‹ Lettres de Mademoiselle de LespinasseChapitre 70 sur 89 · LETTRE LIX · texte numérisé non relu

LETTRE LIX

Lundi, après l'arrivée du facteur, [10 octobre, 1774.]

1 oint de lettre ! en vérité, si j 'a vois plus de confiance en votre amitié, je me vengerois en ne

Dl MADEMOISELLE DE LES PINASSE

VOUS écrivant pas non plus. Mon Dieu ! comment peut-on avoir cette négligence, cet oubli pour ce qui nous aime? Comment est-on assez occupe ou dissipé pour ne pas mettre en première ligne le plaisir de soulager ce qui souffre? Enfin, comment répare-ton un mal sensible, profond, et dont rien ut distraire? Je serai jusqu'à samedi avec cette pensée; cette douleur pèsera sur mon ame, elle me donnera alternativement des regrets et des remords. .Mais que vous importe tout cela ; ce ne sont pas mes lettres que vous attendez : ce n'est pas mon repos qui vous occupe. Eh bien ! que ce soit ce qu'il vous plaira : ce n'est pas de vous que je suis mécontente; c'est de moi. ce n'est que de moi. Oui, mon ami, je vous pardonne, je vous aime; vous m'avez fait mal, mais vous me gué-

rirez

Vendredi au soir, 14 octobre 1774.

Mon ami, je sors d'Orphée : il a amolli, il a calme mon ame. J'ai répandu des larmes, mais elles étoient sans amertume : ma douleur étoit douce, mes regrets étoient mêlés de votre souvenir: ma pensée s'y arrêtoit sans remords. Je pleurois ce que j'ai perdu, et je vous aimois; mon cœur suffisoit à tout. Oh, quel art charmant ! quel art divin ! La musique a été inventée par un homme sensible, qui avoit à consoler des malheureux : quel baume bienfaisant que ces

sons enchanteurs ! Mon ami, dans les maux incurables, il ne faut chercher que des caïmans ; et il n'y en a que de trois espèces pour mon cœur, dans la nature entière : vous d'abord, mon ami, vous le plus efficace de tous, vous qui m'enlevez à la douleur, qui faites pénétrer dans mon ame une sorte d'ivresse qui m'ôte la faculté de me souvenir et de prévoir. Après ce premier de tous les biens, ce que je chéris comme le soutien et la ressource du désespoir, c'est l'opium : il ne m'est pas cher d'une manière sensible, mais il m'est nécessaire. Enfin ce qui m'est agréable, ce qui charme mes maux, c'est la musique : elle répand dans mon sang, dans tout ce qui m'anime une douceur et une sensibilité si délicieuse, que je dirois presque qu'elle me fait jouir de mes regrets et de mon malheur ; et cela est si vrai, que, dans les temps les plus heureux de ma vie, la musique n'avoit pas pour moi un tel prix. Mon ami, avant votre départ, je n'avois point été à Orphée; je n'en avois pas eu besoin : je vous voyois, je vous avois vu, je vous attendois, cela remplissoit tout: mais dans le vide où je suis tombée, dans les dififérens accès de désespoir qui ont agité et bouleversé mon ame, je me suis aidée de toutes mes ressources. Qu'elles sont foibles î qu'elles sont impuissantes contre le poison qui consume ma vie! Mais il faut vous détourner de moi, et vous parler de vous, je n'aurai pas changé d'objet. — M. Turgot vous a écrit, il a réparé : car il vous a prié de le servir, et je suis bien sûre, que c'est ainsi que vous l'aurez senti. M. de Vaines me disoit hier : « Faites donc reve- « nir M. de G... ; il nous éclairera, il nous sera a utile sur des choses que nous ignorons, et dont

« nous avons besoin». Hélas! jugez-moi, jugez de ma disposition : il est question du premier, du seul intérêt de ma vie; je n'ose avoir un

