperçus que ma machine avait reçu une violente secousse : j'avais de la fièvre, et à peine pouvais-je me donner un mouvement sans avoir des battements de cœur qui me mettaient dans un état d'affaissement qui ressemblait à la mort; je ne fermai pas l'œil, et je comptai les minutes dans l'attente de 31. de Mora. Je ne connaissais pas cette espèce d'activité qui dévore l'àme et qui ôte la faculté de se distraire de sa pensée; non, je ne connaissais point encore les mouvements de la passion. C'est M. de Mora qui m'en a fait éprouver les effets les plus violents et les plus profonds. C'est lui qui me créa une àme toute nouvelle ; c'est lui qui purgea ma tête de mille sottises qui l'avaient occupée jusque là. Enfin, je ne voyais plus que dans un point ; et à beaucoup d'égards j'en devins meilleure : j'oserais presque dire que l'amour devient une vertu ; qu'il élève et agrandit l'àme, quand son objet est doué, comme l'était M. de Mora, de tous les agréments et de toutes les qualités qui peuvent plaire, toucher et attacher.

J'étais dans une agitation et un trouble qui n'étaient cependant pas dénués de plaisir. Je sonnai à huit heures, il me semblait que j'en avançais le moment de voir M. de Mora : je fus vivement tentée d'envoyer savoir de ses nouvelles. C'est alors que je sentis tous les inconvénients que pouvait avoir cette saignée qui ne m'avait pas inquiétée la veille. Je me disais : 11 était donc malade ! une saignée

fait quelquefois grand mal; il va m'envoyer dire qu'il ne peut pas venir; mon Dieu! il sera malade; que ferai-je? J'étais dans cette perplexité, lorsqu'on vint me dire que Dubois était là (c'était le domestique de confiance de fit de Mora) :

« Qu'il entre, et sans l'écouter : Dubois, luidis-je, M. de Mora est donc malade?

— Non, madame, il envoyait voir s'il était jour et si vous vouliez le recevoir tout de suite ?

— Oui assurément, dis-je avec assez de calme; sa réponse l'avait mis dans mon àme. J'ajoutai : Mais pourquoi cette saignée ?

— C'est, me répondit Dubois, que M. le comte a des accès de mélancolie, et dans cette disposition le sang lui porte à la tête, et hier il a été toute la journée si souffrant et si triste qu'il s'est déterminé à se faire saigner. Il est déjà mieux ce matin, quoiqu'il n'ait pas dormi; il était fort inquiet de la santé de madame, et je cours lui dire qu'il peut venir tout de suite. »

De cet instant je pris en affection cet excellent domestique : jamais en effet il n'y en eut de plus attaché à son maître : il ne l'a pas quitté dans toutes ses maladies, et c'est lui qui, à la mort de M. de Mora a été chargé de tout ce qu'il y avait de plus sacré, de mes lettres, d'une tablette précieuse, et d'une lettre pour moi, écrite trois ou quatre heures avant le moment funeste qui nous a séparés pour jamais.

Je dois encore ajouter que ce fidèle domestique n'a jamais été le confident de M. de Mora. Son âme était trop élevée, trop noble, trop grande, pour s'abandonner, avec un domestique, à une sorte de confiance dont si peu de gens sont dignes. Il me disait souvent : « Mon amie, nous

» n'aurons jamais besoin de confidents ; eYsi la crainte ou » la vanité qui en font chercher, et nos âmes sont au-dessus » de ces petites passions. »

Mais je m'égare, madame; je reviens donc au moment où ce laquais fut parti : mon àme ne se possédait plus; je me mis sur mon séant, je fis avancer un fauteuil auprès de mou lit, et tout cela pour ne pas perdre une minute du temps où j'allais voir M. de Mora. Quand je fus prête,, que je n'eus plus qu'à regarder la porte par où il devait entrer, je ne sais quelle voix s'éleva en moi, qui me demanda :

« Mais que lui direz-vous ? »

Je restai confondue de cette question; et je vous avoue que j'aurais passé ma vie à y penser sans pouvoir y trouver de réponse. Je n'en eus pas le temps, car je crois que M. de Mora vola. 11 ouvrit ma porte avec précipitation ; mon valet de chambre arriva derrière lui pour l'annoncer ; la porte se ferma ; et tout cela se fit dans un clin-d'œil.

