LETTRE V
« Je ne vous dirai plus le lendemain, mais je vous dirai que je ne passai plus un jour sans voir M. de Mora. Je ne sais à qui il enleva tout le temps qu'il me donnait , mais sûrement personne n'y attachait plus de prix que moi. Comment se faisait-il qu'au milieu de la société il trouvait moyen de me parler de lui et de me faire connaître la disposition de son âme , en ayant l'air de ne faire que la conversation la plus générale. Sans le vouloir, sans le savoir, peut-être , il s'établit entre nous une espèce d'intelligence qui fit que bientôt on ne dit plus rien dans ma société qui ne servît à nous communiquer nos sentiments. Cette sorte de langue était si intelligible pour nous , que lorsque nous nous trouvions tête-à-tête , nous n'osions plus parler avec tant de clarté. Je reprenais quelquefois où nous l'avions laissée la dernière conversation que nous avions eue, et souvent il arrivait que M. de Mora me disait :
« Mais nous sommes à cent lieues de là ; pourquoi ré- » trograder ? Vous voulez , me disait-il souvent , me faire » parler de moi , et je meurs de peur que ce ne soit pour » m'ôter la liberté de parler de vous. Vous voulez que je » vous fasse l'histoire de ma vie, pour vous dérober à celle • du moment. Vous voulez que je me console en vous » parlant de mes malheurs, et je crains quelquefois que ce » ne soit pour me les rappeler ; enfin , il me semble que » vous me connaissez trop , et que je ne vous connaîtrai » jamais assez. Je n'oserai jamais vous demander si vous
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» avez un secret à confier, et je vous devrais la plus vive » reconnaissance, si vous vouliez bien écouter le mien.
» — Eh! pourquoi y aurait -il cette différence entre » nous? pourquoi votre confiance ne mériterait -elle pas la » mienne?
» — Hélas! je le sais bien pourquoi. Il y a cette dis- » tance immense entre nous : les malheureux se soulagent » en répandant leur âme, mais le bonheur , au contraire , » s'évapore en en parlant. L'àme qui jouit , se resserre , » elle se referme, elle n'a besoin ni de témoins, ni de con- » fident , et d'après cette réflexion , je me crois destiné à » vous parler toujours et à ne vous entendre jamais.
„ — Mais , monsieur, soyons plus simples, lui dis-je un » jour, commençons par le commencement, comme le bé- » lier d'Hamilton : vous m'avez dit que vous me permet- » tiez de vous faire des questions, j'en ai cent à vous faire.
» —Mais, si j'avais déjà répondu à toutes ces questions, 9 ne trouveriez VOUS pas qu'il serait bien froid de me faire » entrer dans des détails dont vous sauriez les résultats? » Cependant , ordonnez. Voulez-vous que je commence à » l'époque de mon début dans le monde? Je n'avais pas » encore dix-sept ans. Vous voyez que ce sera remonter » bien haut , et que vous n'aurez peut-être pas le courage a de me suivre jusqu'à ce moment-ci.
» — Il n'est pas question de courage , lorsqu'on est » animé par l'intérêt le plus vrai ; mais pour prévenir tou- » tes vos plaisanteries et toute l'adresse que vous mettez à » ine laisser dans l'ignorance , je vais vous interroger ; ré- » pondez-moi , ou arrêtez-moi lorsque je serai indiscrète.
» — Vous n'irez jamais plus loin que ma conscience , et » je vous réponds que je veux être avec vous comme je » suis avec elle. Ma seule crainte c'est que vous ne m'ar-
» rêtiez vous-même ; ainsi , jugez si jamais vous pouvez » courir le risque île pénétrer trop avant : savez-vous nia » frayeur, à présent ? e'est qu'il ne nous arrive quelqu'un. ■ Notre exorile est fait, et si nous étions interrompus il » faudrait le recommencer.
» — Il est plus de neuf heures , dis-je , et nous sommes » à l'abri des importuns. »
A peine avais-je prononcé ce mot que la porte s'ouvrit , et c'était le duc de Wilfort.
i \ ous ne l'espériez pas, dit M. de Mora en se levant. » — Non , assurément , je ne l'espérais pas , dis-je en » reprenant plus haut.
» — Ce mot est bien honnête , dit le duc de Wilfort, de » la part de deux personnes qui, certainement, n'avaient » pas besoin d'un tiers pour animer leur conversation.
