‹ Lettres de mademoiselle de Lespinasse (volume 2)Chapitre 5 sur 175 · LETTRE IL · texte numérisé non relu

LETTRE IL

« Ha ! que je vous plains , madame , car je me sens en disposition de ne vous pas faire grâce d'un mol , d'un pas, d'un geste : enfin vous saurez tout ce qui m'a animée, tout

ce que j'ai pensé et senti pendant l'espace de huit années, car la passion a cela, elle vit toujours, et il n'y a plus un mot ni un moment indifférent pour deux personnes qui s'aiment : mais je commence enfin.

J'allai un soir , sur les huit heures, chez madame de Francheville.

Je soupais chez le comte de Fortin où devait être le duc de Wiifort ; il y avait peu de monde chez madame de Francheville. Elle me reçut avec sa bonté ordinaire.

<« Je suis bien aise de vous voir, me dit-elle , êtes-vous » engagée ce soir ? — Oui. — Tant pis. Vous auriez été » bien aise de souper avec madame de Valcourt ; elle vient » ici avec M. de Mora , dont vous avez sûrement entendu

» parler ; c'est le fils du gouverneur de la province de

» Il n'y a pas bien longtemps qu'il est ici avec sa famille » qui réside la plupart du temps dans le gouvernement du » père. C'est un homme d'esprit , un homme aimable au- » tant qu'il est possible de l'être. On ne se douterait pas à » son ton qu'il n'a presque jamais été en ce pays-ci. »

Tout ce qui était dans la chambre ajoutait à cet éloge. Madame de Francheville s'approcha de moi ; et d'une voix dont personue ne pouvait perdre un mot :

« Il est amoureux de madame de Valcourt qui en est -> folle, je suis fâchée que vous soyez engagée ; cela vous » aurait divertie à observer : elle vient ce soir ici sans son » mari. Ils seront seuls , et j'aurais été ravie si vous aviez » pu rester. — J'en suis vraiment bien fâchée aussi, mais » il n'y a pas moyen. »

Je finissais ces mots lorsqu'on annonça M. de Mora. Mon premier mouvement fut de m'en aller, et puis je fus retenue par la curiosité que venait d'exciter en moi madame de Francheville. Elle lit un cri de joie :

« Ah ! que cela est honnête d'arriver de si bonne heure ! a — jc sors de la comédie ,, j'ai quitté la petite pièce et je » me suis l'ait un plaisir de vous voir plus à mon aise. »

Alors il regarda ce qui était dans la chambre ; il fit la révérence d'une manière si noble et de si bonne grâce, que je trouvai que l'on n'avait point assez loué sa figure et son air qui était le plus distingué. Il était mis magnifiquement , et il n'avait point l'air paré. Madame de Francheville loua son habit et lui demanda s'il avait été au bal paré, si c'était là l'habit qu'il y avait eu :

« Hélas ! oui , j'ai été au bal , je m'y suis ennuyé ; j'ai «été grondé d'en être sorti à trois heures; je ne danse » point, c'est encore un tort,, j'en suis bien fâché ; je ne » saurais recourir après tous les goûts que j'ai perdus , et » cela me rend bien maussade.

» — Mais on vous le pardonne , je crois , dit madame » de Francheville en souriant. Madame de Valcourt a-t- » elle beaucoup dansé , s'est-elle retirée de bonne heure ?

» — Je n'ai eu garde de m'informer de tout cela : je » sais qu'elle a dîné chez mon père , qu'elle a été à la co- » médie ; sa loge était pleine ; je me suis sauvé pour éviter » la lenteur de la sortie du spectacle.

» — Mais vous serez encore grondé , dit madame de » Francheville.

» — Vous aurez la bonté de me défendre , n'est-ce pas , » madame ? »

J'observais son visage pendant cette conversation , et je n'y voyais ni le trouble ni le plaisir qui s'y peint lorsqu'on entend parler de la personne que l'on aime.

