LETTRE IV
« Je vous ai promis de vous rendre compte de mes plus
secrètes pensées* lié bien ! madame, je tiens ma parole, et je vous dirai que cette première \isite laissa une profonde trace en ma pensée; et, ce qui va vous paraître étonnant, M. de Mora fut le premier objet qui s'y présenta en m'éveillant. Je m'occupais de tout ce que j'avais à lui dire; j'avais déjà cent questions à lui faire; ses projets , ses occupations , ses connaissances , ses liaisons , tout avait déjà pris de la vie et avait droit à mon intérêt. J'aurais voulu, par-dessus tout et avant tout, savoir de quelle nature était son sentiment pour madame de Valcourt; et, par l'opinion que j'avais déjà prise de M. de Mora , il ne me paraissait pas possible qu'il aimât faiblement ; et, de ce moment , ce que j'avais caractérisé de froideur cbez madame de Francheville ne me parut plus qu'un excès de prudence , qui était pour faire évanouir les soupçons qu'on avait sur leur liaison. Enfin, je créais, je détruisais tour-à-tour une passion qui n'a jamais existé dans L'âme de M. de Mora : ce que cela prouvait, c'est qu'il n'était plus pour moi un objet comme un autre. Vingt-quatre heures avaient suffi pour me donner plus de mouvement et de pensées que n'en donne souvent une liaison de plusieurs années.
J'étais à ma toilette , lorsqu'on vint m'annoncer quelqu'un de la part de M. de Mora. Par un mouvement involontaire qui n'était pas ordinaire , sans faire une question , je répondis : « Faites entrer ! » C'était un de ses gens qui m'apportait un roman dont on avait parlé la veille et que j'avais paru désirer. Il me faisait dire qu'il aurait bien voulu l'apporter lui-même , mais qu'il était entraîné par des devoirs et des visites qui ne le dédommageraient pas. Il me faisait demander si je serais chez moi le lendemain.
« Oui, assurément , monsieur , dis-je à ce laquais, j'y » serai et je serai ravie de voir monsieur de Mora. Renier-
» ciez-le cent fois de son roman , dites-lui que je vais le » lire pour lui épargner la peine d'en juger par lui- » même. »
En effet, je me mis à faire cette lecture, et je ne fus soutenue que par le plaisir d'en parler à M. de Mora.
L'après-dîner de ce jour-là, je vis beaucoup de monde , et je me souviens que je parlai dix fois de M. de Mora. Il n'y avait rien que de simple à m'informer si on connaissait un jeune homme qui débutait , pour ainsi dire , en ce pays-ci , et qui méritait d'être distingué à tous égards. Tout ce qu'en dirent le duc de Wilfort et mon frère fit naître le plus grand désir de le connaître aux gens à qui nous en parlions. Le duc de "Wilfort dit à une personne qui paraissait désirer le rencontrer :
« Vous en allez avoir le plaisir , car peut-être va-t-il ar- » river.
» — Non, dis-je, il ne viendra point.
» — Et pourquoi jugez - vous qu'il ne viendra pas , sa- » vez-vous bien que c'est par trop faire vos honneurs? » Nous avons été hier si aimables avec lui , nous avons » montré tant d'empressement de le voir , qu'il n'est pas » besoin que nous comptions sur vous ni sur l'impression » que vous lui avez faite,, pour espérer de le voir.
» — Je pourrais peut-être disputer sur ce que vous di- » tes, répliquai-je, je pourrais même le réfuter ; mais je » ne vous dirai qu'un mot : il m'a fait dire qu'il ne vien- » drait pas.
» — Oh ! pour le coup ! vous lui avez fait plus d'effet » que nous. Puisqu'il vous a fait dire qu'il ne viendrait » pas, cela prouve qu'il avait le désir d'y venir.
» — Cela ne me paraît pas raisonner aussi juste qu'à » votre ordinaire, mais je ne me rends pas difficile sur la
» conséquence que vous tirez , je souhaite même qu'elle » soit juste. »
Tout cela était dit avec gaîté et plaisanterie. Le baron de Saint-Phar entra ; le duc de Wilfort lui adressa la parole :
« Monsieur le baron, jugez-nous, et voyez si je conclus » mal. »
Il lui conta ce que nous venions de dire.
<i Eh bien ! prononcez à présent.
» —: Je n'en puis rien faire, dit le baron. Ne faut-il pas » qu'un juge ne soit point prévenu?
