‹ Lettres de Mademoiselle de LespinasseChapitre 16 sur 89 · XXXII NOTICE · texte numérisé non relu

XXXII NOTICE

composition? En prenant le récit au pied de la lettre, qui est ce duc de Wilfort : D'Alembert figure déjà dans le récit sous le nom « du comte de Sainclair, mon frère aîné »; le portrait, d'ailleurs, ne lui ressemble guère. Ce pourrait être le chevalier de Chastellux; mais à cette supposition encore nous trouvons plusdedimcultésque de solides raisons. A vrai dire, le nom importe peu. Il n'est pas surprenant que Mlle de Lespinasse se soit essayée au rôle de coquette et l'ait pu soutenir aussi longtemps qu'elle n'eut affaire qu'à la galanterie courante du siècle, où il entrait trop de sang-froid et de libertinage d'esprit pour conquérir sa nature ardente. Avec le marquis de Mora, elle ne sut pas longtemps garder ses avantages. C'était un jeune seigneur espagnol, âgé de 24 ans, fils de l'ambassadeur, M. de Fuentes, pourvu d'une « figure de roman », et qui, sous la gravité extérieure de sa race, semblait en promettre toutes les ardeurs. Elle essaya d'abord de borner à l'amitié le sentiment qu'elle ressentait pour lui, mais les termes dont elle se servait témoignent qu'elle ne parvenait pas à se faire illusion. Nous avons une lettre du 1 g décembre 1 766, dans laquelle elle dit : «'Je veux vous parler de ce qui m'affecte en ce moment, d'une nouvelle connoissance dont j'ai la tête pleine, et dont je vous dirois que j'ai le cœur plein, si vous ne me niiez pas d'en avoir un. D'abord une figure pleine de bonté et d'agrément, et qui inspire la confiance et l'amitié. Si ce n'étoit pas un homme, je vous en dirois davantage, car n'allez pas croire que cette amitié aille jusqu'à l'amour. » Non, certes! aussi continue-t-elle longtemps ce panégyrique, dont la conclusion est : « Cet nomme remplit l'idée que j'ai de la perfection. »

Le marquis de Mora était du parti anti-jésuitique : il avait épousé la fille du comte d'Aranda. L'activité de son esprit le portait à se fixer dans la société des philosophes. Il se prêta donc de la meilleure grâce du monde aux avances de Mlle de Lespinasse, dont la passion le flattait et dont l'intelligence le charmait; il obtint en même temps l'amitié de d'Alembert. Vers le commencement de 1768, il dut se rendre en Espagne, où il avait un régiment. Il voulut auparavant faire le pèlerinage de Ferney, avec un de ses jeunes compatriotes, le duc de Villa-Hermosa. D'Alembert le pourvut des recommandations les plus chaudes pour

le patriarche. Il écrivit le 5 avril : « J'ai peu vu d'étrangers de | ai aient l'esprit plus juste, plus net, plus cultivé et plus éclairé : soyez sûr que tout jeune, tout grand seigneur et tout espagnol qu'il est, |e n'exagère nullement.» Vingt jours après, il revenait à la charge en ces termes : « Je vous l'ai dit, mon cher "naître, vous me remercierez d'avoir connu ces deux -rs. Vous féliciterez l'Espagne de les posséder, et vous nous souhaiterez des grands seigneurs semblables à ceux-là, au lieu de nos conseillers de la cour imbéciles et barbares, de nos danseuses et de notre Opéra-Comique. » Cette visite plongea Voltaire dans un véritable enthousiasme : il lui sembla que l'Espagne allait prendre la tête de la civilisation, et il s'en ouvrit à la fois à presque tous ses correspondants. Il écrivit, le Ier mai, à d'Alembert : « Que l'Être des êtres répande ses éternelles bénédictions sur son favori d'Aranda, sur son très-cher Mora, et sur son bienaimé Villa-Hermosa. Un nouveau siècle se forme chez les Ibériens. La douane des pensées ne ferme plus l'allée à la vérité, ainsi que chez les Welches. On a coupé les griffes au monstre de l'inquisition, tandis que chez nous le bceuf-tigre frappe.de ses cornes et dévore de ses dents. » Le même jour, il écrivait encore à Villevieille: ce Le marquis de Mora, fils du comte de Fuentes, ambassadeur d'Espagne à Paris, gendre de ce célèbre M. le comte d'Aranda qui a chassé les jésuites d'Espagne, et qui chassera bien d'autres vermines, est venu passer trois jours avec moi ; il s'en retourne en Espagne et ira peut-être auparavant à Montpellier : c'est un jeune homme d'un mérite bien rare. Vous le verrez probablement à son passage, et vous serez étonné. Les Espagnols, en moins de deux ans, ont réparé cinq siècles de la plus infâme bigoterie. »

Nous ne savons pas d'une manière certaine si Mora resta dès cette époque en Espagne. Certains indices nous portent à croire qu'il put cette fois abréger son voyage et revenir passer encore un an ou deux à Paris. Par la suite et dans l'élolgnement, ces amours parurentàMllede Lespinassece que la passion avait produit de plus parfait. « J'étois aimée, dira-t-elle, et aimée à un degréoù l'imagination nepeut pas atteindre. Tout ce que j'ai lu étoit foible et froid en comparaison du sentiment de M. de M... » Il ne faut pourtant pas penser que cette félicité ait toujours été à l'abri de

LETTRES DE LESMNASSE. I. C

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