LETTRE VI
« Avez-vous connu, madame, tout le charme al taché au commencement d'une passion , cette mélancolie douce ,
(1) Mémoires de Marmontel.
cotte profonde occupation, ce besoin, cette crainte de voir l'objet qui anime toute notre vie, en un mot cet abandon de l'àme à un sentiment qu'on ne s'est point encore avoué ! J'en étais Ta avant de savoir si monsieur de Mora pouvait me répondre, ou s'il m'avait prévenue. 11 envoya le matin savoir de mes nouvelles, et , dans un petit papier plié à mi-marge, il m'écrivit : Vous avez souffert hier, êtes-vous mieux aujourd'hui? Si j'allais à cinq heures chez vous, y seriez-vous? Refuserez-vous d'écrire oui ou non, à toutes ces questions ?
Celte forme de billet, celte concision, me parurent singulières. Je mis oui à tout , et je ne sortis pas de cbez moi pour y être sûrement à cinq heures. Il me fut impossible de lire ni de m'occuper de rien ; je ne pouvais même pas former un projet ; je savais que j'allais voir monsieur de Mora, mais il m'était impossible de prévoir ce que j'avais à lui dire. Il vint en effet avant cinq heures; j'étais triste, abattue : il s'en aperçut en entrant.
» Je venais remonter mon atne auprès de vous, dit-il , » et il me semble que vous souffrez ; au moins que je » sache si je vous importune. N'ajoutez pas à mes maux le » regret de vous être à charge.
» — Comment pouvez-vous le craindre ? >e vous ai-je » pas dit que je serais chez moi? Je ne suis pas sortie, et » je vous attendais.
» — Je compte toujours sur votre soirée, me l'accor- » dez-vous?
» — J'ai cru que vous veniez me la rendre.
» — Hé ! bon Dieu ! est-ce là comme vous entendez ? » Ah î je n'ai plus qu'un malheur, et c'est le seul que vous » voulez ignorer; je vous dirai tout ce que j'ai souffert,
» et vous n'aurez jamais la bonté de vous informer de ce » que je souffre.
» — iMais vous me promettez votre confiance entière, je « n'aurai donc plus besoin de vous faire des questions.
>y — Et vous ne préviendrez pas celles que je n'oserais -) vous faire ?
» — Comment vous préviendrais -je lorsque ma pensée ■i ne sait où s'arrêter ! Je vous promets la vérité sur tout ; » d'après cela je n'ai besoin ni de vous deviner ni de vous » prévenir. •>
Il resta dans le plus profond silence ; je ne savais plus comment continuer à parler, je me tus aussi ; il se leva, alla s'asseoir à quelque distance de h place où j'étais.
» Pardonnez un moment de trouble, dit-il avec le ton » de la douleur; vous êtes triste, et je viens encore vous » rendre témoin de mon malheur.
» — Mais lorsque vous êtes venu chez moi , vous aviez «quelque chose à me dire; je ne vous ai ni interrompu, » ni détourné par rien,, permettez donc que je vous inter- » roge, puisque vous n'avez rien à me dire. »
Et alors je cherchai des choses indifférentes pour retrouver le calme et l'y ramener.
« Eh bien, votre soirée, comment s'est-elle passée? avez- » vous eu à appaiser la colère de madame de Valcourt ?
» — J'ai mieux fait, je l'ai bravée.
» — Comment cela?
» — Elle avait beaucoup d'humeur, beaucoup de dé- « dain , elle croyait m'accabler et elle me ravissait. Je » m'approchai d'elle, et avec le ton doux et froid, je lui » dis : J'étais incommodé hier au soir, je ne pus pas » m'excuser du souper du baron, il était trop tard; je ne » ferai pas de même ce soir, je viens vous dire mon re-
» gret de ne pouvoir pas profiter de vos bontés ; je ne » souperai point, je me retirerai de bonne heure, j'ai » besoin de repos et de sommeil ; je n'ai pas dormi la nuit » dernière. En parlant , je la regardais, et je voyais le dé- » pit , le dédain et la colère se peindre tour-à-tour sur » son visage , j'en prenais plus d'assurance. Elle m'inter- » rompit lorsque je dis que j'avais peu dormi , et avec un » sourire dédaigneux :
» — Vous comptez , dit-elle , mieux dormir cette » nuit.
