II. — LE SALON DE MADAME DU DEFFAND
Mnc du Deffand avait alors cinquante-sept ans. Elle avait paru dans le monde vers l'époque de la mort de Louis XIV. C'est la Régence qui avait fait son éducation et même le Régent, dit-on, avait voulu y être pour quelque chose; mais, surchargé d'élèves comme il était, il n'avait consacré qu'une semaine ou deux à celle-ci. Pendant longtemps elle avait mené une vie très-dissipée, donnant son été aux divertissements de Sceaux et passant l'hiver dans un petit logement de la rue de Beaune, avec peu de compagnie. Elle donnait à souper tous les soirs; sa réputation d'esprit s'était répandue et, sa maturité enhardissant les timides qui auraient craint d'abord de paraître importuns ou avantageux, le nombre de ses familiers s'était rapidement accru. La maison s'était trouvée trop étroite; la marquise et sa cour s'étaient transportés dans la rue Saint- Dominique, au couvent de Saint -Joseph, dont les vastes bâtiments logent aujourd'hui l'administration centrale de la guerre. C'est là qu'était attendue Mlle de Lespinasse. D'Alembert et Formont lui avaient été présentés d'avance comme les « deux amis intimes » de la marquise, et sa femme de chambre Devreux comme une puissance avec laquelle il faudrait compter.
D'Alembert n'était de la maison, selon toute apparence, que depuis cinq ou six ans. Quant à Formont, ce poète ennemi de la publicité, que Voltaire a appelé « le plus indifférent des sages », c'était un ancien sentiment rapporté des soupers de Sceaux. « Je les aime passionnément , disait Mme du Deffand, moins par leurs agrémens et par leur amitié pour moi que par leur extrême vérité ». Elle laissait dans l'ombre deux hommes qui avaient commencé par être de ses adorateurs et qui restèrent jusqu'à leur mort ses plus fidèles amis : Ponî-de-Veyle et le président Hénault.
Mlle de Lespinasse eut à Saint-Joseph une chambre indépendante du logement de Mme du Deffand. Son petit revenu fut réglé par un contrat (i) qui lui constitua, le 16 juillet 1704, pardevant Mc Doyen, notaire,
(1) Une quittance en date du 3o juin 1774, se référant à cet acte, a passJ en vente publique le 28 avril dernier.
une pension annuelle et viagère de C92 livres sur le duc d'Orléans. Elle produisit dès son arrivée une impression de flatteuse surprise. « L'excellence de votre ton », lui écrivait plus tard d'Alembert, «ne seroit point un éloge pour une personne née à la cour, et qui ne peut parler que la langue qu'elle a apprise : en vous c'est un mérite très-réel et même très-rare; vous lavez apporté du fond de votre province, où vous n aviez trouvé personne qui vous l'enseignât. \ ous étiez sur ce point aussi parfaite le lendemain de votre arrivée a Paris que vous l'êtes aujourd'hui. » Nous verrons par la suite quel déboire trouva d'Alembert dans cette perfection même. , ,
La Harpe, qui ne connut Mlle de Lespmasse que plus tard, la dépeint «comme une jeune personne bien faite, intéressante, spirituelle, et d'une ngure agréable avant que la petite vérole l'eût gâtée. » Nous ne saurions dire précisément à quelle époque est survenu cet accident; mais, si la figure était agréable, c était par la physionomie et non par l'harmonie des traits. Le seul portrait de Mu« de Lespinasse qui ait ete «rave, à notre connaissance, est de Carmontelle ; c est un profil d'une jolie facture, mais qui sent un peu l'artifice. Comme portrait de face, le cabinet des Estampes possède un crayon daté de 1818, mais qui semble copié sur un portrait du temps, sans aucune préoccupation d'arrangement, sauf dans le costume, dont la taille est un peu remontée. Le front, plus qu a demi caché par la coiffure, paraît élevé; le nez est droit; les yeux, grands et un peu gros, ont une expression douloureuse et troublante; mais l'ensemble des traits manque de finesse : le bas de la figure est court, avec de fortes pommettes, de grosses lèvres et un menton proéminent. Reposant sur un cou assez long, la tête paraît un peu petite pour le corps. Les deux portraits rapprochés se complètent sans se contredire. Mais ce qui est encore plus concluant à nos yeux, c'est le témoignage unanime des contemporains, y compris les panégyristes et les adorateurs de Mlle de Lespinasse, qui, même en s'adressant à elle, n ont jamais hasardé de manquer de franchise sur ce sujet, bien qu'en fait de beauté la galanterie permette au portraitiste le plus scrupuleux un peu de complaisance, quand il n'en faut qu'un peu. D'Alembert lui écrivait : « Je dirai de votre extérieur ce qui me paroi t