I.F.SPJNASSK
effet singulier de l'amour-propre , il avait souvent risqué de sacrifier son ambition , seule passion dont il fût susceptible , au plaisir de me soumettre et de me vaincre. Mais heureusement pour moi , j'avais été de bien bonne heure dans son secret , et , à son exemple , j'avais fait de cette liaison un objet de vanité et d'amour-propre, et nous combattions au nom de l'amour, sans être animés que de l'intérêt de notre amour-propre.
Il semble que ce combat devrait bientôt finir s'il était connu. Eh bien , je vous dirai , à la honte du cœur humain , qu'il n'y a guère de passion qui ait plus de suite, plus de constance et surtout qui soit aussi ingénieuse pour parvenir à ses fins. Je dois aussi vous avouer sans orgueil , comme vous allez voir, que ce n'est pas par vertu que je n'ai pas cédé à M. le duc de Wilfort , mais uniquement par vanité, par amour -propre , et seulement pour ne lui pas donner cet avantage sur moi. Dans l'espace de 7 à 8 ans que cette espèce de défi a duré , nous étions souvent brouillés, et puis^ sans raccommodement, nous nous retrouvions aus-<i liés, et aussi à notre aise que s'il n'y avait eu entre nous que de l'amitié et même l'habitude de l'amitié.
Voilà où j'en étais , lorsque je vis l'homme à qui je devais consacrer toutes mes affections , toutes mes pensées, en un mot , celui qui devait disposer de tous mes intérêts et absorber toutes les facultés de mon esprit et de mon Ame.
Je vais vous laisser reposer, madame ; mais , mon dieu , que votre bonté est ravissante ! vous voulez bien risquer de vous ennuyer dans l'espoir de me consoler en me faisant parler d'un objet qui a rempli mon cœur d'un plaisir r d'un bonheur qui seraient sans doute ceux du ciel, si
nos âmes pouvaient jouir éternellement d'une félicité qui ne peut être goûtée que de bien courts instants et par bien peu de créatures. Hélas si peu de gens sont nés capables de passion ! La multitude meurt sans avoir connu tout le prix de la vie Les hommes sont attachés , non parce qu'ils aiment, non parce qu'ils jouissent i niais parce qu'ils sont faibles et vains. Ils s'amusent, ils végètent et ils craignent le diable : voilà ce qui fonde cette horreur que presque tout le monde a de la mort. Les passions, qui devraient attacher à la vie , donnent aussi la force de la quitter sans faiblesse. Mais je ne vous laisse pas respirer. J'oublie que je viens de vous promettre de me taire, et, à l'avenir, je tacherai de me livrer moins aux réflexions. C'est un genre trop commun et trop aisé. »
C'est ainsi que mademoiselle de Lespinasse commence son autobiographie , et , dès les premières lignes , vous voyez tout de suite le roman. Cette fois il n'est plus question d'illégitimité et de bâtardise. Nous supprimons, d'un trait de plume, la misère de nos premières années, l'abjection , le délaissement , notre métier d'institutrice et de subalterne dans la maison du père de famille qui n'a pas voulu reconnaître comme sien, cet enfant de sa femme. — Nous sommes, ou peu s'en faut , la fille légitime... d'une duchesse ! la sœur du comte de Saint-Clair, et nous avons eu bien de la peine à sauver ce frère bien-aimé, qui est venu se loger chez nous, dans notre hôtel. — Comme aussi madame Du Défiant, notre première bienfaitrice, la femme qui nous a tirée de cette position lamentable , celle qui nous a conduite à Paris , qui nous a installée dans sa maison , qui nous a présentée à son monde et que nous avons