Il vint à moi avec une sorte de transport, et à peine eutil touché le bord de mon lit, je le vis pâlir : ses lèvres et ses mains tremblaient. J'avançai la main, et, sans toucher la sienne, j'étais tout auprès. Il ne fit pas un mouvement. Je ne sais combien nous passâmes de temps dans ce silence involontaire. Je levai les yeux ; je rencontrai les siens, et je crus lui répondre en lui disant :

« Vous avez été malheureux ?

» — Ah ! vous ne concevez pas à quel point je l'ai été ; » mais, ajouta-t-il, vous avez été malade : vous êtes chan- » gée ; votre voix est d'une faiblesse qui m'alarme î »

Ce fut dans ce moment qu'il prit ma main, qui était toujours restée auprès de la sienne ; et, comme pour m'en demander la permission :

— \lk —

( Auricz-vous la fièvre? ah ! mon Dieu, oui, » s'écria t-il, « vous êtes brûlante ! »

C'est alors qu'il commença à trembler, mais à un tel excès qu'il m'effraya.

« Ah ! mon Dieu, remettez-vous donc ! cet état de trou- « ble me gagne ; et je me sens si faible que vous allez me » faire trouver mal. »

Il se jeta sur un fauteuil, appuya sa tête sur mon lit.

« Pardonnez-moi, me dit-il; je me sens égaré : je vais » tâcher de me posséder. Dites-moi comment vous êtes, et » surtout dites-moi que vous ne me trouvez pas coupable.

» — Eh! non, repris-je avec chaleur, vous n'êtes pas » coupable. Sommes-nous libres ? et, dans un moment, ni » vous ni moi ne pourrions nous rendre compte de celui-ci.

» — Ah ! la divine créature, dit-il en élevant les bras; » je n'ai jamais vu tant de bonté et d'indulgence!

» — Et moi , je n'ai jamais vu tant de prévention et » d'illusion. Est-ce que vous avez besoin d'indulgence, et » me croyez-vous assez insensible pour avoir de la bonté » avec vous ?

Alors, il arrêta les yeux sur moi ; ses lèvres avaient du mouvement, et il ne prononçait rien.

« Mais calmez-vous, » lui dis-je ; « vous me faites mal !

» — Ah ! que je serais malheureux ! Plutôt mourir ! » dit -il, avec un accent si profond et si doux, que j'en tressaillis. Il s'en aperçut.

« Oui, je vous fais mal ; et je vous adore pourtant ! »

Et en prononçant ce mot, il tomba à genoux.

« Ah ! de grâce, monsieur de Mora, lui dis-je avec une » voix qui avait à peine des sons, arrêtons-nous ! Je vous » conjure, ayez un peu plus de force ; en grâce, relevez- » vous. »

Et je lui tendis lu main ; il la saisit, ses lèvres s'y collèrent, et il me semblait que c'était du feu. Dans le même instant je sentis sur ma main des larmes brûlantes. Il se releva j et, s'asseyant avec l'accablement de quelqu'un qui va perdre connaissance, il me dit :

« Je me sens mal ; mais ne vous effrayez pas : quoi qu'il » arrive, ne sonnez pas. »

Ces mots me renversèrent. Je cherchai mon flacon ; il le prit et en respira ; et, quelques moments après, il me dit, en me regardant avec une expression qui passa jusqu'au fond de mon cœur :

« Ah ! me pardonuerez-vous tant de faiblesse ? croirez- • vous que mon respect est égal à mon... »

Il s'arrêta; et, en baissant les yeux, et d'une manière à peine prononcée, il ajouta :

« Non, jusqu'ici je n'avais point aimé ! » J'étais dans un silence que je ne pouvais surmonter, et qui le jeta lui-même dans cette disposition. Je ne sais combien il se passa de temps : je vis qu'il s'en alarmait ; il se leva, et avec un ton où il y avait de la force et de la fermeté, il s'approcha tout près de mon lit, et me dit :

« Qu'ordonuez-vous, madame ? dois- je vous fuir tou- » jours, ou ma vie vous est-elle dévouée à jamais?

