‹ Lettres de maréchal de Saint-ArnaudChapitre 9 sur 21 · ASSAUT DE CONSTANTINE · texte numérisé non relu

ASSAUT DE CONSTANTINE

13 ocTOfiRE 1837.

La matinée du 12 octobre s'était tristement annoncée par la mort du gouverneur. Le général Danrémont, frappé d'un boulet dans la batterie, léguait à son successeur, le général Valée, les embarras d'un siège que tout se réunissait pour contrarier; mais toutes les difficultés surmontées devaient augmenter la gloire de l'armée expéditionnaire. L'artillerie française redouble d'efforts. Une canonnade formidable répondit au malheureux boulet qui avait privé l'armée de son chef, et toute la journée, les bombes , les obus se succédaient sans intervalle. La brèche grandissait à vue d'œil. Chaque coup témoignait de l'adresse des artilleurs. L'artillerie arabe, bien dirigée, répondait presque coup pour coup.

La mort du général Danrémont avait produit peu d'effet moral, seulement l'armée sentait la nécessité d'en finir. Il fallait entrer dans la ville ou battre en retraite, et, à cette seule idée, tous les cœurs se soulevèrent. Le gouverneur était mort en brave ; on le regrettait, non pour ce qu'il avait fait, mais pour

ce que sa conduite pendant le siège faisait présumer qu'il aurait pu faire, s'il avait vécu. La blessure du général Perregaux fut beaucoup plus Sentie dans l'armée, où le général était connu et apprécié.

En prenant le commandement de l'armée, le général Valée eut l'adresse d'annoncer , en même temps, qu'on eût à se préparer à donner l'assaut, aussitôt que la brèche serait praticable.

Alors on n'eut plus dans l'armée qu'une idée, celle de voir finir d'une manière ou de l'autre, et les fatigues et les privations sans nombre, et les misères qui nous accablaient depuis huit jours.

La position de l'armée était critique : les chevaux mouraient de faim et de fatigue, et ce qui restait, loin de nous servir dans une retraite, nous aurait embarrassés» Le soldat mal nourri, toujours dans la boue et sous la pluie, sans sommeil, sans repofs;^ devenait la proie des maladies. La dyssenterie, la fièvre nous menaçaient plus que les Arabes, et nous les craignions davantage.

Ge mot d'assaut guérissait tout, et l'espoir de faire partie des élus qui devaient le tenter ranimait partout la force et le courage.

Toutes les dispositions furent prises dans la soirée du 12, les corps et les officiers désignés. Chaque régiment devait fournir ses compagnies d'élite. La colonne d'assaut devait se subdiviser en trois colonnes.

La première, sous les ordres du colonel Lamoricière, était formée des zouaves, des compagnies

d'élite du 2' léger. Le chef de bataillon Sérigny agissait sous les ordres du colonel zouave.

Les 2* et â* colonnes, sous les ordres du colonel Combes, étaient fortes de huit cents hommes ainsi répartis : la 2*^ colonne , guidée par le commandant Bedeau, se composait de cent hommes de la légion étrangère, en deux pelotons de cinquante hommes chaque; cent hommes de la compagnie franche; cent hommes du 2* bataillon d'Afrique et les grenadiers du lil\

La S'' colonne, à la tête de laquelle marchait le commandant Clerc du 47% était formée des autres compagnies d'élite des 47' de ligne et 17* léger (1" bataillon).

Le colonel Corbin, ayant sous ses ordres le chef de bataillon Pâté , commandait la réserve où se trouvaient les tirailleurs d'Afrique et les compagnies d'élite des 23*' et 26* de ligne et 17* léger (2* et 3* ba^ taillon).

Les trois colonnes agissantes étaient fortes de douze cents hommes, la réserve d'environ quatre cents. Tout le reste de l'armée, gardant les positions, était prêt à se porter partout où les circonstances l'exigeraient ; mais les Arabes, qui cherchaient à faire diversion et attaquaient de toutes parts, donnaient à chacun de l'occupation.

Les instructions données, les places de bataille arrêtées, chacun reçut l'ordre d'aller prendre du repos et de se préparer à être sous les armes à trois heures et demie du matin*

S'il m'était permis de parler de moi dans de si graves circonstances, je dirais que, depuis le commencement du siège, je n'avais jamais aussi bien reposé, si profondément dormi que cette nuit solennelle qui précéda l'assaut. Chaque officier désigné avait fait ses petites dispositions, même son testamont.,. Est-ce insouciance? Est-cephilosophie? Est-ce confiance? Je ne me charge pas de le deviner, mais l'idée ne me vint même pas que je pourrais rester soits les décombres de la brèche. /Une fois le matin, en m' éveillant, je pensai à mon frère, à ma mère, à mes enfants ; toutes ces pensées si chères se croisèrent réunies et firent battre mon cœur qu'elles remplissaient. . . Je me hâtai de les refouler bien profondément, ce jour-là je n'étais plus rien que soldat.

Le vendredi 13 !. .• quel augure pour les superstitieux, un vendredi ! .... un 1 3 ! ... . et ce jour-là a été

un des plus beaux de ma vie A quatre heures

du matin, les trois colonnes étaient massées dans la place d'armes, derrière la batterie de 24, établie à cent mètres de la place. La réserve était pelotonnée, à deux cents mètres plus en arrière, dans les anciennes écuries du bey. Gn appelle ce bâtiment le Bardo. Toutes ces troupes étaient défilées du canon et de la mousqueterie de la place.

Vers deux heures du matin, le brave capitaine Garderens des zouaves, et un capitaine du génie, étaient allés, au milieu des balles, reconnaître la brèche et l'avaient jugée praticable. Cependant le général Valée avait voulu la rendre encore plus fa-

cile, et noire artillerie foudroyait sans i'elâche la muraille qui nous préparait Un passage. Vingt^cinqhommes de front pouvaient se présenter à la brèche*

De quatre à sept heures et demie du matin ^noud i^estâmes massés dans la batterie. Le bruit de l'artillerie nous assourdissait, un coup n'attendait pas l'autre. .Les boulets et les balles arabes passant par-» dessus nos têtes ou à côté de nous ne nous envoyaient que des éclats de pierre et de la terre.

Cependant plusieurs artilleurs furent tués dans la batterie où étaient le prince, le général Valée^ les généraux Fleury, Lamy^ Garaman, et tout l'état-raajor,

A un signal donné, chaque peloton de cinquanta hommes devait s'élancer de la batterie au pas dQ course, traverser l'espace de cent mètres qui nous séparait de la brèche et la franchir, Au bout de quelques minutes, un deuxième peloton de cinquante hommes suivait, et ainsi de suite. On séparait ainsi les pelotons pour donner moins de prise aux boulets, aux balles, à la mitraille arabe qui sillonnaient l'espace entre la place et la batterie.

Enfin le bienheureux signaj est donné, la charge bat de toutes parts, la canonnade de 24 se tait de notre côté comme par enchantement, et est remplacée par des obus de 1 2 que l'on jette sans discontinuer dans la place. Le brave Lamoricière s'élance avec ses zouaves. Lui et le commandant Vieux du génie^ suivis du capitaine Garderens qui porte un drapeau, gravissent la brèche, où les ^uleui^ françaises^ flottent glorieuses* En quelques minutes, la premièrç

colonne couronne la brèche. La deuxième est prête à s'élancer quand la brèche sera débarrassée par là première qui pénétrera dans la ville.

Mais en arrivant sur la brèche, au lieu de pouvoir pénétrer dans la ville comme on le croyait, la première colonne est arrêtée par un deuxième mur d'enceinte. Toutes les murailles, toutes les maisons^ toutes les fenêtres sont garnies de turbans. C'est un

mur de feu qtie l'on a devant soi Les Français

tombent, mais ne reculent pas- A ce nouvel obâtacle, le cri : Des échelles! des échelles! est partout répété* Le génie dirige ses braves soldats sur la brèche , ils sont pourvus d'échelles, de haches, cordes, sacs à poudre, etc. , etc. Dans ce moment les Turcs font tomber un pan de muraille qui écrase sous ses ruines le brave commandant Sérigny du 2* léger, et environ quarante hommes. Cet avantage est bien loin de . profiter aux Turcs , car les décombres comblent des intervalles, et l'on parvient à pénétrer danslme rue, rue étroite et serpentante, et rouge du feu que les Bédouins dirigent sur nous*

Alors seulement, et il s'est écoulé un grand quaft d'heure depuis que la première colonne est partie, tenips qui nous a paru bien long ; alors, dis-je, le général donne l'ordre à la deuxième colonne de faire son mouvement. Ici je deviens acteur et vais racon^ ter ce que j'ai vu^ ce qui s'est passé sous mes yeux, sur les points de la ville où j'ai été. L'aspect général de l'assaut se changera souvent en tableaux particuliers.

Pendant que nous gravissions la brèche, les Français, qui avec les capitaines Richepance, Répon des zouaves, Leflo du 2* étaient entrés dans la ville, sont arrêtés court par une mitraillade infernale. Les Turcs, beaucoup plus nombreux, s'élancent de toutes parts sur nos soldats que la mitraille a surpris et arrêtés ; et malgré les cris et les menaces des officiers, qu'ils entraînent eux-mêmes, nos soldats sont ramenés aussi vivement qu'ils étaient entréâ. — Les cris de : En avant! poussés avec énergie, ce tumulte de fuite attirent Lamoricière suivi d'un renfort, et il arrive pour voir les Turcs poussant les nôtres l'épée dans les reins, nos soldats tombant les uns sur les autres pêle-mêle avec les officiers, enfin un désordre épouvantable. — Lamoricière s'élance le sabre à la main. — Nous sommes arrivés au haut de la brèche. . Notre étoile veut que la compagnie franche soit devant nous. C'est dans ce moment qu'eut lieu la terrible explosioïi.. . Un silence de mort succède un instant au tumulte... Ceux qui restent debout, repoussés par la force de l'explosion, cherchent un point d'appui sur leurs sabres, leurs voisins, ou le mur à gauche. Les plus près du haut de la brèche essuient leurs yeux pleins de terre, de poussière et de poudre, et sont un moment suffoqués. — Mais alors s'offre à tous les yeux le plus horrible spectacle. . . Les malheureux qui ont conservé leurs membres et qui ont pu sortir des décombres fuient vers la batterie et descendent la brèche en courant, et en criant : Sauvez-vous j mes amis^ nous sommes tous perdus, fout est miné, n'avan-

cez pas, sauvez-vous!!! Quand je me rappelle ces figures brûlées, ces têtes sans cheveux, sans poils et dégouttantes de sang, ces vêtements en lambeaux, tombant avec les chairs, quand j'entends ces cris lamentables, je m'étonne que ces fuyards n'aient pas entraîné toute la 2* colonne qui encombrait la brèche. — Combes et Bedeau étaient sur le haut de la position. D'un commun accord, ils élèvent leurs épées en l'air, aux cris de : En avant, en avant! Ce cri, frère, je le répétais, je le vociférais avec eux : Je criais à mes soldats : A moi la légion, à la baïonnette, ce n'est rien, c'est de la mitraille^ en avant! en avant! et je me précipitai le premier dans ce gouffre où, sur ma conscience, j'attendais une seconde explosion ; je croyais que c'était une mine, qu'elle devait être suivie d'une deuxième.

Là, frère, j'eus ma première récompense, le colonel Combes me serra affectueusement la main en me disant : Bravo, capitaine! J'étais tellement enthouf*^ siasmé que seul je me serais jeté sur des canons. L'explosion avait, dans son désastre, eu ce côté avantageux pour nous, qu'elle avait arrêté les Turcs et facilité l'entrée de la ville ; une porte, une voûte, et plusieurs maisons avaient sauté. — Environ cent hommes des nôtres, tant de zouaves que du 2" léger et compagnie franche , dormaient sous les décombres. Lamoricière blessé était emporté par ses zouaves.

Alors, frère^ nous nous jetâmes dans la ville, chacun où le hasard et son instinct le poussa, car les

— f 30 — erdreis étaient confus. C'était un chaos, mais un chaos dont les éléments étaient l'intrépidité et l'oubli de soi-même. — J'avais ordonné à mes hommes de ne jamais me dépasser, mais de me suivre toujours; je commençai par me jeter dans la batterie à gauche àe la brèche. Dans un petit carré servant de place à l'embrasure d'un canon, sept Turcs faisaient un feu continuel sur nous. Je m'élançai dans ce trou la tète baissée, mes hommes me suivaient de près. Les Turcs se défendaient avec le courage du désespoir. Ils faisaient feu et nous les tuions rechargeant leurs armes : ce sont d'admirables soldats; la baïonnette n'en laissa pas un vivant. On ne faisait pas de prisonniers.

En quittant la batterie, je me dirigeai sur le point où la fusillade me paraissait la plus vive. J'arrivai à la maison de Ben-Aïssa, lieutenant du bey. Le commandant Bedeau y était avec le commandant DespinoiSé On cherchait encore des issues pour pénétrer en avant dans la ville. Les balles nous pleuvaient de partout et tombaient sur les dalles autour de nous, comme la grêle qui frappe sur les toits et les carreaux.

Je demandais des ordres, je sollicitais pour qu'on m'envoyât hors de cette cage, où je tournais comme un ours qui évite des frelons. Enfin le génie arrive en criant qu'il y a une barricade à enlever au bout d'une petite rue, et que cette issue donné dans une des rues principales. Je régarde le commandant Bedeau et sur un petit signe d'approbation, que moi

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seul je devine, je m'élance avec mon peloton, en criant : A moi là légion J Oh ! cette petite roè é^jroite et sinueuse comme la rue Traversine d'autrefois, to te rappelles, cette petite rue, je la verrai souvent dans mes rêves.... Elle était encombrée desoldats^. Les hommes du bataillon d'Afrique s'y présidaient avea les nôtres, et pendant dix minutes au moins noui^ avons marché sur le cadavre du brave capitaine Hackette, du génie, tué là avant notre arrivée. Tout le monde criait, on ne s'entendait pas. Mon gradé me donnait là de l'influence et du pouvoir : au milieu des balles je rétablis une espèce d'ordre, je fis enle^ ver le corps piétiné de notre camarade, et m' avançant vers le bout de la rue, je vis que nous étiond arrêtés par le feu formidable d'une barricade artiisté^ ment construite : portes, poutres, matelas , rien tfy manquait. Les Kabyles la défendaient par le feii lé mieux nourri et nous tuaient beaucoup de monde. Retourné à mes honunes, je leur fis comprendre qu'en allant sur la barricade au pas de course et l'enlevant à la baïonnette, on perdrait beaucoup moins de monde qu'en tiraillant inutilement contre des ma^ telas. Ceci bien compris, je plaçai dans les maisons voisines, conquises par nous, quelques tix'ailleurs adroits qui dominaient la barricade, incommodaient fort les défenseurs ; puis, le sabre à la main, aux cris de Hourra, mieux connu de mes soldats étrangers, aux vociférations de : En avant la légion, je me jetai sur la barricade que je franchis en tombant de l'au^ tre côté au milieu des Arabes. Cette chute me sauva,

car toutes les balles me passèrent au-dessus de la tête; on npie tira de si près que ma capote fût brûlée par la poudre, mon fourreau de sabre traversé d'une balle. Là, par terre, j'eus le bonheur d'entendre un soldat, crier furieux : jàu capilainey au capitaine^ il est blessé^ par terre^ par terre. Ma chute les avait trompés. Debout comme l'éclair, je commençai à travailler les Turcs comme il faut, et la barricade presque aussitôt détruite nous donna passage à gauche, dans cette même rue où les zouaves et la 1" colonne avaient été d'abord repoussés. A droite était la brèche, mais à environ trois cents pas.

Cette rue, frère, c'est la rue marchande de Constantine, garnie de chaque côté de boutiques sans étages qui les surmontent ; de loin en loin, quelques maisons occupées par les Turcs, les toits surmontant les boutiques, plats et garnis de Turcs, rue serpentante, à coudes arrondis, étroite comme la rue Saint- Jacques^ quelquefois davantage.

C'était cette rue qu'il fallait prendre maison par maison, et sous un feu d'autant plus terrible qu'on ne voyait pas d'où il venait. C'est dans cette rue, où l'on marchait jusqu'aux genoux dans des cadavres et dans le sang, que nous avons perdu le plus de monde. C'est dans cette rue que le brave Combes a été blessé mortellement ; que Lacoste, mon pauvre sous-lieutenant, a été tué. Mais n'anticipons pas.

En entrant dans cette rue, mon premier soin fut d'établir mes hommes de chaque côté: ceux de droite tiraient sur tout ce qu'ils voyaient d'ennemis à gau-

che ; ceux de gauche faisaient feu à droite. Malgré cela, mes hommes tombaient et pour ne plus se relever, car toutes lès blessures étaient mortelles : on tirait de trop près. — Après vingt pas nous fûmes arrêtés par un feu roulant et croisé qui détruisait tout ce qui voulait hasarder le passage. Le soldat n'obéissait plus d'élan à la voix de son chef.... Cet obstacle nous venait d'une grande maison à droite, à plusieurs étages, et qui semblait en feu tant elle nous envoyait de mitraillade dans des fusils de remparts, tromblons, etc. J'ai su depuis que c'était la caserne des soldats du bey.

Il n'y avait qu'un parti à prendre, enlever la maison. En un instant cinq ou six officiers de différents corps réunis rassemblent leurs soldats; on enfonce la porte, on se précipité dans les cours, dans les escaliers, sur les terrasses, dans les chambres. . . .

Quelle scène, frère, quel carnage, le sang faisait nappe sur les marches.... Pas un cri de plainte n'échappait aux mourants ; on donnait la mort ou on la recevait avec cette rage du désespoir qui serre les dents et renvoie les cris au fond de l'âme... Les Turcs cherchaient peu à se sauver, et ceux qui se retiraient profitaient de tous les accidents de murs pour faire feu sur nous.... J'ai vu là bien des morts, j'ai fixé bien de ces terribles et poétiques figures de mourants qui me rappelaient le beau tableau de la bataille d'Austerlitz.