» — Oui, assurément.
»> — Eh bien ! j'ai été témoin que monsieur de Mora » était désolé d'être forcé d'aller faire des visites avec son )) père ; il m'a demandé si je viendrais ici , je lui ai ré- » pondu que oui.
» — Ah ! que vous êtes heureux , a-t-il repris , mon » cher baron ! vous allez voir, vous allez entendre la meil- » reure compagnie de Paris ; je ne me console pas d'avoir »• été si longtemps sans la connaître. »
Le duc de Wilfort, en l'interrompant, s'écria :
« Vous voyez que mes conclusions sout justes ! »
Je répondis par des plaisanteries, et il ne fut plus question de H. de Mora.
J'étais seule le lendemain. A cinq heures l'on annonça M. de Mora.
« Je viens peut-être à une heure incommode pour vous, » madame , mais je n'ai consulté que mon empressement. » J'ai affaire à sept heures, et j'ai craint de n'être pas libre » le reste de la soirée.
» — Toutes les heures où je vous verrai, monsieur, me » seront agréables. Mais je dois vous dire, et c'est un soin
LESPiffASSE. h
» que je prends pour votre amusement , que , si vous ve- » niez à cette heure-ci, vous risqueriez de vous ennuyer , » car j'y suis souvent seule.
» — Non , madame , je ne donnerai pas dans le piège » que vous me tendez; non, je n'aurai pas la gaucherie de » rassurer votre amour-propre , et je vous répondrai du ■ fond de mon cœur que je suis charmé de ce que vous » venez de m'apprendre , que vous êtes quelquefois seule » à cette heure-ci ; vous verrez que je ne l'oublierai pas.
» — Mon Dieu ! que cela est aimable , que cela est » obligeant ! Mais songez donc que vous veniez dire que » vous n'étiez pas libre, et je le sais.
» Mais je n'ai pas des affaires tous les jours , et cela se- » rait bien odieux. Je vais seulement à sept heures chez » un notaire pour terminer une affaire; j'y vais avec plai- » sir, parce que c'est la dernière fois.
» — Quoi ! vous croyez qu'il n'y a que les affaires qui » puissent ôter la liberté ?
» — Ncij ce n'est pas cela que je dis, mais je pourrais » dire u\ec vérité que ce ne sont que ces affaires qui » m'ont privé de la mienne depuis trois ou quatre mois.
» — Vous me surprenez bpaucoup; mais cependant, » ajoutai-je, vous avez raison : ce qu'on fait par choix et » par goût, l'on y est entraîné , et l'on ne peut plus appe- » 1er cela le sacrifice de sa liberté.
» — Ah ! madame, s'il peut arriver un jour où je puisse » me flatter de mériter votre amitié, je répondrai bien » autrement à ce que vous me dites et à ce que vous me » faites entendre. Mais comment vous occuper de moi, » lorsque vous êtes occupée d'intérêts si chers , si agréa- » blés, et qui doivent remplir votre vie d'agrément et de
» bonheur? En ell'et, vous êtes faite pour inspirer tous les » genres d'intérêt et pour les éprouver tous.
» — Je connais celui de l'amitié , j'en jouis avec sensi- » bilité. Mais pour que voua sachiez avec qui vous traitez, » il faut que je vous dise bien vite que je ne crois pas au » bonheur,, que je tiens fort peu à la vie ; d'après cela , si » vous daignez y penser, vous verrez que ce que vous vc- » nez de supposer est bien peu fondé ; mais, en vérité, » vous me trouverez bien extraordinaire.