» — Elle était finie , dit M. de Mora. Je soupe au bout » du monde , et il faut bien que je m'en aille ; vous ne » soupez pas, sans doute, monsieur le duc, et je vous trouve » bien heureux, cela donne beaucoup de liberté. »
Le duc de Wilfort répondit avec un peu d'embarras , qu'il était engagé , mais que. c'était à ma porte , et qu'il trouvait toujours qu'on arrivait trop tôt.
« Cela est bien vrai , reprit vivement M. de Mora. — Mais , les gens qui vous attendent , lui dis -je , ne » diront pas comme vous. Allez-vous à l'hôtel de Yalcourt ? » — Non , bien plus loin que cela. » Et il partit.
Je ne sais pourquoi j'éprouvai, pour la première fois de ma vie , de l'embarras avec le duc de Wilfort; j'aurais voulu plaisanter, je sentis que je n'en avais pas la force. Je l'attendis donc , et il y eut aussi de sa part un moment de silence.
« Par quel hasard êtes-vous seule de si bonne heure? » dit-il en cherchant l'heure à la pendule.
„ — Mais , vous voyez bien que je n'étais pas seule ; » d'ailleurs , il est près de neuf heures et demie , et ce » n'est pas trop le moment des visites.
» — Cela veut dire que la mienne vous a été importune.
» — Eh bon Dieu ! vous savez du reste que je ne prends » point de détour pour vous dire ce que je pense, ce n'est » pas ma manière.
» — Ni la mienne non plus , dit -il en élevant le ton; » ainsi , je vous dirai tout franchement que je trouve que » votre liaison avec M. de Mora devient bien intime , et » que je crains , par intérêt pour vous, que madame de » Valcourt n'en soit informée , et alors vous auriez une » ennemie bien ardente et bien audacieuse ; prenez - y » garde, au moins.
» — Il faudrait plus que tout cela, lui disje;vous!a » supposez folle : comment voulez- vour qu'elle soit assez • sensible pour prendre de l'inquiétude, et de qui, bon » Dieu? En vérité, vous me faites trop d'honneur, et trop » de tort à madame de Valcourt. Elle aime, elle est aimée, » elle est jolie , vous dites qu'elle est aimable ; et moi , je » suis bien sûre qu'elle est vaine , par conséquent bien » tranquille sur le sentiment qu'elle inspire.
» — Enfin , il y a des exemples de jalousie peut-être » moins fondés.
» — Qu'est-ce que cela veut dire? Je ne me pique pas » d'entendre à demi-mot ce qui pourrait être offensant.
» — Vous êtes trop modeste , dit-il avec un ton sévère ; » est-ce que vous ne pourriez pas donner de l'inquiétude » à madame de Valcourt? Qu'est-ce que cette remarque a n d'offensant pour vous?
» — Je vous ai déjà dit qu'elle n'est pas vraisemblable. » Ainsi , sans vanité , connue sans modestie je ne crains » nullement madame de Valcourt.
» — Je vois en effet que voire disposition n'est pas de » craindre, d'inquiéter et d'affliger : sans doute que la sé- » curité de la bonne conscience vous sullii ; mais , si vous » aimiez , ou si seulement vous vouliez penser que vous » êtes aimée , vous mettriez peut-êlre plus de délicatesse » dans votre conduite.
» — Ceci devient grave, dis-je en riant, est-ce que vous » craignez des préférences ? est-ce que vous ne savez pas » que vous êtes assez aimable pour plaire toujours lorsque » vous avez plu une fois? Vous vous rendrez plus de jus- » tice , et à moi aussi; le passé , qui est si long , doit vous » répondre de moi. Je ne serai pas à vous , mais je ne se- » rai à personne : convenez que s'il en était besoin vous » me serviriez de caution.
» — Je devrais le croire , du moins , dit-il avec le ton le » plus doux , je n'ai point de regret à tout ce que j'ai fait » pour vous prouver mon sentiment ; mais je crois qu'il » est sans exemple d'avoir opposé une résistance aussi ab- » solue. Je partirai ces jours-ci , je serai absent trois mois, » et je me trouverai , à mon retour, tout aussi avancé que » si j'avais toujours été présent , car j'ai déjà éprouvé plus » d'une fois avec vous que les absents n'ont point tort.