La maison prise, on redescendit à la hâte trouver dans la rue le même feu à peu près qu'on y avait

lais^ I^B Turcs s^étaieiit embusqués dans un coude et de là nous décimaient. C'est là, qu'à côté de moi^ m promenant tranquillement au milieu de la rue, encourageant tout le monde de l'exemple, du geâte et de la voix, l'intrépide Combes fut atteint d'une balle. . , Un simple mouvement nerveux accusa la souffrance; ïUe retourna du côté de la brèche et reçut une seconde balle qui amena le même mouvement, sans une plainte, sans un mot; il continua à marcher vers la brèche, la descendit seul, traversa l'esplanade jusqu'à la batterie de 2ft, où étaient réunis le prince^ le général Valée et tout son état-major. On s'aper^ çut qu'il étafit blessé et le prince lui en témoignait ses regretô..-. Combes répondit par un rapport clair et succinct de ce qui se passait à sa colonne, et termina en disant : Monseignen/r, ceuœ qui seront assez hevrreux pour revenir de cet assaut-lày pourront dire quils ùM vu une belle et glorieuse journée. Et s' adressant au chirut*gien-major de l'artillerie, il lui dit : Docteur^ fai de la besogne pour voiw. Le lendemain la France perdait une des espérances de son armée, un intrépide guerrier, aussi froid au feu que sage danis le conseil.... Moi, je pleurais un ami, car nous nous étions serré la main deux fois, dans des circonstan* ces que les cœurs généreux n'oublient jamais. ^i. Une minute ayant sa blessure, je lui disais : Mon colonel j ne vous promenez pas là, il y fait trùp chaude il faut que nous allions en avant à toutpriaos la position nestpasienable.... Et il regardait comment on perdrait le moins de monde.

Ce fut quelques instants après que je fus aasaUli par le Ture dont je t'ai envoyé le poignard yatagan* Il se jeta sur moi le sabre haut, son pistolet avait raté. Je n'eus que le temps de me précipiter sur lui en parant son coup ; ma lame lui pénétra dans le col...» Un soldat de ma compagnie» nommé Keller^ qui était derrière moi, se jeta à ma droite et lui plongea sa baïonnette dans le corps; au même instant il fut frappé lui-même de deux balles, une à la tête, l'autre à la poitrine ; le pauvre garçon mourait pour moi, car ces balles m'étaient destinées, la troisième frappa dans mon manteau que je portais en bandoulière, ainsi que tous les officiers de la légion. Le Turc tomba percé de vingt coups de baïonnettes, car chaque soldat lui lançait son coup. — Je pris le sabre qui m'avait menacé. — En roulant dans la boue, l'œil fixe de cet honmie me regardait encore avec une expression terrible. Tout le temps que les cadavres restèrent dans les rues, on s'arrêtait involontairement devant celui-là, qu'on admirait comme un type d'expression militaire, de colère et de me-» nace.

C'est aussi à quelques pas de là que le pauvre Lacoste fut fraisé d'une balle à la tête. Pas un mot, pas une plainte ne s'exhala avec son dernier soupir; il tomba à genoux conmie pour prier et ne se releva plus du lit de boue qui venait de le recevoir.

A ce HKwnent, frère, nous avancions lentement, le feu redouMait et la position devenait de plus en plus dangereuse ; en vain, plusieurs fois, j'avais voulu en-

lever mes hommes aux cris de : En avant! Des balles les arrêtaient court et pour jamais.... C'est là que le courage du sergent-major Doze et du sergent Pfétri, de ma compagnie, leur mérita la croix que je leur ai fait obtenir; je leur devais cela, car j'avais joué leur vie ; il est vrai que la mienne était aussi dans l'enjeu.

Voyant que le feu, partant d'un point de la rue, nous abattait tout ce qui se présentait à droite, j'allai placer moi-même Doze et Piétri en face de ce feu pour y riposter d'une manière sûre. Ces deux braves tirèrent plusieurs coups de fusil , dans le poste le plus périlleux. Je ne pouvais y rester avec eux, car je n'avais pas de fusil. Il me fallait, d'ailleurs, surveiller l'ensemble de l'attaque. Doze et Piétri échappèrent par miracle, je puis le dire. Je les présentai tous deux au commandant Bedeau, en racontant le fait, et j'eus le bonheur de voir sur leur poitrine une croix qui triplait la valeur de la mienne.

Je suis arrivé, frère, à l'instant de l'assaut où je crois avoir couru le plus grand danger. Des hommes tombaient dans cette mare de boue et de sang dans laquelle nous pataugions. Je pouvais prévoir, à quelques minutes près, le moment où j'irais aussi m' étendre dans cette fange noire qui me répugnait. Alors, frère, ta pensée est venue à mon cœur, comme un éclair, j'ai envisagé ta douleur ajoutée à d'autres douleurs déjà si poignantes.... J'ai serré la poignée de mon sabre et je me suis dit, je ne mourrai pas.... Nous étions arrêtés, on n'avançait plus, six hommes

du bataillon d'Afrique me séparaient du feu des Kabyles ; je prends une résolution, je me retourne vers mes soldats et je leur crie : « Vous serez tous tués là^ suivez-moi, en avants et je vous sauve, » Aussitôt je les entraîne, nous chargeons les Turcs qui ne tinrent que peu, et la rue est balayée.... Il était temps, pendant que je parlais à mes soldats, les sk hommes qui étaient devant moi, avaient disparu dans la boue, et pour courir aux Turcs j'ai été obligé de sauter par-dessus leurs cadavres.

De la même manière et chassant toujours les Turcs qui se défendaient pied à pied, nous parcourûmes plusieurs rues, entrant dans les maisons desquelles partait le feu le plus nourri. Dans une d'elles, une pauvre femme blessée à la tête d'un coup de baïonnette et une négresse vinrent se jeter à mes pieds : je les rassurai et les fis entrer dans une chambre où était un vieillard qui semblait attendre la mort. Je mis une sauvegarde à leur porte.

Enfin, frère, j'arrivai à une petite place où je retrouvai le commandant Bedeau que j'avais perdu de vue depuis la maison de Ben-Aïssa. Heureux de nous retrouver en vie, nous nous serrâmes la main. 11 me fit quelques compliments en me voyant avec mon sabre et mon yatagan turc, et la figure et les mains pleines de sang, mon sabre rouge ; enfin, moi j'avais l'air un peu boucher. — A ce sang qui n'avait rien de moi, je l'avoue que je n'aurais pas été fâché d'y voir mêlé un peu du mien. J'aurais désiré une blessure qui m'eût permis, cependant, de te revoir et

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de l'embrasser un jour. Une autre fois je serai plus heureux.

Sur cette petite place où venaient aboutir trois rues et où s'élevait une mosquée, nous eûmes encore des coups de fusil, mais ce n'était rien en comparaison de ce qui s'était passé. Le colonel Corbin, commandant le 17" léger, qui avait remplacé le pauvre Combes dans son commandement, était là avec notre commandant. Je poussai en avant dans une rue, mais je fus de suite rappelé. Un Arabe^ s'étant présenté avec un papier à la main, cria : Carta^ carta.... Cet homme était le fils du cheick, tout était fini, la ville se rendait.... Sur bien des points encore la fusillade continuait, mais aussitôt que l'on sut que la ville se rendait à discrétion, les Arabes coururent en tous sens, en criant : Semi, semi^ pour faire cesser le feu.

Ce mot semi, dont nos oreilles furent fatiguées si longtemps, n'est pas arabe : c'est une corruption du mot italien et espagnol insième, qui veut dire ensemble. Les Arabes s'en servaient comme du seul mot qu'ils supposassent pt)uvoir être compris de rtous, et nous présenter l'idée de la paix.

A peine le fils du cheick eut-il fait voir son papier qtf il élevait au-dessus de la tête, et qui n'était autre qu'une lettre des principaux habitants au général Valée pour rendre Constantine à discrétion, que les Arabes, mais surtout les Juifs, vinrent à nous, prenant nos mains, nos habits, les baisant, se prosternant, cherchant à lire dans nos regards. Un fronce-

ment de sourcils, une expression de colère^ les faisait fuir ou tomber à terre. Gela me dégoûtait.

Pour moi, poussé par mon esprit aventureu^^ je m'engageai dans cette ville inconnue, suivi d'une douzaine de soldats de différents corps. C'était une imprudence bien grande, car dans les rues où je pénétrais on n'avait pas encore vu de soldats français. Nous n'avions pas pris un vingtième de la ville^ quand elle s'est rendue. Je me servais du peu d'arabe que je sais, et me faisant précéder de deux maures et un juif, qui criaient: Semi, senti, je m'avançai vers la porte d'El-Countra (le pont), côté entièrement opposé à celui par lequel nous étions entrés. Cette porte fait face à la Mansoura^ où était le général Trézel et sa division, et je voulais m'em-* parer de ce point important et livrer passage aux troupes françaises.

Dans ma route je passai devant la grande mosquée où je plaçai un poste de huit hommes. Je n'avais plus avec moi qu'un fourrier décoré du 47" et un grenadier, c'est avec ces deux hommes que je passai au travers d'une foule d'Arabes de tout sexe et de tout âge, fuyant d'abord à la vue de l'uniforme, mais s' approchant et s'encourageant à ce cri de Semi, semi^ que ni moi ni mes conducteurs n'épargnions. Là, j'ai pu juger de la population nombreuse que nous aurions eu à combattre si la guerre avait duré. Tous ces Arabes se jetaient devant moi, prenaient le bas de ma capote pour la baiser et se dépouillaient de leur beurnous pour me l'offrir; mon

refus de les dépouiller les remplissait d'un étonnement mêlé de joie où je trouvais une douce satisfaction.

C'est ainsi que je parvins à la porte d'El-Countra. Elle était tellement barricadée avec des poutres énormes et d'aussi énormes pierres de taille, qu'il ne fallait pas songer à la débarrasser. 11 aurait fallu une journée et deux cents hommes de corvée. Je me contentai de crier du rempart aux Français qui couronnaient les hauteurs, de l'autre côté du pont et du ravin, que la ville était rendue et qu'on eût à envoyer des troupes occuper le pont et la partie extérieure.

Je laissai le fourrier et le grenadier dans le poste abandonné par les Turcs.

Depuis, ce fourrier, déjà décoré à Oran, est venu me faire signer un certificat relatant les faits cidessus; il a été nommé officier. Le grenadier est décoré ; moi, je n'ai parlé de cela qu'au commandant Bedeau et après avoir reçu ma croix.

Les mêmes Arabes qui m'avaient conduit me ramenèrent seul à travers la foule, toujours accrue par la cessation du feu, jusqu'à la Casbah où je voulais aller. Pour y parvenir il fallait traverser la ville dans toute sa longueur, et pendant tout ce trajet seulement quelques coups de fusil me furent tirés par des Arabes ignorant le traité, ou effrayés de me voir parmi eux. Ils se sauvaient de suite et 1^ population elle-même se chargeait ou de les punir ou de les arrêter. J'en battis un seul à grands coups de

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plat de sabre, parce que sa balle m'avait passé bien près du visage.

A la Casbah, un autre spectacle m'attendait

Les détachements armés des différentes colonnes commençaient à y arriver.... Mais le pillage aussi avait commencé et expliquait comment si peu de soldats se trouvaient à la Casbah. Le général Rulhièresy arriva vers midi; il criait beaucoup après les pillards, menaçait de prendre les mesures les plus sévères, mais rien n'arrêtait le soldat ; il était victorieux, il avait beaucoup souffert, il avait acheté sa conquête au prix de son sang, il y aurait eu folie à vouloir l'arrêter. Le pillage, exercé d'abord par les soldats, s'étendit ensuite aux officiers, et quand on évacua Constantine, il s'est trouvé, comme toujours, que la part la plus riche et la plus abondante était échue à la tête de l'armée et aux officiers de l'étatmajor...

Je ne m'appesantirai pas davantage sur ces scènes de pillage et de désordre ; elles ont duré trois jours. Jetons un voile épais et ne ternissons pas notre gloire et nos souvenirs.

Dans toutes les maisons le pillage était facile, car telle était la confiance des habitants dans la force de leur ville et de leurs défenseurs, et ils croyaient si peu à la prise, que partout on a trouvé le couscousse au feu et le café prêt.

Du côté de la Casbah, côté opposé à celui par lequel nous étions entrés, un spectacle affreux s'offrait à nos yeux : environ deux cents femmes ou enfants

gisaient brisés sur les rochers qui ferment la ville sur cette face. Les Arabes nous voyant gagner du terrain dans la ville, et commençant à croire à leur défaite^ étaient venus essayer de sauver leurs femmes et leurs enfants, et ils avaient tenté, par ces ravins impraticables, une fuite impossible. La terreur, précir pitant leurs pas, les avait rendus encore plus incer^ tains, et bien des femmes , bien des enfants avaient péri de cette horrible manière.

Quelques-uns respiraient encore quand nous arrirvâmes ; quelques-uns aussi, mais plus rares, étaient arrivés, comme par miracle, sains et saufs sur le sommet aplati de rochers qui ne communiquaient à rien. — On fit la chaîne, on se servit de cordes pour les tirer de là, et la Crainte qu'ils avaient de nous était le plus grand obstacle apporté à leur délivrance.

L'aspect de la place de la Casbah offrait le tableau militaire le plus varié et le plus curieux ; les soldats, privés de tout depuis longtemps, se retrouvaient dans l'abondance, et s'empressaient de répa^ rer la diète qu'ils avaient été obhgés de faire. Les uns arrivaient chargés de galettes maures, les autres de pots de beurre, beaucoup de viandes conservées; on se réunissait, on cuisinait, et bien des feux s'éle- . vaient dans les angles de la place, et sur le plateau dominant le ravin.

Je ne veux pas parler des bazars qui s'organisaient à côté des cuisines, mais j'ai remarqué que les bons soldats n'avaient pris que des vivres ; les

mauvais venaient chargés de tapis, de beurnous, de grandes couvertures, de haïcks; que sais-je, tout était pillé, rien n'était respecté. Des soldats ont trouvé des coffres pleins d'argent. Il en est qui ont rapporté plusieurs mille francs en monnaie du pays.

Le camp offrit pendant plusieurs jours l'aspect d'un vrai marché. Des Juifs y abondaient. Ils venaient pour tromper le soldat, et plusieurs d'entre eux furent pris eux-mêmes pour dupes. On avait trouvé dans les maisons beaucoup de petites pièces jaunes imitant parfaitement l'or ; les Juifs qui avaient suivi l'armée les prirent pour des roubles turcs valant 2 francs 50 centimes, et les payaient aux soldats jusqu'à 2 francs. Ces pièces tfavaient aucune valeur, c'était du cuivre, et les Maures ne s'en servaient que comme des jetons pour jouer.

Cependant on cherchait à arrêter le désordre et le pillage. Le général Rulhières fut nommé gouverneur de Constantine, le chef de bataillon Bedeau, commandant de la place ; les ordres les plus sévères furent donnés. Le 47* de ligne, le 2* léger, les zouaves entrèrent en ville, le 13 et le 14; on logea les soldats dans les plus grandes maisons dont on fit des casernes. Les ofiBciers s'emparaient des maisons vides voisines des casernes de leur régiment. Le logement ne manquait pas , car toutes les belles maisons étaient vacantes et abandonnées. Tout ce qu'il y avait de plus riche à Constantine était parti pendant le siège. Il ne restait plus dans la ville que les Turcs, les Kabyles, et la partie combattante. Les

citoyens restés ne se composaient que de Juifs, de vieillards et de pauvres gens.

Quand Tétat-major nombreux de tous les corps spéciaux, l'intendance, l'administration, eurent choisi les plus beaux logements, il en restait encore assez pour loger la véritable armée, l'armée combattante et souffrante.

Le soir de la journée du 13, nous retournâmes dans nos positions sur le Condiat-Aty, ce ne fut que le 16 que nous reçûmes l'ordre d'entrer en ville.

Pendant ce temps le commandant de la place , quoiqu' entravé à chaque instant dans Ses bonnes intentions, prit les mesures les plus sages et les plus à ■propos. Tous les Juifs, convoqués par leur roi, d'après les ordres du commandant Bedeau, furent occupés pendant trois jours à enlever les morts de toute nation, et à les enterrer dans un immense trou creusé ^rèsjie la ville. Le nombre des morts surpasse toute prévision, puisque le trou ne suffit pas, les cadavres entassés ne sont pas enterrés assez profondément ; trop peu de terre les recouvre, et Constantine pourra bien se ressentir de cet inconvénient, quand arriveront les chaleurs.

^ndant bien des jours on trouvait des cadavres daj?s des maisons abandonnées. Les Juifs appelés les iortaient hors de la ville, où des trous les recevaient, 'était un affreux spectacle que de voir Iç lendemain et le surlendemain de l'assaut, au bas de la brèche, les morts des deux nations, étendus séparément, attendre leur sépulture commune. Parmi nos

soldats, nous reconnaissions bien des braves qui méritaient un meilleur sort. Le nombre s'élevait à environ cent cinquante. Les Arabes, beaucoup plus nombreux, se comptaient par cinq cents. On pouvait reconnaître aux blessures et à l'âge de quelques-uns toutes les horreurs d'un assaut.

r LeS Juifs furent aussi employés à nettoyer la ville / qui en avait le plus grand besoin. Cette opération *eût été beaucoup plus prompte si on avait eu des ânes en plus grand nombre pour transporter les immondices ; mais quoique Constantine, comme toutes les villes arabes, en fût abondamment pourvue, on n'en trouvait que peu ; nos soldats les avaient tous pris.

Le 16, nous entrâmes dans Constantine pour y tenir garnison. Notre pauvre bataillon décimé par les balles, les fièvres et déjà le choléra, fut caserne dans une petite et sale impasse où il occupait trois maisons. Nous logions autour de ce cloaque. J'avais pour moi seul une vaste et belle maison où je faisais, par précaution, loger quelques soldats. Deux de nos officiers avaient failli être assassinés par les Kabyles dans leur maison.

Les boutiques se rouvraient peu à peu, la confiance revenait, mais lentement. Les Arabes n'apportaient que peu de choses au marché et faisaient tout payer au poids de l'or. On fut obligé de taxer les denrées.

