‹ Lettres de maréchal de Saint-ArnaudChapitre 10 sur 21 · XV MÊME · texte numérisé non relu

XV MÊME

Kouba, le 31 janvier 18/iO.

.... Plusieurs officiers supérieurs de tous grades dans les régiments qui sont en Afrique depuis peu, dégoûtés, effrayés de voir une pareille guerre où les têtes volent comme des hannetons, demandent leui' retraite. Le Maréchal les renvoie sans pitié. 11 y aura donc sous peu'beaucoup de vacances peu honorables pour l'armée, mais dont les gens de cœur profiteront. Quelles troupes, frère, que celles qui viennent faire ici leur apprentissage de la guerre et recevoir le saint baptême du feu. Certes elles se feront, je l'espère, j'en suis sûr; mais quel triste début! J'ai vu, de mes yeux vu des compagnies d'élite, des grenadiers, des voltigeurs, nouvellement arrivés, se sauver devant deux cents Bédouins, sur lesquels j'ai défendu de tirer parce que je les trouvais trop loin. Une trentaine de soldats sont venus se mêler à mes voltigeurs et m'ont dit de les conduire, qu'ils iraient partout avec moi et ils ont pardieu bien été. J'en ai fait blesser cinq ou six, mais je les ai ramenés après leur avoir fait voir la bédouinaille de bien près et ils sont aguerris.

Les Arabes reparaissent plus nombreux que ja-^ mais, et tout aussi audacieux qu'avant le 31 décem-. bre. Us sç battent quand ils veulent, où ils veulent.

tout autant qu'ils veulent. Nous avons donc un véritable désavantage. Outre cela, ils tombent deux, trois ou quatre mille sur nos petites colonnes de six à huit cents hommes. Us n'entament plus, mais ils fatiguent, mais ils blessent, mais ils tuent. La guerre prend un caractère de férocité à laquelle personne n'échappe, même ton mouton de frère qui, après le combat, redevient agneau comme devant.

Le 27, dans la nuit, nous avons été réveillés par une fusillade assez vive; environ deux cents Bédouins pillards attaquaient une ferme à une lieue de Kouba. Il n'y avait dans la ferme qu'une douzaine d'individus. Nous sommes partis au pas de course à niinuit, environ trois cents hommes, à travers champs, guidés par les coups de feu et la lueur de l'incendie. Nous avons galopé traversant ravins, fossés, makis, tombant, roulant; enfin nous sommes arrivés une centaine pour assister à un désastre irrémédiable* J'étais sur les lieux un des premiers et j'ai vu les Bédouins à cheval se disposant à faire feu sur nous. Je n'ai eu que le temps de crier : Tout le monde à terre, et j'ai donné l'exemple. Ma casquette a été percée de deux balles, je n'ai eu personne de touché. Les Arabes sont aussitôt partis au galop et je leur ai fait envoyer une décharge. Ne pouvant entrer dans la ferme, ils y avaient mis le feu, et trois cents têtes de bétail ont été grillées et perdues dans la bergerie et lesétables. La maison n'a pas été atteinte. Nous avons fait la part du feu et laissé brûler le chaume, les moutons et les vaches. C'était un bruit horrible.

— 2ft9 — Le lendemain le général Rostolan est venu me chercher pour aller sur les lieux. Je m'y suis rendu avec deux compagnies. Il n'y avait plus d'Arabes. Du reste tout le jour on se bat dans la plaine, à Blidah, à TArbah, au Fondouck, partout. Du côté de Médéah, les Arabes fortifient le passage du col de Mouzaïa , et nous perdrons bien du monde pour le franchir. Tout cela prend une tournure sérieuse qui ne m'effraye guères, moi qui suis bien décidé à y faire ma fortune militaire, et dont le moral grandit enface du péril. Mais, mais, mais,... on fait d'immenses préparatifs, et tout marche lentement. La tête, la tête..,, des généraux neufs et peu militaires, fatiguant le soldat comme dans une garnison de France, ne sachant ni les conduire ni leur inspirer de confiance....

AU MÊME

Kouba, le 12 mars 18'i0.