« Et si vous voulez aussi venir à mon secours , continua » M. de Mora , sur une dispute que nous avons eue à la » comédie , je serai bien fort. 31adame de Valcourt pré-

» lend que c'est Voltaire qui a le mieux peint l'amour et » les effets de cette passion dans les femmes. Et moi je » prétends qu'à cet égard seulement Racine lui est bien i supérieur. Qu'en pensez -vous , madame ? »

Madame de Franchevillc , sans répondre , se tourna vers moi :

« Qu'en pensez-vous ?

» — Je serais de l'avis de M. de Mora, dis-je, non pour » fortifier son parti , car je sens bien qu'il n'est pas géné- » reux d'être contre les absents ; mais c'est que c'est tel- » tellement mon avis que je crois que je ne serais pas en » peine de le motiver et de le prouver.

» — Ha ! que je serais ravi , madame , dit M. de Mora » avec chaleur, si vous vouliez me donner vos raisons pour » combattre l'opinion d'une femme qui se croit bien plus » forte que moi, d'abord parce qu'elle est femme.

» — Eh bien , monsieur , tenez-vous assuré que Ra- » cine a su mieux peindre l'amour dans les femmes que > M. de Voltaire. Ce n'est ni le talent , ni l'esprit qui lui » ont donné cette supériorité ; c'est que Racine a été pas- » sionnément amoureux de mademoiselle Champmeslé , et » que Voltaire n'a jamais connu ni senti l'amour comme » passion.

» — Oh ! que cela est vrai ! que me voilà content ! Que » je vous suis obligé , madame ! et que je me trouverais » heureux si vous vouliez m'éclairer davantage ! »

Le baron de Saint-Phar arriva, il était fort lié avec M. de Mora, je le voyais beaucoup aussi :

« Arrivez, arrivez, baron, dit M. de Mora avec vivacité, » je suis triomphant ; vous avez entendu notre dispute sur » Racine et sur Voltaire, vous étiez tout prêt à être contre

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» moi , car vous êtes toujours galant ; hé bien , écoutez : » madame va vous persuader.

» — Voilà en vérité ce que je n'entreprendrai pas, dis-je » en me levant ; adieu , madame , je meurs de peur que » madame de Valcourt n'arrive , et alors je serais trop fai- » ble et peut-être trop ridicule d'avoir une opinion con- » traire à la sienne. »

M. de Mora s'approcha de madame de Francheville :

« Quoi ! elle ne reste pas à souper ? Ah ! retenez-la , » madame 3 elle me paraît pleine d'esprit.

» — Entendez-vous , madame ! dit madame de Franche- » ville, élevant la voix.

» — Non , madame , mais je m'en vais avec bien du re- » gret. »

Je ne sais si en prononçant ce mot je regardais M. de Mora, mais il me fit une profonde révérence, et il semblait me dire : C'est moi qui te se?is, ce regret. Je sortis et je trouvai madame de Valcourt sur l'escalier. Je fus fâchée d'être partie ; j'aurais voulu voir si son arrivée aurait fait

quelque impression sur M. de Mora Pourquoi cette

curiosité ? Je n'en démêlais point la cause , et peut-être n'était-ce que la curiosité que m'avait inspirée madame de Francheville. J'ai su depuis par M. de Mora ce qui avait été dit de moi à mon départ. Madame de Valcourt entra en demandant quelle était la femme qui sortait.

« Elle a l'air bien noble, dit-elle; je n'ai pas vu son » visage.

» — Il n'est pas joli , dit madame de Francheville ; » c'est madame de Rennefort.

» — Je ne l'ai pas reconnue , reprit madame de Val- » court.

» — Est-ce que vous la connaissez , madame , lui de- » manda M. de Mora?

» — Non ; je ne la connais que pour l'avoir rencontrée.

» il y a quelques années, avec madame la duchesse de

» sa tante.

» — C'est, dit M. de Mora, une personne bien aimable, » bien spirituelle , et qui m'a paru bien naturelle , qualité » bien rare en ce pays-ci.

» — Et elle est lout cela, madame? dit madame de Val- » court en interrogeant madame de Francheville.