» — Ah ! vous manquez de générosité , m'écriai-je ; » dans le trouble où je suis, comment pouvoir prononcer » sur le premier intérêt de ma vie ?

» — Vous me mettez dans le ciel, me dit-il avec trans- » port; oui, je vous le jure, vous pouvez disposer de moi, » de ma fortune, de tous mes biens; je n'ai plus qu'un objet » dans la nature, je n'ai plus qu'un intérêt, je ne connais ■ plus qu'une volonté. Oui, madame, quelle que soit cette » volonté, tenez -vous assurée qu'elle sera la règle de toutes

» mes actions, et je vais prononcer des mots qui vont vous » faire sentir tout votre pouvoir : si vous me condamnez » ce soir à partir, à ne plus vous voir, vous serez obéie.

» — Hélas ! repris-je avec attendrissement, je vous de- » mande une grâce et ne vous ordonne rien : c'est de laisser » un peu de reposa mon âme; ne croyez point, ajoutai-je, » que ce soit pour éluder de vous répondre.

» — Ah ! ciel, dit-il, vous soupçonner de mettre de l'art » dans votre conduite! n'êtes- vous pas toute puissante ? et, ') pour vous le prouver, je vais me taire. Dites-moi donc, » ajouta-t-il avec le ton animé, avez-vous vu un médecin ? » Aviez-vous la fièvre hier? Je le crains ; du moins l'aviez- » vous quand je suis entré. Êtes-vous aussi brûlante ? »

Et il fit un mouvement pour prendre ma main, qu'il retint sur-le-champ.

« Je suis mieux, dis-je, et si vous vouliez je serais tout- » à-fait bien, parce que je crois que j'ai besoin de prendre » quelque chose, et j'imagine que le chocolat me fortiûe- » rait ; et vous, en avez-vous pris ?

» — Non, dit-il, je l'ai oublié.

» — Eh bien ! je vais en faire apporter. Voilà une sin- » gnlière manière, lui dis-je avec gaîté, de traiter deux » malades; remarquez que vous ne m'avez pas encore dit » pourquoi vous vous êtes fait saigner.

» — Mais Dubois vous l'a dit, répliqua-t-il, car je vous » prie de croire qu'il ne m'a pas laissé ignorer cette marque » de votre bonté.

» — Je suis bien sûre qu'il ne vous l'a pas dite tout eu- » tière, car vous saunez que lorsqu'on me l'a annoncé je » tremblais qu'il ne vînt dire que cette saignée vous avait » fait mal et crue vous ne pouviez pas venir.

» — Vous m'avez donc supposé à l'agonie?

» — Mais eu vérité, riis-je en riant, depuis que vous » êtes là vous m'en avez presque donné l'effroi

» — Il est vrai qu'il y a un instant où j'ai craint de » m'évanouir; mon Dieu, que j'aurais été malheureux de

vous causer cet embarras !

» — Embarras n'est pas le mot propre.

n — Dites-moi donc celui qu'il faut que je mette à la » place, » reprit-il avec vivacité.

Le chocolat arriva, cela me dispensa de répondre.

NOUS continuâmes à causer jusqu'à midi. Mon frère vint savoir de mes nouvelles, il marqua de l'intérêt à M. de Mora, et ils sortirent ensemble, parce que j'en avisai M. de Mora.

« Bonjour, lui dis-je avec liberté, si vous n'avez rien à » faire ce soir, je serai ravie.

» — Vous croyez bien que cette saignée va me servir » d'excuse pour huit jours de souper au moins.

<> — C'est en tirer le meilleur parti.

» — Oui, et c'est vraiment le moyen qu'elle me fasse » du bien, » répondit-il ; et il s'en alla.

Mon Dieu! madame, concevez-vous l'extrême changement qu'il y avait en moi, du moment où M. de Mora était entré dans ma chambre à celui où il en sortait? La durée d'un an, de dix ans, n'apporte pas une telle révolution dans uneàme calme et une tète raisonnable :je ne me connaissais plus, je ne me retrouvais plus, j'étais contente, j'étais heureuse, j'étais plus que tout cela ; mon àme était enivrée de ce plaisir si doux et si profond que fait éprouver le commencement d'une passion partagée par un objet qui vous paraît mériter l'amour et le culte de toutes les créatures sensibles.

