‹ Lettres de Mademoiselle de LespinasseChapitre 6 sur 89 · XIV NOTICE · texte numérisé non relu

XIV NOTICE

frapper tout ie monde; que vous avez beaucoup de noblesse et de grâces dans tout votre maintien et, ce qui est bien préférable à une beauté froide, beaucoup de physionomie et d'âme dans tous vos traits. Aussi pourrois-je vous nommer plus d'un de vos amis, qui auroit eu pour vous plus que de l'amitié, si vous l'aviez voulu. » L'exacte vérité paraît avoir été dite làdessus par Guibert, qui écrivit d'elle, au lendemain de sa mort : « Sa laideur n'avoit rien de repoussant au premier coup d'oeil; au second on s'y accoutumoit, et dès qu'elle parloit on l'avoit oubliée. Elle étoit grande et bien faite. Je ne l'ai connue qu'à trente-huit ans, et sa taille étoit encore noble et pleine de grâce. » Mais tous ces portraits se rapportent aux dernières années de sa vie. En voici un qui lui fut adressé lors-

Su'elle était chez Mme du Deffand; il est du président [énault :

Mademoiselle, je m'en vais dire comme je vous trouve : ceux qui croiront que vous n'êtes que parists (i), ne vous connoîtront guère : vous êtes cosmopolite ; vous vous assortissez à toutes les situations. Le monde vous plaît; vous aimez la solitude; les agrcmens vous amusent, mais ils ne vous séduisent point. Votre cœur ne se donne pas à bon marché. Il vous faut des passions fortes et c'est tout au mieux, car elles ne reviennent pas souvent; la nature, en vous mettant dans un état ordinaire, vous a donné de quoi le relever. Votre âme est noble et élevée, et vous ne resterez jamais dans la foule. 11 en est de même de votre personne; elle est distinguée et vous attirez l'attention sans être belle. Il y a en vous quelque chose de piquant ; on mettroit de l'obstination à vous tourner la tête, mais on en seroit souvent pour ses frais. Il faut vous attendre, car onjie vous feroit pas venir; votre coquetterie est impérieuse; vous êtes sur la rêvasserie comme votre maîtresse, vous n'y entendez pas plus qu'[elle] à la musique, et c'est en quoi vous êtes différente. Mais vous avez deux choses qui ne vont guère ensemble: vous êtes douce et forte; votre gaieté vous embellit et relâche vos nerfs qui sont trop Pendus . Votre avis est à vous et vous laissez aux autres le leur; vous voye\ tout à vue d'oiseau ; vous êtes extrêmement polie; vous avez deviné le monde; on auroit beau vous transplanter, vous prendriez racine partout ; vous regarderiez à Madrid à travers une jalousie ; vous mettriez votre fichu de travers à Londres ; à Constantinople vous diriez au Grand-Seigneur que vous n'avez pas les pieds poudreux : pour l'Italie, je ne vous conseillerois pas trop d'y aller à moins que ce ne fût pour attraper quelque Père de l'Eglise.

(i) Pariste, attachée aux mœurs parisiennes. Ce néologisme bizarre n'a pas fait fortune, et personne ne le regrettera.

En tout, vous n'êtes pas une personne comme une autre: et, pour finir, comme Arlequin, par un coup de sangle, vous' me plaisez beaucoup (i).

Ce dernier trait n'était pas de simple politesse. M!lî de Lespinasse rit vraiment la conquête du président. II était « fort entêté » d'elle, assure Mme du Deffand. On prétend même qu'il voulut l'épouser, tout vieux qu'il était; mais on n'a sur ce point assez indifférent que des témoignages suspects. Quoi qu'il en soit, bien des têtes plus solides subirent le même charme. La lectrice se lit rapidement nombre d'amis et l'animation qu'elle mettait dans tous ses sentiments faisait qu'avec elle l'amitié tendait toujours à se passionner. Parmi les personnes qu'elle intéressa le plus vivement, il faut compter le marquis d'Ussé, le frivole abbé de Boismont, Turgot et son grave ami l'abbé Bon; le jeune et ambitieux archevêque de Toulouse, Loménie de Brienne, qui était petit-neveu de Mm« du Deffand et qui avait probablement servi d'introducteur à Turgot et à Boisgelin de Gucé, ses anciens camarades du séminaire de Saint-Sulpice; enfin, le chevalier de Chastellux et d'Alembert. L'amitié de ce dernier paraît avoir été l'une des plus lentes à conquérir; à peine gagnée, elle devint très-vite la plus chaleureuse de toutes.

Mlle de Lespinasse se lia dans le même salon avec un grand nombre de femmes du monde et même avec de grandes dames; elle y fit, entre autres, la connaissance de la jeune duchesse de Chatillon, fille du duc de La Vallière, qui resta jusqu'à la fin son amie la plus dévouée.

Tout alla bien pendant les premières années. La maîtresse, dans l'enchantement de son acquisition, la ménageait un peu; la lectrice, à qui l'habitude du malheur rendait la modestie facile, peu confiante dans un charme que son miroir n'avait pas dû lui promettre, se faisait pardonner ses premiers succès par son zèle intelligent. Elle dévorait d'énormes factums et signalait la page éloquente dont la découverte ferait honneur à la marquise dans sa prochaine lettre à Voltaire; elle communiquait ses impressions sur la société qu'elle

(i) Mémoires du président Hénault, in-S°. Paris, 1854, p. 1 1 5. N'ayant pas le manuscrit à notre portée, nous avons risqué un petit nombre de corrections légères et indispeusables, qui nous ont paru tout indiquées.

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