XXXIV NOTICE
l'inquiétude et du doute. On aun portraitdeMora, écrit par Mllede Lespinasse, alors qu'elle avait encore son modèle sous les veux, et dans un moment où quelque excès de brusque franchise était venu lui donner la force de réagir et une clairvoyance passagère. Après avoir fait de l'esprit de son amant le plus brillant éloge, elle poursuivait en ces termes :
M. de M .. est né avec peu de passions, il ne faut donc pas s'étonner s'il n'est pas susceptible de la plus vive, de la plus tendre et de la plus douce des passions. Il e,t si éloigné d'en avoir été animé, qu il ne croit point aux effets de ce sentiment; il n'est ju^e que de ce qui tient aux sens, tout le reste loi paraît autant de "fictions; aussi ne fait-il pas beaucoup casde de la sensibilité, elle ne lui parait qu'un effet de l'amour-propre. et sous ce point de vue il en est plus blessé qu'il n'en est touché. 11 n'a jamais été amoureux, mais il a eu infiniment dégoûts passagers qui lui ont donné des plaisirs momentanés que son cœur n'a jamais sentis; en un mot, il n'a point connu tout ce que cettepassion a de doux et de terrible, et en même temps il est assez aimable pour inspirer un sentiment vif et sincère. Une femme peut être très-malheureuse par lui: cependant eile serait injuste de s'en plaindre, car il est incapable d'avoir, de propos délibéré, de mauvais procédés avec elle. Il n'a ni sensibilité ni tendresse, mais ce n'est point par choix, c'est par nature; on ne peut pas même lui reprocher qu'il veuille en imposer : au contraire, on pourrait se plaindre de sa franchise. Il n épargne point la vérité a ia personne dont il est aimé, quelque dure qu'elle puisse être. On cesse de lui plaire, il veut qu'on le sache; il a été bien aise d'être aimé tout le temps que ses sens font désiré, mais une fois satisfaits il veut amener a ne l'aimer que comme il a besoin del'être, parce qu'il ne voit plus dans l'attachement qu'il a inspiré q:e la i;êne et la contrainte que cela lui imposerait. Ii De peut pas aimer, il ne veut pas plaindre, e.ifin il veut être libre et ne pas songer si c'est aux dépens du bonheur de la personne qu'il a séduite. Il met tant de froideur et de fermeté dans sa conduite, qu il est impossible de se croire en droit de rien exiger de lui. La légèreté, je pourrais même dire la dureté avec laquelle M. de M.., traite les femmes, vient du peu de cas qu il en fait : il en a une idée gé îérale dont il ne se départ poi.it et qu'il a peine à cacher même à celle qu'il veut séduire. Vroici comment il les voit : coquette 3, vaines, faibles, fausses et caillettes. Celles qu'il juge plus favorablement, il les croit romanesques; et s'il est forcé de reconnaître dans quelques-unes quelques bonnes qualités, il trouve que ce n'est point la peine de les en louer ni de les' en estimer davantage, parce que c'est plutôt en elles des vices de moins que des vertus de plus; cependant, il est sensible a leurs agrémens jusqu'à un certain poi.it, c'est- ^-dire que celle qu'il trouve la plus aimable, il n'y attaché guère plus d'idée qu'à un joli enta.it qui plaît et avec qni on peut se divertir un moment. C'est tellement
sa façon de penser sur les femmes, qu'il n'accorde aucu fërence à celle qu'il aime ou qui lui plaît et dont il se croit aimé, il n'a nulle confiance, nul épanchement de cœur avec elle, et jusque dans les mome.is où il semble qui! devrait s'oublier, il m'a avoué qu'il était en garde pour ne lui point laisser prendre d'ascendant sur lui.
Ces plaintes contenues ressemblent tellement à celles que lui arracha plus tard la conduite deGuibcrt. qu'on est parfois tenté de se demander si l'éditeur de 1820 qui a fait connaître ce portrait a bien lu le manuscrit qu'il avait sous les yeux, et s'il n'a pas imprimé M. de M... quand il aurait fallu M. de G On
entendra la pauvre femme redire dans les mêmes termes : « Ah ! mon ami, mon malheur, c'est que vous n'avez pas besoin d'être aimé comme je sais aimer. » Et, alors, ce sera M. de Mora qu'elle citera en exemple.