» — Je m'en flatte, du moins.
» Je prononçai ces mots du ton le plus calme.
» — Mais, monsieur, ajouta-t-elle avec une sorte de » fureur qu'elle retenait pourtant à cause des témoins, » vous avez donc perdu la mémoire , ou serait-ce un » refus ?
» — Ah ! quel mot ! madame, vous oubliez que vous en » êtes l'objet; vous vous rendez plus de justice, et je crain- » drais de vous offenser en me justifiant d'un tel soupçon.
» Je ne m'y méprends pas, ce respect apparent couvre » un outrage.
» — Je me garderai bien de répondre un mot ; votre » disposition et le moment me forcent à me taire.
» — Ce n'est point cela, mais l'embarras et l'impossi- » bilité de répondre.
» Je me retirai au milieu de la cheminée.
.) Madame la marquise de Calonne, qui était à l'autre » coin et en face de madame de Valcourt, n'avait point » entendu ce que nous disions, mais elle* avait vu une » grande altération dans le visage de madame de Valcourt; » elle m'adressa la parole : Vous nous avez manqué hier au » soir chez le baron, vous en avez eu sans doute d'excel-
» lentes raisons, mais, si je ne me trompe, elles n'ont pas » satisfait madame de Valcourt ; je ne sais ce que vous ve- » nez de lui dire, mais vous l'avez mise dans un état vio- » lent.
» — Hé mon Dieu, madame, vous me faites trop d'hon- » neur, lui répondis-je, je n'ai point cet ascendant sur » madame de Valcourt. Elle est plus calme et plus forte » que vous ne l'imaginez.
» — Je ne sais , repli jua-t-elle en riant , mais je crois » que vous n'êtes point encore l'homme qu'il lui fallait.
» — En vérité, madame , je le crois comme vous le di- » tes. Pendant ce moment de conversation, madame de » Valcourt était occupée à arranger des parties. Elle vint » à madame de Galonné , et sans me regarder , elle dit : » M. de Mora ne joue , ne soupe, ni ne veille. Madame de » Calonne répondit : Mais nous savons bien qu'il n'est bon » à rien.
» — Ce n'est pas cela que je dis , madame , reprit-elle » avec un ton sec ; monsieur est malade,, il est fatigué : il » est tout simple que dans cet état la société lui soit im- » porlune. Elle était fort près de moi. Prenez garde, lui » dis-je , que cette société qui ne m'est point importune » ne vous devine trop bien.
»> — Je ne reçois -point de conseil de qui m'outrage ; » elle prononça ces mots avec le ton et l'accent du mépris. » Je vous avoue qu'il ne m'en a jamais tant coûté pour me » taire. Mais il fallait de la prudence , j'avais affaire à une » folle. Tout le reste de la soirée, c'est-à dire , jusqu'au » souper , elle reprit l'air et le ton de la légèreté , de la » gaîté. Elle voulait faire des plaisanteries auxquelles je » prisse part ; j'entendais qu'elle disait au b;iron : M. de » Mora était malade hier, et si malade , qu'il ne vous fit
i rien dire ; aujourd'hui, il l'est encore, et il me l'est venu ) dire. Mais, dit le baron, qu'a-t-il?
» — Ah ! ce qu'il a , demandez-le-lui ; il se ménage, il » est d'une prudence pour sa santé qui ne doit point lais- » ser d'inquiétude aux gens qui l'aiment. Et tout cela , » d'un ton de persifflage dont j'étais indigné ; mais je me » tus, sentant, plus que jamais, le malheur d'être attaché » à une femme dont le moindre défaut est d'être galante » jusqu'au dégoût.
» — Mais ce portrait est affreux , c'est le dépit d'un » amant passionné.
» — Ah ! de grâce ne m'accablez pas par la plaisanterie, » mais mon dieu , pourquoi exigez -vous que je vous ra- » conte ces détails? que c'est mal employer le temps que » j'ai à passer avec vous! Pourquoi voulez-vous m'occu- » per de ce qui m'afflige et me déplaît , tandis qu'il m'est » si aisé et si doux de l'oublier avec vous?
» — Non vraiment , je ne veux pas que vous l'oubliez , » car je vous prie de m'achever tout ce qui a rapport à » madame de Valcourt. Pourquoi êtes-vous son amant? » pourquoi la haïssez-vous? et depuis quand êtes-vous lié » avec elle ?
