‹ Lettres de Mademoiselle de LespinasseChapitre 9 sur 89 · III. — LE SALON DE LA RUE DE BELLECHASSE · texte numérisé non relu

III. — LE SALON DE LA RUE DE BELLECHASSE

Les amis de Mlle de Lespinasse rirent le nécessaire pour lui assurer une existence paisible. Ils obtinrent, dit-on, par l'entremise du duc de Choiseul une petite pension sur la cassette royale; cette pension lui manqua probablement par la suite, et l'obligeance de Mme Geoffrin paraît s'être substituée avec avantage à la munificence royale (i). C'est avec un revenu qui, tout compté, varia de 2,5oo à 4,000 livres, que Mlle de Lespinasse attira chez elle l'élite de la société de son temps. Il est vrai qu'elle ne donna pas à souper; mais elle ouvrit sa porte tous les jours de cinq heures à neuf heures, on pouvait attendre chez elle l'heure du souper en causant, et cela était bien plus précieux et moins commun. Elle ne souhaitait pas la fortune, n'enviait pas le luxe, et elle savait, dans la médiocrité,

(1) Comparez sur ce point les renseignements assez confus donnés par les correspondances de Grim:n et de La Harpe et les Mémoires de Marmontel. Morellet raconte que Mme Geoffrin convertit en rente au profit de MUcde L. « une grande partie de l'argent provenant de la vente de ses trois plus beaux tableaux de Carie Vanloo qui ont été achetés par l'impératrice de Russie. ■ L'anecdote de la pension royale est moins bien et

faire une figure dont son amour- propre n'eût pas à souffrir. ce Son économie, dit Guibert, étoit si adroite qu'on ne la sentoit pas. Elle étoit toujours mise uniment ; mais avec goût. Tout ce qu'elle portoit étoit frais et bien assorti. Elle donnoit l'idée de la richesse qui, par goût, se seroit vouée à la simplicité. »

La première année, les réceptions se maintinrent dans un cercle assez restreint; c'était comme la suite des entretiens secrets de la petite chambre de Saint- Joseph. D'Alembert , en particulier, n'eut aucune Eeine à renoncer au salon de Mme du Deffand. Il s'était rouillé une première fois avec elle en 1700, à cause du patronage assez peu dissimulé qu'elle avait accordé à la comédie des Philosophes, de Palissot. Après l'avoir dénoncée à Voltaire en termes injurieux (1), il s'était raccommodé avec elle, ce vaille que vaille », au bout de quelques mois, et c'est à coup sûr à la lectrice qu'il avait fait ce sacrifice. Depuis cet incident, les soupers de Saint-Joseph étaient restés suspects aux philosophes ;d'Alembert s'y sentait chaque jour moins à l'aise. Turgot et ses amis, eux aussi, devaient s'apercevoir qu'ils étaient dans le camp ennemi. Mlle de Lespinasse partie, rien ne retenait plus la marquise de faire éclater son aversion pour toutes les idées nouvelles. Le salon de Mme Geoffrin leur donnait, il est vrai, une hospitalité toute cordiale, généreuse, mais les engourdissait en quelque sorte dans une tiède atmosphère de sagesse pratique. L'assiduité de d'Alembert chez MIle de Lespinasse assigna dès l'abord une espèce de rendez-vous aux amis qui voulaient causer librement avec lui. Mlle de Lespinasse fut d'ailleurs conviée chez Mme Geoffrin aux dîners du mercredi; elle était la seule femme qui fût admise à cette réunion des gens de lettres. Pour les femmes plus mondaines, il y avait les petits soupers dont la comtesse d'Egmont, la digne fille du maréchal de Richelieu, faisait la gaieté.

D'Alembert continuait à habiter, rue Michel-le-

(1) « Les protecteurs femelles (déclares) de cette pièce, sont mesdames de Villeroi, de Robeck et du Deffand, votre amie et ci-devant la mienne. Ainsi, la pièce a pour elle des putains en fonctions et des putains honoraires » ((3 mai 1760). La lettre qui annonce le raccommodement est. du S octobre de la même année.

Comte, une petite chambre chez la vitrière qui l'avait élevé et ne songeait point à quitter ce taudis que la reconnaissance et l'habitude lui rendaient doub : cher. Au mois de juillet i~65, il tomba dangereusement malade. Bouvart, son médecin, déclara qu'une installation aussi malsaine aggravait beaucoup le danger. Watelet fît transportera malade dans son hôtel de ïa rue Chariot:, à deux pas du boulevard du Temple. Mlle de Les] se alla s'établir la garde-malade de

son ami. Pendant quelques jours on craignit une fièvre putride : le monde des lettres et le public s'émurent, les témoignages d'intérêt affluèrent de tous côtés. Ce fut une inflammation d'entrailles qui se déclara. Le danger sérieux fut d'assez courte durée ; au bout de trois semaines environ, le philosophe entrait en convalescence. Mais il ne pouvait songer à retourner dans un logement qui était la cause principale de son mauvais état de santé. « Savez-vous, écrivait-il à Voltaire, que je vais être sevré? A quarante-sept ans, ce n'est pas s'y prendre de trop bonne heure. Je sors de nourrice où j'étois depuis vingt-cinq ans; j'v prenois d'assez bon lait, mais j'étois dans un cachot c respirois pas, et je sens que l'air m'est absolument nécessaire. Je vais chercher un logement où il y en ait. u Ce que son ami cherchait, M11^ de Lespinasse l'avait sous la main : un appartement se trouvait vacant audessus du sien, dans la maison qu'elle habitait, D'Alembert le loua; il passa dès lors toutes ses aprèsdînées dans le salon de Mile de Lespinasse. « Son esprit. ses vertus, le charme desa conversation, dit celle-ci dans le fragment de mémoires qu'elle a h.

bientôt la meilleure compagnie en tout genre; nais une ..jesoupais tous les jours

hors de chez moi, j'allais assez souvent aux spectacles ; tout cela était moins pour satisfaire mon goût que pour mener un :. me la

duchés. and) attachait de

l'opinion, et qui lui faisait croire que j'existais avec agrément et considération. C'était sans doute une grande sottise que de contrarier mon goût pour un si puéril intérêt. Mais cet intérêt n'él si petit, c'é-

tait une manière de me ve ... je l'étais

complètement parle désespoir qù était ma tante, qui avait espéré qu'en la quittant je tomberais dans l'oubli et dans l'abandon. »

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