» — Eh bien ! vous en faites un sujet de reproche, cela » est aussi nouveau que plaisant ; mais n'ayons point de » querelle. Vous partez, vous voulez que je vous écrive, et » les justifications sont odieuses à cent lieues.
» — Elles le sont bien aussi téte-à-tète , et je ne con- » çois pas comment vous n'en êtes pas lasse.
» — Cela prouve que je mels un grand prix à votre ami-
» lié; car, en eiî'et, il est pénible de se justifier lorsqu'on » n'a que le tort de vouloir échapper à des regrets ou à des » remords.
» — Ha! voilà les principes, la morale; je m'enfuis; » adieu.
» —Avant votre départ je vous verrai, j'espère. » — Plus que vous ne le désirez , je vous le jure. C'est » un besoin , c'est une habitude , c'est un malheur même » qui me sont devenus nécessaires. Adieu, adieu. »
Je restai seule, et souvenez-vous, je vous prie, madame, que je vous ai promis de vous rendre compte de mes pensées. Le départ précipité de M. de Mora , les mots qui lui étaient échappés en voyant entrer le duc de AViifort , tout cela m'occupait et mettait mon âme à la gêne. Pourquoi s'était-il en allé? Le moment d'avant il paraissait vouloir rester jusqu'à onze heures , comme cela lui était arrivé tant de fois sans l'avoir prévu ni annoncé ; et pourquoi,, en voyant entrer le duc de "Wilfort, m'avait il dit : Vous ne C espériez pas ? L'opinion de M. de Mora , son estime , étaient devenues pour moi d'un si grand prix, que le moindre doute de sa part aurait été pour moi une peine sensible. Dans ce moment je vis qu'il soupçonnait ma liaison avec le duc de AVilfort ; je rapprochai tout ce qu'il m'en avait dit , ses questions sur ses agréments , sur son bonheur, ce secret qu'il me supposait , ce qu'il m'avait dit un jour, que mon âme était occupée, remplie; que j'étais calme, heureuse : tout cela vint me frapper de lumière, et je vis avec évidence qu'il me croyait un attachement, et que ses conjectures se fondaient sur l'assiduité des soins de M. le duc de AVilfort et sur ce qu'il avait pu entendre dire de ma liaison avec lui, qui avait été soupçonnée, et que ma tante rendait suspecte autant qu'elle le pouvait , sans
se compromettre vis-à-vis le duc de Wilfort, qu'elle aurait été au désespoir d'éloigner de chez elle , parce qu'elle lui croyait do crédit ; et sous ce point de vue elle attachait à ne point le perdre, de la vanité, et ce bas intérêt que toutes les âmes viles ont pour ce qui peut leur être ou leur devenir utile.
Cette réflexion , qui ne paraissait que trop bien fondée , me jeta dans une perplexité qui devint un vrai tourment pour mon âme ; quelque intérêt que je misse à l'opinion que M. de Mort pouvait avoir de moi , je sentis le danger qu'il y aurait à lui montrer mon inquiétude. Lui dire que mon âme était libre , c'était , à ce qu'il me semblait , encourager l'envie qu'il avait eue souvent de me parler de l'attrait que j'avais pour lui. En un mot, c'était une coquetterie ou une avance que je lui faisais, et l'un et l'autre me répugnaient également.
D'ailleurs , quoique je fusse bien fondée à croire qu'il n'était point occupé de madame de Valcourt , cependant , je ne savais pas où il en était avec elle , et puis je me rappelais ce qu'il m'avait confié les premiers jours de notre connaissance : il était malheureux, il était accablé, il ?ies' perçât pas pouvoir se consoler, il pouvait à peine se distraire; tout cela était le langage de la passion : il est vrai que depuis que je le voyais tous les jours , que depuis que nous causions avec liberté , il n'avait plus été question de cette disposition malheureuse où il m'avait paru d'abord. Il était animé , il avait le ton de la gaîté . il avait envie de plaire, et cette disposition devait me faire croire qu'il avait au moins surmonté l'état de mélancolie qu'il me peignait les premiers jours. Enfin , après avoir pesé et retourné ma pensée de mille manières, je conclus qu'il fallait attendre , qu'il ne fallait point éclaircir M. de Mora sur ce qui
m'agitait, que je ne susse plus clairement quelle était la disposition de son âme , et, dût-il me soupçonner, il fallait me soumettre à cette crainte que le temps devait nécessairement détruire.
