LETTRE III
« Je reprendrai en répétant le lendemain. Sur les six heures du soir, étant avec deux ou trois personnes, on m'annonça monsieur de Saint- Phar et monsieur de Mora. Il se fit présenter à mou frère. Il y avait dans son air, dans son ton et dans tout ce qu'il dit , quelque chose de si obligeant , de si flatteur et de si bien senti, que j'affaiblirais en cherchant des mots. Il eut, tout le temps qu'il fut dans ma chambre , l'attention que donne l'estime la plus profonde ; il causa beaucoup avec mon frère , il semblait qu'il voulait emporter sa bienveillance, il avait le ton du respect pour son opinion; enfin, sans lui avoir donné une seule louange, il est impossible de louer davantage. Il fut très-obligeant, très-animé avec moi ; mais son occupation principale fut d'écouter mon frère. Il arriva successivement d'autres personnes, entr'autres le duc de Wilfort, qui sur-le-champ vint à moi en me disant : C'est lui? Oui, c'est lui , dis-je en souriant. Eh bien ! causez avec lui , jugez-le , et prouvez -moi que j'ai de la prévention, et même, si vous pouvez, de l'engouement.
La conversation fut animée : le duc de Wilfort adressa directement la parole à monsieur de Mora, qui répondit toujours avec le ton le plus noble et le plus poli. On vint à parler de la Russie :
» Ah! monsieur, dit le duc de Wilfort, vous étiez à Pé- » tersbourg du temps de la révolution; du moins vous en » avez su la cause, vous en avez vu tous les détails, qui » ne nous sont parvenus que très-imparfaitement. »
Ou lit plusieurs questions à monsieur de Mora, il répondit à tout avec tant de clarté et de précision, qu'on ne pouvait pas s'arrêter sur l'intérêt et la curiosité qu'il excitait. Le baron de Saint-Phar lui dit :
» Mon cher marquis, vous ne pouvez pas vous en tirer » autrement que par le détail de ce qui s'est passé à Pé- » tersbourg, jour par jour, du temps de la révolution. »>
Tout le monde se joignit au baron de Saint-Phar. Monsieur de .Mora ne s'en défendit point ; mais avec le ton le plus simple et le plus modeste, et jetant les yeux sur tout ce qui l'entourait :
» Le moyen, dit-il , de parler, de se faire écouter, lors- » qu'il serait si agréable pour moi de jouir d'une conver- » sation dont j'ai déjà assez connu le charme, pour voir » que c'est un plaisir presque unique à Paris ! Mon cher » baron, dit-il en élevant la voix, laissez-moi écouter ici , » je conterai ailleurs.
» — Mais ce n'est pas là nos conditions, dîmes-nous » tous ensemble, et vous avez assez de bonté, monsieur, » pour les rendre meilleures pour nous.
» — Hé bien, madame, en se tournant vers moi, vous » ordonnez donc que je vous fasse un long récit; s'il vous » ennuie, au moins arrêtez-moi, je vous en prie. »
Je ne lui répondis que par une inclination et par un geste, qui l'assurait qu'il serait écouté avec le plus vif intérêt. Il commença l'histoire de cette révolution. Il en parla avec tant de chaleur, il peignit tellement les gens qui méritaient d'être nommés, tous ceux qui avaient eu part à cette affaire , il anima tout, il nous fit tout voir ; et jamais aussi on n'a été écouté avec cette attention , cet intérêt et ce plaisir. Il parla plus d'une demi-heure. Nous étions tous dans une espèce d'étonnement qui tenait de
l'admiration. Jamais, en effet, on n'a eu autant de grâce, de simplicité et de vraie éloquence. Mon frère loua avec transport monsieur de Mora qui en paraissait pénétré de reconnaissance ; il n'y avait point de retour d'amour-propre dans la satisfaction qu'il montrait : c'était le plaisir d'une àme honnête , qui jouit avec satisfaction de l'approbation que lui donne la vertu et la bonté. Tout cela était exprimé dans sa manière et dans ses discours.