Du reste l'aspect de la ville était sombre. LesJiiifs se promenaient en grand nombre avec leur servilité riantgjît abjecte ; mais les habitants, tristes, mornes.

. t^ém

souffraient ce qu'ils ne pouvaient empêcher. Leurs regards, quelquefois menaçants, témoignaient de leur peu de bienveillance. Comnment cesgens-^là pourront-ils oublier jamais le sac de leurs maisons et leur ruine pour bien des années ?

Les régiments évacuaient par convois ; le choléra encombrait les hôpitaux; harassés par une fsitigante victoire, officiers et soldats regardaient comme heureux ceux qui allaient retrouver leur vie de camp, * devenue bonne par comparaison, et les partants pour Bone étaient enviés. Après bien des indécisions, des ordres et des contre-ordres, car tout le monde voulait garder des hommes qui s'étaient fait une si belle réputation , nous reçûmes enfin l'ordre formel de partir le 29. Nous avions l'honneur de faire partie de la brigade du prince, et nous étions le dernier convoi qui dût quitter Constantine, où restaient environ trois mille hommes, sous les ordres du général Bernelle.

Ceux qui, tranquillement assis sur leur banquette rerpbourrée, les pieds chauds et l'estomac plein, vont décider par caprice ou par passion si l'on gardera ou non cette conquête, ne se doutent guère de ce qu'elle nous a coûté.

A M. LEROY DE SAINT-ARN^UÇ, AVOCAT A P4R|S

Hvnman-Berda, Iç 4 navençibre t937.

Me voici, frère, échappé à peu près à bien de§ fléaux, Attaqué à la fois par la faim, la soif, la misère, le feu et le choléra, j'ai passé la tête au milieu de tout cela* Toujours jouets d,\x destin, qui ballotte si étrangement la vie du soldat, naus croyions aller tout droit à Bone et retourner bien vite à Alger ; pas du tout. Nous recevons Tordre de tenir, jusqu'à nouvel ordre, garnison au camp insipide de Nechemaya. Et moi, l'on m'envoie avec deux conipagnies commander la position de Hamman-Berda, dont je t'ai déjà parlé, et où l'on prend des bains d'eau c^iaude. C'est de là que je t'écris, frère, sur une belle table de pierre, formée d'un débris de colonne. C'est de là que j'enrage de ne pas avoir été jusqu'à Bone pqur trouver tes lettres, dont je suis privé depuis Iç 15 septembre, des nouvelles de pia mère, c^e mes enfants, de vous tous.

Le cœur me bat çn t'écrivant, frèjre. Oï\ dit, on ni' a assuré que j'étais cité à l'ordre dç l'armée pour ma conduite à l'assaut. Cité à l'ordre de l'armée, sais-tu ce que c'est?... C'est une réputation, c'est la croix, c'est un avancement assuré. —Je t'avais toujours dit : Donnez-moi une circonstance et j'en profiterai. A Constnntine, si j'y vais, je me ferai tuer ou

je regagnerai le temps perdu et me ferai connaître. Es-tu content, frère?... Je suis porté pour la croix, et il y a mille à parier contre un que je l'aurai. — Nous ne sommes que trois du régiment cités : le capitaine Raindre, amputé; le capitaine adjudantmajor Mayran, blessé au bras ; et moi contusionné, ma capote et ma casquette brûlées et percées de balles, mais le coffre épargné. J'ai cependant fait tout ce que j'ai pu pour me faire accrocher. Un pauvre soldat de ma compagnie, Keller, a reçu pour moi deux balles presque à bout portant. Un autre, Villione, a eu deux doigts fracassés en me parant un mauvais coup et a été amputé de ses deux doigts. Si j'étais riche il ne me quitterait jamais.

Lorsque tu m'écriras, adresse tes lettres à Alger. Donne-moi bien des détails sur mon Adolphe, sur ma Louise*. — Quand me retrouverai-je au milieu de vous tous?... J'éprouverai autant de bonheur que le jour de la prise de Constantine, lorsque tous mes camarades sont venus me complimenter d'être sorti de l'affaire sain et sauf et avec quelque gloire. Mon Dieu ! que de choses j'aurai à te dire, que de traits intéressants, que de touchants et glorieux épisodes, que de brillantes scènes de ce beau drame !... Oh ! que quelques heures passées ensemble me feraient du bien. Qui sait quand cela arrivera? Adolphe commence-t-il à écrire et Louise lit-elle? Pauvres chers enfants, que j'ai été si près de ne plus revoir !

* Los deux enfants dn Maréchal.

Et notre frère Adolphe, a-t-il pris un parti ? Sera-t-il avocat, magistrat ou militaire? Qu'il y prenne garde: les Constantine sont rares et les bivouacs, la misère et les rhumatismes extrêmement communs. Ensuite vient le chapitre des membres cassés! Moi, à qui la fortune a laissé cette fois mes deux bras, je m'en sers pour vous presser tous deux sur mon cœur.

AU MÊME

Camp de Nechemaya, 20 novembre 1837.

Je t'écrivais le 5, frère, et je te disais, plein de force, d'espoir et de santé : j'ai échappé à tous les fléaux possibles, feu, peste, etc.. Il paraît que ma jactance a éveillé la susceptibilité du plus terrible de tous, et il m'a frappé de manière à ne me laisser jamais oubUer sa force et son pouvoir. — Ne t'effraye pas, frère, tu vois au ton de ma lettre que je suis ressuscité. — Ressuscité, frère, c'est le mot. — J'ai été aussi bas que possible, on a désespéré de moi, on a jeté mon manteau de combat sur ma face. — Tu as vu bien des cholériques, ton courage t'en a fait soi- .gner et approcher beaucoup, mais je ne pense pas que tu en aies jamais considéré en face de plus affreux et de plus sérieusement pris que ton frère. Au surplus, aussi vive a été l'attaque, aussi brillante la

défense. Saisi le 10, à huit heures du soir, par les crampes généi^ales, vomissements, etc. , bleu au bout de deux heui^es, mort jusqu'aux genoux, les ongles noirs lé lendemain à midi, et en convalescence la nuit suivante, je suis aujourd'hui bien du coffre, mal des jambes, désorganisé par une siecousse qui laisse de longues traces ; maïs si bieh, que pei'sôhfi'e ne veut croire avoir désespéré de moi, ne m'avoir pas reconnu, m'avoir pleuré.

J'ai dû la vie à bien des dévouements, à bien des amitiés réunies ; d'abord, mes soldats attirés par mes cris, mes hurlements se sont jetés sur moi, m'ont entouré de feux et m'ont frotté à m' arracher la peau ; ils m'entortillaient de tout ce qu'ils pouvaient faire chauffer, guidés dans leurs soins par mon lieutenant et niôrt sergent-majot*. J'étais, comme tu le sais, à Hamman-teerdâ, sans secours, sans ressource d'aucun genre ; ils l'ont compris, ont fait un brancard pendant la nuit, et à huit heures du matin m'ont étendu dessus ; moi roide, moi quasi-cadavre, et en se relevant de quatre en quatre, in' ont porté pendant quatre lieues de montagne jusqu'à Nechemayai Il était temps! Quel voyage!... Oh mon Dieu! comme je regrettais les balles de Constantineî.... Y avoir échappé et venir mourir du choléra. Ah ! c'était affreux!... A Nechemaya, reçu par le eonimandant, mes camarades, le docteur, j'ai été l'objet . des soins, de l'intérêt les plus touchants... Je mourais, frère, mais je me voyais aimé, regretté et je mourais doucement, et, je puis te le dire, sans

craindre la mort. Le dacteiir désespérait, mais moitié par amitié, moitié par amoiir pour la science, il a opéré, n'ayant aucune chance contraire à opérer sur un cadavre.

Il a fait une pommade de tartre èmé tique et m'en a frîctioïinè partout, vësicatoîre de cheval sur les mollets, etc., etc.. Enfin me voilà, enfin je vis, je t'aime, je suis heureux.... Toi aussi tu le seras, quand tu auras lu ces tristes détails, en disant : Pauvre Achille ! mourir sans la croix , sans avoir lu son nom sur le rapport de l'armée, car ce rapport nous ne l'avons pas encore lu et toi tu le connais depuis longtemps. — C'était triste, n'est-ce pas, frère? Je f ai causé bien des chagrins, mais comme tu aurais souffert.... Enfin, cela n'est pas et nous causerons encore, et nous rirons encore comme dans le bon temps, car le bon temps pour nous est celui que nous passons ensemble. . . . Assez sur ce sujet, embrasse bien mes enfants et n'en parlons plus. Le choléra est une connaissance déplus que j'ai faite et dont je me serais bien passé, comme de beaucoup d'autres.

J'ai pu lire, le 14, quatre lettres d'Adolphe I", deux lettres d'Adolphe II, et utie lettre d'Adolphe III. J'avais ces lettres depuis le 11. C'a été un doux retour à la vie. J'ai pleuré comme un enfant. Je réponds à tout cela aujourd'hui. Tu savais une partie de nos exploits et tu as lu depuis dans les journaux les mille et une versions, les mille et un contes que l'on fait sur les opérations de

l'armée sousConstantine. — Beaucoup nous font rire, d'autres nous irritent quand elles sont fausses, quand elles donnent à l'un ce qui est à l'autre. — Que de geais qui se parent ! ! !

Nous quittons la province de Bone à la fin du mois et nous retournons à Alger où tu m'adresseras ta première lettre.

AU MÊME

I^ôpital militaire de Bone, le 29 novembre 1837. Sic transit gloria mundi.

J'ai chanté victoire trop tôt, mon pauvre frère, cet affreux mal ne pardonne pas et s'acharne longtemps après la proie qui veut lui échapper; j'espère cependant bien malgré tout triompher encore, car je commence à tenir à la vie. Après quelques jours d'une superbe convalescence, j'ai été pris par une inflammation dans le bas-ventre. J'ai été obligé de me faire transporter à Bone pour y être soigné. Ces onze lieues de Nechemaya à Bone, je ne les oublierai de ma vie; je les ai faites en deux jours, sur un fourgon suspendu sur essieu et par des chemins affreux. Juge des secousses, juge des cahots! Tu le vois, frère, je me débats; j'ai tout mon moral, tout mon courage, toute ma philosophie; mais mon pauvre corps, ma

pauvre machine, ma pauvre santé, tout cela est détraqué, délabré, perdu pour bien longtemps!.... Ah! comme j'en sens le prix depuis que je la vois m'échapper ; et que je me rattache à la vie , depuis que je me vois un avenir marqué et quelque peu de gloire et d'estime dans l'armée.

Nous avons enfin reçu le rapport sur la prise de Gonstantine. Tout bien traité que je sois dans ce rapport, je n'en suis pas content. Est-ce ainsi que l'on rend compte d'un assaut, d'un des plus beaux faits d'armes de l'armée française? Il y avait de bien belles choses à dire en racontant simplement les faits comme ils se sont passés.

Après l'explosion, il y a eu un moment sublime. — Les échappés brûlés à moitié, blessés, défigurés, les habits en lambeaux, descendaient en courant la brèche et criant : «Voyez, amis, camarades, n'avancez pas ! sauvez-vous ! tout est miné, vous allez sauter comme nous. » — Nos soldats étonnés hésitaient et regardaient leurs chefs. — C'est alors que le colonel Combes, le commandant Bedeau et ton frère, se sont précipités le sabre à la main en criant : « En avanty en avant, camarades! ce n'est rien, à la hdionnette^ en avant; » et nous nous sommes élancés dans le goufi're qui venait d'engloutir nos pauvres camarades; et nos soldats entraînés ont baissé la tête, croisé la baïonnette, aux cris de : Hourra, en avant! Voilà un fait, voilà un beau fait. — Tout le monde en eût peut-être fait autant, mais il fallait le faire et au moment où une mine éclatée en fait toujours sup-

poser une seconde, il y avait quelque audace à se précipiter dans le milieu d'un danger certain. — Il y a cent traits de ce genre que je pourrais te citer, car je les ai vus , mais ma tête est trop faible et je fais un immense effort pour t'écrire. Tu trouveras

ci-inclus un petit bout de ruban rouge C'est le

premier que mon colonel ait attaché à ma boutonnière le 20, et qui ait fait bien battre mon cœur. Donne-le à mon fils, pour qu'il se rappelle que son grand-père, son père et son oncle, portant de semblables rubans , il doit tout faire , quelque carrière qu'il embrasse, pour âe rendre digne d'en porter un à son tour.

AU MÊME

Camp de Kouba, le 7 janvier 1838.

Danis huit jours, il y aura un an que par un temps abominable , crotté jusqu'à l'échiné , pauvre petit lieutenant peu connu, je faisais ma triste entrée dans l6 camp de Kouba. Aujourd'hui, frère, je m'y promène eri autorité, capitaine de voltigeurs, ma boutonnière ortîée d'un ruban que personne ne regarde en riant, car tout le monde sait que je l'ai gagné; connu, parce que l'on m'a vu à l'action. Tout cela grandît un homme et lui dohne une confiance et un

aplomb îiécès&aifes dAiis tiotre métier. Quelle différence une seule année a apportée dans ma position !

Nos états de BêfVîce ont été envoyés pai* le ttoVps au ministère de la guerre pour y être fevui; Toujours bien vu par les inspecteurs généi'âux , on m'y porte une campagne en Grèce.

Annonce à notre bônhe mè^e^ poiit* les pfémierà jours de février, la visite de \k veuvé dé hotre bt-Avë camarade, le capitaine Marlartd iMé à Gbftslànttïfô. Nous avons fait ici pouf elle tout ce que ttô\ife *vôtts pu et plus que nous iie pôuviûhs faire, cà^ l&môi^t dé son mari la laisse sans ressoUf ceâ. Il séfà bîeA facile^ en rappelant l'intérêt qU'ia pria le dUc de Ntè^bùîrâ à la mcH-t de Mariàttd tué près de lui, dé Mt^ îMëhit un secours à la veuve.

On prépâï*è à force une expédition pouï* Blidûh, mais elle ne pourra guère commencer avant ièîi isë-^ màines ou deux mois au plus tôt ; alors je feerfei té^ tabli ou jamais.

AU NÊM£.

Koubà, le 24 fevi-ier lèS^.

J'ai reçu la lettre que tu intitules longue^ moA

Adolphe, et je l'ai trouvée si courte, ^i courte

Toutes tes raisons, quelque bonnes qu'elles éôiènt,

ne font pas le plus petit effet sur mon esprit. Moi, triste Africain, je vis de France, et quand tu me fais jeûner, quand mon appétit, augmenté progressivement d'un courrier à l'autre, n'a pour s'apaiser qu'une bouchée qui n'engraisserait pas un goujon, je grogne, car je suis devenu grognard; je rage, car j'ai toujours été rageur, et la neige de mes cheveux n'a nullement refroidi mes dispositions à cet égard. Nous avons, Monsieur mon frère, notre petite réputation africaine à laquelle nous avons dû une aimable invitation de bal chez le consul anglais à Alger, bal paré, costumé, fashionable, etc., etc. — Si j'avais eu l'esprit content, j'aurais vraiment joui Tu te serais cru transporté dans une des belles fêtes de Paris, — Des femmes charmantes et parfaitement costumées.— Un orchestre délicieux. Ces maisons mauresques ont l'air d'être bâties pour des fêtes. On dansait sur le marbre dans la cour, grande , carrée et entourée de galeries soutenues par des colonnes de marbre blanc à torses, entourées de guirlandes de fleurs naturelles. Le haut de la cour fermé par

des pavillons admirablement arrangés Gradins

sous les galeries Lustres partout. Il y avait deux

cents personnes. Le bal a fini au grand jour, car à six heures on dansait encore. J'ai été fêté dans cette maison et y ai reçu des invitations pour beaucoup d'autres. Je me suis retranché dans mon camp de Kouba.

Je me remets à l'arabe, et l'inspection terminée, j'y travaillerai sérieusement. Il faut que dans un an

je le parle bien. Je remplacerai ainsi mon anglais, que j'oublie un peu. Je suis plus fort que jamais en italien, on le parle beaucoup ici, ainsi que l'espagnol.

Le gouvernement, d'après ce qui a transpiré ici, ne paraît pas disposé à seconder les vues du Maréchal, ni son système en Algérie. Dans ce cas, je ne crois pas que nous le conservions longtemps. Le Maréchal est entier. Il veut le bien, croit y travailler, et si on lui refuse les moyens de parvenir à son but, il s'en ira. Pauvre Afrique, pauvre France! Les députés marchandent la gloire comme un paquet de chandelles. Je te parie qu'on ne laissera pas en Afrique les quarante mille hommes qui y sont déjà, et qu'on ne donnera pas d'argent; tu verras. Tout cela m'intéresse, moi, qui suis destiné à être Africain des années encore.

Pardon de la digression, elle m'éloigne de toi, j'y reviens vite. Nos enfants chéris, tu lestrouves donc bien, je suis heureux de penser cela. . . .

Kouba, le 18 avril 1838.

Demain, frère, demain nous partons pour aller faire la conquête de Blidah, cette belle coquette à la ceinture d'orangers, qui n'aura de prix à mes yeux que si je la trouve entourée d'une auréole de feu.

pemain nous irons bivouaquer à Doucïr^ ; vendredi to^te la i)rigade, composée des 47% 48% et la légioq étrangère, spahis réguliers, se concentrera à Bouffai^ rick, y attendra l'artillerie, le génie ; et tout cela ré.uni, s^ns^ oublier les ambulances, enseignes déployées et Maréchal en têt^, nous irons ratifier le traité de la Tafna, et, comnie César, prendre ce qui nous appartient. Je regarde cette prise dç Çlidah comme un véritable jeu d'enfant..., et cependant je désire de toute mon âme qu'on s'y batte sérieusement, mais j'en doute. En tout cas s'il y a un coup de fusil de tiré, ce sera moi qui le recevrai et riposterai, car la légion, plus forte, plus belle qu'aucun autre régiment, marche en avant, et c'est à ma compagnie, voltigeurs du 1" bataillon, à tirailler si l'on tiraille et l'on ne peut faire que cela. Nous sommes destinés à occuper, à construire le caftip que Ton va établir pour commander Blidah, car on n'entrera pas plus à Blidah que l'on n'est entré à Çoléah; on dépassera la ville, on occupera la hauteur.

