‹ Lettres de Mademoiselle de LespinasseChapitre 20 sur 89 · XXX Y III NOTICE · texte numérisé non relu

XXX Y III NOTICE

donner une idée. «Il est fort bien de ligure et de taille, disait l'Espion anglais : il est doué des dons de la nature à un degré supérieur; il lit cinq lignes de gazette d'un seul coup d'oeil... On raconte qu'ayant parié de dévorer cinq gros volumes en une nuit d'un livre assez abstrait, il en rapporta pour preuve le lendemain un extrait du plan et des principaux détails, exact et assez étendu (i) ». Dans Grimm, c'est six vers qu'il lit d'un coup d'oeil ; et Mnie Necker dit à son tour : « Sa vue, par une propriété dont nous ne pouvons pas plus nous former une idée que l'aveugle-né ne peut avoir celle des couleurs ; sa vue, dis-je, embrassait plusieurs objets à la fois, sa mémoire les retenait au même moment et sa pensée les combinait. »

L'homme qui s'annonçait avec de si rares talents s'appelait Jacques-Antoine-Hippolyte, comte de Guibert; il était né à Montauban le" 1 1 novembre 1743. Son père était un officier de fortune qui avait été anobli (2). Le jeune comte, non satisfait de la situation précoce qu'il s'était faite dans l'armée, voulait tenter la gloire littéraire; il était venu à Paris avec une tragédie dans sa poche, et il en faisait volontiers des lectures. C'était pour lui une fortune que de pouvoir intéresser à son ambition une personne aussi influente et aussi activement obligeante que Mlle de Lespinasse : on juge s'il fut empressé et aimable; et puis, le traître avait cet abominable talent dont tout le monde a été victime au moins une fois en sa vie : s'il faisait de mauvais vers, il les disait à merveille, et de manière à faire illusion. Mme Necker l'a naïvement constaté : « Tant qu'on l'écoutait, tant qu'il déclamait ses ouvrages, on l'admirait de bonne foi et avec transport : mais dès qu'il avait cessé de lire, et que la sensibilité des auditeurs n'était plus émue, et presque malgré eux, on l'accablait de critiques. »

(1) VEspion anglais, t. II. lettre XIX. Voyez encore sur Guibert: FI. d'Aldéguier, Discoicrs sur la vie et les œuvres du comte de Guibert, gr. in-8°, Toulouse, i855; Forestié neveu,

iphie du comte de Guibert, in-S. Montauban, i855; les Mélanges tirés des papiers de Afae Necker et le tome 17 des œnvres de M">c de Staël, éd. de 1821.

(2) • Il étoit d'une de ces familles ennoblies, et placées dan» un état honorable, qui attendent que quelques générations les aient éloignées de leur origine, ou qu'un homme s'élève an milieu d'elles pour les illustrer. «Guibert. Eloge de Câlinât.

M11* Je Lespinasse céda tout à fait à un charme contre lequel elle n'était pas prémunie. Elle rentra à Paris la tète un peu tournée et, pour commencer son rôle de protectrice, elle remit un exemplaire de ['Essai de tactique à d'Alembert, qui se chargea d'en transmettre l'hommage au roi de Prusse. Guibert devint un des hôtes assidus du salon de la rue de Bellechasse ; on intéressa tome la littérature au Connétable te Bourbon (c'était le titre de sa tragédie), on lui procura cent occasions d'en propager les beautés. Pourtant, au bout de quelques mois, le protégé exposa un projet qui lui était venu : celui de parcourir toutes les cours d'Europe pour y étudier de près l'organisation militaire des divers Etats, sans oublier toutefois d'emporter le manuscrit du Connétable en guise de talisman. Wle de Lespinasse, qui ressentait pour son protégé un intérêt croissant, rit d'affectueuses objections contre ce besoin de courir le monde ; n'ayant rien pu gagner là dessus, elle rit au moins promettre une correspondance régulière. Guibert parti, elle commença par parler d'amitié et par citer Montaigne; mais, en suivant la pente de ses épanchements intimes, elle ne tarda pas à découvrir en plein ses secrets sentiments. Dés la quatrième lettre, elle s'écriait : « Oh! vous verrez comme je sais bien aimer! je ne fais qu'aimer, je ne sais qu'aimer. » Guibert, entre deux visites aux camps, donna avec empressement la réplique à ce langagepassionné. A peine se sentit-elle encouragée, qu'elle s'exalta avec l'activité qui distingue la femme hystérique, ou la femme de quarante ans qui a hâte d'user de ses séductions, n'osant s'assurer sur leur durée, ou la poitrinaire qui sent indistinctement que la vie va lui manquer. Or, Mlle Lespinasse était à la fois tout cela. Nous avons vu que sa santé était depuis longtemps mauvaise. On ne trouve pour ainsi dire aucune lettre de ses amis qui n'en donne des nouvelles fâcheuses. Elle avait des fièvres fréquentes, des gastralgies; en 1770, elle fut mise en danger par une tiuxioa de poitrine : Condorcet supposa qu'elle l'avait gagnée aux exercices du jubilé; mais elle s'en détendait : a elle n'est restée qu'un quart d'heure dans l'égiise de Saint-Germain, et elle prétend que si un si court espace de temps passé dans une église produisait un aussi fâcheux effet, ce serait une'chose plus terrible contre la religion qu'aucune épigrammede Voltaire ».

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