sentiment arrêté, et nus plus doux souhaits sont pleins Je repentir. Oui, la vertu diroit : verrivea et je meurs. .Mais, mon ami. une voix plus forte, plus profonde, plus intime me crie : en le voyant la vie sera un bien : le malheur deviendra supportable : et si eette pensée étoit encore une erreur, si je me faisois illusion, ce seroit du moins la dernière. — Je vous écrivis un billet à la hâte, au moment où je venois d'apprendre que je n'avois pas de lettre de vous; j'en étois aussi irritée qu'affligée, et je ne sais si je vous l'ai exprimé : car j'étois si pressée que je ne pouvois former mes lettres. Le duc de la Rochefoucauld m'attendoit pour aller dîner chez lui : j'y trouvai le comte deC....,et, son premier mot fut : vous avez fait ma commission, je viens de recevoir une lettre de M. de G...., en réponse à la vôtre. Je fus charmée, c'étoit savoir de vos nouvelles; mais ma lettre étoit à la poste : ainsi vous aurez vu tout mon ressentiment. Le comte de C... étoit ce soir à l'Opéra ; il vint me voir dans ma loge, il me parla beaucoup de ses affaires. Une grande fortune est une grande charge : il a des procès; le voilà occupé sans relâche d'une foule d'objets dont il résulte pour lui plus de profit que de gloire. Eh! non, le bonheur n'est point dans les grandes richesses. Où donc est-il ? chez quelques érudits bien lourds et bien solitaires : chez de bons artisans, bien occupés d'un travail lucratif et peu pénible; chez de bons fermiers qui ont de nombreuses familles bien agissantes, et qui vivent dans une aisance honnête. Tout le

reste de la terre fourmille de sots, de stupides ou de fous ; dans cette dernière classe sont tous les malheureux, et je n'y comprens point ceux de Charenton : car le genre de folie qui fait qu'on se croit le Père Éternel, vaut peut-être mieux que la sagesse et le bonheur.

Je vous envoie l'extrait d'une lettre écrite à l'ambassadeur de Suède : vous verrez avec quelle élégance les étrangers parlent français ; croyez qu'il n'v a pas une virgule de changée. — Je lis un mauvais livre sur le théâtre, où il y a une quantité de bonnes choses; je vous le garde . — Tout le monde est à Fontainebleau, et j'en suis bien aise : j'écrirois souvent sur ma porte comme ce savant : ceux qui viennent me voir me font honneur ; ceux qui n'y viennent pas me font plaisir. — M. Marmontel me proposa mercredi de me lire un nouvel opéra comique; il vint, il y avoit douze personnes. Les voilà en cercle, et moi dans le dessein d'écouter le Vieux Garçon ; c'est le titre de l'ouvrage. Le commencement de la première scène me parut embrouillé, embarrassé. Savez-vous ce que je fis, sans que ma volonté y eût la moindre parti* c'est que je n'en entendis pas un mot : mais cela est si exact, que j'aurois été pendue, plutôt que de dire le nom d'un personnage, ni le sujet de la pièce, et je m'en tirai en disant la vérité : c'est que le temps m'avoit paru bien court. Et en effet, je fus réellement étonnée quand j'entendis parler tout le monde. Eh bien ! depuis qu'il m'est impossible d'accorder de l'attention à rien, j'aime les lectures à la folie, cela me laisse libre ; au lieu que dans Ja conversation, malgré qu'on en ait, on est trop souvent rappelé par les autres. Ah ! ce sont

surtout les gens qui donnent des préférences qui sont assommans. Il y a deux hommes qui ont la honte de taire assez de eas de moi, pour me dire à l'oreille ce qui seroit indifférent tout haut : il me faut vraiment de la vertu pour écouter et répondre. xMon ami, vous avez beau dire, je n'aime la conversation que lorsque c'est vous ou le chevalier de Chatelux qui la faites. — A propos, il est bien content de moi : j'ai échauffé ses amis, et les choses sont si bien arrangées, qu'il ne nous la ut que la mort d'un des quarante, pour qu'il soit reçu à l'Académie. Cela est juste sans doute, mais cela n'étoit pas sans difficulté : l'intérêt, le plaisir, le désir qu'il mettoit à ce triomphe, m'ont animée. Mon Dieu! Fontenelle a raison : il y a des hochets pour tout âge ; il n'y a que le malheur qui soit vieux, et il n'y a que la passion qui soit raisonnable. Mon ami, ce ne sont point là des paradoxes ; pensez-y bien, et vous verrez que cela peut se soutenir. Bonsoir, il est temps de vous laisser respirer : je vous ai écrit sans m'arrêter. Les jours d'Opéra sont mes jours de retraite : j'y suis seule, je rentre chez moi, et ma porte est fermée. — M. d'Alembert a été voir Arlequin : il aime mieux cela qu'Orphée, tout le monde a raison ; et je suis loin de critiquer les divers goûts, tout est bon. Mais, adieu donc ; à demain.

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