» — L'aveu que je vous fais est déjà de la confiance ; » que pensez-vous de ce ton , de cette manière? Avant de » savoir votre réponse, je dois vous dire que cela me sur- » prend autant que vous,
» — Eh bien ! puisque nous devons nous surprendre, » je dois vous rendre confidence pour confidence, et je me » flatte que vous trouverez que je vais plus vite et plus » loin que vous. En ne parlant que d'après mon expé- » rience, je dirai plus que vous. Je ne crois qu'au mal- » heur, j'en ai été accablé , et il y en a d'une sorte qui ne » laisse pas même espérer de consolation. Tout ce qu'on » tente pour s'en distraire est non-seulement inutile, mais » souvent même devient importun et dangereux ; et enfin, » ce qui paraît plaisir et bonheur aux yeux des indifïé- » rents, 'n'est souvent qu'un surcroît d'embarras, de cha- » grins et d'ennui pour le malheureux qui fait peut-être » envie par sa situation et par l'idée que l'on a de son » bonheur et de tout ce qu'il possède. Est-ce là bien ré- » pondre , madame ? me dit-il avec Pair de la tristesse et » de l'accablement. N'ayez donc point d'inquiétude sur la » connaissance que je suis venu à me donner de votre fa- » çon de penser. Je vous ai menée plus loin , je vous ai » fait voir ma manière de sentir , je vous dis que j'ai été
» malheureux, je vous ai dit que je souffrais , et j'ajoute » que tout ce que je fais peut à peine me distraire. D'après » cela, convenez que vous savez plus de moi, que je ne » sais de vous. Convenez aussi que je suis assez heureux » dans ce moment-ci pour vous prouver , de la manière la » plus évidente , l'opinion que j'ai de vous et le charme » que je trouve avec vous. En un mot , dites-moi s'il y a » beaucoup de vos amis , de vos anciens amis , qui vous » aient prouvé plus d'estime, d'amitié, de confiance?
» — Vous me comblez de plaisir et de reconnaissance, » mais vous me donnez de quoi m'occuper bien doulou- » reusement. Vous soufflez ! Je reviendrai souvent à ce » mot; mais jamais, du moins, je le crois, je n'oserai vous » faire de questions.
» — Jamais ! si cela devait être, j'ai trop parlé... »
Il entra du monde, c'était mon frère et deux autres personnes. M. de Mora fut à mon frère ; il s'établit entre eux une excellente conversation, qui fut animée, variée et remplie d'agrément et d'instruction. Dans un moment de silence, je m'adressai à mon frère et je lui dis :
« Vous faites oublier à monsieur de Mora qu'il a un » rendez-vous d'affaires ; je vous avertis , dis-je à RL de » Mora, que l'heure en est passée. Voyez si elle est man- » quée tout-à-fait, et alors je serai charmée : j'aurai le » mérite de vous avoir averti, et j'en serai peut-être ré- » compensée si vous prolongez le temps que vous deviez » passer ici.
» — Tant de bontés me pénètrent de reconnaissance , » je n'ai pas le temps d'ajouter un mot ; je pars ; je serai » grondé, on m'attend depuis une heure ; mais je défie » qu'on me fasse regretter l'emploi que j'en ai fait.
» — Je ne réponds pas à cette honnêteté ; mais per-
»> mettez-moi une question. (A ce mot, il sourit.) Ah! ce » n'est pas de celles que je croirais indiscrètes , c'est sim- » plement pour savoir si je vous verrai demain?
» — Demain ? hélas ! c'est vendredi , un opéra , des vi- » sites, cent contradictions qui me deviennent plus à » charge que jamais. Croyez qu'il faudra que je sois bien » malheureux si je ne m'en débarrasse (et, en baissant en- » core plus la voix) : vous êtes quelquefois seule à cinq » heures , voilà ce que j'emporte , et je me le répéterai » plus d'une fois dans ma triste soirée.
» — Pourquoi triste ?
» — Est-ce qu'elles ne le sont pas toutes? Mais j'oublie » toujours que l'on m'attend. »
Il partit ; ce fut par acclamation que l'on fit son éloge. Chacun loua en lui la qualité et l'agrément qui lui était le plus analogue. Mon frère vantait sou esprit, son instruction, l'élévation de son àme. D'autres, la chaleur, l'intérêt de sa conversation , son naturel , l'oubli de lui-même , la nature et la délicatesse de ses louanges , l'agrément et la noblesse de sa figure, son air doux et assuré ; enfin on prononçait tout ce que je pensais , et on disait mieux que moi : ainsi je n'eus qu'à approuver et à applaudir , mais ce fut du fond de mon âme, et il me semble, autant que je m'en souviens , que plusieurs des personnes qui étaient chez moi ne m'avaient jamais paru avoir autant d'esprit et de goût que je leur en trouvai daus ce moment-là. Je ne parlerai plus des succès mérités qu'avait tous les jours M. de Mora ; c'était une mode de le louer, on venait chez moi pour l'y entendre et pour le voir. Je l'en avertis, et il me répondit avec le ton altéré :
« Hélas ! madame, les malheureux n'ont pas besoin d'ê- » tre loués, Si, par hasard, ils avaient quelques succès, ils
» en seraient embarrassés et jamais enivrés. Croyez-vous, » en effet, qu'une àme profondément affectée puisse goû- » ter les plaisirs de la vanité ? Ne faut - il pas être bien li- » bre et bien heureux pour vivre de cette fumée? Quant à » moi, je vous avouerai que, sans avoir dû ni pu en jouir, » j'en ai un dégoût mortel ; et quand c'est vous qui vou- » lez m'en faire jouir, je me sens humilié et affligé. Par- » donnez-moi ma franchise, qui vous paraîtra peut-être » incivile ; mais, désormais, je sens qu'il me sera impossi- » ble de ne pas vous laisser voir le fond de mon âme : » dussé-je y perdre, j'ai besoin d'être connu de vous ; et, » du moins, si vous m'accordez quelques bontés , je n'au- » rai pas à me reprocher de les avoir usurpées.
