XVI NOTICE
voyait, avec un abandon et une nouveauté d'aperçus qui secouaient l'ennui d'une femme lassée de tout ; pendant les absences de Mme du Deffand, elle lui écrivait régulièrement une piquante gazette manuscrite, qui embrassait le monde entier, en lui donnant pour centre le couvent de Saint-Joseph et les salons circonvoisins. Mais Mme du Deffand devenait chaque jour plus ombrageuse et plus difficile à vivre. Son vieil ami le président Hénault se voit obligé d'avouer « que l'âge, sans lui ôter ses talens, l'avoit rendue jalouse et méfiante; que son fauteuil étoit un tribunal d'où elle décidoit plus qu'elle ne causoit; que ses jugemens sur les hommes tenoient beaucoup du cas qu'on faisoit d'elle; qu'elle ménageoit trop peu des amis acquis; qu'il étoit dangereux de la contredire, et qu'enfin on pouvoit dire d'elle :
» Nul n'aura de l'esprit, hors nous et nos amis. »
Or, à mesure que ses infirmités et son humeur empiraient, et qu'elle se rendait pour ainsi dire plus à charge à ses courtisans, ceux-ci apprenaient à connaître et à apprécier la nature sensible, ardente, enthousiaste et frondeuse pourtant, de sa compagne attitrée. Le règne de Mme du Deffand tendait à devenir nominal, et Mlle de Lespinasse exerçait la régence. La çitié qu'avait d'abord excitée le bruit de ses infortunes était ravivée par le spectacle des exigences qu'elle avait à subir. « Il ne fallait pas moins qu'un ami tel que d'Alembert pour adoucir et rendre supportable à mademoiselle l'Espinasse la tristesse et la dureté de sa condition; car c'était peu d'être assujettie à une assiduité perpétuelle auprès d'une femme aveugle et vaporeuse : il fallait, pour vivre avec elle, faire comme elle, du jour la nuit, et de la nuit le jour; veiller à côté de son lit, et l'endormir en lui faisant la lecture; travail qui fut mortel à cette jeune fille, naturellement délicate (i), et dont jamais depuis sa poitrine épuisée
(i) La Harpe donne une autre origine au mauvais état de santé de RJU« de L. Suivant lui, elle aurait tenté de s'empoisonner avec 60 grammes d'opium, et cette dose exagérée ne lui aurait procuré que « des convulsions épouvantables qui ébranlèrent à jamais ses nerfs. » Mais pour cette période, dont il ne pouvait parler que par ouï dire, la correspondance improvisée de La Harpe est un document peu sûr.
n'a pu se rétablir. Elle y résistait cependant lorsque arriva l'incident qui rompit sa chaîne.
a Madame du Defiand, après avoir veillé toute la nuit chez elle-même ou chez madame de Luxembourg, qui veillait comme elle, donnait tout le jour au sommeil, et n'était visible que vers les six heures du soir. Mademoiselle l'Espinasse, retirée dans sa petite chambre sur la cour du même couvent, ne se levait guère qu'une heure avant sa dame; mais cette heure sf précieuse, dérobée à son esclavage, était employée à recevoir chez elle ses amis personnels, d'Alembert, Chastellux, Turgot (i). Or, ces messieurs étaient aussi la compagnie habituelle de madame du Deffand; mais ils s'oubliaient quelquefois chez mademoiselle l'Espinasse, et c'étaient des momens qui lui étaient dérobés : aussi ce rendez-vous particulier était-il pour elle un mystère, car on prévoyait bien qu'elle en serait jalouse. Elle le découvrit ; ce ne fut, à l'entendre, rien de moins qu'une trahison. Elle en fit les hauts cris, accusant cette pauvre fille de lui soustraire ses amis, et déclarant qu'elle ne voulait plus nourrir ce serpent dans son sein (2) »
Ce fut au bout de dix ans, au commencement de l'année 1764, que cet orage éclata. Mlle de Lespinasse dut se retirer sur-le-champ; on lui procura à quelques pas du couvent, dans la rue de Bellechasse. un appartement que la maréchale de Luxembourg lit meubler. La rumeur fut grande parmi les convive.- les plus assidus de la marquise. Elle criait bien haut qu'il fallait choisir entre « cette rllle » et elle; mais presque personne ne se souciait d'être réduit à cette alternative. Tout le monde à peu près, les meilleures amies de Mme du Deffand, comme la maréchale de Luxembourg, ses complaisants les plus résignés, comme le président Hénault, étaient portés par la sympathie et l'esprit de justice vers Mlle de Lespinasse; mais ce n'est pas une petite décision que de se fermer tout à coup la porte d'un salon où depuis dix ans, plus ou moins, on a pris l'habitude de se rencontrer journellement entre gens d'esprit et de savoir; tout en maugréant, d'ailleurs, contre les caprices tyranniques de" la maîtresse de la maison, on prisait sa malignité. Toute la société
(1) Marmontel ajoute : 1 Et moi, de temps en temps. •
(2) Marmontel, Mémoires Sun père, livre Vil.
LETTRES DE LESPINASSE. 1. b