La circonstance du départ et de l'absence du duc de Wilfort me semblait un grand soulagement , et de ce moment-là je ne regardai plus le sentiment qu'il avait pour moi, que comme un obstacle à mon bonheur. Vous me direz que j'avais donc un plan de conduite, que je me proposais donc un objet de bonheur : pas un mot de tout cela. Je ne m'étais point encore dit que j'aimais M. de Mora, j'étais encore plus loin de penser qu'il pût m'aimer. Enfin, mes sentiments , mes idées , tout était confus dans mon âme , comme dans ma tête ; il n'y avait de bien clair et de bien net , que le chagrin que j'avais de ce que le duc de "Wilfort pouvait me nuire dans l'opinion de M. de Mora, et dès-lors, les soins qui avaient flatté jusque-là mon amourpropre me devinrent importuns. Je désirais le moment de son départ avec plus de vivacité que je n'en avais jamais senti pour son retour et pour aucun des témoignages de son goût pour moi.
Vous croyez bien que ma nuit fut agitée ; il suffisait du moment où je devais revoir M. de Mora , pour troubler mon sommeil : je me reprochais de ne lui avoir point demandé si je le verrais le lendemain ; cependant , il y avait bien longtemps que cette question était devenue inutile ; mais j'avais plus d'intérêt que jamais de le voir, il me semblait que je verrais dans sa manière , dans son ton avec moi , tout ce qu'il avait pensé de cette visite du duc de Wilfort ; enfin , je croyais que le désir que j'avais de le voir était un mouvement dont je devais m'applaudir : il
était si naturel de craindre ce qui aurait pu nie faire perdre son estime !
Je rentrai ce jour-là à cinq heures précises , et je me souviens que je forçai tout pour cela. Je ne me disais pas : M. de Mora viendra à celle heure-là ; mais il me suflisait de le croire possible , pour ne rien mettre au hasard. Il ne vint point , il était six heures , sept heures , et il n'était pas arrivé. Je tombai, malgré moi, dans un silence et dans une tristesse qui furent remarqués par les personnes avec qui j'étais. On s'informa si je souffrais, je dis que oui, que je venais d'être prise d'un battement de cœur violent , qu'il me fallait du repos. La conversation continua. Sur les huit heures , on annonça M. de Mora. Ce fut alors que j'eus réellement le battement de cœur que j'avais supposé une heure auparavant. Il y avait sept ou huit personnes dans la chambre : il ne vint point à moi, il me fit une révérence roide , il fut à la cheminée , et il ne parla que lorsque mou frère lui adressa la parole :
« Ma sœur est fort souffrante depuis une heure, » lui dit-il en s'approchant de moi. M. de Mora passa devant lui.
« — Qu'avez-vous donc , me dit-il , avec le son de voix » étouffé , êtes-vous malade ? pourquoi ne me l'avez-vous » pas fait dire ? »
Et tout cela sans attendre de réponse , mais avec un regard qui ne me permettait pas de douter de son intérêt
« — Non, je ne suis point malade , je suis souffrante , ■ mais ce n'est rien , je me sens déjà beaucoup mieux.
» — Mais qu'avez-vous donc souffert ? depuis quand souf- «) fiez-vous? Mon Dieu, que j'aurais eu de regrets! j'ai » pensé ne pas venir ce soir ; vous ne m'auriez rien fait i> dire , n'est-ce pas ? »
Pendant qu'il me parlait, tout le monde causait et nous n'étions point écoutés; d'ailleurs, il avait toujours le dos tourné à la compagnie , et il empêchait qu'on ne me vît , ce qui me mettait à mon aise et me ramenait le calme.
« — Prenez garde , lui dis-je en souriant , que vous » m'avez accablée de questions , et que je ne vous ai pas » répondu. Voilà bien la manière , ou les manières d'un » homme du monde.
» — Je ne répondrai pas à cette critique , vous voyez ') trop bien le mouvement qui m'anime; mais répondez » donc, comment êtes-vous?
» — Mieux , en vérité , et tout-à-fait bien.
» — Mais qu'avez-vousdonc eu? Quoique je sois homme » du monde et du bon air, j'ai besoin que vous me disiez » en détail ce que vous avez eu et ce qui vous a fait souf- » frir.