» — D'abord, je vous arrête à la première question ; je » ne suis point son amant : si vous attachez à ce mot l'idée » d'un sentiment , je n'en ai point , ni n'en ai point eu. » Vous savez que depuis que je suis entré dans le monde , » j'ai fort peu vécu en ce pays-ci , je n'ai fait depuis cette » époque que trois voyages à Paris que j'avais quitté fort » jeune. Dans les deux premiers que j'y ai faits , j'étais » avec ma femme , c'était en allant et en revenant d'An- » gleterre. Les séjours que je fis à Paris furent fort courts, » cependant je vis souvent madame de Valcourt ; vous sa-
» vez que nous sommes parents ? Elle était dans ce temps- » là extrêmement jolie et fort à la mode ; elle était entou- » rée de tous les sots et de tous les fats de la cour ; je ne » sais lequel ou lesquels étaient favorisés , mais ils avaient » tous l'air content. Si je n'avais pas été pour si peu de » temps à Paris , je me serais mis aussi sur les rangs , et , » en vérité, je crois pouvoir vous dire sans orgueil, qu'elle » ne m'aurait pas désespéré. Elle était si coquette et si u facile tout ensemble , que je fus violemment tenté d'aû voir mon tour comme les autres. Le chevalier de Mont- » cal qui était, je crois, dans le moment, celui qui avait les » plus grands droits , s'aperçut de mes prétentions , et il » mit assez d'adresse à m'éloigner. Je vous ai dit que j'a- » vais peu de temps : ainsi je fus aisé à éconduire. D'ail- » leurs, j'avais passé un an à Londres, où, si j'avais pu me » blaser sur le goût des femmes , je l'aurais été alors. Vous « voyez que je vous fais ma confession générale; vous allez » peut-être prendre mauvaise opinion de moi , mais du > moins sachez-moi gré de ma confiance et de ma sincé- » rite.
» — Je vous assure , lui dis-je , que c'est ce qui me * frappe et me touche le plus.
» — Vous voulez donc que je continue ?
<> — Oui, assurément.
» — Eh bien , je vous dirai que mon âme ne connaît » que les excès. A Londres , j'ai été libertin ; à Péters- » bourg, j'ai été amoureux jusqu'à l'égarement ; je suis » revenu en France, accablé d'un malheur qui avait pensé » me coûter la vie , et , avant que de venir cette fois-ci à » Paris , j'avais passé huit mois dans les convulsions du » désespoir et dans les angoisses de l'agonie. J'étais à mon » régiment, où je ne voyais , ni ne parlais à personne. Les
Î.F.SPJWSSR. •)
> officiers de mon régiment ont craint souvent pour ma tête et pour ma vie. Il y avait huit mois que je vivais
t dans cet éloignement de toute la nature. Mon père exigea mon retour auprès de lui , disant qu'il avait besoin de me voir. Il fallut bien partir ; il m'en coûta pour m'arracher à ma solitude. Depuis deux mois , j'avais repris le goût de l'étude qui avait été la première passion de mon âme , je commençais à y retrouver de l'attrait, et je fus véritablement affligé et contrarié de ce que mon père voulait me voir. Je ne pouvais pas douter que son objet ne fût de faire diversion à ma douleur! On lui avait mandé , de mon régiment , qu'elle faisait craindre pour ma vie. J'allai , la veille de mon départ , dire adieu aux officiers de mon régiment ; le changement dans lequel j'étais, l'abattement de toute ma machine les effraya au point de craindre que je n'eusse pas la force de faire mon voyage. On le manda à mon père , et moi, en même temps, je lui demandai d'aller dans les provinces méridionales du royaume , dont je n'étais pas fort éloigné. Je lui disais que je ferais de ce voyage un objet d'instruction qui me serait utile. Il l'approuva, et je fus trois mois à parcouru' cette partie avant de me rendre à Paris.