m — Hé! bon Dieu! lui dis-je, quel prix pouvez-vous » attacher à mon opinion? Comment une âme occupée » d'une passion malheureuse aurait -elle assez de liberté » pour mettre quelque intérêt à une connaissance aussi » nouvelle?
> — Eh ! vous m'affligez , vous me montrez que vous » n'avez pas oublié qu'il n'y a que peu de jours que notre * liaison a commence ; ce mot de liaison vous paraîtra » d'une trop grande liberté , mais il ne m'est point échap- » pé : c'est mou cœur qui l'a choisi, le vôtre me le par- » donnera-t-i! ? Vous avez souvent lu le chapitre de Mon- » taigne sur l'Amitié; eh bien! vous voyez que les vraies » affections naissent tout d'un coup , le temps ne sert qu'à » en faire jouir, mais il ne peut rien ajouter à leur force. » Pourquoi avez-vous donc la cruauté de me dire qu'il y a » peu de temps que j'ai le bonheur de vous connaître , et » de me faire souvenir que je ne suis pas fait pour jouir » d'un tel bien ? Eh ! pourquoi supposez-vous que le mal- » heur vient d'une passion ? si cela était, ne serais- je pas
• digne des consolations de l'amitié? Non, non, ajou.a-
■ t-il avec véhémence , je ne dois pas me laisser aller à » cette espérance, elle serait trompée, et ce serait un mal-
• heur de plus. Non, madame , je ne dois point troubler » votre bonheur, Je ne dois point prétendre à vous voir )) partager le sentiment que vous m'inspirez : vous êtes
■ calme, vous êtes heureuse , votre Ame est occupée , elle » est remplie sans doute , et , dans cette disposition , toute » nouvelle liaison vous deviendrait importune, ma con- » fiance vous serait un poids insupportable, et je dois, par » égard pour vous, me répéter sans cesse ce que vous ve- » nez de me prononcer : que je ne suis pour vous qu'une » connaissance ; et , d'après cette cruelle réflexion , je ne » dois pas chercher de la consolation avec vous. C'est bien » assez, sans doute, d'y trouver une société agréable , de » jouir des charmes de votre esprit, et, enfin, de voir et » d'entendre une personne que je voudrais avoir connue » en arrivant à Paris. Ah ! vous ne savez pas combien
• vous m'auriez épargné de chagrin , sans parler du bon-
• heur positif dont cela m'aurait fait jouir !
» Je ne vous entends point ; vous m'occupez, vous m'at- ■ tristez, je vous plains, et je ne sais pas de quoi. Je vous » disais il y a quelque temps que je n'oserais jamais vous » faire une question , et je sens à présent qu'il me serait » impossible de ne pas vous en accabler. En grâce , mon- » sieur, arrètez-moi, dites-moi que je serais indiscrète, » que je n'ai point de droit à votre confiance , et surtout » dites-moi que mon amitié ne sera point un soulagement » pour vous , et alors nous reviendrons au ton de la so- » ciété, car il me semble que nous nous en éloignons » beaucoup. Vous venez dans un instant d'établir des cho- » ses qui demanderaient de grandes explications. Je suis
» calme, dites- vous, je suis heureuse , j' ai L'âme occupée, » remplie, pourquoi supposez-vous tout cela ? Et d'ailleurs » qu'est ce que cela a de commun avec la passion qui » vous rend malheureux , et pourquoi , au défaut de l'a- » mour de madame de Valcourt , vous faut-il mon amitié » pour vous consoler ?