» — Oui , madame , et cela est si vrai que ,, quoiqu'elle » soit laide , elle plaît généralement aux hommes et aux » femmes.

» — Mais elle n'est pas laide , reprit M. de Mora ; elle a » de la grâce , de la noblesse , de la physionomie. Cela » n'est-il pas vrai , madame ? en s'adressant à madame de > Francheville.

» — Oui,, tout cela est vrai ; mais je vous avertis, ma- » dame , qu'il n'est si fort prévenu en faveur de madame * de Ilennefort , que parce qu'elle a été de son avis contre » le vôtre sur l'amour, sur Racine et sur Voltaire. Contt-z » tout cela, baron , et madame de Valcourt vous confondra » tous. •)

Alors reprit la dispute, et n'importe qui eut tort ou raison.

J'arrivai chez le comte de Fortin à 9 heures et demie ; il vint à moi :

« Je ne savais , me dit-il , ce qui vous était arrivé , je commençais à être inquiet.

» — J'arrive trop tard parce que j'ai été retenue par «une dispute chez madame de Francheville; elle voulait » me garder.

» — Et assurément , reprit le duc de Wilfort , c'est un » grand sacrifice que vous avez fait ?

» — Sans doute , il y avait vingt personnes.

» — Et toutes de vos amies ?

» — Non , il n'y en avait que six ou sept , mais bien » choisies , bien aimables , et telles enfin que si je n'avais » dû souper chez M. le comte , il m'en aurait coûté de » m'en aller.

» — Mais, mon dieu , nommez-nous donc ces personnes » si charmantes, si aimables.

» — D'abord, madame de Valcourt.

» — Oh ! ce n'est pas elle qui vous aurait fait rester, dit » le duc de Wilfort

» — Et puis le comte de Grancé, le baron de Saint- » Phar et M. de Mora.

» Ah ! celui-là je ne le connais pas. On dit qu'il est fort » aimable ; le connaissez-vous, comte ?

» Oui, je l'ai vu à Versailles , il a une figure de roman. » Madame de Valcourt le trouve digne de figurer dans le » sien, et c'est assurément un bon choix. Voilà ce qu'on » appelle un amant de bon air ; il est jeune, mais il a un » maintien, un ton noble et grave, et c'est un de ces » hommes qui s'attirent de la considération à la première » vue. En avez-vous jugé de même ? me dit-il en riant.

» — Plus avantageusement encore, dis-je en riant aussi; » le comte vous loue sa figure, et moi je vous dirai qu'il a n de l'esprit, de la grâce, de la chaleur.

» — Prenez garde, dit le comte de Wilfort, vous ou- » bliez ce qui vous plaît de préférence ; il est sûrement » sensible, n'est-ce pas?

» Je n'en sais rien, répondis-jc ; mais il a de si beaux

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» yeux, il a tant d'expression, que je croirais bien qu'il a » beaucoup d'àme.

» — Allons, dit le duc de AVilfort en faisant quelques » pas et en m'éloignant de la compagnie, venez, conten- » tez-vous de celle d'un homme que vous désolez depuis » une heure : je vous attendais ; pour arriver plutôt, j'ai » laissé un rendez-vous d'affaires; j'y suis toujours attrapé » et rien ne me corrige.

» — Je vous assure, lui répondis-je à mi-voix, que sans » vous je ne serais pas ici.

» — Il faut donc que je vous remercie.

» — Non, mais que vous ne me grondiez pas. »

La soirée fut agréable, et je ne regrettai point celle que j'aurais pu passer chez madame de Francheville. . . Mais, madame, n'etes-vous pas effrayée de toutes mes longueurs; ne craignez-vous pas un in-folio? Si je suis jour par jour un aussi long espace que celui que j'ai à parcourir, sans doute je serai infinie. Mais je vous annonce des années d'absence, et ceia vous donnera le temps de vous reposer de mes petits détails, traités si longuement. Je passe donc au lendemain, car ce jour-là est bien nécessaire à ma vie. Le baron de Saint-Phar arriva chez moi. Le duc de Wilfort y était et plusieurs autres personnes. Le premier mot du baron fut : « Vous avez vu hier, madame,, un homme » qui a un grand désir de vous être présenté; je me suis » chargé de vous en demander la permission. »

Le duc de Wilfort l'interrompit :

» — Je parie, monsieur le baron, que c'est monsieur - de Mora ; oh ! je vous réponds qu'il sera bien reçu : mao dame en est dans l'enchantement, elle nous en parle de- » puis hier.