» O puissance de ia jeunesse! au bout de huit jours de route je respirais sans douleur, je dormais , je pensais avec intérêt à ce que je devais voir le lendemain , j'étais seul , j'étais sans aucune espèce de contrainte , je sentais déjà le prix de cette liberté. Enfin , chaque jour mon âme était soulagée ; je n'avais plus de mouvements de désespoir, ni ces accès d'angoisses qui m'avaient jeté mille fois dans un état d'anéantissement plus affreux que la mort. Que vous dirai-je? des objets indifférents, des
» objets inanimés vinrent à bout , non pas de calmer, mais » changer ce que mes douleurs avaient de poignant et » d'aigu , en une mélancolie douce et sensible qui élait
presque une jouissance pour mon âme , et j'arrivai ici » dans cette disposition. Je fus reçu de toule ma famille » avec des transports de joie ; je ne pouvais pas partager » leur sentiment, mais je m'en laissais pénétrer. Il m'était » doux d'être aimé ; je trouvai ici deux de mes amis , 1<" » duc de Salvetat et le chevalier de Porialès; ils avaient » su mon malheur, ils m'avaient écrit, mais je ne leur » avais point répondu , je n'avais conservé de correspon- » dance qu'avec mon père , le reste de la nature avait été » anéanti pour moi pendant près d'un an. Mes amis ne me » firent point de reproches, il semblait que ce que j'avais » souffert avait augmenté mon amitié ; ils s'emparèrent de » moi à mon arrivée et ils me dirent : Nous allons parta- » ger vos maux, livrez -vous à notre tendresse et soyez » persuadé que nous n'abuserons point de ce que vous » nous accorderez , vous serez libre dans tous les moments » de votre vie, mais nous nous flattons que vous nous pré- » férerez à une solitude qui à pensé vous être funeste. Je » répondis à toutes leurs avances avec une tendre sensibi- » lité; ils me faisaient éprouver quelques moments de con- » solation. Je me disais quelquefois : La vie serait-elle donc » un bien pour moi ? Je fus , les premiers jours , unique- » ment livré à mes parents, je ne sortis point.
» Madame de Valcourt venait tous les jours voir ma » mère, elle me combla d'honnêtetés, elle s'occupait de » moi avec intérêt ; elle avait su une partie de ma mal- » heureuse aventure , et elle paraissait me plaindre , sans » pourtant me dire un mot qui eût rapport à ce qui s'é- » tait passé à Pétersbourg. Un jour, elle me proposa d'al-
\jniversî:a!?
BiBLIOTH^CÂ )
» 1er à la comédie; j'y fus; mademoiselle Guéant jouait, » je la trouvai fort belle, je crus même qu'elle jouait bien, « et je ne sais si c'est à moi ou à elle que je dus le plaisir » de recevoir une vive impression du spectacle. Il y avait » alors un an que j'avais oublié qu'il y eût des femmes » dans le monde ; le souvenir d'une seule , de qui j'étais » séparé pour jamais, avait anéanti toute autre idée; je » croyais n'être plus susceptible d'aucun mouvement de » plaisir. Le sentiment douloureux qui remplissait mon » âme me le faisait croire justement , mais à vingt-cinq » ans les sens ne sont pas toujours d'accord avec l'âme.
» Ha mon Dieu! que nous sommes faibles et inconsé- » quents ! Ce même jour où j'avais vu mademoiselle » Guéant, je m'informai quel était son amant. L'on me » dit que c'était celui qui payait le mieux. Si j'avais été » dans la disposition de l'aimer, cette réponse m'aurait fait » horreur, mais j'en avais envie, et cetie réponse me » charma. Je dis à Salvetat la fantaisie que j'avais, il en » fut ravi : il me dit qu'elle jouait le lendemain , je ne sais » plus dans quel rôle, qu'il fallait que nous fussions à la » comédie , qu'il me mènerait après dans sa loge , et qu'il » me répondait presque du succès pour cetie soirée. Tout » arriva comme il l'avait prévu ; il lui offrit de la ramener » chez elle, elle y consentit ; je demandai à l'accompagner, » elle l'accepta. Nous arrivâmes chez elle; il n'y avait » qu'une vieille femme qui lui dit que celui qui achetait fort » cher le droit d'être le maître du logis , avait fait dire » qu'il ne viendrait pas ce jour-là. Tant mieux , dit-elie . » j'en serai plus libre. Ma soirée est à vous , messieurs : » me donnerez vous la vôtre? Salvetat dit qu'il était dé- » sole, qu'il s'était engagé à mener quelqu'un le soir » même à Versailles. Eh bien , ajouta-t-elle avec on air
— loi —
» d'impudence qui aurait dû me repousser, j'en serai cn- » COre plus libre, et si votre ami veut nie donner la sienne, » nous tâcherons de vous oublier. J'en serai charmé , lui » dis-je, en commençant à me mettre fort à mon aise.
