XXX NOTICE
En continuant de feuilleter ce petit écrit, il est impossible de ne pas s'arrêter encore sur le paragraphe que voici : « Non-seulement vous avez l'âme très-élevée, vous l'avez encore très-sensible; mais cette sensibilité est pour vous un tourment plutôt qu'un plaisir; vous êtes persuadée qu'on ne peut être heureux que par les passions, et vous connoissez trop le danger des passions pour vous y livrer. Vous n'aimez donc qu'autant que vous l'osez; mais vous aimez tout ce que vous pouvez et tant que vous le pouvez...; vous donnez à vos amis, sur cette sensibilité qui vous surcharge, tout ce que vous pouvez vous permettre; mais il vous en reste encore une surabondance dont vous ne savez que faire, et que pour ainsi dire vous jetteriez volontiers à tous les passans ; cette surabondance de sensibilité vous rend très-compatissante pour les malheureux, même pour ceux que-vous ne connoissez pas; rien ne vous coûte pour les soulager. » Il n'y a qu'une correction à faire à cela : c'est qu'on a beau connaître le danger des passions, on finit toujours par s'y livrer, quand on est persuadé qu'on ne peut être heureux que par elles. Ce passage fait attendre les amours qui animèrent et tourmentèrent les dix dernières années de la vie de Mlle de Lespinasse, de même que le précédent expliquait à merveille quels furent les hommes qui eurent le privilège de maîtriser son cœur.
Car c'est le prodige de cette vie, qu'on a en quelque sorte deux existences à raconter, et deux existences bien remplies : celle d'une reine de l'esprit, celle d'une des grandes martyres du cœur. Jamais on ne vit maîtresse de maison plus attentive, jamais il n'y eut amante plus profondément possédée de sa passion; et la femme qui donnait le ton à tant d'hommes distingués, qui jugeait dans leur primeur les œuvres de l'esprit, qui disposait des fauteuils académiques, était dévorée de ces flammes qui semblent ne pouvoir s'entretenir que dans l'isolement des thébaïdesou dans le silence des cloîtres.