XVIII NOTICE
du couvent de Saint-Joseph s'employa donc à apaiser le courroux de la trop irritable dame, mais sans rien gagner. On pensa que du moins son amourpropre ne résisterait pas à une démonstration d'entière soumission de la part de la lectrice et qu'un rapprochement décisif pourrait en résulter. Mlle de Lespinasse, confuse du trouble où cet incident jetait tous ses amis, un peu embarrassée d'une indépendance si brusquement survenue, se laissa persuader et écrivit une supplique dont le texte nous a été conservé. La voici :
Mardi, S mai 1764.
Vous m'avez fixé un terme. Madame, pour avoir l'honneur de vous voir : ce terme me paraît bien long, et je serois bien heureuse si vous vouliez l'abréger; je n'ai rien plus à coeur que de mériter vos bontés, daignez me les accorder, et m'en donner la preuve la plus chère en m'accordant !a permission de vous aller renouveler moi-même l'assurance d'un respect et d'un attachement qui ne finiront qu'avec la vie et avec lesquels j'ai l'honneur c !
Madame ,
Votre très humble
et très obéissante servante,
Lespinasse.
Loin d'être attendrie par cette démarche, Mme du Deffand n'y vit que l'occasion de satisfaire son ressen- : en 'délaissant sa rivale dans cette posture humiliée. Elle lui fit sur-le-champ cette réponse pleine dehel :
Mercredi, 9 mai 1764.
Je ne puis consentir à vous revoir sitôt. Mademoiselle ; la conversation que j'ai eue avec vous, et qui a déterminé notre séparation, m'est dans le moment encore trop présente; je ne saurois croire que ce soit des sentimens d'amitié qui vous fassent désirer de me voir, il est impossible d'aimer ceux dont on sait qu'on est détesté, abhorré, etc.. etc. par qui l'amourpropre est sans cesse humilié, écrasé, etc.. etc., etc., ce sont vos' propres expressions , et la suite des impressions que vous receviez depuis longtemps de ceux que vous dites être vos véritables amis ; ils peuvent!' être en effet, et je souhaite de tout mon cœur qu'ils vous procurent tous les avantages que vous en .ment, fortune, considération, etc.. etc. Que feriezvousde mof aujourd'hui: de quelle utilité pourrais-je vous être ? Ma présence ne vous seroit point agréable, elle ne serviroit .miers terns de notre connoissancc,
les années qui l'ont suivie, et tout cela n'est bon qu'à oublier. Cependant, si par la suite vous veniez à vous en souvenir avec plaisir, et que ce souvenir produisît en vous quelque remords, quelque regret, je ne me pique point d'une fermeté austère et sauvage, je ne suis point insensible, je démêle assez bien la vérité; un retour sincère pourroit me toucher et réveiller en moi le goût et la tendresse que j'ai eus pour vous; mais en attendant, Mademoiselle, restons comme nous sommes, et contentez-vous des vœux que je fais pour votre bonheur.
Il est inutile de dire que Mlle de Lespinasse ne fit plus aucun effort pour mériter un pardon qu'on mettait à si haut prix. Quant à Mme du Deffand, sa haine, qu'elle essaya vainement de dissimuler sous les apparences du dédain, ne fit que s'accroître avec le temps. « Je ne voudrois pas lui devoir de me sauver de l'échafaud,» écrivait-elle plus de dix ans après, « Elle est la seule personne que je pourrois regarder comme mon ennemie si je ne dédaignois d'y penser : c'est de quoi je ne me cache point. » La mort même de sa jeune rivale ne put la désarmer.