‹ Lettres de Mademoiselle de LespinasseChapitre 10 sur 89 · XXII NOTICE · texte numérisé non relu

XXII NOTICE

D'Alembert occupait alors dans la République des lettres une position assez éminente pour que les nouvellistes se tinssent à l'affût de ses faits et gestes. Son déménagement, qui ne pouvait leur échapper, les conduisit à cette conclusion que le secrétaire perpétuel de l'Académie française allait prendre femme. D'Alembert s'expliqua encore sur cet article dans une de ses lettres à Voltaire, datée du 3 mars 1766 : « La personne à laquelle on me marie (dans les gazettes) est, à la vérité, une personne respectable par son caractère, et faite par la douceur et l'agrément de sa société pour rendre heureux un mari ; mais elle est digne d'un établissement meilleur que le mien, et il n'y a entre nous ni mariage ni amour, mais de l'estime réciproque et toute la douceur de l'amitié. Je demeure actuellement dans la même maison qu'elle, où il y a d'ailleurs dix locataires : voilà ce qui a occasionné le bruit qui a couru. Je ne doute pas d'ailleurs qu'il n'ait été appuyé par madame du Deffand, à qui on dit que vous écrivez de belles lettres (je ne sais pas pourquoi). Elle sait bien qu'il n'en est rien, de mon mariage; mais elle voudroit faire croire qu'il y a autre chose. Une vieille et infâme catin comme elle ne croit pas aux femmes honnêtes; heureusement elle est bien connue, et crue comme elle le mérite. » Ces protestations, autant qu'on en peut juger, étaient sincères. Les écrivains qui ont vu de près cette amitié s'accordent généralement à témoigner de sa pureté. Le géomètre « qu'on soupçonnait beaucoup », suivant la curieuse périphrase de Grimm, « d'avoir été dispensé par la nature de faire à la philosophie le sacrifice cruel qu'Origène crut lui devoir », qui du moins était assurément plus susceptible de sentiment que de passion, put sans doute se maintenir dans les bornes de l'amitié et se fit un point d'honneur de ne pas réclamer « autre chose. » Il refoulait pourtant au-dedans de lui un sentiment plus tendre et, plus tard, quand il vit que d'autres, avec moins de scrupules, avaient obtenu des succès qu'il s'était interdit de rechercher, il ressentit tous les déchirements d'une jalousie tardive, sans remède, dont il a laissé à la postérité l'expression douloureuse.

Le petit salon de Mn« de Lespinasse devint bientôt un des lieux de réunion les plus recherchés de Paris. Il n'était pas rare d'y rencontrer à la fois trente ou

quarante personnes venues de tous les points de l'horizon. « Son cercle, dit le baron de Grimm, se renouvelait tous les jours depuis cinq heures jusqu'à neuf heures du soir. On était sûr d'y trouver des hommes choisis de tous les ordres de l'Etat, de l'Eglise, de la Cour; des militaires, les étrangers et les gens de lettres les plus distingués. Tout le monde convient que si le nom de M. d'Alembert les avait attirés d'abord, elle seule les avait retenus.... On n'eut jamais plus de talents pour la société; elle possédait dans le degré le plus éminent cet art si difficile et si précieux de faire valoir l'esprit des autres, de l'intéresser et de le mettre en jeu sans aucune apparence de contrainte, ni d'efforts. Elle savait réunir les genres d'esprit les plus différents, quelquefois même les plus opposés sans qu'elle y parût prendre la moindre peine; d'un mot jeté adroitement elle soutenait la conversation, la ranimait et la variait à son gré. Il n'était rien qui ne parût à sa portée, rien qui ne parût lui plaire et qu'elle ne rendit agréable aux autres : politique, religion, philosophie, contes, nouvelles, rien n'était exclu de ses entretiens, et, grâce à ses talents, la plus petite anecdote y trouvait, le plus naturellement du monde, la place et l'attention qu'elle pouvait mériter. On y recueillait les nouveautés de tout genre, et dans leur primeur. La conversation générale n'y languissait jamais et sans rien exiger : on faisait des à parte quand on le voulait; mais le génie de MUe deLespinasse était présent partout, et l'on eût dit que le charme de quelque puissance invisible ramenait sans cesse tous les intérêts particuliers vers le centre commun. »

L'impression des contemporains est tellement unanime que, s'il ne s'agissait de correspondances et de mémoires qui n'ont' vu le jour que longtemps après avoir été écrits, on les accuserait de s'être copiés. « Je n'ai point connu, dit la Harpe, de femme qui eût plus d'esprit naturel, moins d'envie d'en montrer, et plus de talent pour faire valoir celui des autres : elle mettoit tout le monde à sa place, et chacun étoit content de la sienne. Avec un grand usage du monde, elle avoit l'espèce de politesse la plus aimable, celle qui a le ton de l'intérêt. Ce ton lui étoit facile : son âme singulièrement aimante attiroit tout ce qui avoit en ce genre des rapports avec elle; aussi personne n'a jamais eu autant d'amis, et chacun d'eux en étoit aimé

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