LETTRE LXI
Samedi trois heures, après le facteur.
J 'ai dîné chez moi pour avoir de vos nouvelles une heure plus tôt ; cela répond à votre dernière question, si vous riave^ rien perdu. Mais, mon ami, vous m'affligez vraiment, en ne me disant seulement pas un mot sur ce que vous ne m'avez pas écrit le dernier courrier : vous aviez pourtant à me répondre. Mais comme vous sentez bien que vous avez eu tort , vous voulez m'en détourner, en me promettant ;de mieux faire à l'avenir : vous serez bien aimable, mon ami, je vous en remercie d'avance. Je n'ose pas désirer votre retour; mais je compte les jours de votre absence. Mon Dieu ! qu'ils sont lents ! qu'ils sont longs! qu'ils pèsent sur mon amel qu'il est difficile, qu'il est môme impossible de se distraire un moment du besoin de l'âme ! Les livres, la société , l'amitié, et enfin toutes les ressources imaginables ne servent qu'à faire mieux sentir le prix et le pouvoir de ce qui vous manque. Je ne réponds pas, mais je suis pénétrée jusqu'au fond du cœur de ce que vous me dites sur M. de M... M. d'Alembert a écrit à M. de Fuentes; il a écrit de son seul mouvement, et en me lisant cette lettre il pleuroit et me faisoit fondre en larmes. Mon Dieu! cette pensée me déchire! — Mon ami, je veux m'occuper de vous, et vous justifier le mouvement qui m'a fait brûler vos lettres : je comptois ne pas survivre vingt-quatre heures à ce sacrifice ;
DE MADEMOISELLE DE L1 ÎPIN ASSE. l"<>
et dans ce moment, mon sang, mon cœurétoient par Le désespoir : je n'ai senti la perte que j'avois faite que plus de six jours après. Ah! vingt fois, cent fois j'ai regretté d'avoir brûle ce que vous aviez écrit : rien ne peut reparer cette perte, et j'en suis désolée.— Oui, M. Turgot travaille aux corvées. Bonjour, mon ami; n'êtesvous pas las de lire ce griffonnage?