» Salvetat partit; mademoiselle Guéant alla donner ses » ordres pour le souper. Salvetat, en s'en allant, sappro- » cha de mon oreille : Songe , me dit-il , que lu d:is tout » ton bonheur à l'idée que je lui ai donnée de ta généro- » site. iMa foi! cela est trop aisé, lui dis-je, cela ne devrait » pas être cher. Je vous ferai grâce des détails de cette » soirée ; tout ce que je puis vous dire , c'est que cette » mademoiselle Guéant est la plus libertine et la plus bète » créature que j'aye jamais vue. Je restai avec elle jusqu'à » deux heures après minuit; je lui dounai cent louis, et je » lui promis de revenir dans trois jours; elle devait jouer » ce jour-là , elle me dit que je la ramènerais ; je n'y con- » sentis pas , je ne voulais pas que mes parents fussent in- » formés de cette fantaisie , ils en auraient été inquiets et » pour mon repos et pour ma santé Je rentrai chez moi , » ma mère donnait à souper, il y avait encore du monde » chez elle ; je vis le carrosse de madame de Yalcourt , » cela me fit entrer dans le salon. Salvetat y était ; il vint » à moi, il voulait absolument savoir tous les détails de ma » soirée ; je le repoussai pour répondre à madame de Val- » court qui me faisait de grands reproches de ce que je » n'avais pas voulu souper avec elle. 31a mère, qui ne la » pouvait souffrir, dit qu'elle serait bien fâchée de me » contraindre , et qu'en conséquence elle ne me disait ja- » mais si elle avait du monde à souper. Madame de Yal- » court, avec le ton d'une coquetterie très-aimable, me » dit : Hé bien, M. de Mora, voulez-vous que je vousaver- > tisse toutes les fois que je souperai ici? J'en serais com-
■ blé. madame, mais je préviendrai cette marque débouté i et je prierai ma mère de me faire jouir d'avance en me » disant les jours où vous devez nous faire cet honneur. » Elle me fit mille agaceries , elle me rappela le court sc- » jour que j'avais fait à Paris en revenant de Pétersbourg; » elle pré lendit avoir beaucoup perdu auprès de moi de- » puis ce temps-là; elle me dit qu'elle valait pointant » beaucoup mieux , que si je voulais je m'en convaincrais » moi-même; enfin, la conversation fut très-gaie, très-ani- » mée jusqu'à trois heures et demie. Ma mère, dont le » goût était de se coucher tous les jours à cinq heures du » matin , avait cependant souffert impatiemment que raa- » dame de Valcourt s'oubliât aussi tard. C'est une des per- » sonnes du monde pour laquelle je lui ai vu le plus d'ér> loignement. Elle prétendait en avoir d'excellentes rai- « sons ; madame de Valcourt avait fait de son mieux , à ce » qu'elle croyait, pour lui ôter la confiance de mon père. » et actuellement que je la connais, je la crois très-capable • d'en avoir conçu le projet. »
M. de Mora fut interrompu un moment par l'arrivée de deux personnes; nous avions été servis bien heureusement par le hasard , nous fûmes plus d'une heure seuls. Il me dit. dès que nous fûmes libres :
« Je vais maintenant vous écouter, je m'en irai à sept
» heures et je serai ici avant neuf, à ce que j'espère. Que
» je rendrai grâce au ciel de ma journée , si je puis vous
» trouver seule !
* — J'en serai charmée, vous me finirez votre roman
» avec madame de Valcourt.
» — Àh , quel roman ! quelle héroïne, grand Dieu ! » Il me quitta.