« Je suis trop heureux, madame, de ne vous avoir pas » fatiguée , je le craignais bien : les conteurs ne savent » pas s'arrêter, et j'aurais été désolé de vous priver du » plaisir d'entendre vos amis. Vous m'avez imposé cette » privation aujourd'hui; j'espère que vous me permettrez » de venir m'en dédommager, et bien souvent, pour me - consoler du temps que j'ai perdu. ïi y a trois ou quatre » mois que je suis ici, et je ne fais que d'apprendre que » vous auriez voulu me recevoir.
» Ah ! oui assurément , dis je avec une expression sen- » sible. Mais, monsieur,, vous êtes si dissipé, si recherché, » que je sais d'avance que la connaissance que je fais au- » jourd'hui ne ne me causera que des regrets.
» Mon Dieu î quel mot ! que de bonté ! » dit-il en s' approchant de moi ; et en baissant la voix :« Croyez, s'il vous » plaît, que je ne suis ni dissipé ni recherché , et que je o ne trouverais de plaisir ni dans l'un ni dans l'autre. » Mais me pardon nerez-vous la longueur de cette première » visite ? »
Le duc de AYilfort., qui avait été charmé de tout ce qu'il avait entendu , répondit aux derniers mots que venait de prononcer M. de M or a :
« Monsieur , dit-il avec le ton du plaisir , de la recon- » naissance et de l'éloge tout ensemble, nous nous join-
» drons tous à madame pour vous remercier et pour vous • prier de nous accorder tous les moments que vos affaires
» ou vos plaisirs \oiis laisseront de libres. Vous voyez, par
■ le ton et les termes de ma prière , que tous les amis de a madame partagent ses sentiments et ses désirs. Ce n'est
■ point ici une maison où l'on vienne en visite. On vient » y vivre avec ses amis, on vient y chercher une société ) choisie et où l'on trouve réunis le charme de l'amitié et » le plaisir d'une conversation aussi gaie qu'instructive. » Vous en avez pris le ton mieux que personne. Vous vert nez de nous faire jouir de tout ce que je vous annonce, » et j'ai l'impatience de me retrouver chez moi pour écrire )> tout ce que je viens d'entendre.
» — Mais vous n'écrirez pas tout, monsieur le duc, lui » dis -je , et je suis bien sûre que ce ne sont pas les faits » seuls qui vous ont intéressé.
» — Vous avez bien raison, mais nous causerons ensem- » ble de l'impression que nous venons de recevoir ; et si » monsieur de Mora vous cultive , comme je le désire et » comme je l'espère , nous goûterons souvent le même » plaisir que nous venons d'éprouver. »
M. de Mora mit dans sa réponse une grâce, une simplicité qui nous prouvèrent qu'il méritait bien tout ce qu'il venait d'entendre de flatteur et d'obligeant. En s'en Hlant. il vint à moi et me dit , avec un charme qui ne se rend point :
« Je viens de passer trois heures dans cette chambre : ■ que de regrets et de plaisir j'en emporte ! monsieur le » duc de Wilfort a raison, on ne peut pas y faire de visi- » tes, il faudrait y vivre. Si j'abuse de la permission que » vous m'avez donnée, eu grâce , madame , laissez-moi » l'ignorer, ayez cet excès de bonté et de générosité pour
» un homme qui en conservera le souvenir taut qu'il vi- » Ma. »
11 partit avec le baron de Saint-Phar , et , tous à la fois, nous nous récriâmes sur l'esprit, l'àme, la figure, la grâce et la noblesse de M. de Mon ; le duc de Wilfort ne pouvait s'en taire :
« Oui, oui, vous avez raison , on n'a jamais réuni tant » de choses aimables et estimables , car on sent que son » âme est forte et élevée. Pour moi, ajouta-t-il, je n'ai ja- » mais rien entendu de si intéressant que le récit qu'il » nous a fait. »
Tout ce qui était là applaudit à l'éloge que venait de faire le duc de Wilfort, et moi je m'occupais de l'idée que je ne le verrais guère, puisqu'il était attaché à madame de Yalcourt; et en m'approchant de l'oreille du duc de "Wilfort :
« Croyez-vous que madame de Yalcourt soit digne d'un » tel amant ?
