‹ Lettres de Mademoiselle de LespinasseChapitre 15 sur 89 · IV. — LE MARQUIS DE MORA · texte numérisé non relu

IV. — LE MARQUIS DE MORA

C'est, autant qu'on peut le constater, en 1766, c'està-dire à peu près au moment où d'Alembert jurait de

lui garder une amitié pure de toute faiblesse, que M11* de Lespi nasse se fit présenter le jeune marquis Gonsalvc de Mora. Elle-même a essayé un récit romanesque de ses amours avec ce jeune Espagnol; elle décrit ainsi au début la situation de son âme :

Elle était occupée du sentiment de l'amitié ; j'avais des amis qui mettaient de la douceur et de l'intérêt dans ma vie; j'étais ai m Je. il y avait plusieurs années, par le duc de Wilfort : ce qui n'avait d'abord été en lui qu'un goût passager, avait pris la suite et la consistance d'une passion, et ce n'était en lui qu'un effet de l'amour-propre, que j'avais sans dessein excité par mes refus constans. Je le trouvais très aimable, il me plaisait toujours quand je le voyais en société. Mais venait-il à me parler de son sentiment, voulait-il me le prouver par ses lettres ou ses discours, alors il me glaçait et il me donnait mille fois plus de force qu'il n'en fallait pour me défendre du goût que m'inspiraient son esprit et sa gaieté. Enfin je ne l'aimais pas : il me plaisait, il m'occupait souvent, mais sans agiter ni toucher mon cœur. Après avoir employé tous les moyens de me séduire, il avait voulu essayer de me soumettre par la crainte et les menaces : il avait "même hasardé des démarches qui le compromettaient autant que moi, et, par un effet singulier de l'amourpropre, il avait souvent risqué de sacrifier son ambition, seule passion dont il fût susceptible, au plaisir de me soumettre et de me vaincre. Mais heureusement pour moi, j'avais été de bien bonne heure dans son secret, et, à son exemple, j'avais fait de cette liaison un objet de vanité et d'amour-propre, et nous combattions au nom de l'amour sans être animés que de l'intérêt de notre amour-propre.

Il semble que ce combat devrait bientôt finir s'il était connu. Eh bien, je vous dirai, à la honte du cœur humain, qu'il n'y a guère de passion qui ait plus de suite, plus de constance et surtout qui soit aussi ingénieuse pour parvenir à ses fins. Je dois aussi vous avouer, sans orgueil, comme vous allez voir, que ce n'est pas par vertu que je n'ai pas cédé à M. le duc de Wilfort, mais uniquement par vanité, par amour-propre, et seulement pour ne pas lui donner cet avantage sur moi. Dans l'espace de 7 à S ans que cette espèce de défi à duré, nous étions souvent brouillés, et puis, sans raccommodement,' nous nous trouvions aussi liés et aussi à notre aise que s'il n'y avait eu entre nous que de l'amitié et même l'habitude de l'amitié.

Voilà où j'en étais, lorsque je vis l'homme à qui je devais consacrer toutes mes affections, toutes mes pensées, en un mot, celui qui devait disposer de tous mes intérêts et absorber toutes les facultés de mon esprit et de mon âme.

Il n'est pas toujours aisé de se reconnaître dans cette narration, qu'obscurcissent beaucoup les noms supposés des personnages. L'anecdote est-elte exacte et sincère, ou est-elle amenée par un artifice de

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