.... La nomination du capitaine Lelièvre au grade de chef de bataillon doit donner de l'espoir à ceux qui, comme moi, sont sur les rangs. Certes le fait d'armes de Mazagran est beau ; c'est une belle défense, mais elle était forcée, il fallait résister ou mourir. M. Lelièvre passe d'ailleurs pour urT officier assez

ordinaire, et il a huit mois de grade de capitaine, Si on l'a fait chef de bataillon, il ne faut plus désespérer. J'ai maintenant plus de deux ans de grade, et des faits de guerre qui m'ont valu deux citations à l'ordre de l'armée.

Wotre II'' bataillon vient d'arriver. On l'organise, mais cela marche lentement.

Les affaires d'Europe vont peut-être effacer bientôt celles d'Afrique. M. Thiers est belliqueux , et il pourrait lui prendre envie de guerroyer en grand..,.

AU MÊME

Kouba, le 20 mars 1840.

Un événement déplorable , qui aura pour la

légion un retentissement funeste dans l'armée et qui va nous déconsidérer dans l'esprit de nos chefs, a eu lieu cette nuit même aux avant-postes^ occupés par le à^ bataillon de la légion, arrivé depuis quelques jours. La redoute d'Ouled-Ada est occupée par quarante hommes commandés par un capitaine et un lieutenant. Vers dix heures du soir, le capitaine était dans la baraque, et le lieutenant se promenait dehors. Tout à coup des^ soldats se jettent sur le lieutenant, le terrassent, le frappent à coups de baïonnette, lui arrachent son sabre, et lui font une pro^

fonde blessure à la tête. Aux cris du malheureux , le capitaine s'élance le sabre à la main en criant : Aux armes! Il croyait que c'étaient les Bédouins qui venaient l'attaquer, A son arrivée, à ses cris, Içs assassins abandonnent la victime et se sauvent hors de la redoute, laissant le capitaine seul avec dix hommes. Les trente misérables assassins sont tous^ Espagnols, et ils ont déserté avec armes et bagages. Le capitaine a envoyé deux hommes à Kouba pour nous prévenir. Je suis monté de suite à cheval, tout malade que je suis encore, et je me suis porté en toute hâte sur la redoute avec soixante hommes. J'ai recomposé le poste, j'ai fait enlever le blessé, et JQ l'ai conduit à Kouba, où il a été pansé et dirigé sur l'hôpital. Les blessures sont graves. J'ai ordonné de nombreuses patrouilles, j'ai parcouru moi" même les environs, et à deux heures du matin, j'étais de retour à Kouba, faisant mon rapport au colonel,

Il paraît que parmi les cent-vingt misérables Efr* pagnols,. recrutés pour notre malheiw* à Pau, il y avait complot tendant à assassiner tous les ofiGieiers du 4* bataillon, à l'exception de trois. On fait yne enquête ; quatre des trente déserteurs sont déjà entra nos mains. Quelles conséquences cette catastrophe aura -t- elle pour nous? Elles ne peuvent être quQ déplorables. A la veille d'une expédition, confierat-on un poste à des hommes qui désertent en pré' sence de l'ennemi? Et pour les officiers eux-mêmes, quel effet moral horrible ! Quelle confiance avoir en de pareils hommes? Ce n'est plus pour nous l'en-

neiîii qui est à craindre, ce sont nos propres soldats qui nous assassinent dans notre service , qui tuent notre honneur en abandonnant un poste qui nous est confié. Moi, qui m'étonne de peu de chose, dont le moral est bien trempé, je suis navré. Ma gastrite, qui allait un peu mieux, a reparu, et je vais être obligé de remettre des sangsues. Ce coup, auquel je m'attendais si peu, m'a écrasé parce que j'en prévois toutes les conséquences. La légion est compromise ; le fruit de nos combats, de nos veilles, de nos fatigues, peut être anéanti ; quatre années de douleurs, d'abnégation et de dévouement rayées du calendrier de notre avenir. Malgré tout , je tiens tête à l'orage , je remonte le moral des autres , je donne des ordres sévères, je prends des mesures terribles, mais il le faut. Un espagnol, qui murmurait dans le rang et jurait en me regardant, a reçu de moi un coup de sabre dans le bras qui a paré sa poitrine que je traversais. Heureusement que nous ne comptons plus dans nos rangs que soixante-dix de ces bandits. Et l'on veut me faire entrer dans ce bataillon ! C'est une dure tâche, une épreuve cruelle, mais je ne reculerai pas.

