XXVIII NOTICE
Mlle de Lespinasse. Cela ne tarda pas à être connu de tous; on colporta et on chansonna la part qu'elle eut notamment aux élections de Suard, de l'abbé Arnaud, de Gaillard (elle s'intéressa à celui-ci moins par inclination personnelle que pour faire honneur à la recommandation de Voltaire), de Loménie de Brienne, de Chastellux et de La Harpe.
On ne citerait guère d'hommes de lettres un peu considérés qui n'aient fréquenté chez elle. Elle encouragea les débuts de Delille et de Ducis; elle soutint et prôna le pauvre Roucher, l'auteur des Mois; elle protégea Bernardin de Saint-Pierre, encore inconnu; mais elle ne satisfit pas sa vanité, et elle fit cette fois-là un ingrat (i).Elle souhaita aussi d'attirer Buffon. On sait que le châtelain deMontbard n'eut jamais de grands succès de société; il ne parvint à s'acclimater à peu près que dans le salon provincial et grimaud de Mme Necker. Il entrait peut-être moins d'enthousiasme que de politique dans la curiosité de Mlle de Lespinasse ; la conquête de ce chantre du règne animal eût desarmé l'opposition de parti pris qu'il faisait à d'Alembert et à Condorcet au sein de l'Académie des sciences. Madame Geoffrin se chargea de procurer à sa jeune amie l'occasion de lier la partie, et elle engagea Buffon à passer la soirée chez elle. « Voilà mademoiselle de Lespinasse aux anges, se promettant bien d'observer cet homme célèbre, et de ne rien perdre de ce qui sortirait de sa bouche. La conversation ayant commencé, de la part de mademoiselle de Lespinasse, par des complimens flatteurs et fins, comme elle savait les faire, on vient à parler de l'art d'écrire,
(i) Les pièces publiées dans le ier volume des Œuvres de Condorcet. édition Arago, témoignent que B. de Saint-Pierre
s d'obligations a M'i« de L. que de sujets de se plaindre d'elle.' L exposé que fait de ses griefs son biographe Aimé-Martin est un véritable logogriphe. Ce qui en ressort de plus clair, c'est que d'Alembert procura à Saint-Pierre un éditeur pour son premier ouvrage. On trouverait sans doute de nouveaux eclair- *nis dans une pièce de la vente Vil'.enave (22 janvier
ainsi cataloguée : t Mile de Lespinasse. Lettre aut. à
^aint-Pierre,"s. d., 2 pages 111-4°. » Sous le même numéro étaient annoncés des « vers autographes, 2 pages in-40 » .
îresse avec laquelle étaient malheureusement rédigés les catalogues à cette époque, ne nous permet aucun commentaire. Les deux pièces furent adjugées ensemble pour 14 fr. 5o ; le s'est élevé depuis lors.
et quelqu'un remarque avec éloge combien M. de Buifon avait su réunir la clarté à l'élévation du style, réunion difficile et rare. Oh! diable! dit M. de Butfon, la tête haute, les yeux à demi fermés, et avec un air moitié niais, moitié inspiré, oh! diable! q and il est question de clarifier son style, c'est une autre paire de manches. A. ce propos, à cette comparaison des rues, voilà mademoiselle de Lespinasse qui se trouble; sa physionomie s'altère, elle se renverse sur son fauteuil, répétant entre ses dents, une autre paire de manches ! clarifier son style! Elle n'en revint pas de toute la soirée (i). »
Cette anecdote met assez bien en lumière l'insurmontable aversion de MUe de Lespinasse pour tout ce qui s'écartait du ton de la bonne compagnie. Comme vous sentez très-bien que vous avez ce mérite, et même que ce n'est pas en vous un mérite ordinaire, » lui disait d'Alembert dans le portrait que nous avons déjà cité, « vous avez peut-être le défaut d'y attacher trop de prix dans les autres : il faut bien des qualités réelles pour vous faire pardonner à ceux qui ne l'ont pas; et sur cet objet assez peu important, vous êtes impitoyable jusqu'à la minutie. Oui, mademoiselle, la seule chose sur laquelle vous soyez délicate, et délicate au point d'en être quelquefois odieuse, ici je suis comme madame Bertrand dans la comédie du Moulin de Javelle (2), et je vais d'abord aux invectives , parce qu'il est question de défendre mes fovers, c'est votre excessive sensibilité sur ce qu'on nomme le bon ton dans les manières et dans les discours ; le défaut de cette qualité vous paroît à peine effacé par le sentiment le plus tendre et le plus vrai qu'on puisse vous marquer : mais en récompense, il est des hommes en qui cette qualité supplée auprès de vous à toutes les autres; vous les trouvez tels qu'ils sont, faibles, personnels, pleins d'airs, incapables d'un sentiment profond et suivi , mais aimables et pleins de grâces, et vous avez la plus grande disposition à les préférer à vos plus fidèles, a vos plus sincères amis; avec un peu plus de soins et d'attentions pour vous, ils éelipseroient tout à vos yeux, et peut-être vous tiendroient lieu de tout. »
(1) Mémoires de l'abbé Morellet, ch. VI.
(2) Comédie en un acte et en prose de Dancourt (1696).