» — Ah! mon Dieu ! que d'erreurs ! dit-il en soupi- » rant ; vous avez bien raison, votre amitié , tout ce qui » tient à vous ne peut , en effet , avoir rien de commun ') avec ce qui a rapport à cette femme, et je ne sais ce qui » peut vous conduire à rapprocher ces idées. Je ne vous » dirai qu'un mot , parce que le temps me manque ; mais i soyez assuré que l'amour, puisque vous dites l'amour, de » madame de Valcourt, ne pourrait rien pour mon bonheur : » un sentiment qu'on ne partagerait pas serait d'une im- » portunité affreuse.
» — Je vous entends moins que jamais : oubliez-vous » que vous venez de me dire que vous étiez malheureux, » que votre âme était profondément occupée ; que vous » aviez besoin de consolations , et ignorez-vous les bruits » publics? Joignez tout cela, et voyez si je ne dois pas » m'y perdre et si je ne dois pas un peu soupçonner votre » vérité ? Mais j'ai tort , oui , en vérité , j'ai tort , je dois » vous écouter sans faire tous ces rapprochements qui peu- » vent vous déplaire et , qui pis est , vous embarrasser , » et , si cela était , vous me prendriez bien vite en aver- » sion.
» Ah ! vous ne m'embarrasserez point en me montrant » de l'intérêt et de la bonté, vous me consolerez , et je » vous devrai le seul plaisir que mon âme puisse sentir.... » Mon Dieu ! comme les heures passent ! Me pardonnerez- » vous de vous avoir retenue? et me promettez-vous de
» me faire des questions? Songez qu'il n'y en a point, » mais point auxquelles je ne réponde avec toute la sincé- » rite de mon cœur, et plus vous m'en ferez, plus je n vous devrai de reconnaissance. Adieu , madame ! vous » êtes attendue; si monsieur le duc de A\ ilfort saxait que » c'est moi qui lui ai enlevé le plaisir de vous voir une » heure plutôt, je crois qu'il regretterait bien de m'avoir » marquetant de bonté l'autre jour; n'est-il pas infini- « ment aimable? n'esl-il pas encore plus heureux? »
Il me faisait ces questions en me donnant la main pour monter en carrosse.
« Voulez-vous, lui dis-je, que je fasse attendre pour ré- » poudre à des questions aussi intéressantes ? Si vous vous » en ressouvenez encore demain , je vous promets d'y ré- » pondre en un mot.
» — S'il n'en faut qu'un, je ne sais si je dois désirer de » l'entendre.
» — Ce mot est : Oui, il est aimable , oui , il est heu- » reux, mais c'est autant que peut l'être un homme sans » passions. J'ai répondu, je crois. Adieu, monsieur! La » réplique à quel jour ?
» — Demain, dit-il, et je voudrais être à demain. »
Mais j'oublie , madame , que je vous ai dit au commencement que, pour vous laisser du repos, j'emploierais la forme des lettres. Celle-ci est un volume ; je n'ose , en vérité, la relire; je serais confuse de vous occuper de moi aussi longtemps et pour faire aussi peu de progrès dans le long récit que j'ai à vous faire. On a dit que Marivaux faisait faire cent lieues dans une feudle de parquet ; j'outre son défaut, et je n'ai pas de quoi le faire pardonner comme lui; mais Marivaux parle à ses juges qui sont tous ses lecteurs, et moi, je parle à mon amie,, et je lui obéis
eu la faisant pénétrer clans les secrets les plus intimes et les plus chers à mon cœur. Je ^ous quitte, mais ce ne sera pas pour longtems. »
Elle a raisou , depuis longtemps déjà , mademoiselle de Lespinasse n'est plus assez jeune pour se poser en amoureuse timide et tremblante qui n'ose pas oser.
Quand on lit ces beaux sentiments exprimés en si beau style, on se demande : Qui donc trompe-t-on ici? Juste ciel ! est-ce bien là cette femme qui était au courant de toutes les hardiesses littéraires ! Elle a lu, la première, Candide et la Pucelle d'Orléans; Diderot lui a raconté les Bijoux indiscrets , Crébillon fils assistait à sa toilette , Favart et Yoisenon lui donnaient les premiers produits de leur verve licencieuse ; elle savait tout , on pouvait tout lui dire, et les énormités les plus vives ne l'étonnaient pas.