» — Il est vrai, dis-je au baron, que je tromai mon-

— us —

» sieur de Mora le plus aimable du monde ; en vous quit- » tant j'allai souper chez le comte de Fortin, où était mon- » sieur le duc de "Wilfort, et je lui parlai en effet de mon-

■ sieur de Mora avec éloge. Depuis je n'en ai pas dit un » mot ; mais je suis flattée, bien aise même qu'il veuille » bien me voir, et , comme dit monsieur ( en regardant le » duc) , il sera fort bien reçu. Son introducteur suffirait » bien pour me faire désirer de le voir et de cultiver sa » connaissance.

» — Il mérite tout cela, madame, répliqua le baron; ce » serait un homme rare partout , par la réunion de ses » qualités aimables et de ses vertus. »

Il se tourne du côté de mon frère :

» — Il a une grande admiration pour vos ouvrages, » monsieur, et un grand désir de connaître votre per-

■ sonne. »

Mon frère répondit par une profonde révérence.

« Oh ! je vous réponds, continua le baron, qu'il vous » plaira infiniment , ainsi qu'à madame de Rennefort.

» — Cela est déjà fait, dit avec vivacité le duc de Wil- » fort.

* Cela est juste, dit le baron, car monsieur de Mora me » pressa, hier au soir, de venir aujourd'hui demander à » madame la permission de le lui amener. Je lui ai repré- » sente qu'il faudrait attendre qu'il fût débarrassé de quel- » ques affaires qu'il avait. Hé ! pourquoi donc, mon cher » baron, m'a-t-il dit; est-ce queje ne trouverai pas le mo^en » de sauver quelques moments, pour les venir passer dans » une société qui me plaise? En grâce, ne perdez pas un » moment à me faire faire une connaissance que je vou- » drais déjà qui fût faite.

i — xout cela, dis-je, est trop aimable : monsieur de

» Mora est bien jeune pour préférer une société assez bor- » née, à la dissipation ; mais je jouirai des moments qu'il » me donnera.

" — Non, non, madame, il n'est pas plus jeune que » nous. Monsieur de Mora a trente ans d'expérience et de » raison , la vie s'est pressée pour lui. Elle a déjà été » remplie de beaucoup d'événements : il y a longtemps » qu'il est colonel , il a fait la guerre, il a voyagé dans tou- » tes les cours de l'Europe , il a eu tous les goûts de la » jeunesse. Peut-être en a - 1 - il eu tous les malheurs ; » voyez, après cela, quel âge il doit avoir. Y a-t-il beau- » coup de gens de quarante ans qui aient eu une vie aussi » remplie? Eh bien, il n'en a que vingt-quatre; mais il » n'y a en lui que son visage qui puisse le faire croire. »

Alors la conversation devint générale : le baron, en me quittant , me dit :

» Vous croyez bien que je ne serai pas longtemps sans » 'vous voir ; je vais rejoindre monsieur de Mora, il va » prendre grande opinion de ma manière de négocier. »

Il part.

» Vous voilà bien contente, me dit le duc de Wilfort , » voilà un nouvel intérêt de plaire, voilà de nouveaux suc- » ces. Mais vous êtes trop aimable, car vous ne dédaignez » pas les gens de qui vous êtes assurée. »

Je répondis par une plaisanterie, et nous nous séparâmes tous pour aller souper.