Tu dois comprendre, pauvre ami, si je souffre, si je suis malheureux. Certes , je ne crains rien pour moi; sans nous flatter, nous ne passons pas par la même porte que la peur, et j'ai un bras et un sabre qui se rient des assassins parce que s'ils sont de fer, moi je suis d'acier. Mais ce prestige perdu, cette belle réputation de la légion ternie par une centaine

de misérables, voilà ce qui me fait pleurer comme un enfant.

AU MÊME

Kouba, le 1" avril 1840.

Notre 4' bataillon est enfin formé et j'y suis capitaine de grenadiers. J'ai des colosses d'hommes qui ne vaudront peut-être pas mes petits voltigeurs. Je suis de beaucoup le plus petit de ma compagnie. L'affaire misérable de la désertion s'est assoupie. La justice informe et l'on fusillera les huit gueux qu'on a pris. J'ai été chargé par le général Rostolan de faire le rapport de cette affaire. J'y ai beaucoup travaillé, j'ai fait un long rapport bien détaillé, en reprenant l'historique de ce bataillon depuis sa formalion à Pau. J'ai réussi , car j'ai reçu beaucoup de compliments. Je crois que tu aurais été content. J'ai donné au récit une tournure dramatique qui a plu. On n'est pas un écrivain. Monsieur mcm frère, mais pour un capitaine d'infanterie on s'en tire dans les occasions. J'ai reconnu avec plaisir que j'avais encore le travail facile.

Tu connais par les journaux le résultat de la grande expédition de Cherchell. 11 paraît que de mémoire d'hcmme on n'avait pas vu un désordre semblable.

Mille Bédouins attaquant la nuit auraient pu faire un mal énorme. Du reste, on s'est à peine battu en al-lant et pas du tout en revenant. Fera-t-on encore des expéditions? Si on en fait, où serons-nous ? Je prends tout cela trop à cœur ; c'est ce qui me mine. Mon ambition fait bien du tort à ma philosophie.

AU MÊME

Kouba^lelOavrillftMl» '

Je reçois ta lettre du 1" avril, frère , et au milieu de ces nouvelles espérances dont ton amitié se berce et que ma raison n'admet pas entières, je ne vois qu'une chose bien positive : c'est que je suis sur le tableau d'avancement. Avec cela, je suis certain d'être nommé dans l'année, et je le serais bien vite si j'étais appuyé.

Quoique toujours souffrant, pâle, changé, je me donne depuis huit jours un mal d'enfer pour organiser ma nouvelle compagnie : j'ai réussi au delà de me* souhaits. J'ai la plus belle compagnie de grenadiers du régiment. Nos hommes sont superbes et par la taille et par la tournure militaire ; ils ont tous feervi^ J'ai des hommes de près de six pieds, plus de quarante entre sept et dix pouces, et les plus petitô ont plus de cinq pouces. C'est vraiment beau ; je les soi*

gne, je les peigne^ je les chique et ils me feront honneur, je t'en réponds.

On attend le duC d'Orléans demain ou dimanche. Un de ses aides de camp est déjà arrivé avec une partie de ses bagages.

AU MÊME

Maîsôn-CarK'C, le 23 ftVrit 1840.