Sans nul doute cela est raconté avec beaucoup de grâce, d'imagination et d'esprit , mais est-il besoin de vous faire observer que non-seulement mademoiselle de Lespinasse se donne a elle-même le beau rôle dans un roman d'amour , mais encore elle dispose de M. de Mora, avec aussi peu de sans-gêne que lorsqu'elle dispo.se d'elle-même. Elle habille son amant à la dernière mode du roman philosophique, elle en fait une façon d'homme blasé et ennuyé de tout; à Londres, libertin; amoureux pour tout de bon, à Saint-Pétersbourg, amoureux, d'un amour qui touchait aux convulsions du désespoir, aux angoisses de l'agonie ! Puis, quand notre homme est à Paris, elle lui fait courir les aventures avec les femmes de théâtre; car dans ce temps-là qui était le règne des danseuses, ces sortes d'aventures paraissaient indispensables pour qu'un jeune homme fàt posé dans le monde^ sur un certain pied. — Singulière habitude de mentir, même aux passions que l'on a éprouvées ! Je suis bien sûr, au contraire , que M. de Mora n'a jamais fait une des folies qu'on lui suppose, et que mademoiselle Guéant eût été bien empêchée de montrer l'or et les diamants dont le bel Espagnol l'avait gorgée. — Je ne crois même pas à cette madame de Valcourt, qui ressemble fort à un pastel des Liaisons dangereuses ; au fait , je ne crois rien dans toute cette histoire , sinon à la passion rétrospective de mademoiselle de Lespinasse pour M. de Mora.
Que disons-nous ? et pourquoi tant nous débattre ? mais nous avons le vrai portrait de M. de Mora lui-même, fait par mademoiselle de Lespinasse, un portrait de l'an 1773, écrit en pleine passion, et si l'image tracée reste encore belle et décevante , du moins nous fait -ou grâce des passions et des douleurs imaginaires de ce beau ténébreux. Le peintre exagère encore , mais c'est l'exagération d'une belle
peinlurc ; la ressemblance est embellie, mais c'est toujours de la ressemblance. — Je ne crois pas au héros de tout-àl'heure; je crois volontiers au héros que \oici et qui est encore assez séduisant pour justifier tous les transports d'une femme passionnée qui n'avait pas le droit d'espérer une si belle fortune, d'une femme sur le retour et forcée à tous les ménagements que la société impose à ses martyrs.
Écoutez -la, et, vous pouvez l'en croire , elle a son modèle sous les yeux : « M. de Moi a est un beau cavalier, sa » physionomie est pleine de douceur et d'esprit, sa taille » est noble et leste , il a quelque chose d'adroit et de déli- » béré dans toutes ses manières, qui plaît infiniment. — Il » a beaucoup d'esprit. — Le caractère principal de son » esprit, c'est la clarté, la netteté et la justesse. » — (Ne » dirait-on pas que mademoiselle de Lespinasse parle en » ce moment de son ami d'Alembert?) Son style (il faut » absolument avoir un style à soi, fût-on né à Londres ou » à Madrid , dans ces beaux salons de 1773), son style est » clair et concis. (Toujours d'Alembert.) Il parle bien. » (Autre motif pour l'aimer.) — Tout ce qui est du res- » sort de l'esprit, l'intéresse et l'occupe. (Voilà pourquoi il » a aimé sans doute mademoiselle de Lespinasse.) Il aime » surtout les ouvrages de raisonnement. Il estime Racine » comme poète. (C'est bien heureux pour Racine !) Bref, » il apprécie tout , mais il ne sent pas tout. » C'est bien là le mot d'une femme qui doute de sa beauté et qui ne doute pas de son esprit.
Tout ce portrait de M. de Mora est semé de ces traits qui démontreraient, au besoin, combien les femmes amoureuses sont disposées, autant que Dieu lui-même, à créer l'homme à leur image : « Tout ce qui le blesse fait sur lui
» une impression vive, dont il n'est pas le maître , mais » qui se dissipe au même instant — Il se prête avec com- » plaisance aux plus difficiles exigences de la société. — » Son humeur est égale, sa gaité est douce et naturelle, » elle a le naïf et la grâce de l'extrême jeunesse ; il est » sans airs, sans prétentions; son maintien est simple, je » dirais même qu'il est sans vanité, s'il était possible que » nous en fussions tous exempts.
» M. de Mora a plus d'activité que de passion ; bien des » geus le jugent mal et croient qu'il est absolument gou- » verné par l'ambition. Sans doute , il est occupé de sa » fortune, mais ce qui prouve que c'est sans passion, c'est » qu'il n'est point entraîné comme le sont les ambitieux : » c'est par réflexion et par délibération qu'il agit ; aussi » n'a-t-il point fait de fausses démarches , et on pourrait » répondre qu'il n'en fera jamais. »
Nous voilà déjà loin du roman de tout-à-1'heure ; ce jeune homme n'est donc pas si amoureux qu'il ne soit très-occupé de sa fortune , et soyez sur que sa liaison même avec mademoiselle de Lespinasse, cette personne entourée de fêtes, de crédit, d'alliances et d'amitiés honorables, ne devait pas nuire à l'ambition de M. de Mora, le fils de l'ambassadeur du roi d'Espagne à Paris.