As-tu reçu mon gros paquet de lettres, mon album arabe et mon ouvrage latin? Cet envoi a été bien retardé et à mon grand regret.

AU MÊME

Kouba, le 23 avril 1838.

Tu me crois parti pour Blidah, frère chéri, et guerroyant noblement dans les jardins d'orangers, sous le^ grande ombre qui descend sur Aous du haut du petit Atlas. Pas du tout, je suis encore d^ins njon étroite baraque de Kouba, cherchant ^ me garantir de l'eau qui tombe en cascade à travers les fentes des planches mal jointes et mal couvertes qui sont censées me servir de toit. Je nie suis industrie à me faire un second toit avec de la toile cirée, De cette manière je vis presque sec au milieu des gouttières qui m'entourent; c'est dans cette position, au bruit d'un tonnerre affreux, au fracas d'une tempête, belle même pour l'Afrique, à la lueur d'éclairs qi|i sillonnent un ciel d'un gris noir effrayant, que je cherche à rasséféner mon âme en la rapprochant de toi,

Mon ami, l'Afrique devient un chaos si noir, que |e diable aurait de la peine à y reconnaître ses favoris. Notre Maréchal est discret CQ^nme \a, tombe ; comme cestoïque de l'antiquité dont j'ai oublié le uom, il brûlerait sa chemise s'il pouvçiit suppx)ser qu'elle connût ses secrets. Aussi troupe, admipistratiou, tout est-il toujours sur le qui-vive. On vit dan? une atmosphère d'incertitude vraiment pénible. Impogsible de hasarder un projet, de se permettre une idée,

parce que le possible n'est plus probable, ni le probable possible.

Ainsi que jeté l'ai écrit, nous devions partir jeudi; notre revue de départ était passée, nos malles, nos effets envoyés au magasin, nos préparatifs achevés, nos empiètes faites, et nous sommes encore ici sans savoir si nous partons, si nous restons.... On ne pense plus, on ne parle plus que par on dit, et je vais te dire les on dit.

On dit que le Maréchal veut des troupes à Alger pour fêter le 1'' mai, et la légion est belle et il la garde pour parader : nous voilà donc devenus garde prétorienne. On dit qu'il veut donner un bal pour le 1*' mai, et il veut des officiers pour faire danser les dames. On dit que l'on se battra ferme à Blidah et que, dans ce cas, nous ne sommes pas encore prêts. On dit qu'on attend les instructions du gouvernement à ce sujet. Enfin on n'en finirait pas avec les on dit. Ce qu'il y a de plus sûr, parce que c'est au moins raisonnable, c'est que l'orage qui dure depuis deux jours ayant inondé la plaine et rendu le passage de l'Aratch et de ses affluents fort difficile et les bivouacs plus que pénibles, tout mouvement sera retardé jusqu'après la fête du roi.

Je ne devrais pas être fâché de. ce retard, car je souffre beaucoup. C'est fini, frère, quoique jeune soldat, une seule campagne, bonne il est vrai, a suffi pour me donner les fnictus belli. Trois mois de bivouac et je suis rhumatisme. Tout changement de temps h la pluie me ramène l'odieuse présence de mon

ennemi, et tout entouré de flanelles et de couvertures, je souffre comme un damné. . . .

Ajoute que la vie continuelle des camps fait qu'on 'oublie jusqu'aux traditions de la bonne compagnie, et quand on se présente en société, on y est presque emprunté. C'est ce qui m'est arrivé il y a quelques jours, en dînant chez la comtesse d'Erlon. Son mari, fils du comte d'Erlon, ancien gouverneur à Alger, est chef d'escadron avec Morris aux chasseurs d'Afrique et un de mes amis. Nous nous sommes fort liés ensemble à Doueïra, à Bouffarick et dans nos expéditions. Invité chez lui, j'ai été un moment mal à mon aise, et tu sais si c'est mon défaut. T ai bientôt pris le dessus et suis redevenu naturellement moi, mais j'ai conservé de ce moment une impression triste et désagréable.

Il n'y aurait qu'une guerre active et continuelle qui pourrait nous offrir quelque compensation. Hors delà, on ne vit pas en Afrique, on se prépare lentement et tristement à mourir delà fièvre, ou d'ennui, ou d'une vieillesse prématurée. Je suis dans toutes les conditions voulues pour résister à tous ces fléaux, et je les vois tous en les bravant.

-^ lea —

AU MÊME

Kouba, le 27 avril 1838.

Morris* débarque, mon cher frère, et me remst ton bout de lettre pour lequel j'avais presque envie de lt|i chercher dispute. Il a dû te parler d'Afrique en détail. Hier, je l'ai à peine vu: il était entouré, pressé, choyé. Demain il vient dîner avec moi à Kouba, et alors nou§ causerons plus longuement. Il m'a dit que vous aviez passé deux heures ensemble à son hôtel.

Ah ! tu me croyais à Coléah : ce n'est pas digne de nous. La légion, le 47% se gardent pour d'autres circonstances. Notre proie, c'est Blidah, Blidah la désirée. Le i" mai, grande fête à Alger, revue, parade, pétarade le matin ; le soir, grand bal au gouvernement. Mardi, souriant aux femmes jolies et eipbaumées, mardi enivré par la musique et la danse, entouré d'une chaîne de fleurs. Jeudi, autre bal, autre musique : calme au milieu des Bédouins, heureux si le cercle de feu vaut la peine qu'on s'en occupe! Voilà, frère, des contrastes comme je lesaime. Alors, on se sent vivre, on se réjouit d'être en Afrique, d'être soldat. Et comme on se bat bien quand on est encore sous l'impression brûlante de ces jolis yeux qui vous ont fixé un instant, et qui ont l'air de

* M. Morris, alors officier aux chasseurs d'Afrique, aujourd'hui lieutenant général commandant la division de cavalerie en Orient.

vous suivre partout! Oh! que la gloire devient alors facile ! Songer qu'une femme que Ton aime vous regarde, qu'elle vous suit du cœur et de la pensée, et ne pas briser tous ces Bédouins, c'est impossible. Je suis fâché de ne pas être dans ce cas-là. Cela ne m'enpêchera pas de faire de mon mieux. Je m'ennuie déjà d'être capitaine, et puis j'ai un motif plus puissant que les femmes, plus fort que tout, qui m'animera et fera de moi un lion : c'est que chaque grade gagné me rapproche de vous et de mes enfants*

Quand nous aurons pris Blidah, tu auras des détails. Le 3 nous partons, le 6 nous serons dans la ville. Pour l'occupation de Coléah, les journaux t'ont rendu aussi savant que moi. Les zouaves n'ont eu à lutter que contre la dernière tempête qui leur a enlevé soixante tentes, et le pont construit sur la Massafran. Destmés à vivre au moins six mois sous la tente, le même sort nous attend une nuit ou l'autre quand nous aurons campé près Blidah, car personne, je pense, ne restera dans la ville. L'état-ma^ jor peut-être j mais nous, non pas. k. nous les coups de fusil^ les fatigues, les bivouacs ; à eux les récompenses et les rapports* A qui la gloire? Je n'ai nulle envie de changer ma part.

— ina —

AU MÊME

Camp de Kouba, le 7 mai 1838.

J'arrive de Blidah, frère, j'arrive désappointé,

Honleux comme un renard qu'une poule aurait pris..,

j'arrive dégoûté des châteaux en Espagne dont l'amour de la gloire pétrit le mortier, et élève les portiques. Blidah est à nous, c'est-à-dire que, comme à Coléah, nous avons deux camps qui la dominent, l'un à l'est et l'autre à l'ouest. C'est lii ce qu'on appelle occuper, je le veux bien.

On n'est pas entré dans Blidah. Le caïd, le hackem, sont venus faire soumission au Maréchal qui a trouvé tous les Arabes l'arme au pied, en signe d'obéissance. Bref il a fait le tour de la ville et de ses jardins, puis il est retourné à Alger et nous ici. Reprenons les affaires de plus-haut.

Le 1" mai, il y a eu bal chez le gouverneur. J'étais invité ; le Maréchal avait été peu prodigue d'invitations. Vers minuit, au plus fort, au plus entraînant de la danse , le colonel Bedeau s'approche de moi et me dit tout bas : « Soyez à cinq heures du matin à Kouba, nous partons à sept. » Je crus d'abord qu'il plaisantait. Beaucoup d'officiers supérieurs, venus des camps, étaient au bal. Où était la grande raison d'État de partir si mal à propos, tout le monde était encore fatigué; on attendait depuis si long-

temps; qu'était un jour de plus? N'importe; telle était la volonté du Maréchal. Au bout d'une heure, le secret du départ était le secret de Polichinelle; tout le monde prenait son sabre, sa casquette et; partait. Le Maréchal cherchait partout les coupables indiscrets. Enfm les dames se sont trouvées sans danseurs, en perspective avec leurs maris, et comme cette catégorie-là ne danse pas, elles ont été se coucher. A trois heures du matin , les bougies étaient éteintes dans le palais du gouvernement. A quatre heures je faisais mes paquets , et à sept nous marchions gaiement, quoiqu'un peu las, sur notre bivouac de Sidi-Rahan, le long des montagnes, à l'est de Blidah.

Notre position était superbe pour recevoir les coups de fusil ; nous contenions les tribus des montagnes, et côtoyions les fameux Beni-Sala.

Le lendemain nous sommes arrivés sous Blidah, et notre bivouac, placé à quelques cents toises de la ville , nous promettait une ample moisson de coups de fusil. Le soir, arrive un ordre du général de nous tenir prêts : nous serons attaqués la nuit. Notre bivouac était formé en carré, l'artillerie aux angles. Je commandais la deuxième face du carré, la meilleure, car elle regardait les broussailles et le fourré par où l'ennemi devait venir. J'avais pris toutes mes dispositions, et toutes les nuits, visitant mes postes, animant mes soldats, j'attendais le premier coup de fusil comme les Juifs attendent le Messie. Rien, frère, rien, pas une amorce brûlée. LAches Bédouins, si

jamais je vous rattrape , vous me payerez tout mon désappointement I Le lendemain l\, le Maréchal nous a passés en revue et nous a ordonné de retourner à Kouba attendre une nouvelle destination.

AU MÊME

Camp du Fondouck, le 1" juin 1838.

Mon frère puîné , vous êtes un insolent , un véritable insolent, j'ai l'honneur de vous le répéter, et si j'étais près de toi,

Va, ton outrecuidance.

Téméraire pékin, aurait sa récompense ; Avec un moulinet, mon docile bâton, En Rapprenant à vivre irait changer ion foii.

Ah ! je fais le jeune homme, et je ne suis plus qu'une ruine I c'est un peu dur à supporter. Tiens, entre nous, mon pauvre frère, c'est vrai, je n'ai plus que l'apparence. Je ressemble à ces vieux chevaux de bonne maison qui bien pansés, bien cirés, bien harnachés et un peu poussés d'avoine, redressent encore la tête et piaffent avec élégance ; mais plus de fond, mais plus de nerf. Je me désole de sentir que ma vigueur physique est bien loin de ma vigueur morale. L'élan est toujours là, impétueux, terrible, mais il ne îmi pas que la course soit longue.

Je vais t'en citer un triste exemple, et dans ce cas

j'ai été puni par où j'avais péché. J'ai voulu faire le jeune et on s'est chargé là-haut de m' envoyer un avertissement que je ne Tétais plus. Au fait. En revenant de Blidah, nous avons traversé cette grande plaine de la Mitidja. Elle était coupée par des mares boueuses, par des fossés, et à chaque instant il fallait faire des détours pour chercher le passage. Ennuyé de ces contre-marches, qui doublaient la fatigue, je me mis à franchir les mares et les fossés en droite ligne. Chaque deux cents ou trois cents pas, nouvel obstacle, nouveau saut 1 J'étais imité par plusieurs jeunes ofTiciers, mais au bout du douzième ou quinzième saut, je m'étais donné un effort....

A présent que je suis dans le désert, je n'ai plus que la faculté de converser avec un merle que j'ai apprivoisé, et qui voltige libre sous ma tente. Il vient se percher sur ma tête, sur mon épaule. En être réduit à faire sa société, sa distraction, d'un merle!... Certes, je resterai en Afrique mes dix ans, mes dix siècles, mon éternité, malgré l'énorme crapaud que j'ai trouvé hier soir dans ma cuvette, crapaud qui aurait été serré dans la coiffe de ton chapeau. Ah ! frère, quel crapaud ! J'en rêverai comme Buridan de la tête du père de Marguerite. « Superbe tête de » crapaud, que j'ai revue bien des fois dans mes » rêves ! » Que Dieu te préserve d'une pareille vision, et moi d'une seconde réalité !.•*

AU MÊME

Alger, le 7 juin 1838.

Dimanche, nous avons eu au Fondouck un

orage magnifique. Je n'avais jamais entendu tant de tonnerre ni vu tant d'éclairs à la fois. Les montagnes de l'Atlas se renvoyaient tout cela avec un fracas épouvantable. C'était une sublime horreur. On n'a pas d'idée en France de tels orages , de tels bouleversements. On dirait toucher à la fin du monde, et l'âme la plus ferme en est ébranlée par moments. Enfin, les nuages amoncelés au-dessus de notre pauvre bassin-entonnoir ont crevé et nous ont vomi des torrents, des avalanches de grêlons gros comme de fortes noisettes ; la terre en était blanche. Au mois de juin, après une chaleur étouffante et pendant un orage étouffant lui-même, de la grêle, qui en un moment nous a gelés à mettre des manteaux ! Toute la nuit il a plu, et sous nos tentes nous étions à couvert à peu près comme au milieu du Champ-de- Mars. Plusieurs tentes ont été emportées avec ce qu'elles étaient censées couvrir. C'était un brouhaha, une confusion qui échappent à la description. Cinquante Bédouins auraient saccagé le camp. On n'aurait pu tirer un coup de fusil ou mettre le sabre à la main. Comment se faire entendre du soldat, quand le tonnerre commande plus haut que tout le monde.

Heureusement les Arabes n'aiment pas plus la pluie que nous. Ils choisissent leur temps pour faire leurs coups de main, et il leur faut du soleil pour se battre. D'ailleurs nous sommes semi-semL Partout où ils nous rencontrent, ils nous accostent cette parole à la bouche, ou en disant : « Buono francess donnar sor- » di. » Comprends-tu le donnar sordi? C'est le petit sou du Savoyard demandé avec autant d'instance et autant de mignardes grimaces, surtout par les enfants et les quelques femmes auxquelles certaines tribus, dans le voisinage ou sur la route des Français, permettent ce manège.

En venant du Fondouck à Alger on traverse plusieurs tribus. Quand on voit ces cahutes misérables, couvertes et construites en roseaux ou en feuillages, ou ces tentes en poil de chameau ; quand on voit toute cette création, bêtes et gens, vivant et mangeant ensemble dans un espace entouré de hauts cactus, on se demande comment tout cela existe ; et quand on pense au peu de besoins qu'ont ces gens-là, on a bientôt vu clairement l'extrême difficulté de les civiliser. Ils ne comprennent pas la vie plus heureuse. Donnez-leur un lit, ils couchent dessous; bâtissezleur une maison, ils bivouaquent dehors pour la garder. Que faire avec de telles gens? Un, sur dix mille, leur caïd ou hackem, comprend un peu le bien-être et fait bâtonner à sa guise la masse qu'il gouverne et qu'il fait trembler tant qu'il est le plus fort et qu'un plus puissant que lui ne l'a pas dépossédé. Mais il n'y a que le bâton de changé pour la masse; aussi

reste-t-elle presque toujours froide et indifférente, à moins que, comme en Corse, l'esprit de vengeance, de haine de famille ou de tribu ne lui mette la rage au cœur et le yatagan à la main. Alors elle est terrible, féroce, impitoyable. Chez aucun peuple, je crois, il n'y a autant de contrastes que chez les Arabes, et aucun peuple n'a moins avancé, moins changé que celui-là. Je vois tous les jours des Abraham, des Isaac et des Jacob. Je vois les Numides de Juba et de Massinissa. J'ai vu, sous Constantine, les bandes de Jugurtha. Les hommes sont les mêmes, les chevaux sont les mêmes, les vêtements sont parfaitement les mêmes. Que leur ont apporté le temps et la civilisation? de mauvais fusils et de grandes selles turques.

Vois- tu, frère, où m'ont mené la tempête et les Arabes. Voilà une dissertation....

Adieu, frère, embrasse mes enfants. J'ai lu le discours d'installation de Salvandy, et la réponse d'Alfred de Wailly*. Tout était, selon moi, fort convenable , fort spirituel.

* M. Alfred de Wailly venait d'ôtie nommé proviseur de Tancien lycée Napoléon, devenu collège Henri IV. Le Maréchal avait eu pour proviseur le père de M. de Wailly, et pour condisciple M. Alfred de Waiily.

AU MÊMLE.

Camp du Fondouck, 12 juin 1838.

J'arrive de faire une longue reconnaissance, frère, à la tête de deux cents hommes. J'ai pénétré loin dans le petit Atlas. On avait appris que les Arabes s'étaient montrés en force dans les montagnes. On voulait savoir ce que c'était et ce qu'ils faisaient par là. Je présume que les Bédouins aperçus, et dont le nombre a été, comme à l'ordinaire, fort exagéré, faisaient partie de l'armée du lieutenant d'Abd-el- Kader , El-Barcam, qui revient du désert où il est allé chercher le dépossédé Achmet.