Son cerveau avait beau faire effort pour commander à ses sens; elle eut beau raisonner son mal, elle ne put parvenir à secouer une domination dont le principe était en elle-même. L'absence de Mora colora cette passion d'une teinte de chevalerie qui redoubla son exaltation; Mora lui-même se laissa pénétrer par cette ardeur débordante; il écrivait de Madrid en parlant des femmes de son pays. « Oh ! elles ne sont pas dignes d'être vos écolièrés; votre âme a été chauffée par le soleil de Lima, et mes compatriotes semblent être nées sous les glaces de la Laponie. » Cependant, si l'on en croit les Essais de Mémoires de tAm* Mora ne fut pas jusqu'au bout insensible aux charmes de ses glaciales compatriotes. Mais on continuait à correspondre dans le langage le plus enflammé, on faisait des projets de rapprochement. Le malheureux d'Alembert avait été mis dès longtemps au courant de ces belles amours. « 11 n'y a point, d'à Grimm, de malheureux savoyard à Paris, qui fasse autant de courses, autant de commissions fatigantes, que le premier géomètre de l'Europe, le chet de la secte encyclopédique, le dictateur de nos Académies, le philosophe qui eut l'honneur de refuser la gloire d l'héritier du plus vaste empire, n'en faisait tous les matins pour le service de M11" de Lespinass. n'est pas tout ce qu'elle osait exiger. Réduit le confident de la belle passion qu'elle avait prise pour un jeune espagnol, il était chargé de tous les
arrangements qui pouvaient favoriser cette intrigue ; et, lorsque son heureux rival eut quitté la France, c'était lui qu'on obligeait d'aller attendre, au bureau de la Grande-Poste, l'arrivée du courrier, pour assurer à la demoiselle le plaisir de recevoir ses lettres un quart d'heure plus tôt. » Vers le mois de mai 1772, ces lettres apportèrent des nouvelles alarmantes. M. de Mora, dont la poitrine était faible, avait été pris de crachements de sang; il avait été saigné trois fois, et il était pour le moment hors d'affaire"; cet accident n'en était pas moins inquiétant pour ses amis et surtout pour Mlle de Lespinasse, qui, sans cesse malade, était disposée à prendre l'alarme sans en avoir toujours autant de raison. Galiani écrivit de Naples : ce Mettez bien dans la tête à mon cher Mora qu'il n'y a point d'autre remède pour lui que de venir cicatriser ses poumons à l'air soufré de Pouzzol. » Dix-huit mois se passèrent sans crise grave; mais Mora dépérissait, et Mlle de Lespinasse vivait dans des transes qui la mettaient hors d'elle-même; elle inquiéta à son tour d'Alembert, qui se chargea de persuader à M. de Fuentes que son fils avait besoin de l'air de Paris, et d'obtenir du médecin Lorry une consultation conforme. Mora venait d'avoir une rechute; aussitôt remis sur pied, il partit pour Paris ; mais, en arrivant à Bordeaux, il fut obligé de s'aliter et, au bout d'une quinzaine de jours, il expira le 27 mai 1774. Galiani, peu facile à l'émotion, lui fit cette oraison funèbre : ce Je n'ose parler de Mora. Il y a longtemps que je l'ai pleuré. Tout est destinée en cemonde, etTEspagne n'était pas digne d'avoir un M. de Mora. » Quelque temps après, le comte de Fuentes exprima à Mlle de Lespinasse le désir de voir d'Alembert donner par écrit un souvenir au fils qu'il avait prématurément perdu. Le philosophe adressa à M. de Fuentes une lettre que celui-ci répandit dans sa société et où l'on reconnaîtrait la collaboration effective de MIle de Lespinasse, lors même que d'Alembert n'eue pas pris la peine de la nommer au début. On en jugera par ce fragment :
.... Quelle perte pour moi, qu'il honorait de son amitié et de ses bontés, et qui conserverai jusqu'au tombeau le plus douloureux souvenir de la plus parfaite créature que j'aie jamais connue! Les sentiments dont il a bien voulu me donner tant de preuves, sont à mes yeux la récompense la plus flatteuse du peu de bonnes qualités qu'il a cru voir en moi; elles me sont