Je suis, pauvre frère, arrivé au point le plus important de ma vie si agitée et souvent si triste. Lé drame est en deux volumes : le premier est terminé, le second me coûtera davantage. Pourrai-je seules ment le terminer aussi? Expliquon&^nous , depuis quinze jours, ma santé a été toujours en déclinant^ elle est compromise pour bien longtemps* La fièvre me mine : chaque jour a son accès fatal, accablant La gastrite suit son cours, toute ma machine est détraquée* L'amaigrissement, l'affaiblissement de ma chétive personne est d'un progrès effrayant , enfin mon courage seul tient bon* C'est dans un moment si fatal que le Prince arrive, que les expéditions com* mencent. Rester à l'hôpital, c'est perdre ma carrière ; c'est peut-être sauver ma vie, mais j'aime mieux mourir que de rester là. Faire les expéditions sans forces et avec la fièvre tous les jours augmentée par

le froid des bivouacs, les fatigues et la mauvaise nourriture, c'est hardi, c'est désespéré, c'est courir une chance plus fatale, plus certaine que le plomb. Eh bien , je l'ai tenté , je veux arriver à quelque chose ! Malgré les prières, les ordres même de mes chefs, j'ai suivi l'expédition qui, sous les ordres du maréchal Valée et du général Schramm, allait chercher Abd-el-Kader lui-même dans les montagnes inaccessibles de l'Est au delà du Fondouck. L'émir était là depuis quelques jours avec quelques troupes régulières et les populations soulevées de l'Est. Les Arabes n'ont pas tenu, ils se sont sauvés après une fusillade de trois heures.

Dans cette campagne de quatre jours, toute de fatigue et d'élan, les Français ont prouvé que rien ne les arrêtait, car ils sont montés là où les chèvres seules ont posé leurs pieds. Les crêtes du Bou-Zigzag, la plus haute montagne du petit Atlas, ont vu défiler nos soldats sur leurs sommets les plus inaccessibles. J'ai vu Abd-el-Kader distinctement : il était simplement vêtu, mais entouré d'un assez bel état-major et de quelques spahis réguliers , j'étais auprès du général Rostolan. Le résultat de l'expédition est surtout dans l'effet moral qu'a dû produire sur les Arabes notre présence à leur poursuite dans leurs plus hautes retraites.

Pour moi, frère, il a été immense. Tout le monde me disait fou et prétendait que je resterais en route. Tous les généraux sans exception m'ont doniié des marques d'intérêt. Mon colonel m'a confié pour cette

courte expédition les fonctions d'adjudant-major de mon bataillon et j'ai pu aller à cheval. Mai^ dans ces montagnes horribles, quel cheval aurait monté? J'ai donc été souvent à pied, trop souvent. Je suis revenu, et je m' en étonne. Si tu voyais ma figure, tu t'en étonnerais plus que moi. J'ai souffert ce que personne ne souffrira au monde : tous les jours la fièvre avec ses frissons, ses sueurs, ses faiblesses, son épuisement ; et marcher, toujours marcher, faire son métier, cou* cher sur la terre, recevoh' le vent et la pluie ! J'ai versé dans le silence de la nuit bien des pleurs de rage et de désespoir. Enfin me voilà ! Mais la deuxième expédition , la grande expédition, celle du Prince, celle qui décidera les propositions, l'avancement, il faut la faire ou je n'ai rien fait,,..

Kouba, le 24 avril 1840.

Ma santé est toujours faible, chancelante, mais grâce à trente grains de quinine, voilà deux jours que je n'ai pas la fièvre. Demain, j'avale encore seize grains, après-demain autant, et j'espère qu'elle me laissera le temps de faire l'expédition. Je ne demande que cela. Mes forces, je les appelle tant, que je ne puis croire qu'elles ne finissent pas par revenir.

* Oemain, frère, demain 26 avril, nous partons et iîoUs allons bivouaquer à Ooueïra, Doueïra mon premier bivouac en Afrique. Après-demain 26, toute Tarmée doit être concentrée autour de Blidah, pour se diriger ensuite sur Médéah. Après cela, les opérations se recouvrent d'un voile un peu mystérieux. Reviendra-t-on sur Blidah? Ira-t-on à Milianah? Doute. On parle de communications à établir eiitre Blidah et Médéah, et de là entre Milianah et Gherchell; mais ce projet, tant soit peu gigantesque, s'accorde mal avec les idées de la Chambre, qui veut l'occupation restreinte. On parle encore d'une marche (Combinée des deux armées d'Alger et d'Oran, qui se rencontreraient sur le Chélif. Cela me paraît impraticable, il n'y a pas assez de troupes ni de moyens de transport. Voilà les on dit. Le positif est que nous partons et que nous resterons dehors au moins trois semaines. C'est bien long pour moi. C'est une forte épreuve, nous y* apporterons tout notre courage, toute notre résignation.