J'étais enchanté de la mission que l'on me confiait^ mais les instructions que j'avais reçues modifiaient un peu ma satisfaction. Elles te donneront une idée de la politique à l'ordre du jour en Afrique. Mon expédition était toute pacifique, me disait-on : je devais observer le pays, les passages, les positions ; ai je rencontrais des Arabes, me montrer ami ; si je recevais des coups de fusil, ne les rendre qu'à la dernière extrémité ; et si j'étais attaqué par des forces supérieures et mon détachement compromis, alors seulement je pouvais repousser la force par la force ou me retirer en faisant bonne contenance. Heureusement qu'avec de pareils ordres je n'ai pas rencontré d'ennemis, ou qu'ils n'ont pas jugé à propos de

me mettre dans l'embarras! J'ai vu beaucoup d'Arabes, passé près de beaucoup de tribus, j'ai été plusieurs ^ fois entouré avec une curiosité qui 'ne me plaisait guère; mais on finissait par apporter à mes soldats, du beurre, du lait et des fruits, que nos amis nous faisaient payer dix fois leur valeur... J'ai fait une douzaine de lieues dans un pays d'un contraste inconcevable. Derrière un pli de terrain aride, derrière un pan de rocher sec et gris, une petite vallée riante, de l'ombrage, de l'eau, un paradis! Mais c'est trop rare, c'est pour cela qu'on le trouve si délicieux.... Si ces Messieurs m'avaient envoyé des prunes, j'aurais fait comme la Renommée, j'aurais grossi le nombre , et je leur aurais rendu des abricots.... Deux ou trois fois j'ai bien cru que nous allions en venir là.... Ils hésitaient beaucoup, et commençaient à pousser leur cri de guerre.... Ils ont vu mes hommes si tranquilles et si fermes, que cela les aura probablement dégoûtés de commencer un bal où ils auraient bien pu payer les violons... J'aurais fait comme jadis nos pères à Fontenoy : je les aurais laissés tirer une fois, deux fois même,... mais ensuite.... J'avais cent voltigeurs , cent grenadiers, et dix chasseurs à cheval qui, en cas d'attaque sérieuse, auraient été au galop chercher du secours....

Pour voir un peu plus de pays, je me suis aventuré un peu plus loin que je ne le devais ; un moment j'en ai eu du regret ; à présent j'en suis content.... J'ai vu une partie de l'Atlas tout à fait inexplorée jusqu'ici ; les Arabes y pullulent, les tribus

sont comme des fourmilières.... Ces gehs-là ne connaissent pas leur force. S'il y avait eu là un seul homme de tçte et qui eût eu du poil aux yeux, je ne t'écrirais pas aujourd'hui, et pas un des hommes de ma troupe ne boirait la goutte à l'avenir. C'est ce que j'ai écrit au général, en lui faisant le rapport détaillé qu'on a exigé... J'ai levé le plan de la chaîne que j'ai parcourue, indiqué les bassins et le cours du Hamise et de l'Oued-el-Kébir, que j'ai passé plusieurs fois à mon grand ennui, car on ne niarche pas bien avec l'eau dans les bottes. •.. Après trente heures d'absence^ me voilà rentré au camp, bien fatigué , et avec un bon rhume que j'ai gagné cette nuit à mon bivouac; joli petit bivouac en carré : cinquante hommes sur deux rangs sur chaque face. — J'avais fait défendre d'allumer des feux, pour ne pas servir de point de mire aux Arabes pendant la nuit. De peur d'être attaqué, j'ai veillé toute la nuit, visité mes postes, marché pour vaincre le sommeil. . . La moitié de mon monde sous les armes, pendant que l'autre moitié reposait.... Frère, je suis plus tranquille à présent que je ne l'étais alors , car il pouvait me tomber deux ou trois mille Arabes sur les bras , et quoique sur un plateau , et ayant bien

choisi ma position , je n'aurais pas été à la noce

Qu'en dis-tu?... Ce petit épisode semi- guerrier est venu rompre à temps la monotonie de notre vie.

Laurencin est venu me voir au Fondouck , justement pendant que j'étais à Alger Nous nous

sommes croisés dans la Mitidja. Cette plaine est

comme la mer; on passe à quelques toises les uns des autres sans se rencontren..

Iftjuin.

Nous avons eu ce matin notre grand marché des jeudis; j'y ai vu deux choses nouvelles pour moi, déjà vieil Africain. C'est d'abord un médecin arabe, chose fort rare dans ce pays- ci. Ce docteur, d'une drôle d'espèce, donnait èes consultations sous un palmier en plein air. Un malade s'est présenté : après l'avoir interrogé, examiné, palpé, il lui a rasé la tête fort vite et fort adroitement ; ensuite il lui a passé une ceinture autour du cou, serrant assez fort pour que le sang montât visiblement au visage, ensuite il a pris un petit instrument assez semblable à une lancette, et en a frappé le patient à la tête, au-dessous de l'oreille. Le sang a jailli avec force, la saignée était opérée. Après avoir tiré la quantité de sang qu'il a jugée convenable, il a pressé la plaie, assez large, entre ses deux doigts, l'a comprimée un moment, en épongeant la tête de l'autre main, et puis a mis dessus un morceau d'amadou qu'il a fixé assez longtemps avec un doigt. Le sang était arrêté, le pansement fait; le malade a remis son bonnet rouge, qu'il a entouré de sa corde de chameau, et a été se mêler à la foule des Arabes qui circulaient dans le marché.... Tu as assisté à une saignée arabe- La seconde curiosité était d'un autre genre..... Deux Arabes ont été surpris en flagrant délit, cou-

pant la poche d'un sergent du .2* léger pour lui voler sa bourse..... Véritables filous de Paris, pickpockets de Londres. On s'est rué sur eux, on les a bousculés, battus, puis conduits devant le caïd^ qui les a condamnés à recevoir de suite cinquante coups de bâton chacun. Aussitôt dit, aussitôt fait. Les gaillards ont été étendus par terre sur le ventre, et les deux exécuteurs ont fait tomber suf leur dos le nombre de gourmades ordonné. — Pas un cri, pas une plainte n'est échappée aux patients. — On les a re^ levés pâles, mais impassibles. — Incapables de marcher, ils sont restés longtemps à la même place ; puis leurs amis ou parents les ont traînés chez eux. — Le drôle de peuple! Ce matin j'ai rossé un Arabe qui m'avait coudoyé et répondu insolemment. —Il a reçu mes coups avec autant de fierté que si c'était lui qui me les avait donnés.

AU MÊME

Camp du Pondoack, h 20 juin 1138.

Les Arabes se rassemblent, se remuent, parlent tout bas d'Abd^l-Rader et de guerre sainte. Les Musulmans en contact avec les Chrétiens , cela ne peut pas durer ; Mahomet gronde^ il est prêt de jurer. En attendant, les Arabes pour n'en pas perdre

l'habitude, nous assassinent nos sentinelles et même nos officiers. Un de mes amis, M. de Gavaudan, lieutenant au 24% s'est écarté aréiques pas des avantpostes, il a reçu six coups de fusil, trois ont porté et lui ont traversé l'épaule, le bas-ventre et la cuisse. On désespère de sa vie..... Oh! que nous sommes dégénérés! Où sont les balles de Constantine? N'a-^ vons-nous pliis de tambours pour battre la charge? L'armée est indignée ! et les Arabes, qui traduisent notre patience en faiblesse, redoublent d'audace et d'insolence

AU MÊME

Camp du Foudouck, le 12 juillet 1838.

... Les Bédouins continuent à couper des têtes. On attribue ce passe-temps à des coupables isolés, étrangers à la plaine, descendus des montagnes pour aider aux moissons et que leur fanatisme a poussés contre nous. Deux colons et un soldat ont été victimes. La conséquence de ces faits, qui ne troublent malheureusement en rien la paix générale, a été de nous faire patrouiller, trotter, pousser des reconnaissances dans les gorges de l'Atlas. Beaucoup de fatigue et peu de résultat.

Le duc de Rovigo avait un autre système qui ne

manquait pas son effet et inspirait une telle terreur qu'il n'avait pas besoin d'y recourir souvent. Il disait aux tribus qui avoisinaient le lieu où le crime avait été conimis : on m'a coupé trois têtes ; si dans quarante-huit heures les coupables ne me sont pas livrés, j'irai chez vous et je prendrai trois cents têtes; et il tenait parole. C'est ainsi qu'il a détruit la malheureuse tribu d'El-Ouffiat, mais aussi sous son gouvernement on n'entendait pas parler d'assassinat, et la plaine était aussi sûre que le Palais-Royal à Paris.

Aujourd'hui, autre système : Gavaudan est mort assassiné à la barbe de l'armée; des colons, des soldats ont eu le même sort , tout cela reste impuni ; ceux qui ont succombé ont eu tort. J'aime mieux Rovigo, et si nous avons la guerre, je vengerai Gavaudan.

N'aie aucune inquiétude pour moi, je ne vais pas à la chasse, je m'écarte peu du camp, et quand cela m' arrive, je suis si bien armé que je brave les coupeurs de tête. La mienne est trop bien attachée pour tomber ainsi. Ensuite, au petit bonheur. Dieu est grand.

AU MÊME

Alger,le 24 juillet 1838.

... Le bruit court ici qu'Abd-el-Kader avait été tué dans un combat qu'il aurait livré à un chef

-^ 178 — âi*abè , qu*il â été chercher bien loih pouf le sou-» mettre. De suite nous voyions la guerre sainte à pro-» clamer et on allait courir aux armes^ car Abd-el-Kader Contient les Arabes. Le bruit a été démenti. L^éttiir^ à la tête de forces assei considérables, soumet tôUt^ee les tribus qui lui sont opposées et raiige sous 6ed lois les cheiks les plus puissants. . . . Quand il se croira àèsez fort, il nous attaquera, mais son intérêt positif est de rester en paix et d' affermir sa puissance. Tout cela sera long et la paix ici n'est guère supportable

A Madame dé forcadë.

Camp du Fondouck, 17 août 1838.

Tu es à Paris, bonne mère, depuis bien longtemps et tu ne me donnes guère de tes nouvelles

Mon frère me marque que tu vas bientôt repartir pour Taste, mais au moins cette fois tu auras line sô-^ ciété et le philosophe * te soignera assez bien pour nous ôter le souci de l'inquiétude. Dans ce momentci, les couronnes philosophiques ceignent probablement la tête du futur campagnard. Je changerais avec bien du plaisir le Fondouck et ses montagnes superbes, contre les coteaux si verts, si riants de

^ M. Adolphe de Forcede achevait sa philosoi^hie.

Saint-André, et si, d'un coup de baguette, je pouvais suivre mon cœur et ma pensée, tu aurais bien souvent ma visite. A chacuti sà destinée dans ce monde. La mienne est de vivre loin de ceux que j'aime. Toujours la même existence en Afrique ; Abd-el- Kader, au lieu de nous donner de la besogne, va se faire frotter bien loin à Aïn-Maïdi. Les Arabes se battent entre eux et nousl laissent tranquilles. C'est d'une absurdité révoltante.

Malgré cela, on nous tient en haleine par des bruits d'attaque qui ne se réalisent jamais. Toutes les nuits nous sommes sur pied, nous patrouillons. Il y a, dit-on, un camp de cinq mille Arabes réunis à cinq lieues de nous et qui n'attend que le moment favorable pour venir nous chasser de notre camp. Je crois^ en vérité , que nos espions se moquent de nous

Quand tu recevras ma lettre , tous teë enfants se seront réunis pour te fêter et serotit heui*eux de se presser autour de toi. Je me joins de cœur à eux, bonne mère , et fais des vœuK ardents pour pouvoir t' embrasser et te fêter moi-même un jour. Mais ce bonheur me paraît si loin dans l'avenir que je n'ose envisager tout le temps qui m'en sépare. ;.ii

A iM. LEROY DR SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARTS.

Camp du Fondouck, le 27 août 1838.

... J'ai été, sur un faux avis, envoyé à trois lieues d'ici dans la niontagne, protéger une tribu amie menacée d'une razzia . J'ai passé là trente-six heures avec ma compagnie. J'ai couché sous la tente arabe en poil de chameau et vécu de la vie des Arabes, fumé, bu du café, mangé du couscousse et des figues de Barbarie. J'ai rapporté beaucoup de poux et un immense mal de cœur qui se renouvelle chaque fois que je pense à mon excursion. Le cheik de cette tribu est venu le jeudi suivant^ jour du marché, me faire une visite et me demander à déjeuner. Je lui ai rendu amplement son hospitalité, aux poux prè^. Je l'ai grisé guttatim^ car il ne voulait boire du vin que goutte à goutte , mais il a tant bu de gouttes, qu'il était plein comme un tonneau. Singulier spectacle! cet homme éprouvant des sensations toutes nouvelles, s'en étonnant, les combattant, y cédant malgré lui, riant et s' arrêtant stupéfait de s'entendre rire, comme si c'était un autre être qui avait ri en lui. Enfin j'ai observé en philosophe et joui en observateur. Il a eu tous les plaisirs d'une gentille ivresse et aucun des désagréments. Il a parcouru le camp et tout examiné. Je suis intimement lié avec mon ami Ali-Hassem qui, après m'avoir avoué que depuis

1830 il avait coupé bien des têtes françaises, m'a juré par Allah qu'il n'en couperait plus et que si la guerre sainte l'obligeait à nous combattre encore, il les épargnerait, surtout la mienne. J'ai ri, je l'ai pris par le bras, je l'ai mené dans une tente où j'avais d'excellents pistolets et je l'ai conduit à trente pas d'un cactus ; je lui ai désigné une feuille large à peu près comme ce papier et ma balle l'a traversée. Le pauvre Ali est resté muet. 11 a tiré dix coups sans approcher et s'est consolé en me disant : Oui , mais tous les Français ne font pas cela, toi tu es un grand chef.

La politique arabe s'embrouille de jour en jour. Il y a des rassenjblements partout. Les chefs influents réunissent leur parti et attendent le résultat de l'expédition d'Abd~el-Kadersur Aïn-Maïdi. Si l'émir triomphe, ils le rejoindront; s'il succombe, ils se battront entre eux pour avoir ses dépouilles. Si Abdel-Kader fait la conquête d' Aïn-Maïdi, il pourra disposer de vingt-cinq à trente mille hommes. Il a dix pièces d'artillerie. Nous enlèverons tout cela à la baïonnette.

AU MÊME

Camp du Fondouck, le 12 sei)tembre 1838.

.... Les Courouglis nos amis avaient été faire une petite razzia chez le bey de Seybaou. Ils avaient en-

levé quelques chevaux, quelques mulets, et pas mal de bétail. Le pey voulait, disait-on, prendre sa revanche, et s'avançait à la tête de quatre mille hommes pour frotter nos amis les Courouglis. De là, grande rumeur, télégraphe en l'air, estafettes dans la plaine. On demande du renfort à Alger. Deux escadrons avec Morris arrivent au galop, puis le 24% et le 2* léger. En attendant que le renfort arrivât, n^on bataillon avait été envoyé chez les Courouglis mêmes» dans leur tribu, à une lieue du camp. Moi, e(n enfant pefdu, j'avais été placé avec ma compagnie dans un défilé, Thermopyles au petit pied, où je devais arrêter aussi longtemps que possible la bédouinaille enragée. J'étais sous le vent, j'aurais pu les sentir de bien loin. Mes dispositions étaient su-? perbes. Cent hommes, partagés en trois corps : un pour tomber sur la droite, l'autre sur la gauche, et moi au centre, au fort de la mêlée; tout cela embusqué, tout cela le cœur bondissant d'espérance et d' ardeur. J'avais lâché la harangue : « Soldats! noua » sommes cent. Jls sont plus 4e mille. La partie n'est » pas égale ; ces gens-là sont perdus, ils sont à i^pus. » Je pleure encore d'attendrissement en te contant la chose seulement. 0 triste revers de médaille ! 0 instabilité des choses humaines ! Les Bédouins se sont bien gardés de venir. Je suis resté quarante-huit heures embusqué, mangeant fort peu, buvant de l'eau sale, et la pluie sur le dos, pas de feu la nuit, enfin de là misère. Le colonel Changarnier accueille trop facilement les rapporta de ses agents ou espions.

Pour un rien il nous fait trotter, et ici toute marche est une fatigue. Nous sommes encore moins à plain- (Jre que lee pauvres diables qui viennent d'Alger, avec douze ou quins^ lieues (Jans les jaipbes et riaq dans le ventre.,..

AU IMÊHP.

Tixéraîm, le 23 Mptenibre 183t.

J'ai quitté mon Fondouok , frère , j'ai dit adieu aux montagnes du vieil Atlas, bien grand, bien haut, bien sec et bien imposant, quoiqu'on l'appelle le Petit. J'ai dit adieu aux cris des chacals et des hyènes qui poétisaient souvent mes insomnies. J'ai quitté la nature âpre de l'Afrique pour me rapprocher de sa civilisation bien imparfaite. Ai-je gagné au change? Tout au plus. Mais c'est une diversion, un changement, et dans notre vie fastidieuse des camps, c'est quelque chose. Le colonel Changarnier est venu me voir lors de mon départ. Dans son opi-« nion , avant deux ou trois mois nous nous battrons sérieusement. Dieu le veuille, mais je n'y crois pas. Le cas échéant, je serais de suite rappelé au Fon-r douck et envoyé aux avant- postes. C'est la bonne place, la seule qui me convienne et que j'envie....

A Tixéraïm, j'ai retrouvé les aitea amis que j'ai

vus il y a dix-huit mois. Quelques arabes me reconnaissent et me disent bonjour amicalement ; j'ai toujours été juste pour eux, et ils s'en souviennent, ïixéraïm n'est qu'à deux lieues d'Alger : eh bien! un colon a été assassiné hier à une demi- lieue d'ici... On recommence à parler de la guerre, et on pense qu'elle sera sérieuse. Abd-el-Kader, aidé par les obusiers que le Maréchal lui a fait donner, s'est enfin emparé d'Aïn-Maïdi. Le voilà au comble de sa puissance. A son retour il aura à châtier quelques tribus qui se sont montrées malveillantes, et ensuite, gonflé par la victoire (car lui aussi a eu son expédition de Constantine) , il tombera sur nous. Brave émir, va, comme tu seras reçu !

AU MÊME

Birkadem, le 6 octobre 1838.