* — Devinez-vous les énigmes?
» — Eh! bon Dieu , pourquoi une question si disparate » à ce que je veux savoir? C'est déjà une énigme pour moi » que cette façon de me répondre.
» Vous voulez donc que je dise clairement ce qui m'a » fait mal ? eh bien , c'est l'heure.
» Mais que dites-vous donc? que voulez-vous dire? En » honneur, si je ne vous voyais pas, si votre visage n'était » pas meilleur qu'il y a un moment, vous m'inquiéte- » riez.
» — Non, ne soyez pas inquiet : j'ai eu un violent bat- » temeut de cœur, il est passé , je me sens bien, fort bien , » voilà qui est clair; dites-moi à présent de vos Heurt velles.
» — Je ne prendrai point votre style énigmatique, je » vous dirai tout bonnement ce que j'ai fait depuis hier.
» En vous quittant, je rentrai chez moi, je me couchai de » bonne heure pour me débarrasser de mes gens; j'ai diué » chez mes parents, nous étions seuls, je n'ai vu personne » et je suis sorti pour venir ici ; voilà ce que j'ai fait. Vou- » lez-vous savoir ce que j'ai pensé? tout ce qu'il y a de » plus triste, de plus décourageant. Je suis arrivé ici dans » la plus mauvaise disposition , celle où je vous ai trouvée » m'a troublé , et , par un effet singulier , je suis moins » triste qu'en entrant. Faites de cela une plaisanterie , je ne » m'en fâcherai pas , mais ce ne sera pas faire le dia- » logue.
« — Nous le faisons trop , j'ai peur ; revenons donc aux » gens qui ont la bonté de nous laisser seuls.
» — Encore un mot. Je suis obligé de m'en aller à neuf » heures , je vais à l'hôtel de Valcourt; j'ai manqué hier au » soir à un souper chez le comte d'Inville, à qui je n'ai » rien fait dire ; j'étais engagé ce soir à souper , et à pis que » cela encore ; j'ai mandé ce matin que j'avais été incom- » mode hier, je ne puis me dispenser d'y aller ce soir ; mes » parents ne manqueraient pas de dire que je me porte » bien, et j'aurais une scène. J'en aurai bien une encore, » mais celle-là n'éclatera pas. Mon Dieu , plaignez-moi
• donc!
» — Serait-ce d'être trop aimé?
» — Aimé ! c'est en vérité profaner le mot et la chose ;
• non point aimé , mais engagé , embarrassé , ne sachant » comment m'en tirer , ayant des torts, prévoyant que j'eu
• aurai de plus grands encore , en un mot une situation » odieuse où je me suis mis sans avoir une bonne raison à » en donner ; vous ne concevez pas combien ce que j'ai » fait, combien ce que je ne veux pas faire met de tour- » ment dans ma vie; si vous ne m'entendez pas, en vérité
» ce n'est pas ma faute , car je crois vous peindre ma si- » tuation de manière que vous voilà aussi bien instruite » que si je vous avais conté ma déplorable bistoire.
>, — je ferai donc le commentaire tel qu'il me plaira.
» — Oui , pourvu que la conclusion soit qu'il n'y a pas » uu homme sous le ciel, plus excédé du rôle qu'il s'est -9 imposé, et qu'il joue avec le plus grand dégoût; il est si » pressé d'arriver à la catastrophe , qu'il se prépare à par- » tir pour l'amener plus prompteinent.
» — Quoi ! vous comptez partir ? je vous croyais ici en- » core pour bien longtemps.
» — Cela est impossible; vous ne savez donc pas que j'ai » un régiment , qu'il faut y aller, dans une garnison eiïroya- » ble; mais ce n'est pas là ce qui me fait peur; j'ai besoin & de solitude; j'étudierai , je me calmerai peut-être , et » enfin je me délivrerai du fardeau qui m'accable ; j'en » sens d'autant plus le poids qu'il me force à vous quitter. » Mais, dites-moi encore une fois que vous ne souffrez plus » et que vous me recevrez demain à cinq heures, ou la » soirée. Décidez l'heure , je vous en prie.
» — La soirée.
» — Et si M. le duc de AVilfort en dispose , vous en se- » rez bien aise , mais moi. . .