Mon projet est toujours le même: l'hôpital à Kja rentrée, un congé de convalescence et un voyage de trois mois en France.

Bivouac de TAfroan, le 1** mai ISi^O.

Tu dois être bien inquiet de moi, frère, et pour te rendre un peu de tranquillité, je me hâte de saisir une petite occasion pour t' écrire dix lignes.

Et d'abord ma santé.... Je supporte les fatigues et je n'ai eu que deux accès de fièvre. La poudre, l'activité forcée me font du bien; je n'ai plus la crainte de rester en route, mais j'ai avalé soixante grains de quinine. Je t'écris couché par terre après une fatigante journée , toute de combats , depuis neuf heures du matin jusqu'à quatre heures du soir, La légion a admirablement soutenu la retraite de toute l'armée au passage d'une rivière. Ma compagnie s'est distinguée, je ne néglige aucune occasion» Depuis trois jours nous nous l)attons sans cesse. Nous avons Abd-el-Kader et six mille cavaliers sur les bras. Jamais je n'ai vu les Arabes si bien manœuvrer. Ils nous cernent, nous entourent, nous harcèlent, nous tuent du monde. Nous étions en route avant-hier pour Milianah et nous voilà aujourd'hui revenus à trois lieues de Blidah. Le Maréchal paraît embarrassé; une proclamation avait annoncé que nous allions sur le Chélif du côté d'Oran. Il y aurait aujourd'hui plus que de la folie à le tenter. Tout au

plus pourrons-nous aller à Médéah, et notre honneur y est cependant engagé.

Nous sommes de la division du général Rumigny. Il est brave de sa personne, et a reçu une balle dans sa casquette et une dans son pantalon. Je me bats toujoiffs avec mon bonheur habituel. Aussi sois sans inquiétude....

Au bivouac, devant le col de Mouzaïa, le 3 mai 1840.

Je commence cette lettre, frère, et je ne sais ni où, ni quand je la finirai, ni quand elle partira ; mais après avoir causé avec toi je suis plus tranquille, et il me semble que tu dois être moins inquiet : donc je cause. Un mot d'abord de ma santé. Je souffre toujours de Festomac, je n'ai pas de jambes, mais je n'ai pas de fièvre et tout cela marche adjurante Deo.

Abd-el-Kader manœuvre bien. Il a dix mille cavaliers dans la plaine, qui sont partout, et de l'infanterie dans les montagnes. Nous aurons affaire à elle demain ou après-demain, car on travaille à fortifier des positions au col de Mouzaïa et à rendre les chemins plus faciles. Nous allons donc pénétrer dans le col et marcher sur Medéah. Nous perdrons du monde,

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mais nous irons ; nous perdrons du monde encore et nous reviendrons pour aller où? Nous fatiguerons Abd-el-Kader, nbusle battrons s'il nous attend ; mais, il faut le dire, être obligé de manœuvrer devant des Arabes est presque une défaite pour des Français. L'émir a parfaitement compris sa position et la nôtre ; il a sinon fait avorter, du moins retardé le but de notre expédition, et l'effet moral est immense et point favorable pour nous. Pour le détruire, il nous faudrait un grand succès, une victoire complète, et l'émir est trop adroit pour nous en fournir l'occasion. S'il se jette dans le Sahel pendant que nous sommes engagés à Médéah contre l'infanterie de Ben-Salem, il ira jusqu'aux portçs d'Alger. A sa place, voilà ce que je ferais, et je crains qu'il ne le fasse.