Tu le vois, j'ai encore changé de camp. Me voilà à Birkadem, où je suis commandant de place. Morris jouit du même honneur au camp de Moustapha, et tu rirais si tu entendais le récit de nos tribulations. Nous nous consolons mutuellement. Morris est plus malheureux que moi encore, car il a plus de troupes sous ses ordres, et surtout plus de femmes d'officiers à loger. Quel embarras que les femmes

d'officiers 1 quel cauchemar pour les infortunés commandants de place ! « Capitaine, je ne peux pas loger » mes enfants. — Madame, pourquoi en faites-vous? » — Capitaine , je n'ai pas de cuisine. — Madame , » ayez des fourneaux. — Capitaine, madame une » telle a un cabinet; je n'en ai pas, il y a des préfé- » rences. — Madame, ce n'est pas moi qui ai fait les » logements. ---Capitaine, les tambours, la musique, » les chiens, les chats, les ivrognes,.... on ne peut » pas fermer l'œil de la nuit; on dépérit, on mai- » grit, on vieillit. — Madame, mettez du coton dans » vos oreilles, ou allez loger dans le grand désert de » Sahara. » C'est à en devenir fou.

Le Maréchal n'est pas encore revenu de Constantine. L'on ne sait rien, quoiqu'on fasse courir quelques bruits de guerre auxquels je n'ose croire.

AU MÊME

Birkadem, le 25 octobre 1838.

.... Le Maréchal est allé à Stôra ou plutôt à Russicata, à une demi-lieue de l'endroit où était jadis Stora, dont il ne reste pas une pierre. Cette expédition de Stora a été conduite avec une grande discrétion. C'est là le talent du Maréchal. Le 51' de Hgne

et un bataillon d'Afrique sont à Stora ; il a été un moment question de nous y envoyer, et j'en aurais été charmé. Au moins on se tirera quelques coups de fusil, comme partout où l'on crée un établisse-^ ment. Les Arabes viennent vous tâter. Par là, ils tâ^ teront dur, car ce sont les Kabyles de Bougie et de Constantine qui y sont, et ce sont de solides soldats. En parlant de Kabyles, je vais me procurer l'arme la plus redoutable des Kabyles, le terrible flissa ; je te l'enverrai par la première occasion , tu jugeras toimême du plaisir que l'on éprouve à voir briller devant sa poitrine une gentillesse de ce genre : longue de trois pieds et demi , pointue et effilée comme une aiguille, puis s' élargissant insensiblement jusqu'à la largeur de quatre doigts. Cela, c'est pour couper la tête; le fourreau, en bois travaillé, est aussi fort curieux....

On dit toujours que nous approchons d'un changement de système. Les Arabes recommencent à se montrer hostiles. Les assassinats sur les routes se multiplient. On prend des précautions; on ne voyage plus seul. Tout cela éclatera comme une bombe , et un beau matin nous aurons les Arabes sur les bras, et peut-être en plus grand nombre que nous ne le voudrons. Tant mieux ; plus la fête sera longue, plus elle me conviendra. J'aime mieux bivouaquer et me battre six mois de suite que de retourner dans les boues du Fondouck, les bras cjpoisés devant l'Atlas....

AU MKAïf:.

Birkadem, le 9 novembre 1838^

Nous sommes en inspection générale. Aux revues succèdent les revues, les théories sqr le terrain et dans le cabinet. J'ai passé une inspection brillante, j'ai commandé le bataillon avec m aplomb qui m'a valu des éloges, et le général Dampierre m'^ dit qu'il regrettait que ipon peu d'ancienneté de grade ne lui permît pas de me porter sur le tableau d'avancement, mais qu'il préparerait, par ses bonnes note$, un avancement mérité.

Le maréchal Clai^sel est à Alger. Son arrivée dansi la colonie a fait naître mille coteries. Oï\ est diyisé presque en deux camps. Le Maréchal est simple, comme toujours, fort corivei^able. Il a refusé le^ bon^, neurs dus à son rang.

11 a voulu visiter ses propriétés (iai^s la plaines, et notamipent la fernie de Baba^-Ali, Il a naturellement demandé une escorte, et le camp qq^ je comiPftudQ étant sur la route, j'ai reçu l'ordre de me mettre à sa disposition, et de l'escorter partout où il voudrait aller. Mes ordres ne parlaient pas de la manière dont je lui rendrais les honneurs, ou même si je lui en rendrais du tout. J'avais ma compagnie, forte de cent hommes et vingt-cinq chasseurs à cheval. La circonstance était difficile, épineuse, frère ; j'y ai bien ré-

fléchi, et j'ai cru bien faire en suivant la voix de ma conscience. J'ai vu devant moi un homme hono^'é du plus haut grade de l'armée, je ne me suis rappelé que de ses succès , et plus il était dans la disgrâce , plus j'ai voulu lui prouver que cette armée qu'il avait souvent menée à la victoire s'en souvenait toujours. 11 était en bourgeois^ sans décorations. J'ai donné ordre à mon détachement de le traiter comme s'il se fût présenté avec les plumes blanches et les décorations qu'il a conquises sur les champs de bataille. J'ai été récompensé, frère, quand j'ai vu des larmes couler sur les joues brunies du vieux soldat , lorsqu'arrivant au pont d'Oued-el-Kerna, où mon petit détachement l'attendait en bataille, il a été reçu au son des trompettes et des clairons, et les soldats présentant les armes. 11 m'a témoigné sa reconnaissance dans les termes les plus énergiques en me prenant les mains. Lorsque je l'ai quitté, il m'a dit : « Ca- » pitaine, au revoir, nous nous re verrons, bien certainement.... » Si l'autorité militaire s'offusque, si l'esprit de parti s'empare de mes intentions et les dénature, je ne serai pas embarrassé pour répondre, je puis te l'assurer.

AU MÊME

Fondouck, le 7 décembre 183S.

.... Le 2 décembre, à quatre heures de l'aprèsmidi, je reprenais mon ancien cantonnement du Fondouck ; le 5, nous recevions Tordre de nous préparer à partir le 5, à la pointe du jour, pour une expédition. Laquelle? Personne ne peut le dire. Chacun s'interroge, et l'on ne répond que par des conjectures.

Le à, notre camp du Fondouck, fait pour loger quinze cents hommes, est inondé de génie, d'artillerie, d'ambulances, de matériel, de prolonges, etc. De plus, le 48'' en entier, le 24* et le 11* arrivent escortés du régiment de chasseurs à cheval. Nous voilà plus de huit mille hommes réunis.

Tout cela ne serait rien si le temps avait permis de bivouaquer autour du camp, mais le 4 toutes les cataractes du ciel se défoncent et tombent sur nous. Jamais tu n'as rien vu de semblable. La rivière devient torrent ; plusieurs hommes et chevaux qui veulent passer sont noyés ; tous les bivouacs sont inondés. La nuit, bien des malheureux meurent de froid et de misère. Pour épargner le plus d'hommes possible , on entasse les uns sur les autres trois cents hommes dans des baraques qui sont faites pour quatre-vingts. Les pauvres diables ne peuvent ni se

^ 190 -^ bouger ni se coucher, et reçoivent debout la pluie qui traverse tout. Nous autres officiers , nous recevons nos camarades des autres régiments dans nos petites mauvaises chambres, et où je me remuais difficilement seul , nous pataugeons six sur la paille, dans la boue... Je pense à Constantine, et je souffi^e patiemment. Nous verrons comment cela finira.

Ce qu'il y a de positif, frère, c'est qu'aussitôt que le temps va le permettre, bientôt si la pluie cesse et que le vent souffle , car le vent ici sèche bien vite tout ce qu'il atteint, bientôt donc nous allons partir pour une longue, et, si j'en juge par les préparatifs, importante expédition

Nous allons marcher comme les Romains, en traçant le chemin devant nous , en coupant les montagnes et comblant les ravins pour livrer passage aux caissons^ prolonges et artillerie, car nous emmenons seize pièces, dont quatre de 16. Du 16, pièce de siège! Nous allons donc faire un siège; peut-être, je l'espère. Prends la carte d'Afrique; cherche Constantine, bien ; près de Constantine, et à l'ouest, Milah; de Milah marche sur Sétif^ place une épingle. Milah , Sétif , tout cela est à nous , occupé par nous. Eh bien! l'expédition qui part du Fondouck marche à la rencontre de nos amis^ partis de Sétif. Leur tâche à eux n'est pas aisée, mais la nôtre, frère! 11 faut que le Maréchal soit trempé de bronze pour penser à une pareille entreprise. Nous allons traverser les Portes-de-Fer, que jamais Romain n'a saluées de son aigle. Là où ijn homme peut

passer à peine, nous ferons passer tout le matériel d'une armée de huit mille hommes et son artillerie, et des pièces de siège. Tu penses comme nous marcherons lentement, une lieue ou deux par jour, et trente-cinq lieues à parcourir, des Arabes à combattre, des positions à enlever, des travailleurs à protéger, et le climat, le plus terrible ennemi de tous, le climat à braver et à supporter.

Pour arriver à Sétif, il faut traverser la plaine du Hamza, de l'autre côté dé l'Atlas. Au milieu de cette plaine est le fort du Hamza , défendu par cinq cents hommes et quatre pièces de canoiia, Voilà l'explication des pièces de siégei

Le bey de SeybaOU, homme influent et puissant, nous a déclaré que si nous passions les limites du traité de la Tafna, il nous attaquerait. A deux lieues plus loin que le Foiidouck , la guerre sera déclarée. Que Dieu veuille qu'elle soit bonlie! Je crains plus les fatigues et le climat que les huit ou dix mille hommes du bey..i.

Pourvu que tout cela ne soit pas la montagne qui accouche d'une souris. C'est impossible, on fait trop de préparatifs, trop de monde est en mouvement. Le Maréchal vient avec nous.

AU MÊME

Fondouck, 12 décembre 1838.

Même position que lorsque je t'écrivais ma dernière lettre, cher frère, même gâchis, même pêlemêle.... Les préparatifs continuent sans relâche et sont considérables. Si ce que Ton dit est vrai, Abd-el- Kader serait revenu vainqueur d'Aïn-Maïdi et assemblerait des forces à Médéah. Dans ce cas, nous aurions plus de vingt mille Arabes sur les bras. Tant mieux, mille fois tant mieux ! Dans une reconnaissance que j'ai faite hier, j'ai traversé et vu bien des tribus, bien des douairs. Tout est désert, tout a disparu, femmes, enfants, bestiaux. Tout cela a filé dans les montagnes. Les hommes se rassemblent et se préparent. Voilà bien des présages de besogne. Dieu veuille que nous ne soyons pas désappointés!...

AU MEME

Fondouck, le 21 décembre 1838.

Nous sommes damnés, frère, Mahomet est de semaine. Nous sommes toujours entassés, emboués. La

pluie nous délaye et il fait un froid de loup. Malgré tout, le vieux Louis XI* persiste^ il veut faire son expédition ; mais il est impossible que les routes soient praticables aux fourgons, caissons, artillerie, avant huit jours, au moins, de vent sec et de beau temps.

Je suis désespéré de voir notre expédition retardée, ajournée peut-être au printemps, car nous ne savons rien des intentions du maréchal : nous supposons«... Nous sommes mieux instruits de ce qui se passe chez les Arabes. Nous savons qu'ils se rassemblent et qu'ils sont divisés en deux partis. Les uns veulent nous laisser passer, les autres s'y refusent. Nous irons bien jusqu'au Hamza, mais si nous nous hasardons jusqu'aux Portes-de-Fer, nous trouverons de dpuze à quinze mille ennemis....

En attendant que je t'embrasse pour le commencement de 1839, je t'embrasse pour la fin de 1838. Peut-être ma première lettre sera-t-elle datée du Hamza ou des Portes-de-Fer. Souhaite-moi cela

^ Surnom donné familièrement au maréchal Valée ddns Tarniée d'Afrique,

AU MÊME

Fondouck, le l" janvier 1839. •

Voilà plus de deux ans, frère, que nous sommes séparés.... Je suis enrhumé, endolori, rhumatisme, et, j^en ai bien peur, menacé de la goutte. Voilà sous quels heureux auspices j'ai passé d'une année à l'autre....

Nous sommes cernés au Fondouck: à Test et au sud, montagnes couvertes de neige et inaccessibles plus que jamais; au nord et à l'ouest, deux rivières sans gué et des marais impraticables. Plusieurs cavaliers se sont noyés en voulant tenter le passage... Nous manquons des choses les plus nécessaires à la vie, et tout ce que Ion peut avoir se paye au poids de l'or. Pauvre frère, je t'aime bien, mais je ne voudrais pas te voir huit jours au Fondouck. Sous m^ baraque, j'aurais peine à te fabriquer une petite place à l'abri des gouttières. Tes pauvres pieds, s' arrachant à la boue, se coucheraient glacés et se relèveraient froids. Tu remettrais tes habits humides, et tes bottes raides, si tu pouvais les entrer, te blesseraient et augmenteraient ton malaise. La nuit, pas de sommeil possible : la pluie, le vent, les rats vous tiennent éveillés, quand le froid vous permet de fermer les yeux que la fatigue affaisse. Déjeuner, dîner.

il n'est pas question de cela ; on mange, pour vivre, ce que l'on peut, ce que l'on trouve. La pluie a détruit nos cuisines, et nos salles à manger sotis des tentes sont devenues de véritables bassins... Et nos pauvres soldats [ Si les ofliciers souffrent, juge ce qu'ils endurent. Je n'entre jamais dans la baraque de mes voltigeurs sans avoir le cœur gros.

Et vous, à Paris, êtes-vous gais? Etes-vous tristes? Avez-vous de la neige ou du beau froid ? Chànget-on souvent de ministres, de système? Veut-on la guerre ou la paix?...

AU l^ÊME,

Fondouck, le 10! jaavieF 183$.

Je fais un giand effort pour t'écrire, frère, car, depuis quatre jours^ je suis retenu au lit par un commencement de gastrite aigûe. Je souffre, je me fais du mauvais sang : cemmeiît guérir ici où il n'y a ni sangsues, ni tisanes, ni feu- pour faire chauffer de l'eau, ni chambre pour être libre. . . „

11 n'est plus question d'expédition ; l'époque tient au beau temps. Il n'y a plus de secret, tout est connu. 11 y aura, d'Alger à Gonstantine, onze positions militaires occupées, soit par des camps, soit par

généi'al Bugeaud. Rien de bon, rien d'aimable comme ce qu'il m'écrit.

Morris te dit mille amitiés....

Alger, le 2 fétrler 1839.

Je suis à Alger , frère. Morris a reçu , le 28 , Tordre d'aller commander le camp de Bouffarick, et, à mon grand regret, j'ai quitté Hussein-Dey. La fièvre ne reparaît que très-rarement, et les accès sont courts et peu violents, mais elle me laisse un malaise, une langueur dont je ne puis me débarrasser. Mes yeux sont toujours jaunes ; en somme. Je vais mieux et je ne suis pas bien.

Nous avons un temps horrible et les Arabes ne se rappellent pas avoir eu un froid pareil depuis 1829^ Il neige et les itiontagnes et même la plaine ont gardé leur tapis blanc. Ce n'est pas la peinfe d'être en Afrique pour y geler. Dans ces maisons mauresques rien n'est préparé contre le froid. On ne se défend que contre la chaleur, et par le temps qu'il fait c'est une amère dérision. Prenons patience, espérons que la santé et le beau temps reviendront ; je voudrais me revoir à mon Fondouck : tout mal que j'y;

AU MÊME

Hussein-Dey, le 25 janvier 1839.

Tu le vois, je suis toujours dans ma maison de santé. Il n'y a pas de soins et d'attentions que Morris n'ait pour moi. Tous les officiers de son régiment me connaissent, nous avons bivouaqué ensemble à Constantin^ et partout ; rien de tel que la fraternité du bivouac. Grâce à tous les efforts, ma santé s'est un peu améliorée, en ce sens que la fièvre a cédé à des picotins de quinine ; mais il m'^st resté une belle et bonne jaunisse, et un tel déla^ brement d'estomac, qu'un régime birn long, bien sévère et bien suivi, peut seul me rétablii* et me rendre mes forces.

Dieu veuille que ma santé me permette de prendre part à l'expédition duHamza! Oui, frère, oui, si nous étions partis, peu de nous seraient revenus; car, de ce côté-ci, nous aurions eu plus que le climat à combattre, les Kabyles de Bougie ne plaisantent pas. On n'ose pas dire toute la vérité sur les désastres qui ont décimé la pauvre colonne Galbois. Ici même on ne sait pas tout. Nous prendrons notre revanche en avril. Oh! je crois que je mourrais de chagrin si je ne pouvais pas être à la tête de ma compagnie!

En même temps que ta lettre, j'en ai reçu une du

général Bugeaud. Rien de bon, rien d'aimable comme ce qu'il m'écrit.

Morris te dit mille amitiés....

AU MÊMËk

Alger, le 2 février 1Ô39.

Je suis à Alger, frère. Morris a reçu, le 28, Tordre d'aller commander le camp de Bouffarick^ et, à mon grand regret, j'ai quitté Hussein-Dey* La fièvre ne reparaît que très-rarement, et les accès sont courts et peu violents, mais elle me laisse un malaise, une langueur dont je ne puis me débarrasser. Mes yeux sont toujours jaunes ; en somme, je vais mieux et je ne suis pas bien.

Nous avons un temps horrible et les Arabes ne se rappellent pas avoir eu un froid pareil depuis 1829^ Il neige et les rtiontagnes et même la plaine ont gardé leur tapis blanc. Ce n'est pas la peinfe d'êtt^ en Afrique pour y geler. Dans ces maisons mauresques rien ii'est préparé contre le froid. On ne se dé-^ fend que contre la chaleur, et par le temps qu'il fait c'est une amère dérision. Prenons patience, espérooa que la santé et le beau temps reviendront ; je vou*drais me revoir à mon Fondouck : tout mal que j'y'

suis, je m'y trouverais plus tranquille qu'ici, Mais 1^ plaine ne sera pas de longtemps praticable.

