‹ Lettres de Mademoiselle de LespinasseChapitre 11 sur 89 · XXIV NOTICE · texte numérisé non relu

XXIV NOTICE

comme s'il eût été seul à l'être. » Marmontel va nous dire à son tour : « Je ne mets pas au nombre de mes sociétés particulières l'assemblée qui se tenait les soirs chez Mlle l'Espinasse; car à l'exception de quelques amis de d'Alembert, ce cercle était formé de gens qui n'étaient point liés ensemble. Elle les avait pris çà et là dans le monde, mais si bien assortis que, lorsqu'ils étaient là, ils s'y trouvaient en harmonie comme les cordes d'un instrument monté par une habile main. En suivant la comparaison, je pourrais dire qu'elle jouait de cet instrument avec un art qui tenait du génie; elle semblait savoir quel son rendrait la corde qu'elle allait toucher : je veux dire que nos esprits et nos caractères lui étaient si bien connus, que, pour les mettre en jeu, elle n'avait qu'un mot à dire. Nulle part la conversation n'était plus vive, plus brillante, ni mieux réglée que chez elle. C'était un rare phénomène que ce degré de chaleur tempérée et toujours égale où elle savait l'entretenir, soit en la modérant, soit en l'animant tour à tour. La continuelle activité de son âme se communiquait à nos esprits, mais avec mesure; son imagination en était le mobile, sa raison, le régulateur. Et remarquez bien que les têtes qu'elle remuait à son gré n'étoient ni foibles ni légères : les Condillac et les Turgot étaient du nombre; d'Alembert était auprès d'elle comme un simple et docile enfant... Ce n'était pas avec les niaiseries de la mode et de la vanité que, tous les jours, durant quatre heures de conversation sans langueur et sans vide, elle savait se rendre intéressante pour un cercle de bons esprits. Il est vrai que l'un de ses charmes était ce naturel brûlant qui passionnait son langage, et qui communiquait à ses opinions la chaleur, l'intérêt, l'éloquence du sentiment. Souvent aussi chez elle, et très-souvent, la raison s'égayait; une douce philosophie s'y permettait un léger badinage; d'Alembert en donnait le ton : et qui jamais sut, mieux que lui,

■ Mêler le grave au doux, le plaisant au sévère? »

Au nombre des visiteurs les plus assidus se faisaient remarquer le chevalier de Chastellux, Saint-Lambert, Watelet, Marmontel, l'abbé Morellet, amis personnels de d'Alembert; Chabanon et La Harpe, qui donnaient volontiers la primeur de leurs tragédies; Suard et sa

femme, l'abbé Arnaud, l'abbé de Boismont, les archevêques de Toulouse et d'Aix; Turgot, quand il n'était pas dans ie Limousin, et Devaines, qui en venait ; la duchesse d'Anville, arrière-petite-fille de l'auteur des Maximes, et son fils le duc de La Rochefoucauld; la duchesse de Chatillon,Mme de Meulan. Moins régulière ment,mais fréquemment encore on voyait paraître Diderot, Grimm, le baron d'Holbach, Malesherbes. Condillac,Duclos, Thomas, Chamfort,Grétry, Raynal, Damilaville,lecomtede Damas d'Anlezy, le comte de Schomberg, le financier Boutin, le conseiller d'Argental. Gaillard pénétra plus tard dans cette société et y trouvaun point d'appui décisif pour sa candidature académique. L'abbé Galiani, qui devait être le plus dangereux adversaire des économistes, les amusa de ses saillies jusqu'au jour où le duc de Choiseul l'obligea de s'exiler dans son pays natal.

Le jeune Condorcet, géomètre avec d'Alembert, économiste avec Turgot, philosophe avec toute la société, était naturellement destiné à prendre place parmi les familiers de Mlle de Lespinasse. Il devint son « second secrétaire», ainsi qu'il s'intitulait lui-même, en même temps que, dans la correspondance avec Voltaire, il devenait le second Bertrand, c'est-à-dire, dans les deux cas, le coadjuteur de d'Alembert. Il ne compta pas parmi les causeurs brillants; mais il fut « le bon Condorcet », l'ami avec lequel Mlle de Lespinasse se mettait à l'aise, lors même qu'elle se cachait de d'Alembert. On trouve, dans le portrait qu'elle a tracé de son second secrétaire, ces lignes significatives : « On ne peut pas dire qu'il soit d'une bonne conversation du moins en société ; car il y paraît presque toujours distrait ou profondément occupé. Mais ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est que rien ne lui échappe.... On ne fait pas une confidence à M. de Condorcet, on n'ira point le chercher pour lui dire son secret; mais jamais on n'emploie aucune réserve avec lui; on ne lui montre pas son âme, mais on la lui laisse voir. »

Les étrangers de distinction avaient un goût très-vil pour les salons parisiens. Dans tous ceux qui jouissaient de quelque renommée on retrouve a peu prèsle même groupe : désireux avanttout d'étudier la société française et le mouvement dés idées, ils se tenaient en dehors des rivalités, qu'ils feignaient d'ignorer; après avoir dîné chez Mme Geoffrin, ils ve aient

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