Cette objection s'est présentée certainement à l'esprit de mademoiselle de Lespinasse : « — Il ne recherche pas la » faveur, seulement il voit les personnes qu'il trouve ai- » niables, il les préfère, et l'on ne découvre dans aucune » de ses actions, m projet, ni dessein. » Tels sont les traits principaux de ce portrait un peu flatté dans les détails, mais vrai dans l'ensemble.
Passons maintenant au portrait moral de M. de Mora, à son cœur :
a Je vais parler de son cœur : je crois pouvoir assurer s que personne ne le connaît mieux ; c'est le plus grand » intérêt de ma vie qui m'a éclairée sur tous ses mouve- » ments. Je l'ai d'abord jugé avec prévention , bientôt » après avec passion ; je n'aurais pas pu alors me rendre » compte à moi-même de ce que j'en pensais. Je passais » alternativement, du trouble que cause le commence- » ment d'une passion, à lillusion trop nécessaire et trop » flatteuse d'avoir rencontré autant de sensibilité et de » tendresse qu'il avait su m'en inspirer. Mais la vérité de » mon sentiment et la conduite de M. de Mora ne m'ont » pas permis de rester dans l'erreur. Je la regrette sans » doute cette erreur , puisque c'est à elle seule que je » dois les instants de plaisir que mon cœur a sentis ; mais » les regrets et les réflexions sur mon malheur seraient » aussi inutiles que déplacés ici. »
Ici, en effet , mademoiselle de Lespinasse s'arrête , forcée de s'avouer à elle-même, que ce beau jeune homme, qu'elle nous a représenté, dans son roman, si amoureux, si fort exposé aux passions profondes , funestes , n'était rien moins que susceptible de la plus vraie, de la plus tendît et de la plus douce des passions, c'est-à-dire de l'amour. Bien plus, et c'est en ce moment surtout que vous allez voir combien les confessions de la dame nous mettraient dans une grande erreur, si nous les prenions à la lettre , non-seulement M. de Mora n'a jamais bien été ce qu'on appelle un Céladon du premier mérite, mais encore il ne croit pas à l'amour, non, il ne croit ni à l'amour, ni à ses effets :
« Il n'est juge que de ce qui tient aux sens, tout le » reste lui paraît autant de fictions ; aussi ne fait-il pas » beaucoup de cas de la sensibilité ; elle ne lui paraît qu'un
» effet de l'amour-propre, et, sous ce point de vue , il en »> est plus blessé qu'il n'en est touché. Il n'a jamais été » amoureux , mais il a eu infiniment de goûts passagers » qui lui ont donné des plaisirs momentanés que son cœur » n'a jamais sentis; en un mot, il n'a point connu tout ce » que cette passion a de doux et de terrible, et , en même » temps, il est assez aimable pour inspirer un sentiment » vif et sincère •
Vous comprenez tout ce que la pauvre femme a dû souffrir, et combien ce portrait-là est peu ressemblant avec l'idéal; mais quoi qu'elle nous montre dans son roman , nous ne pouvons pas nous arrêter en si beau chemin , et , puisque cette vérité-là tombe soudain au milieu de ces fictions, laissons parler la vérité, d'autant plus, chose remarquable et qui fait honneur à son esprit autant qu'à son bon goût ! que mademoiselle de Lespinasse écrivait aussi bien en disant vrai, qu'en disant faux.