J'ai reçu bien des marques d'amitié et d'intérêt depuis que je suis à Alger. Le général Bernelle, les lieutenants-colonels des tiT et 48^ sont venus me voir, ainsi que les commandantsd'Erlon, Duberne et Despinois; beaucoup d'officiers d' état- major Bont aussi venus et quantité de frères d'armes

AU MÊME

^ Alger, le 9 février 1839.

Je ne vais pas mieu^, je languis, je traîne. Depuis deux jours un soleil de mai nous est revenu. Je croyais qu'il me rendrait des forces. Pas du tout, je me suis promené et «n rien me fatigue. ToutMç monde me dit d'aller passer deux mois en France, et moi je dis non. Destiné à. vivre ou mourir Africain, je dois résister et je résisterai.

Contre notre ordinaire , nous nous occupons de politique parce que nous croyons voir des enseignes déployées à l'horizon. Il nous semble qu'on charge les canons et nous voulons voir s'ils sont bien chargés. Que dit-on donc à Paris? Qu'espère-t-on? Que craint-on? Nous voilà encore dans les embarras ministériels sans fin. Qui aurons-nous? Qui n'aurons-nous

pas? Ici, il n'est plus question de départ ni de portefeuille pour le maréchal Valée.

Fondouck, le 21 février 1839.

J'ai quitté Alger le 16 non guéri , non bien portant, mais la fièvre m'avait laissé, la jaunisse avait disparu. Certes j'étais loin d'être dans mon état normal, ni appétit, ni forces n'étaient revenues; mais je ne pouvais plus tenir à Alger, j'ai voulu regagner mon camp.

Ah! frère, que de courage, que de résignation il me faut! quand le mal vient saper mon moral, que je me sens seul, isolé, loin de tout ce que j'aime, j'ai le cœur bien serré ; alors je regarde ma croix , mes épaulettes, je pense à mes enfants, à vous, à mon passé, à l'avenir; je me raidis et je tiens bon, mais mes cheveux blanchissent et mes genoux tremblent.

Mon frère Forcade me donne sur mes enfants des détails charmants. Ainsi ils récitent des scènes d'Andromaque. Comme je voudrais être dans un petit coin pour les entendre se reprendre et se souffler, et suivre les progrès de leur mémoire et les développements de leur intelligence,

La politique de France absorbe tout ce qu*on pour-

rait dire en Afrique. Aussi nous sommes morts. II n'y a que le canon qui puisse nous réveiller

AU MÊME

Fondouck, le 20 mars 1839.

J'ai retrouvé au Fondouck les orages, la tempête, la grêle dans une proportion effrayante. De vingtsix degrés de chaleur, nous sommes tombés le lendemain sans transition à huit degrés. Comment se bien porter?

Malgré ce temps, malgré ce climat, notre service devient de jour en jour plus pénible. Aux préparatifs que l'on fait partout, aux mesures que l'on prend, on peut croire le gouvernement de l'Afrique pénétré de cette maxime : Si vis pacem, para bellum. Nous faisons des reconnaissances, nous envoyons trois cents travailleurs par jour sur les routes.....

Où en es-tu de ton Andromaque avec mon fils? Quel rôle apprend-il? Oreste ou Pyrrhus? Les autres sont trop peu importants. Et Louisette avec ses fables? Tout cela me résonne aux oreilles et descend j usqu'à mon cœur

Les élections qui viennent d'avoir lieu ne nous apprennent pas grand'chose, des noms seulement. Les journaux crient tous victoire. La Presse et le

— 20î2 — Siècle chantent le Te Deum en môme temps. Gela rappelle la bataille d'Eylau. Les empereurs étant victorieux, il n'y avait que les peuples de vaincus. A Paris, vous savez mieux que nous quelle est la nuance qui deviendra de mode. Ici nous sommes de la race du philosophe : Ditm clitellas portem meas

AU MÊMB.

Fondoudt, le 29 mars 1839.

... Notre camp du Fondouck deviendra, si on nous y laisse et que le gouvernement donne des fonds au génie, un établissement magnifique. Tout s'élève en pierres superbes tirées d'une carrière voisine, carrière qui ferait des fortunes à deux lieues de Paris. Ces pierres, ce mortier dont nous nous servons, unis, durcis par le temps, deviendront ce fameux ciment de granit qui n'éclate et ne cède que sous la poudre. Les plans sont admirables. Les Arabes dont on se sert pour aider les maçons s'arrêtent stupéfaits devant ce qu'ils ont construit. Mais cela n'avancé pas vite et nous ne serons pas logés dans nos pavillons avant deux ans. Que de pluie à recevoir d'ici là ! Voilà de ces choses qui font croire à la stabilité de la colonie : car quel est le gouvernement assez fou pour dépenser des sommes aussi énormes, s'il

voulait quitter ce pays? Les pierres ne s'enlèvesnt pas. Quel riche héritage pour les Bédouins! Les mêmes travaux que Ton fait.aù Fondouck s'exécutent sur dix points différents, à Blidah, à Goléah, k l'Arbah, au Massafran. De pareils sacrifices ne sont pas faits en Tair. Mais plus nous nous étendons, plus nous construisons de camps et fondons d'établissements, plus il faut de monde pour les garder, et voilà le nœud gordien.

J'ai interrogé il y a quelques jours un Italien de la légion qui a passé six mois avec Abd-el-Kader. Il a été devant Aïn-Maïdi. L'èmir s'agrandit, augmente son armée, forte de sept mille hommes d'infanterie et environ le double de cavalerie. Il fortifie ses positions, renforce les forts du Hamza qui sont plus considérables, plus importants qu'on ne pense. 11 ne paye pas ses troupes, les nourrit mal, les habillé d'une manière grossière, mais il a une année, lï possède deux bataillons réguliers composés de déserteurs français et étrangers et commandés par un maréchal des logis d'artillerie déserteur. Il a aussi un escadron régulier. Tout cela est au Hamza, tout cela noué promet de beaux et bons coups de fusil si nous y allons ; triais malgré ce que disent les journaux, il est rTioihs que jamais question d'expédition, on est au calme plat, on semble avoir abandonné toute idée de guerre

Toutes les combinaisons ministérielles que l'on met eh avant ne mentionnent pas le nom de notre Maréchale Le gàrderions-nous? De toute manière J'ai

peine à le croire. Pas encore de gouvernement constitué. Cela commence à devenir drôle. Tout ce que tu me dis de Tétat des choses me semble juste, mais tu avoueras que nous sommes bien peu avancés pour l'être autant. Qui montera sur le soliveau? Qui écrasera les grenouilles?...

AU MÊME

Fondouck, le 12 avril 1839.

Me voici rendu à l'ennui de notre vie de camp : travail de route, reconnaissances journalières dans les environs, exercices quand on le peut. Quelle existence, frère ! durera-t-elle encore bien longtemps? Je sens la patience qui m'échappe insensiblement. On veut travailler, rien ne profité. Si Ton veut réfléchir, on n'est pas maître de ses pensées ; elles glissent hors de la route que vous leur imposez, et, attirées par une forcie à laquelle il faut céder, elles courent se rejeter et tourbillonner dans un cercle qui vous entraîne bien loin de l'Afrique. Oh ! je ne crains pas la nostalgie, je me crois plus fort qu'elle; mais je n'en ris plus, je la comprends, je la regarde comme plus dangereuse que le choléra et la fièvre. A propos de santé, la mienne se rétablit, mais lente-

ment et elle ne sera pas de longtemps ce qu'elle était même après Gonstaniine....

Nous avons, comme tu le dis, des ministres et pas de ministère. Mais quoique cette combinaison ne doive pas durer, où a-t-on été chercher ces noms-là? Qui les connaît?... Je ne regarde pas les embarras du gouvernement comme terminés; que nous réserve l'avenir? En Afrique, on attendait avec impatience un ministère, chacun a ses intérêts là-dedans, plus ou moins sérieux, plus ou moins éloignés. Quand on a vu les noms de ces ministres in par tibus^ on les a salués gaiement, et sur le forum de notre camp, c'était un feu roulant de plaisanteries, qui devaient bien amuser Scipion,- Jugurtha, Sylla, Massinissa et Juba, si leurs âmes rôdaient par hasard autour de nous. Au surplus, du temps de ces messieurs on ne gouvernait pas beaucoup mieux.... Le premier courrier nous apprendra peut-être quelque chose de nouveau et de mieux. C'est ainsi qu'en Afrique on s'use à espérer, et que l'on traîne sa vie d'un mer-^ credi à un autre, bien fâché souvent de n'en être pas resté au mercredi qui n'est plus.... Quoique tu en dises, notre Maréchal ne veut pas rester ; les diatribes des journaux contre lui l'ont dégoûté. 11 ne veut plus ni gouvernement, ni portefeuille; il veut mourir tranquille et loin des tracas des affaires. Le général Rulhières est venu au Fondouck lundi.... Il a paru très-satisfait de nos travaux de toute espfîce. Dans dix ans ce camp sera vraiment superbe. Mais en attendant, quel chaos !,.. Le général nous a parlé d'un

voyage du duc d'Orléans ici ; celçi ne pourrait être que pour l'expédition du Haqaza. Cela ne peut pas être. On a bien d'autres chats à fouetter en France, à moins qu'on ne veuille faire une diversion, m*

Tu Scis comnie j'étais myope ; maintenant je vois fort bien de loin, Décidément je yeillis, il n'y a que mon cœur qui reste fort et jeune. Est-ce un bieu?

, Adieu, frère, embrasse bien me^enfante, ma nière, Adolphe le philosophe en droit.

AU MÊME

Fondouck, le 20 a?ril 1830.

,.., 11 y a trois jours que Je bey de Seybaou nous tient en alerte, , il nous fatigue pour rien ; on craint qu'il ne vienne attaquer et piller nos alliés des tribu» voisines, et nous courons la plaine pour leur éviter une razzia. ... Rien d'ennuyeux comme de courir sans attraper..., Voilà trois nuits que je passe k la belle étoile. Les compagnies d'élite sont fort agréables, surtout celles de voltigeurs, mais la médaille 4 son revers. Les pauvres voltigeurs sont toujours en ré^ quisition. Fautr-il aller en avant, faut-il courir, feutt il une expédition un peu hardie, une embuscade h^rsardée, les voltigeurs sont toujours-là,,.. S'il y ftvait des résultats, j'en serais heureux, mais il n'y a rien.

et j'en suis ennuyé. — Il est onze heures, frère, et dans une heure, par une nuit noire, je vais aller encore courir au passage que doit prendre ce bey de Seybaou. S'il y vient, je me vengerai sur lui, mais il n'est pas si bête, il a aussi ses espions. . . . Nous avons eu dimanche dernier, à deux heures vingt minutes une secousse de tremblement de terre très^ violente. Elle a duré cinq à six secondes. Tout le monde est sorti en masse, plus étonné qu'effrayé. A Alger, deux maisons se sont écroulées; quelques personnes ont été écrasées, mais en très-^etit nombre, pn frémit à l'idée des malheurs qui auraient suivi une secousse un peu plus forte et un peu plus prononcée. — ^Voilà la seconde fois de ma vie que j'assiste à ce triste phénomène. La première, j'étais à Salonique*; le mouvement fut moins sensible et moins long.... J'eq ai assez pour ma part ; je n'aime pas sentir la terre se promener sous moi.

La Chambre vérifie ses pouvoirs, et entend des criailleries bien peu dignes ; c'est un triste début. Toujours rien de nouveau ici ; on attaid le nouveau ministère , le ministère sérieux , pour voir si l'on fera oui ou non l'expédition du Hamzd. En at^ tendant, nous travaillons aux routes et nous nous ennuyons à en pleurer.

* k l'époque du premier voyage du Maréch»! en 0^9i|t, en ljB;2^

AU MÈllE.

Fondouck, le 25 avril 1839.

.... Nous sommes toujours ici dans le plus triste statu quo. Les Arabes se moquent de nous, nous assassinent impunément quand ils l'osent, et nous attaquent souvent. — On les laisse faire. Il y a encore quelques jours, un de mes voltigeurs, revenant d'Alger, à huit heures du soir, a été attaqué par six Arabes qui l'ont poursuivie coups de fusil.... Le pauvre homme s'est sauvé en faisant feu. 11 a brûlé dix cartouches, chargeant et tirant en courant. Je me suis plaint. Eh bien, le croirais-tu? le voltigeur a été blâmé et moi aussi.... Du reste, les journaux de France nous annoncent que la paix avec Abd-el-Kader ne peut pas durer longtemps. — Puissent-ils avoir raison une fois par hasard!.... Jamais je n'ai tant désiré les coups de fusil. Je ne sais si c'est dans un espoir ambitieux, ou si cela tient à la vie que je mène ici. Demain matin à. cinq heures, je pars encore en reconnaissance. J'en reçois l'ordre à l'instant.... Encore une promenade pour rien. Je vais aller, à quatre ou cinq lieues dans la montagne, reconnaître des positions, chercher des passages et ensuite faire des rapports. Si jamais nous faisons la guerre en Europe, les officiers de l'armée d'Afrique auront, ainsi que leurs soldats, un avantage immense sur les troupes qui

sont restées en France. Ici nous apprenons notre métier à fond, et nous sommes obligés de joindre la pratique à la. théorie; mais tout cela sert bien peu si Ton doit rester capitaine..*.

AU HÊME.

,TixeraIm, le 3 mai 1839.

Si dans le cours de ta vie d'expériences, d'observations et d'agitations de toute espèce tu trouves, mon bon firère, un homme plus chanceux que moi, je consens à l'acheter à tout prix. Les fêtes de Mai se passent au Fondouckavec toute la solennité possible, messe en plein vent, autel improvisé, musique, revue» manoeuvre, jeux de toute espèce, assauts, courses arrosées d'une pluie battante, grand dîner chez le colonel commandant les camps de l'Est, puis invitations par ordres à certains officiers de se trouver au lendemain, 2 mai, à huit heures du soir, au bal chez le Maréchal. Ils devront représenter leur régiment. Je suis désigné, et à mon regret, triste de corps et d'esprit, je fais deux lieues pour aller danser officiellement. Rien de mieux ; mais à dix heures du soir circule un bruit qui grossit, qui grandit comme la calomnie de Bazile, avec la différence qu'il était tout plein de vérité.

Le bataillon de la légion au Fondouck a, dit-on, reçu Tordre de partir la nuit, et arrive pour s'embarquer pour Bougie. J'ai laissé tous mes effets en l'air, ouverts dans ma baraque au camp ; tu te figures mon inquiétude, je cours au général Rulhières, et je lui demande le mot de l'énigme. En effet, mon bataillon est parti; je suis au bal, et ma compagnie marche par un temps effroyable. Mes effets sont à l'abandon. Dieu sait si quelqu'un s'en chargera. Trois compagnies vont se loger à Kouba, et embarquent demain samedi. Trois compagnies occupent Birkadem, et moi, avec deux compagnies , je commande Tixeraïm , où j'attends mon embarquement , qui ne peut se faire attendre plus de huit jours.

Nous partons donc pour Bougie , j'en serais désespéré si c'était pour y tenir garnison , mais j'espère que nous allons faire une diversion sur le Hamza ; au premier courrier les nouvelles. Si nous nous battons, nous nous battrons ferme : car les Kabyles de Bougie sont les plus belliqueux de l'Algérie....

AU MÊMJS.

Hxeralm, le 8 mai 1839.

Ce n'est plus pour Bougie qu'est notre destination, frère. Tout le monde nous croyait envoyés à

Bougie; le colonel lui-raême avait reçu les ordres pour Bougie. Mais notre sublime politique, toute de discrétion et de mystère, marche ainsi. Aujourd'hui il ne s'agit plus de cela, nous embarquons jeudi 9 4)our Stora. M. de Salles, gendre et aide-de-camp du Maréchal, vient avec nous.

Voici les versions que l'on fait, elles sont toutes vraisemblables : Nous allons à Delhys, délivrer les prisonniers que les habitants ont faits traîtreusement à la suite du naufrage d'un bâtiment qui s'est échoué sur la côte. Nous allons prendre possession de Djidjelli. Mais, plus positivement, nous allons à l^ora, et de là à Sétîf , réparer l'échec qu'a éprouvé cet hiver la division Galbois. Ensuite, que fera-tron de nous? je l'ignore....

AU MÊMB.

A bord duStyx, en rade de Philippevîlle, le H mai 1839.

Je t'écris quatre Hgnes pour te dire quelque chose de plus certain sur notre destination. Si j'avais le temps je te parlerais de tout ce qui m'a frappé depuis ce matin que nous avons mouillé dans la rade, ayant devant nous Philippeville, et à notre droite Stora..,.

J'arrive de terre, et je suis sous l'influence du tri-

but d^admiration que j'ai payé d'abord aux Romains, à leur mémoire , à leur grandeur , qui parle encore après tant de siècles, et ensuite à notre industrie, qui s'élève sur des ruines et les fait revivre.

Voir le résultat obtenu en six mois à Russicata est chose extraordinaire. Des maisons, moitié en bois, moitié en pierre, se sont élevées comme par enchantement, et là où l'on ne voyait que d'immenses ruines, des colonnes enfoncées en terre , des chapiteaux de marbre détrônés, des pierres énormes, s'élève une ville tracée, vivante, commerçante, où s'agitent quinze cents habitants de toutes nations, sans compter la garnison. Un cordon de cinq blockhaus couronne la baie vaste et abritée; une route superbe d'une lieue conduit de Stora, où il n'y a absolument rien, à Philippeville, qui, si cela continue, sera dans dix ans aussi grande qu'Alger; elle est déjà plus vivante que Bougie. Son arène est devenue parc aux bœufs; ses temples, ses voûtes souterraines, des magasins. C'est un prodige, mais il y

a un inconvénient terrible : on manquera d'eau

Les anciennes citernes des Romains ne peuvent ni être réparées ni servir. Pour la première fois, je n'ai pas souffert en mer ; c'est peut-être parce que mon imagination était trop préoccupée par l'expédition qui se prépare. Enfin nous y touchons, enfin nous savons où nous allons , et demain sera un jour glorieux pour la légion, car seule elle agira dans cette circonstance. C'est notre 1" bataillon, si beau, si fort, si bien disposé, qui est l'élu de l'armée.