» — Mais, vous vous en seriez moins contrarié que
» moi : il ne viendra pas , il est à Versailles.
» — Eh bien , nous reprendrons où nous étions restés , » et surtout nous nous souviendrons que l'exorde était fait. » Adieu , madame , cette chambre-ci ne devrait pas servir » d'exorde à celle où je vais, elle jette un mortel dégoût » sur tout ce que je vais voir et entendre. »
11 s'en alla , et j'eus toutes les peines du monde à me remettre au ton de la conversation. Mon Dieu ! qu'il en
coûte en de certains moments pour se séparer de sa pensée! Je passai ainsi toute ma soirée, je ne parlai que pour ne pas me taire, et je me disais, en voyant tous les gens qui soupaient dans la maison où j'étais : Que je plains toutes ces personnes , si elles sont ici avec aussi peu d'intérêt et de plaisir que moi ! Je commençais à éprouver , depuis quelque temps , que la société ne peut avoir de charmes que pour deux sortes de gens : ceux qui ont l'âme et la tête assez libres pour y apporter le désir de plaire, , ou l'intérêt de l'observation, ou bien pour ceux, qui véritablement occupés de travail , y viennent chercher du délassement. Je n'étais ni dans l'un , ni dans l'autre cas ; aussi n'éprouvai-je plus dans le monde que de la contrainte et de l'ennui. J'avais passé dix ans de ma vie à observer , c'està-dire , tout le temps que j'avais vécu avec ma tante ; depuis, j'avais eu ce désir de plaire et de réussir qui fait qu'on met de l'intérêt à tout ce qu'on entend, et à tout ce qu'on dit. J'étais dans une situation tranquille, ma vie était douce, mon amour-propre pouvait être flatté par les soins du duc de Wilfurt. Je changeai de disposition ; je n'étais pas malheureuse , mais profondément occupée ; mes amis s'en aperçurent bientôt, ils m'en demandèrent la cause; ma santé me servait d'excuse : en eifet, elle commençait à s'altérer par le trouble de mon âme , je dormais peu, je n'avais plus de plaisir à rien , j'avais besoin de solitude , et quand je me recueillais, que je rentrais en moi-même, je ne trouvais que du trouble dans mon cœur et du vague dans ma tête.
Cet état m'était pénible , et je ne voyais aucun moyen de m'en tirer. En effet , comment chercher du soulagement à un mal inconnu? Je voyais bien que M. de Mora remplissait toutes mes pensées , mais je ne me disais point que je
l'aimais, je voyais au contraire toutes les raisons, tous les obstacles qui s'opposaient à ce qu'il devînt seulement pour moi un ami de société. Je me répétais sans cesse : Nous devons passer notre vie. éloignés l'un de l'autre ; des liens , des devoirs le retiennent loin des lieux que j'habite : le moyen de former aucune espèce de liaison avec un homme que je dois à peine revoir! Cette réflexion , qui me conduisait dans une espèce d'abattement qui m'ôtait bientôt la liberté de penser , me rendait aussi quelquefois injuste. J'accusais M. de Mora... Que prétend-il? que veut-il? disais-je ; pourquoi cet abandon de confiance? pourquoi ce ton d'intérêt? pourquoi ces mots de passion? car il lui en échappait souvent ; il sait mieux que moi que sa situation nous sépare à jamais ; et pour chercher quelques moments de consolations fugitives, il compromet le bonheur et la tranquillité de ma vie. C'était moi qu'il fallait accuser, condamner; il était temps encore peut-être de m'arrêter , et je me sentais entraîner.