Je vais vous laisser penser un moment à mon bonheur ;

cela mettra un seutiment doux dans un cœur que j'ai déchiré si souvent par le récit de mes malheurs et par le spectacle de mon désespoir. Hélas ! par quelle magie puisje m'en distraire quelques instants? »

Avouez qu'il y a là-dedans bien de l'amour? Ces pages sont belles, le coloris en est vif et pur, l'exaltation n'a rien d'affecté ; mademoiselle de Lespinasse, dans ce chapitre de son roman, raconte l'amour non pas comme elle l'a éprouvé, mais bien comme elle la rêvé : or, pour certaines natures passionnées jusqu'au délire, le rêve est la seule réalité possible. L'aveu est complet, le récit est formel ; on dirait que ces détails ont été empruntés à quelque grave récit de Crébillon fils. En vain mademoiselle de Lespinasse, lorsqu'elle écrivait ces pages à la Sapho, se disait-elle que ces ligues ne seraient lues par personne; soyez sûr que la pauvre femme aura hésité bien longtemps avant que d'en venir à ces confidences intimes ; mais enfin la passion est plus forte, il faut qu'elle se fasse jour. Il faut que cette amoureuse, assise sur les débris de son amour, s'amuse à pleurer amèrement sur le conte qu'elle se fait à elle-même. Tant pis pour notre bonne renommée ! tant pis pour notre pruderie! Nous allons exposer toutes les plaies de notre cœur; mais qu'importe? pourvu que notre vanité y trouve son compte aussi bien que notre passion. On verra enfin que nous n'avons pas été ce qu'on appelle : une vieille fille ; on verra que, toute laide que nous étions, nous avons été aimée plus que les plus belles ; notre esprit nous a valu tous les droits de la coquetterie et de la jeunesse ; et que,

à notre char s'est attelé le plus beau jeune homme de l'Espagne amoureuse et galante !

Or voilà dans quelle espérance justement, mademoiselle de Lespinasse a écrit ces mémoires. Ils ont été écrits en cachette, mais avec des transports qui tenaient du délire. Hélas ! on n'a pas lutté, pendant quinze ans, contre les passions de sa tète et de son cœur; on ne s'est pas fait, à soimême, cette longue violence de paraître uniquement occupée de causerie et de littérature ; on n'a pas donné ces grands coups de bâton à son enthousiasme intérieur, ces froids démentis au feu qui brûle, sans que l'àme vaincue unisse par s'avouer, à elle-même, sa propre défaite. — Nous comprenons donc, très-volontiers, les confessions de cette femme, nous comprenons qu'elle ait gémi, qu'elle ait pleuré, qu'elle ait meurtri sa poitrine de douleur et de rage, qu'elle se soit passionnée au seul souvenir de ces futiles amours, qu'elle ait embelli, dans un portrait de pure fantaisie, l'image de son amant ; ce que nous comprenons beaucoup moins, c'est que mademoiselle de Lespinasse, se racontant à elle-même son songe d'été, se soit vue forcée d'arranger ses personnages dans de certains habits et sous de certains noms qu'ils n'ont jamais portés. Pourquoi n'être pas sincère , dans une histoire que l'on se raconte à soi-même ? pourquoi se mentir à soi-même ? à quoi bon changer le lieu de la scène? pourquoi faire de d'Alembert, l'amant trompé, un bon frère complaisant et dévoué aux amours de sa sœur? Certes, d'Alembert, cette figure triste et calme qui se montre au milieu de ces tumultes, eût produit un grand effet dans cette histoire, si on l'eût respecté dans sa véritable douleur. Mademoiselle de Lespinasse a fait des choses plus difficiles, dans ces pages que nous venons de lire , elle a avoué qu'elle était laide ! Elle l'a dit à plu-

sieurs reprises et elle l'a dit avec l'orgueil d'une femme d'esprit. Pourquoi n'a-t-elle pas continué comme elle avait commencé ? Quel beau livre elle eût fait là , si elle s'était dit à chaque ligne : Courage! Jean- Jacques Rousseau ne sera pas le seul à écrire le récit de sa vie ! Pensons à nous, à nous seule, et nous repaissons de nos intimes douleurs , ce sera autant de gagné sur la souffrance !