Je t'ai parlé de l'affaire du 30, au passage de l'Oued-Ger. Cette action de guerre, très-honorable pour la légion, a eu du retentissement dans l'armée. Prince, maréchal, généraux, tout le monde nous complimente. Joins à cela ma propre affaire, lorsque le soir, avec ma compagnie seule, j'ai enlevé à la baïonnette un bois où étaient six cents Arabes, On a demandé les noms des officiers qui se sont distingués, et naturellement je suis cité. Mon nom figurera donc encore dans un rapport, bulletin ou ordre. Mais nous n'avons eu jusqu'ici que des roses. Le sérieux va commencer et j'arracherai cette épaulette, je te le promets.

L'armée est pleine d'ardeur, mais chacun se de-

mande ce que nous faisons, où nous allons. Le Prince et le Maréchal sont ensemble froidement. On ne se parle qu'officiellement et par aide de camp. Le Prince n'est ici que simple lieutenant général, commandant sa division. Le vieux Louis XI est chef entier, absolu, mais je crois que son règne touche à sa fin. Il m'a parlé hier soir, il m'a demandé combien je pensais que nous avions tué d'Arabes dans les deux charges qu'ils ont faites contre nous sur l'Oued-Ger et le soir sur ma compagnie. Je lui ai dit environ cent cinquante, et je me suis plaint, en même temps, que la cavalerie arabe ne nous attendît pas. Il m'a répondu en souriant : « Soyez tranquille , demain ou après- » demain nous trouverons de l'infanterie. » Je l'ai remercié de la bonne nouvelle.

U mai 1840.

Je te l'ai dit, notre affaire du 30 a fait beaucoup de bruit.

Notre feu de deux rangs à vingt pas sur les Arabes qui nous chargeaient a été admiré du Prince, qui a donné le branle aux éloges. Hier, en se promenant, il est venu à notre bivouac et a donné 20 fr* à mes grenadiers.

L'armée manœuvre toujours de même. On se fortifie à Mouzaïa, à l'entrée du col. Le col sera bien défendu. Les feux de bivouac ennemis, qui sont en face des nôtres, sont très-nombreux. Nous aurons beaucoup de besogne. Le grand camp de cavalerie des Arabes est toujours à une lieue derrière nous.

Ils nous ont coupé, ce matin, le cours d'eau qui tfUmen tait le camp. Vois-tu dix mille honunes, quinze mille chevaux, deux mille mulets sans eau ! . Embrasse mes enfants mille fois. Ecris à ma mère, ce n'est pas la peine de lui dire que je me bats ; affaire entre hommes. ...

AU MÊME

Cherchell, le 9 mai 18ft0.

Mes forces reviennent lentement, mais le tremble-^ ment de jambes a cessé. J'espère donc mener à bien cette longue , fatigante et jusqu'à présent insignifiante campagne.

Toute l'armée est partie le 7 pour Cherchell et nous bivouaquons à une lieue de la ville, sur un ro-^ cher, cime d'une montagne élevée; bivouac détesta^ ble. Où allons-nous ensuite? Que ferons-nopsi? Toujours même mystère ou même incertitude. Notre campagne se traîne péniblement; hier l'ennemi en force nous a accompagnés toute la journée pendant quatre lieues. Au passage des défilés et des rivière^, il s'est montré intelligent et hardi.

Nous supposons que l'armée va retourner au bivouac deMouzaïa. Il y a beaucoup d'infanterie dans la montagne. Les cavaUers inondent la plaine et nouf?

suivent toujours^ De Mouzaîa, il faudra bien finir par passer ce col si redouté et arriver enfin à Médéah. . . .

Ambulance de Mouzaîa, le 15 mai 18&0.

Cher frère, j'ai payé mon tribut et avec le même bonheur qui m'a protégé dans les grandes circonstances de ma vie. Ne t'effraye pas : j'ai été blessé le 11 mai, en commandant ma compagnie déployée en tirailleurs, pour protéger la marche de l'armée, au départ du bivouac de Bordj-el-Arbah pour aller à Mouzaîa. La balle a traversé capote, pantalon, caleçon, gilet de flanelle et grâce à tous ces obstacles, n'a que très-peu pénétré dans mon bas-ventre, d'où je l'ai retirée moi-même, entourée des morceaux de drap bleu et rouge qu'elle avait emportés. Six lignes de plus j'étais perdu. In statu quo, je me porte aussi bien que possible comme blessé, mais mal comme fiévreux, car ma fièvre m'a repris sur-le-champ. J'ai fait aussi quelques imprudences. D'abord je suis remonté achevai au bout d'un quart d'heure sans être pansé. La position était importante, je n'ai pas voulu quitter mon poste ou je suis resté trois heures commandant et guidant ma ligne de tirailleurs. Une au-