Elle reprend donc en ces termes douloureux le portrait de M. de Mora :
a Une femme peut être très-malheureuse par lui ; cerf pendant elle serait injuste de s'en plaindre, car il est » incapable d'avoir, de propos délibéré, de mauvais procé- » dés avec elle. Il n'a ni sensibilité , ni tendresse , mais ce » n'est point par choix, c'est par nature ; on ne peut pas » même lui reprocher qu'il veuille en imposer ; au con- » traire, on pourrait se plaindre des effets de sa franchise. ■ Il n'épargne point la vérité à la personne dont il est » aimé, quelque dure qu'elle puisse être. On cesse de lui » plaire , il veut qu'on le sache ; il a été bien aise d'être » aimé tout le temps que ses sens l'ont désiré ; mais , une » fois satisfaits , il veut amener à ne l'aimer que comme il » a besoin de l'être, parce qu'il ne voit plus dans l'attache-
b ment qu'il a inspiré que la gêne et la contrainte que » cela lui imposerait. Il ne peut pas aimer, il ne veut pas » plaindre; enfin, il veut être libre et ne pas songer si » c'est aux dépens du bonheur de la personne qu'il a sé- » duite. Il met tant de froideur et de fermeté dans sa » conduite, qu'il esl impossible de se croire en droit de » ne rien exiger de lui. La légèreté, je pourrais même dire » la dureté , avec laquelle M. de Mora traite les femmes » vient du peu de cas qu'il en fait : il en a une idée gé- » nérale dont il ne se départ point et qu'il a peine à ca- » cher même à celle qu'il veut séduire. Voici comme il les » voit : coquettes , vaines , faibles , fausses et caillettes. » Celles qu'il juge plus favorablement , il les croit roma- » nesques; et, s'il est forcé de reconnaître dans quelques- » unes quelques bonnes qualités, il trouve que ce n'est » point la peine de les en louer ; ni de les en estimer da- » vantage, parce que c'est plutôt en elles des vices de » moins que des vertus de plus; cependant, il est sensible » à leurs agréments jusqu'à un certain point , c'est-à-dire » que celle qu'il trouve la plus aimable, il n'y attache » guère plus d'idée qu'à un joli enfant qui plaît et avec » qui on peut se divertir un moment. C'est tellement sa » façon de penser sur les femmes, qu'il n'accorde aucune » préférence à celle qu'il aime ou qui lui plaît et dont il » se croit aimé ; il n'a nulle confiance, nul épanchement » de cœur avec elle , et, jusque dans les moments où il » semble qu'il devrait s'oublier, il m'a avoué qu'il était en » garde pour ne lui point laisser prendre d'ascendant sur » lui. C'est de son aveu que j'ai acquis cette connaissance; » enfin , M. de Mora n'a connu jusqu'ici des femmes que » parce qu'il était jeune , et il n'a cherché à en séduire > d'honnêtes et de vertueuses que pour satisfaire son
» amour-propre : cela est si vrai , qu'il ne saurait suppor- » ter la résistance. Ce n'est point qu'elle blesse son cœur, » mais c'est qu'elle offense sa vanité, oui , sa vanité ! c'est » la seule occasion où elle se l'ait sentir et où l'on s'aper- » çoit qu'il a le caractère haut et impérieux , car il cher- » che moins à toucher qu'à soumettre. Sans doute qu'il » voudrait, comme je le lui ai entendu dire , leur appren- » dre à conduire leurs sentiments , comme s'il ne savait » pas que l'un de ces mots exclut absolument l'autre ; » mais les liaisons avec les femmes ne lui ont jamais paru » assez importantes pour s'en occuper : c'est comme dis- » sipation et divertissement qu'il les voit , qu'il les prend » et qu'il les quitte , et il n'estime pas assez leurs senti- » ments et leur personne pour se croire obligé de ménager » leur sensibilité. 11 paraît, au contraire , que plus il est » sûr d'en être aimé et moins il leur doit d'égards et de » ménagement ; je crois qu'on peut répondre qu'il n'aura » jamais le regret qui fait dire à l'Arainte du Tasse : J'ai » perdu toul le temps que j'ai passé sans aimer. En voilà » bien long, sans doute , pour ne dire autre chose , sinon » que M. de Mora n'a jamais été amoureux , et qu'il n'a » le cœur ni tendre ,, ni sensible. »
Quel portrait... Que cette image doit être ressemblante ! comme cette malheureuse femme se fait illusion à ellemême! comme elle s'efforce de se dissimuler les cruautés de son amant , comme elle se plaît à songer que cet homme qui est le plus b^au joyau de sa couronne de femme préférée, est vraiment insensible pour toutes les femmes, qu'il leur porte à toutes la même indifférence, le même mépris, et que s'il avait pu faire une seule exception , l'exception eût été faite en l'honneur de mademoiselle de Lespinasse, tout au plus.
LESNMA&SS. 7