Si vous avez aimé, madame , si vous connaissez la marche des passions, vous voyez, mieux que je ne puis l'exprimer, le combat qui se passait en moi , et vous dites sûrement : Rien ne la détournera plus de l'abîme où elle va se précipiter ; son sort est prononcé , elle ne peut plus désormais vivre sans aimer. Oui , madame , mon sort a été rempli , et maintenant , en n'éprouvant plus que du désespoir d'avoir à regretter ce que j'aimais, je rends encore grâce au ciel qui m'a fait naître pour connaître et aimer M. de Mora ; mais vous qui n'avez pu partager mon enthousiasme, n'est-il pas injuste de faire peser sur votre âme mes regrets et ma douleur? Je me souviens que vous me disiez un jour , en m'imposant la tâche que je remplis : Songez donc que f ai lu trois fois Clarisse ! Ah! madame, cette pensée
devrait m'ùler le courage de prendre la plume. Clarisse, ce chef-d'œuvre de malheur et de vertu; Clarisse, cet objet qu'on ne peut abandonner,, qu'on ne saurait écouter sans attendrissement; cette peinture si vraie, si suivie de .tout ce qui l'environne ; ces caractères tracés avec tant de force qu'on ne connaît pas si bien sa propre société que l'on connaît tous les Harlowes ; enfin ce prodige de l'esprit humain, qui fait une telle illusion qu'on ne saurait se persuader que l'on n'a fait que lire ! l'on est si profondément affecté qu'on se surprend cent fois croyant avoir vu , avoir été témoin de ce qui n'a été qu'un récit. Je m'écrierai comme Diderot à Richardson : Richardson , homme unique à mes yeux, tu seras dans tous les temps ma lecture. Vous le jugez , vous le sentez comme moi , madame ; ainsi , vous me pardonnerez ce mouvement d'enthousiasme pour ce qui a si souvent échauffé et animé votre cœur sensible.
Vous croyez bien que je ne vous parlerai plus de moi aujourd'hui ; je vous laisse occupée de la divine Clarisse : céleste créature ! »
Clarisse Harlowe , l'ange de la chaste vertu à propos de la maîtresse publique de d'Alembert ï Clarisse ! invoquée par mademoiselle de Lespinasse ! voilà de ces élonnements dout il est difficile de revenir ! Certes, comme dit La Fontaine :
.... On ne s'attendait guère A voir Clarisse en cette affaire.
Mais le livre de Richardson était le livre à la mode, et grâce à Diderot qui venait d'en faire un si emphatique
éloge , il n'était fils ou fille de bonne mère qui ne se crût obligé de s'extasier aux quatorze volumes de la traduction de l'abbé Prévost ou de Letourneur. — Maintenant que nous sommes à distance, nous pouvons nous rendre compte de l'engouement du siècle passé pour cet illustre roman , et si nous voulons être vrais, nous conviendrons que nos pères et nos mères en parlaient beaucoup, mais que peu d'entr'eux avaient lu , jusqu'à la fin , cette touchante histoire des combats de la vertu et du devoir, contre le vice et la séduction.
En effet , quel livre fut jamais plus déplacé dans ce monde frivole qui vivait de scandales, et dans cette foule de passions satisfaites, que ce traité de morale intitulé : Clarisse Harlowel Quel livre moins fait pour amuser un lecteur, habitué aux petits romans de Crébillon fils, aux esquisses légères de Duclos, aux futilités de chaque matin, à toutes ces matinées de Cythère en prose et en vers, que ce grand drame d'une sainte jeune fille qui sort victorieuse des embûches du plus abominable démon qui ait osé s'acharner à l'innocence, à la chasteté, à la vertu sérieuse ? Quand j'entends mademoiselle de Lespinasse parler avec tant de feu de Clarisse Harlowe, quand je la vois se voiler le visage derrière le voile blanc qui cachait au monde, indigne de ces limpides clartés , cette fraîche et touchante beauté , je me demande si nous n'allons pas à quelque bal masqué? Cependant, avec un peu de soin, vous retrouverez ce souvenir de Clarisse Harlowe, mêlé à toutes les licences de ce temps-là. La maîtresse de Diderot, mademoiselle Volant , s'appitoye , dans ses lettres , sur les malheurs de la jeune victime! Dans la maison du baron d'Holbach, profane maison habitée par la philosophie profane, on pleure sérieusement, sur les malheurs de miss Harlowe.
Jean-Jacques Rousseau veut-il écrire sa Nouvelle Héloise, ce roman des sens mêlés à l'esprit, il commence par traduire le romande Richardson et il finit par le prendre à son compte; même dans les Liaisons dangereuses , ce crime d'un esprit froid qui voulait pousser à l'excès le roman anglais , il est question de Clarisse Harloive, et la présidente séduite, se console en relisant les lettres de la sainte puritaine. — En ce temps-là, vous ne seriez pas entré dans la petite maison de quelque Aspasie à la mode, sans rencontrer sur sa table de laque , un volume de Clarisse , et dans son boudoir un portrait de Clarisse , la gorge nue et tournant un regard amoureux sur une image de Lovelace! Il ne faut donc pas s'étonner de trouver mademoiselle de Lespinasse, agenouillée devant l'héroïne de Richardson, c'était la grande mode alors ; les femmes d'une vie équivoque , les hommes >oués au plus intrépide libertinage de l'esprit et des sens, ne juraient que par miss Harlowe. .. ils en avaient fait une
sainte, une vierge, une madone ce n'était pas une
croyance, c'était une superstition !