tre balle est venue alors fracasser la mâchoire inférieure de mon pauvre cheval. Ce malheur m'a mis pied à terre, j'ai voulu continuer, mais c'était impossible. Les douleurs m'ont pris, et mon lieutenant ayant été atteint d'une balle à la cuisse, on nous a mis tous deux sur des cacolets et nous avons été transportés à l'ambulance.

Là, j'ai été pansé et j'allais si bien le soir, j'avais passé une si bonne nuit, que j'ai eu l'idée de ma seconde et plus grave imprudence. L'armée partait pour le col de Mouzaïa. C'était là le grand coup. Le manquer c'était affreux. J'ai trop présumé de mes forces, je n'ai réfléchi ni aux quatre lieues de montagnes et de ravins, ni aux courses à faire pour s'emparer des positions. J'ai suivi mon bataillon à pied. Te dire ce que j'ai souffert pendant quatre heures est au-dessus de mes forces; enfin elles ont manqué, je suis tombé et je me suis retrouvé à l'ambulance du col de Mouzaïa. L'armée s'en était emparée avec de grandes pertes. Bien des braves ont arrosé de leur sang cette terre stérile. Bien de mes amis y restent ensevelis. Trois cents blessés gémissent au^ tour de moi, mais on a passé, mais on fortifie les redoutes que les Arabes avaient construites. Ils y étaient retranchés environ cinq mille fantassins, tant bataillons réguliers que Kabyles. Abd-el-Kader et six mille cavaliers sont à cheval sur la route de Médéah dans la plaine. Le général Rumigny est blessé à la cuisse, le général Marbot au genou. Le 2* léger et les zouaves ont le plus souffert. Demain on sera à Médéah.

Je n'ai pus le temps de te donner d'autres détails. Parions de nous. Donc, ma blessure n'est rien et je te rapporte la balle dans un morceau de papier. La fièvre m'a repris, voilà ma maladie. Je serai évacué dans quatre à cinq jours sur Blidah, de là sur Doueïra, de là sur Alger, après lequel mon corps brisé, rompu, soupire. A.h! mon Dieu, je crois que je mourrai de plaisir dans un lit. ...

AU MÊME

A]ger, hôpital du D^y, le 23 mai 1840.

J'arrive à l'hôpital du Dey, mon cher frère, et malgré ma répugnance pour ce séjour, je me trouve dans un vrai paradis.

Il y a onze jours que j'ai reçu ma blessure et la plaie est fermée, je n'ai d'autre accident que la fièvre qui m'est revenue plus ardente, plus forte que jamais. Elle m'a rendu aussi faible qu'un enfant. C'est déplorable, je me décompose, je m'en vqis, j'ai quatrevingt-dix-neuf ans.

Veiix-tu quelques détails sur l'armée? Le 14, on marchait sur Médéah, où l'on a dû entrer le jour même. Le Maréchal a fait travailler aux cheminjS et avait, je crois, l'intention de trouver une route qui,

conduisant directement de Médéah à Blidal), épargnerait les dangers du passage du col de Mouzaïa. Ce passage nous a coûté cher le 12. Les Arabes étaient retranchés derrière des redoutes et nous ont attendus à bout portant. S'ils avaient tenu, nous aurions eu mille hommes hors de combat.

Vous devez être bien inquiets de nous à Paris. Vous êtes sans nouvelles, car à Alger même on ignore ce que nous faisons, et mille fables absurdes circulent dans la population déjà effrayée par la visite des Arabes, qui sont venus jusqu'à Hussein-Dey à une lieue d'Alger. La légion les a reçus vigoureusement. C'est égal, ils sont venus et l'effet moral est produit. Que fera-t-on de l'Afrique? Si on la garde telle quelle, il faut un autre système et trente mille hommes déplus....