Courage ! ce n'est pas à une amie que nous racontons ces intimes douleurs , nous les racontons à nous-raême , à nous qui les avons ressenties , à nous qui avons courbé la tête sous ces orages, à nous qui pansons, en secret, ces blessures cruelles ! Nous plaindre ! — Eh ! nous n'avons même pas le droit de gémir! Pleurer sur nous !... à peine si nous pouvons pleurer tout bas quand, par hasard, notre porte est fermée , quand tout fait silence autour de notre esprit , et qu'il nous est permis d'interroger notre àme en ses plus secrètes douleurs !

Si en effet , elle avait eu cette fidélité pour elle-même , mademoiselle de Lespinasse aurait fait tout simplement un chef-d'œuvre d'amour, car vraiment , quand elle est dans le vrai et , à mesure que la douleur élève la voix dans ce roman intime, on se sent ému, on se sent intéressé, on prend en pitié cette pauvre femme qui a tant souffert, on la plaint pour ses souffrances d'abord , et ensuite pour cette nécessité cruelle de les dissimuler et de sourire, à l'instant même où ces larmes dévorantes retombent sur son cœur.

Un autre intérêt nous gagne, à la lecture de ces passages d'une passion inattendue dans la vie de cette femme bel-esprit, c'est que nous sommes tentés de savoir gré à ces années galantes, les dernières du règne de Louis XV, de nous montrer, de temps à autre, une passion bien sentie. Pourtant les histoires d'amants fidèles ne manquent pas,

même sous le règne de madame de Pompadour. Toutes ces femmes amoureuses et inconstantes finissent toujours par revenir à l'objet de leurs préférences. Quand une fois elles se sont mises à aimer, elles aiment à la rage. Celle-ci voyant son amant à Saint -Lazare, se tue pour rendre sa liberté à ce fils de famille, et la lettre de la malheureuse victime, éloquente et touchante, fait pleurer toute cette belle compagnie. Celle-là met en gage sa vaisselle et ses diamants, ornements princiers de sa beauté, pour payer les équipages du héros qui va gagner la bataille de Fontenoy. Coraline, attachée au comte de La Marche, s'en va défier une princesse du sang royal, et elle arrache son amant à la femme légitime. Un drame véritable , c'est l'histoire de madame Billioni. Son enfance avait été des plus malheureuses; elle était la fille d'un danseur de corde, et à cinq ans elle faisait le métier des bateleurs. — A douze ans, elle avait dansé à la cour et enlevé tous les suffrages; à quinze ans, elle chantait les rôles d'amoureuses de la Comédie-Italienne, et tout Paris s'enivrait de ces mélodies inconnues. Elle chantait si bien, sa voix était si belle ! Elle avait du feu dans les yeux, des bonheurs dans la voix. Rien n'était beau comme la Billioni... et personne n'était plus sage. Hélas î un jour, par un malheur, elle vit le beau Clairval, elle l'aima, de toutes les forces de son âme, et la voilà perdue ! Clairval se laissa aimer de cette malheureuse femme, mais il la traîna dans ses vices ; il en fit la victime de sou jeu, de ses débauches, de ses dettes, de ses lâchetés... Cachée dans un fiacre, elle le suivait à la trace, elle l'attendait la nuit, toute la nuit, à la porte des tripots; voir passer l'ombre de cet homme, et elle était heureuse! A ce rude métier, sa voix se perdit, son talent se dissipa, sa beauté se flétrit ; cette charmante jeunesse, sortie pure de

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la fange, fut flétrie à vingt- cinq ans !... et la pauvre femme expira, un soir d'hiver, sur une borne où elle était montée, pour voir une dernière fois, à travers les vitres d'un cabaret, son amant qui soupait avec des filles du quartier.

Il n'y a pas de roman qui ne tienne à l'histoire par un certain côté. — Manon Lescaut, c'est de l'histoire, hélas!

Achevons cependant l'histoire de mademoiselle deLespinasse et de ses amours.

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