Lisez , si vous ne le savez pas par cœur, ce très-curieux chapitre de Diderot, ce catéchisme du matérialiste, intitulé : le Rêve de d' Al embert ; c'est la plus étrange composition qui soit sortie de ce crâne merveilleux ou pour mieux dire de ce volcan qui a jeté au loin , mêlé à la lave ardente des plus folles passions, tant d'idées et tant de génie. — Ce Rêve de d'Alembert est un dialogue entre d'Alembert, Diderot^ mademoiselle de Lespinasse et le médecin Bordeu.
Diderot raconte qu'il est allé, la veille, chez d'Alembert, où il a trouvé mademoiselle de Lespinasse, car ils logeaient sinon tout-à-fait dans le même appartement , du moins dans la même maison. Ce soir-là , d'Alembert était malade et mademoiselle de Lespinasse était à son chevet, très-inquiète de voir le malade plongé dans cet état de torpeur.
Diderot à peine entré, s'informe dfi l'état de son ami ci mademoiselle de Lespinasse raconte ce qui s'est passé :
« Il a pris s;i robe de chambre , son bonnet de nuit et » il s'est jeté dans son fauteuil, puis sur son lit. — Quand » il i été courbé , il s'est mis d'abord à tirer ses couver- »tures, à se tourner, à se retourner, à tirer ses bras, «c'était, dit-elle toujours, un galimatias de cordes vi- » brantes et de fibres. — Et enfin, curieuse, elle s'amuse » à écrire tout ce quelle a pu attraper de cette rêvasserie. »
Rêvasserie, tant que vous voudrez, mais pour que Diderot ait osé raconter à son public, que mademoiselle de Lespinasse a copié tant de choses, pour le moins étranges , et pour qu'il ait raconté cela avec tant de détails incroyables dont il serait impossible , même aux plumes les moins timorées de donner une juste idée , il faut en effet que mademoiselle de Lespinasse ait été reconnue, depuis longtemps, la reine et le modèle des femmes qui ont jeté, comme on dit , leur bonnet par-dessus les moulins. Jamais la doctrine sainte de l'immortalité de l'âme n!a été attaquée, par des raisons plus vives, que dans ce dialogue fébrile où mademoiselle de Lespinasse joue le rôle du greffier. De temps à autre, et quand la dame n'a plus rien à écrire, d'Alembert sort de sa torpeur, en riant aux éclats; il ajoute des blasphèmes aux premiers blasphèmes , et mademoiselle de Lespinasse , tout en écrivant , ajoute de son côté des commentaires :
« La cervelle, le cœur, la poitrine, les pieds, les
» comme cela simplifie la morale tout bien décidé
» pourtant, j'aime mieux notre façon de se peupler. »
Là-dessus survient le docteur Bordeu qui explique à son tour, à mademoiselle de Lespinasse , comment elle n'a été au commencement, qu'un point imperceptible, formé
» do molécules plus petites épaissies dans le sang , dans la » moelle de son père ou de sa mère ! » puis d'induction en induction , le docteur Bordeu va si loin , que d'Alembert se réveille et s'écrie : (Il était temps !)
« Je crois que vous dites des polissonneries à mademoi- » selle de Lespinasse. »
A quoi la jeune personne répond sans se troubler :
« Si c'était l'usage d'aller toute nue dans les rues , je ne » serais ni la première ni la dernière à m'y conformer. » Ainsi , faites de moi tout ce qu'il vous plaira , pourvu ■> que je m'instruise ! ! »
Et on la mène ainsi jusqu'aux dernières limites du possible... en fait de conversation.
Je sais très-bien que ce rêve de d'Alembert est une fiction et que mademoiselle de Lespinasse n'a probablement pas prononcé les folies qu'on lui fait dire, mais enfin quand Cicéron écrit ses beaux dialogues : de Amicitià , de Senectute , quand il introduit dans ses Tusculanes les grands hommes de la république : Caton , Scipion , Laelius , il les fait parler, il les fait agir, comme en effet ils ont agi et parlé :
« Laelius et moi, « c'est Scipion qui parle, » nous avons » admiré plus d'une fois, ô Caton, comment votre sagesse » par un de ces heureux privilèges qui n'appartiennent » qu'aux plus honnêtes gens , peut porter si légèrement le » poids des longues années, plus lourd pour les vieillards » vulgaires, que si leurs épaules débiles portaient le mont » Etna. »
Du rêve de d'Alembert à ces lettres d'amour, quel abîme ! Mais nous parlons trop , laissons encore une fois parler mademoiselle de Lespinasse.