Mais comme nous allons lentement dans l'histoire des amours de mademoiselle de Lespinasse avec monsieur de Mora! Comme cela languit et se traîne, d'un détail à un autre détail ! On voit que la dame se plaît à se raconter à elle-même , le beau conte de ses passions. Elle se plaît à poser un nouvel étage sur le fragile édifice de ses châteaux en Espagne. Maintenant que monsieur de Mora a été enlevé, par une mort subite, à la tendresse rétrospective de mademoiselle de Lespinasse , et comme la dame n'a rien de mieux à faire, la voilà qui se raconte, à elle- même, les bonheurs et les sentiments qu'elle aurait pu éprouver, les conversations qu'elle aurait pu tenir. Même je suis sûr que parlant ainsi à sa propre personne, elle se pare, elle s'ha-
bille, elle se pose d'une façon favorable à la circonstance. — Debout de\ant sa glace, elle joue la comédie de ses amours! Il me salue comme ceci, je lui rends son salut comme cela. — Il me dit ceci, je lui réponds cela. — dette image à demi- vraie d'un jeune homme qu'elle a eu à peine h temps d'aimer, se reflétait avec grâce et énergie moins dans le caractère que dans le cerveau de cette femme, qui vivait surtout par les passions de sa tête , car c'était une des tètes les plus occupées du royaume de France !
Quelle vie en effet ! Quelle vie menaient-elles, ces héroïnes de la conversation parisienne ? Ces reines d'un cercle où nuit et jour il fallait sourire et causer? Toujours sous les armes , toujours écouter, répondre ; parler, attendre , deviner à demi-mot , savoir à point nommé , le bruit qu'il faut répéter déjà et le bruit qu'il faut taire encore; passer en revue et le même jour, l'état, l'église, la cour, la ville, l'armée,, les étrangers, les lettres, les sciences, la philosophie, l'économie politique et les deux côtés de l'opéra ; être attentive également aux doléances de l'évêque, aux forfanteries du militaire, aux confidences de la duchesse, aux menaces du philosophe, aux petits vers du poète, aux murmures de l'ambassadeur et faire si bien, que chacun de ces personnages si divers, sorte de votre salon, persuadé qu'il a obtenu votre attention toute entière. — C'était là la grande force de mademoiselle de Lespinasse , c'était son autorité , sa tâche de chaque instant de la vie; l'amour ne venait qu'après, amour que l'on cachait de toutes ses forces, non pas par respect humain, tant s'en faut, mais ces amitiés oisives se seraient inquiétées d'une femme amoureuse, ces messieurs et ces dames n'auraient plus compté ni sur le secret ni sur l'attention exclusive de leur confidente, et enfin ces oisifs, chose triste à dire, auraient porté leurs
conlidencos autre part , tant c'était précieux en ce tempslà, un bavard qui venait s'étendre sur les causeuses d'un salon ! —
Pour ma part , j'admire de toutes mes forces la liberté d'esprit de cette femme ; jamais elle n'est lassée ni abattue ; jamais elle ne laisse voir sur son visage souriant, les combats et les tortures de son àme ; elle joue son rôle de bel esprit, et elle le joue à merveille, sans gène, sans grimace, sans que personne ne pût douter que cette femme : était née avec des nerfs prodigieusement sensibles, comme disait Grimm, et qu'elle avait été prodigieusement tourmentée par cinq on six amours ! Ceci au reste pourra vous faire juger s'il y a plus à gagner avec la philosophie et les philosophes , qu'avec la grâce et le directeur de conscience.
On a besoin de tous ces détails pour se tenir en garde contre cette narration amoureuse de mademoiselle de Lespinasse , narration que l'on dirait prise sur le fait , et qui n'est que le souvenir d'une vieille fille « de la tête la plus » vive, de l'àme la plus ardente, de l'imagination la plus » inflammable qui ait existé depuis Sapho! » (1)