» — Oh ! non , en vérité ! mais elle est bien jolie , elle » est à la mode , cela a pu séduire un jeune homme.
» — Vous lui croyez donc des airs ?
» — Non ; mais, après tout ,, il ne faut pas se mettre en » quatre pour justifier un homme de vingt-quatre ans d'a- » voir madame de Valcourt.
» — Oui, d'avoir, puisque vous prononcez ce vilain » mot : mais, pour une passion, elle ne me paraît pas faite » pour en inspirer une à l'homme que nous venons de » voir et d'entendre.
» — Et pourquoi en faites-vous une passion, pourquoi » voulez vous toujours du roman? Il ne vous suffit pas o d'être exaltée pour vous; tout ce qui vous plaît, vous le » mettez à votre ton. Je vous déclare qu'il n'y a point
» d'hommes et fort peu de femmes qui voulussent se met- » tre à votre ton et à votre régime. Je vous l'ai dit cent » fois, quoique vous soyez jeune, vous ne l'êtes pas assez .» pour vivre de chimères et d'illusions , et je répondrais » bien que vous en serez punie, et que je serai vengé.
» — Cela pourra être vrai , répliquai-je ; mais cette » prédiction n'est pas modeste. Sans doute , je ne devais » pas prétendre au bonheur de vous plaire , et je suis si » persuadée que vous me faites grâce, que vous n'excitez » en moi que le sentiment de la reconnaissance la plus » vive. »
Il répondit avec froideur :
« Bientôt , je trouverai que vous m'accordez encore » trop ; je vous souhaite le bonsoir ! *
Il partit. Je restai seule avec mon frère , qui me parla de ML de Mora :
« Nous le verrons souvent ! disait-il.
» — Nous le verrons peu , disais-je ; il est occupé de » madame de Yalcourt, et je vous réponds qu'il aimera » mieux la suivre, être chez elle , qu'il n'aimera toute no- » tre belle conversation.
• — Cela peut être, disait mon frère; mais je parierais » bien que cet homme-là n'est pas profondément occupé <> d'une femme coquette , grimacière , et qui est à son » dixième amant ; au moins c'est là le bruit public , et » monsieur de Mora l'a su avant que d'aimer madame de » Yalcourt. Il est vrai qu'elle est jolie comme un ange , et » cela peut fort bien contenter un jeune homme. Mais s'il » l'aime , à coup sûr , il ne l'aimera pas longtemps. Ma- » dame de Francheville me disait hier qu'elle n'avait pu » retenir aucun de ses amants , et qu'elle avait toujours » été quittée ; qu'elle était vaine . coquette , exigeante . et
— sa —
» qu'elle avait un défaut qui dégoûtait bien vite d'elle. » que cette bouche si jolie ne pouvait pas se regarder.
» — Ah ! c'est un malheur affreux pour une femme » galante, j'en suis fâchée pour elle; mais quelle que soit » la raison qui donne ou rende la liberté à monsieur de > Mora, j'en serai ravie. »
Adieu, madame; respirez donc; je vous accable, mais je ne vous demanderai plus pardon ; cette uniformité mettrait un ennui de plus dans ce long récit... »
— Je le répète, tout ce passage est charmant ; on y retrouve vraiment la trace et le souvenir d'une passion sincère. C'est bien ainsi que mademoiselle de Lespinasse aura parlé à M. de Mora, elle l'aura vraiment contemplé avec ces yeux éblouis, elle aura déployé aussi toute sa grâce pleine d'originalité , d'imprévu , de charme , et cet esprit qui n'avait pas son égal quand il était excité par l'envie de plaire. A la bonne heure ! je comprends cette partie du roman ; voilà de la vraie passion bien nette , bien sentie, bien racontée ; en lisant ces pages resplendissantes de toutes les élégances de l'amour ; on se demande si c'est là la même femme que le baron de Grimm, qui n'y allait pas de main morte , quand il voulait faire uu portrait ressemblant, vous a représentée : sans fortune, sans naissance, sans beauté !