ÂU MÊME.

Hôpital du Dey, le 30 mai 18/ia.

J'ai reçu, frère, tes trois lettres, une grande et deux petites. J'avais besoin, grand besoin de cela dans mon triste séjour, avec mes vilaines idées, avec ma tête qui travaille et mon corps qui brûle. Quand

je pense, frère, que dans vingt jours je puis être dans tes bras, le sang me monte au Cœur comme un coup de pistolet. Vingt jours et tenir ton front chauve et t'embrasser à mon aise, et causer, et rire de notre rire à nous, que je n'ai retrouvé nulle part, et voir nos enfants là tout à portée des calottes et des baisers. Tout cela me donne la fièvre, et c'est du superflu. ...

Le Prince est parti, emportant le rapport et les propositions. Jusqu'au dernier jour tout s'est ressenti du froid, de la glace qui séparait les deux principales têtes. Le travail a été fait très-secrètement entre le Prince et le Maréchal.

[Jne seconde expédition se prépare. C'est le complément de la première. Le Maréchal part dans quelques jours à la tête d'environ huit mille hommes, divisés en trois brigades. 11 va ravitailler Médéah, s'emparer de Milianah et faire une pointe dans le Chélif, ainsi que son ordre du jour l'a annoncé il y a un mois. Fera-t-il tout cela ? Le fera-t-il bien ? C'est ce que la suite nous apprendra, mais il commence sous de fâcheux auspices. Les chaleurs arrivent brûlantes : les hommes, harassés de fatigue, tombent malades comme des mouches. La légion envoie à cette expédition les deux bataillons qui sont en Algérie. C'est encore un crève- cœur pour moi que de voir ma compagnie partir, et moi de rester. Si je pouvais, j'aurais encore été de la partie et j'aurais reculé le bonheur de vous embrasser, mais c'est impossible, il n'y faut pas penser. D'ailleurs, d'ici au

mois d'octobre on ne peut rien enti^eprendre de bien sérieux. Le soleil est Tallié des Arabes.

Embrasse mille fois mes enfants chéris. Dans vingt jours peut-être, je verrai cette marmaille sur mes genoux, bien près de mon cœur. Et mon frère , l'étudiant, avec quel plaisir je le mesurerai pour voir s'il a l'audace d'être plus grand que moi. Et toi, mon pauvre Adolphe, que j'aime tant, et ma mère.... Comme je vais jouir de vous tous après quatre ans!

^ Alger, le 5 juin 1840,

Sorti de l'hôpital depuis le 2 avec mon congé en poche, je suis évidemment mieux. Ma blessure est entièrement guérie à l'extérieur ; de vives douleurs me la rappellent quelquefois intérieurement si j'avais envie de l'oublier. Sans le chagrin bien vif de l'injustice dont je suis victime, je crois que je reverrais la France sans fièvre et que la santé me reprendrait à Toulon. Je ne suis pas proposé pour chef de bataillon ! Gomment trouves-tu cela? Ils m'ont trouvé digne d'une récompense puisqu'ils m'ont cité à l'ordre de l'armée, car je suis cité h l'ordre. Ils m'ont

proposé deux fois pour chef de bataillon, et à la troisième, pour placer des'officiers qui étaient aux eaux pendant que je me battais à Djidjelli , ils vont me proposer pour autfe chose et le Maréchal Ta souffert, et le Prince, le Prince l'a appuyé !

Le général Rumigny écrit au Prince par ce courrier pour lui exposer mes griefs et lui demander le grade et non la croix d'or. Il lui fait de moi tant d'éloges que j'en suis honteux. 11 veut qu'on me donne la croix d'or d'abord, et qu'on donne cours ensuite à la proposition de novembre. 11 rêve: qu'on me donne le grade que je demande, qu'on m'a promis, que j'ai mérité, et je suis content.

Je t'écrirai encore du lazaret, où je serai le 9 et d'où je sortirai le 1 5.

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