Et moi , madame, je vous quitte. Je vous ai promis de ne vous parler que de monsieur de Mora, ou de ce qui peut y avoir quelque rapport, et ma soirée fut vide de cet intérêt. Je reprendrai mon récit au moment où je le revis, et je vois que vous croyez que ce fut encore le lendemain; mais au moins je vous prie de croire que ces lendemains ne

ressembleront en rien à ceux de Dufrény. Hélas ! notre union a été longue, et elle ne pouvait finir qu'avec notre vie. Quel souvenir ! il me fait frissonner ; et si je voulais continuer, je n'en aurais plus la force. Adieu, madame, puissiez-vous goûter le bonheur avec autant de sensibilité que j'en éprouve en me livrant au malheur ! »

Voilà le roman ! un homme qui soupire ! une fille qui résiste ! un amour éternel ! des serments aux portes du tombeau ! Mademoiselle de Lespinasse a beaucoup d'imagination, si elle a beaucoup d'amour ; la chose s'est engagée plus vite qu'elle ne le dit là, et ces amours, pour avoir été brûlantes de part et d'autre , ne furent pas filées avec toutes ces précautions oratoires. Ce fut d'Alembert luimême, et non pas le hasard, qui eut l'honneur de présenter M. de Mora à mademoiselle de Lespinasse ; M. de Mora était le fils de M. de Fuentès , ambassadeur d'Espagne à notre cour. Il était jeune et beau, et très-riche et très-magnifique; il avait eu quelques bonnes fortunes daus le monde galant, et, franchement , il ne s'en était pas vanté. — Jusqu'à ce jour , mademoiselle de Lespinasse n'avait rien vu d'aussi beau que ce jeune homme , et aussitôt ses yeux parlèrent si éloquemment, que M. de Mora se laissa aimer ; l'esprit de la dame fit le reste; elle était éloquente, elle était passionnée , elle était très-entourée des plus honnêtes gens, elle faisait toutes les avances M. de Mora la

laissa faire , et tout au plus fit-il de son côté le demi-quart du chemin. On se vit, on s'aima, on se le dit, et tout fut dit. Seulement, comme il n'était pas juste de traiter ce bon M. d'Alembert en mari trompé et ridicule, mademoiselle de Lespinasse prit le soin cruel de le prévenir : — « Voyez,

mon ami, je ne vous aime plus, ce n'est pas ma faute! j'aime et j'adore monsieur de Mora ! Il met à mes pieds sa

maison, son nom, sa fortune, sa beauté, sa jeunesse je

ne veux rien que son amour... et votre amitié, mon cher d'Alembert ! »

L'accident ne s'est pas passé autrement que je ne vous le dis, soyez-en sûrs, et, vraiment, cela était assez romanesque pour que mademoiselle de Lespinasse nous ait donné tout ce détail. Qui fut bien triste, bien malheureux , bien à plaindre ? d'Alembert ! Il aimait cette femme de si bonne foi! il savait si peu le langage des passions! Il comprenait si peu les amours, à première vue, entre une fille déjà mûre et un jeune homme de vingt-cinq ans. Il en fut hébété pendant huit jours, mais enfin l'habitude était faite, le pli était pris, d'Alembert ne pouvait plus se passer de mademoiselle de Lespinasse. — Le philosophe courba la tète , il consentit à ces amours, hélas! il comprenait qu'il ne pouvait rien empêcher.

Une fois libre de s'aimer, mademoiselle de Lespinasse et M. de Mora s'aimèrent à la rage ; ils se voyaient vingt fois le jour, ils s'écrivaient à toute heure ; de l'hôtel d'Espagne à la maison de mademoiselle de Lespinasse , ce n'étaient que grisons qui portaient et rapportaient des billets doux. Dans un voyage de la cour à Fontainebleau (1771 , encore vingt ans, et le roi de France aura pour Fontainebleau et pour Versailles deux brins d'herbe au pied de la cour du Temple), M. de Mora écrit à sa maîtresse vingt-deux lettres, en dix jours! C'est ce moment de la passion heureuse qui illumine d'une douce clarté les quelques pages que voici :

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