Nous remettrons à la voile , ou plutôt à la vapeur ce soir, et demain matin nous serons devant Djidjelli.

Juge de ma joie, frère! C'est ma compagnie, entends-tu? ma propre compagnie, moi en tête, moi le premier, qui débarquerai et entrerai à Djidjelli, si Dieu et mon étoile écartent les balles.... L'ordre de bataille est assigné, les postes désignés, et M. de Salles lui-même m'a donné ce poste d honneur en me disant les choses les plus flatteuses. J'espère que c'est d'un bon augure. Mes petits voltigeurs sont disposés au mieux. Je ne puis pas te dire avec quelle impatience j'attends demain. Le 12 du mois sera encore un beau jour pour moi.

AU M£M£

Djidjelli, le U mai 1839.

Nous sommes à Djidjelli, frère, entrés sans coup férir , sans brûler une amorce , et après un débarquement des plus maladroits; car si nous avions trouvé de la résistance nous nous serions fait abîmer. Les barques de débarquement ont touché et sont restées engravées sous le feu de la place. Ennuyé de cette ridicule position, je me suis jeté à la nage avec ma compagnie , nous avons marché quelques toises dans l'eau, et avons pris possession de la ville.

A peine à Djidjelli, j'ai été dirigé en avant de la ville à environ un quart de lieue pour prendre position sur une ligne de monticules. J'y ai été reçu par une belle et bonne fusillade qui nous a tué quelques hommes. J'ai de suite fait faire dos petits parapets en pierre sèche, ^n terre et en feuilles de figuier pour mettre les hommes à l'abri. Toute la journée nous avons tiraillé et canonné. Les Arabes se montraient environ cinq ou six cents. ... On nous en promet cinq ou six mille pour ce soir. La nuit ils nous ont laissés tranquilles.... Au moment où je t'écris (neuf heures du matin), de grandes colonnes blanches descendent des montagnes et nous promettent un rude combat. Aussi je me dépêche de finir ma lettre , tout en donnant mes instructions autour de moi. . . . Quelle ville que ce Djidjelli, où nous sommes destinés à passer peut-être un an!... Des maisons où notre mère ne mettrait pas ses porcs de Gascogne. ... Au surplus , nous n'y entrerons pas, et c'est tant mieux. On fait des redoutes autour de la ville, qui ne tient à la terre que par une langue très-facile à défendre.

AU MÊME

Aux avant-postes, devant Djidjelli, le 18 mai 1839.

Ah ! frère, quel métier que le nôtre!... Depuis le 13 que je suis ici, que d'émotions diverses, que

d'enivrements, que de douleurs poignantes. Tou3 les jours, frère^ tous les jours sans exception, pendant des cinq et six heures de suite, des combats de géants ! car nous avons eu affaire à au moins quinze cents hommes et deux fois à quatre mille. Attaqués de toutes parts sur toute notre ligne, beaucoup trop étendue pour notre petit nombre, nous avons été obligés de charger à la baïonnette et nous l'avons fait avec un élan, une vigueur dignes d'un plus grand théâtre. Livrés à nos propres ressources, nous avons fait des miracles, et cela nous a donné de la fierté dans l'âme. Ma compagnie a enlevé des positions couvertes de Kabyles, qui se battent corps à corps, qui mordent à terre et meurent en frappant. Juge du combat par la perte. Dans les journées du 15 et du 17, j'ai perdu vingt voltigeurs. Mon sous-lieutenant est blessé, moi seul je suis res^ pecté par les balles et j'en ai presque du regret. Si cela continue, mon tour doit venir. A l'exception de l'assaut de Constantine, je n'ai rien vu de comparable aux combats que nous livrons ici. Depuis le là, je ne me suis pas couché, je n'ai pas ôté mes bottes, déboutonné ma capote. L'exaltation, la nécessité me soutiennent; je me porterais très-bien sans le chagrin affreux qui m'a frappé hier. Le connnandant dé notre bataillon, le brave Horain, mon ami intime, l'homme avec lequel je sympathisais le plus, a reçu, en chargeant les Kabyles, une balle qui lui a traversera poitrine. Je l'ai pleuré, je le pleure: je déplore une victoire si chère. On l'a transporté à

bord du Siyx qui, cette nuit, l'a conduit à Bougie où on a été chercher du renfort et des munitions. La blessure est bien grave ; son courage, son moral peuvent seuls le sauver.

Si j'étais égoïste, je me féliciterais d'un événement toujours attendu dans notre état, et qui m*a placé dans une position à laquelle je ne pouvais pas m'attendre.

Le commandant de l'expédition m'a de suite donné toute sa confiance. Je commande quatre compagnies et j'ai sous mes ordres toute la ligne des avantpostes. Génie, artillerie avec deux obusiers de montagne, tout m' obéit; toutes mes dispositions, toutes mes mesures sont approuvées, et jusqu'ici j'ai eu du bonheur. Serai-je récompensé? J'en doute. Si j'avais eu seulement trois ans de grade, je serais nommé chef de bataillon, j'en ai la certitude. Je viens d'être proposé de nouveau pour l'affaire du 15. iSi j'avais voulu être officier de la Légion d'honneur, je le serais, mais dans ma position je préfère le grade. Si je ne l'ai pas cette fois, j'aurai du moins bien avancé mes affaires.

J'ai pour toi un fusil de Bédouin et sa giberne. Ne crains rien, frère, jamais je n'ai cru davantage à mon étoile. J'ai des traces de balles partout, et une seule balle morte m'a fait une contusion au bras gauche. Nous comptons mener la même vie pendant un mois ou deux. Les Kabyles ne se découragent pas facilement. Donne tous ces détails à ma mère.

AU MÊME

Aux avant-postes, devant Ijjîdjclli, le 25 mai 1839.

Je suis harassé, frère, exténué de fatigue; en parlant je dors debout, et si je me jette sur mon lit d'herbe et de feuillage, je ne puis dormir, parce que je crois toujours entendre les coups de fusil qui me rappellent à mon poste.

Le commandant de Salles me paye tout ce que je fais en confiance et en amitié. On parle partout de la compagnie' de voltigeurs et de son capitaine. Mes petits voltigeurs, ils ont été admirables ! Je les ai menés trois fois, à la baïonnette, contre plus de cinq cents Kabyles. Maintenant que je crois que jamais les Kabyles ne nous attaqueront comme le 17, je puis te dire que je ne sais pas comment je t'écris. Je me suis trouvé deux fois entouré de Kabyles. J'ai été obligé de faire manœuvrer mon sabre comme à Constantine et plus longtemps. Le 17, mon souslieutenant était tourné et enlevé d'une position qu'il occupait avec trente voltigeurs. C'est là où il a été blessé. Avec le reste de la compagnie, je suis parti au pas de course, j'ai repris la position, chassé les Arabes et je les ai poursuivis plus d'un quart de lieue. Ils étaient, sur ce point, au moins cinq cents.

Nos chefs de bataillon n'ont pas de bonheur. M. Honvaux, arrivé de Bougie, a de suite été blessé

à Tavant-bras droit.... Nous avons des nouvelles de Horain, il va mieux; on espère. Il respirait par le trou de la balle ; la blessure commençait à se fenner, la respiration a repris son cours naturel, les hémorragies ont cessé. Je suis heureux de ces bonnes nouvelles.

Ces Kabyles sont les soldats les plus braves de toute l'Afrique. 11 y en a qui sont venus sur nos pièces et qui ont été tués par la mitraille à dix pas. Le cadavre du père était tombé, les deux fils se sont fait tuer dessus à coups de baïonnettes. Ce n'est déjà pas si sauvage, en civilisation on ne fait pas mieux que cela, .

Nous essayons de sortir du chaos, nous nous établissons, nous nous fortifions dans nos positions....

AU MÊME

Djidjelli, le 96 mai 1830. •

Frère, mes affaires commencent à prendre une belle tournure et je n'ose me livrer à toute la joie qui s'emparerait volontiers de mon âme. M. de Salles m'a pris à part et m'a dit : « J'ai quelque chose de con- » fidentiel à vous faire voir » , et il m'a fait lire un passage d'une lettre du maréchal Valée, son, beau-père. Il écrivait : « Gardez le commandant Honvaux ju^r-

» qu'à ce que M. de Saint-Arnaud soit nommé chef » de bataillon. » Ceci est clair et, sous la plume d'un homme comme le Maréchal, tout à fait sérieux. Il est positif que la proposition, vivement appuyée par le Maréchal, est partie pour Paris. Ceci est ma fortune militaire, toute ma carrière. Nommé chef de bataillon après vingt-deux mois de grade de capitaine et pour une action de guerre, je sors de la foule et dan3 deux ans je suis lieutenant-colonel. Lamoricière, en sept ans, est devenu de capitaine colonel. '

Je reçois d'Alger des lettres si. flatteuses de félicitations un peu prématurées , je pense, mais si bonnes, si sincères, que je me laisse aller au plaisir de les goûter.

Les Arabes ont la sottise de nous laisser tranquilles depuis trois jours. Peut-être se préparejit-ils à nous attaquer!..»

AU MÊME

DjidjeUi, le 3 jujn 1839.

Le brave Horain, mon ami, mon frère d'armes, est mort à Bougie, le 36, des suites de sa blessure du 17. Neuf jours d'agonie ne l'ont pas empêché de penser à ceux que sa perte laisserait désolés. Il a

fait dire au commandant de Salles que seul je pouvais le remplacer au bataillon et que la récompense qu'on lui réservait, il la demandait pour moi. Il a désiré être enterré sur la terre qu'il avait conquise et achetée au prix de son sang. Le Maréchal s'est empressé de remplir son noble vœu. Hier, son corps est arrivé à Djidjelli. Une tombe creusée dans le roc avait été préparée sur la pointe du fort Duquesne, qui s'avance dans la mer. Le monument que l'on va lui faire et pour lequel une souscription s'ouvre dans l'armée d'Afrique, sera vu de loin et perpétuera le souvenir de Horain et de son bataillon, sur lequel sa belle mort a reflété tant d'éclat. Toute la petite armée de Djidjelli était sous les armes et rendait honneur au brave Horain, bien plutôt par ses larmes et sa contenance triste que par des démonstrations militaires. Chaque soldat est venu payer sur sa tombe son tribut de poudre. Le canon tirait dans les avant-postes et les feux de peloton y répondaient. Les Arabes qui couronnaient les crêtes à un quart de lieue, témoins de cette scène, devaient être bien surpris d'entendre, pour la première fois, tant de bruit sans effet pour eux.

Tout est fini; sa destinée est remplie, la nôtre était de lui survivre pour le regretter toujours. Si je le remplace, frère, et sa mort me donne une grande thance de plus, quelle tâche difficile if m'aura léguée ! Étrahge destinée que la nôtre : il faut se trouver heureux de profiter des dépouilles d'un homme pour lequel on aurait donné sa vie!

Depuis ma dernière lettre nous n'avons eu qu'une affaire qui pouvait être fort sérieuse et qui en effet n'a été qu'un beau spectacle, une belle fantasia..... Je, crois bien que nos combats sont finis. Les Arabes ont peur, ils se gardent , nous voyons leurs avantpostes, leurs vedettes. ... .

Nos positions se fortifient et s'achèvent. Nous avons deux blockhaus. Le fort Duquesne , armé de deux pièces de 12, est imprenable. Le commandant de Salles a parfaitement compris la défense de sa conquête, et quand on la visitera on rendra justice à ses dispositions , à son activité, car tout cela s'est élevé comme par miracle. On construit dans la ville une casbah ; pour cela on a été obligé de pousser, pour les faire tomber, quelques-uns de ces amas de pierres sèches que les habitants appelaient maisons. On a déblayé et fait une place. Le colon commence à arriver, mais seulement le colon alcool, le colon fromage et allumette. Le colon cultivateur est rare en Afrique.

Tous ces détails m'entraînelit loin de toi et de mes enfants. Comment vas-tu? comment vont-ils? conmient va ma mère? Vos émeutes sont finies. Les procès vont commencer. Est-on tout à fait tranquille? On a remis son fusil dans un coin, mais est-il chargé ou non? Quelle marche prend le ministère? Mon pauvre pays, je le sers de bien loin, mais je voudrais le voir grand et puissant; pour cela il ne faut pas qu'il soit mené par de petites gens et de petits esprits.....

. 4 juia, midi.

Au moment où je t'écrivais que nous étions à peu près tranquilles, je ne me doutais guère que la nuit viendrait me donner un démenti si prompt. Cette nuit, à une heure du matin, nous avons été attaqués sur toute la ligne par une nuée d'Arabes qui, comme des serpents, rampant ventre à terre, muets, invisibles, sont venus se ruer tout à coup jusque dans nos positions où ils se sont annoncés par un feu terrible et des hurlements d'enfer. C'était un magnifique spectacle au milieu d'une belle nuit à demi éclairée par la lune. Toute la ligne était en feu. D'un côté la rage et les vociférations qui nous indiquaient où devaient porter nos coups, de l'autre le calme et le sang-froid. Us ont entouré les blockhaus, où ils voulaient mettre le feu, ont coupé à coup de yatagan des tentes dont ils ne trouvaient pas l'entrée et ont pillé ce qu'ils ont trouvé. Cet amour de la rapine leur a coûté cher, car on les a chargés et on leur a tué beaucoup de mande^ Des morceâtfx de leur cervelle, des lambeaux de leurs têtes étaient plaqués autour des retranchements. Cette attaque acharnée a duré jusqu'à quatre heures du matin. Au grand jour, tout avait disparu. Le calme le plus complet avait succédé à un tumulte que l'écho de la nuit rendait plus imposant encore. Alors on s'est regardé , secoué, compté. Chose extraordinaire, au milieu de ce pêle-mêle où la mort avait ^ beau jeu, nouan'avons eu chez nous que huit hommes de blessés.

5 juin.

Encore attaqués cette nuit, cela devient abusif. A deux heures du matin, le fort Duquesne où je suis avec ma compagnie a été entouré de plus de mille Arabes et pris dans un cercle de feu. J'ai riposté vivement et mes pièces de 12 leur ont craché de la

mitraille à la figure C'est fini, il faut se décidisr

à ne plus dormir la nuit. Cela me fatigue, mais je m'y accoutumerai. Ces Kabyles nous prennent par tous^les bouts.....

AU MÊME

Djidjelli, le 12 juin 1839.

M. de Salles, à qui je faisais mon compliment sur ses épaulettes de lieutenant-colonel qu'on lui annonce, m'a répondu : « Mais j'aurai bientôt un pareil » compliment à vous faire. Le Maréchal vous a proposé » et il attend par le prochain courrier tout ce qu'il a «demandé. * Il y a de quoi faire bondir mon cœur de joie hors de ma poitrine^ et cependant je n'espère que médiocrement. Inférieurs, camarades, supérieurs, tout le monde me complimente et regarde l'affaire comme certaine ; moi seul, je doute profon-

dément et cependant, frère, en conscience, je l'ai bien gagné, gagné comme ma croix à Constantine. ... Les Kabylfes deviennent tous les jours plus nombreux, plus aud:acieux , plus habiles. Nous n'avons plus une nuit sans coups de fusil. Le 9, ils ont commencé le bal à deux heures du matin et n'ont fini qu'à sept. Us étaient plus de deux mille attaquant avec furie. Toujours battus , toujours perdant du monde, ils se recrutent sans cesse. Nous, nous diminuons, nous nous fatiguons, les maladies arrivent. Je suis arrivé à Djidjelli avec cent trois voltigeurs. J'en ai aujourd'hui soixante-huit. Le reste est mort ou blessé et dans les hôpitaux. Avec tout cela, l'armée , la petite armée qui compte à peine huit cents combattants, est pleine de moral, de force, de courage. Viennent dix mille Bédouins, le jour surtout, ils ne nous entameront pas

AU MÊM£.

Djîdjellî^ le 17 juin 1839.

Eh bien ! frère, as-tu lu le Moniteur? As- tu lu les journaux du 2 qui renferment l'extrait du rapport du Maréchal au ministre? Ton cœur a bien battu de joie en voyant mon nom cité et bien cité. Cette nouvelle citation à l'ordre de l'armée est sœur de

ceile de Constantine. Que je sois nommé ou non chef de bataillon, je suis déjà récompensé. Ah! frère, dix ans de moins sur la tête, quelle belle carrière j'au^ rais devant les yeux !

Maintenant , je crois que tout est fini ici pour la guerre sérieuse , du moins pour quelque temps. Les Kabyles ne nous tirent plus que quelques coups de fusil insignifiants. Ils font leur moisson; quand leur orge et leur blé seront faits, battus, rentrés, mis en silos, ils viendront en masse nous remercier de les avoir laissé faire. Connais-tu rien d'absurde comme cette guerre-là? Devant nous, sous nos yeux, à une portée de canon, ils moissonnent tranquillement. On les laisse faire, nous restons chez nous, nous ne voulons pas aller chez eux.

Depuis le 15, j'ai quitté les avant-postes. Il était temps pour mes hommes et pour moi ; je suis exténué et j'ai la fièvre. On m'a donné une maison à Djidjelli, c'est-à-dire une cabane, une hutte, une cave, où on a fait percer une porte et deux croisées. C'est là que je pense à toi et à mes enfants. J'ai fait blanchir à la chaux, boucher les trous, enlever les pierres. J'ai tendu une tente attachée au plafond de poutres d'aloês, au-dessus de mon lit. J'ai attaché des hamacs à la muraille, et ainsi arrangé, ni les scorpions, ni les araignées, ni les rats ne peuvent m'arriver sur la figure sans m'avertir. J'ai une petite cour où il y a un figuier et une treille qui fait berceau. C'est le beau de ma propriété, j'ai de l'ombre et j'écris là. Mais des myriades de mouches et de

cousins m'y assiègent. Alors je rentre chez moi et je ferme tout après avoir chassé les mouches et j'al^ lume la chandelle.

Les affaires d'Orient s'embrouillent. Cela fait beau jeu à Abd-el-Kader. Toute l'attention du gouvernement se porte là et l'émir gagne du temps, du terrain, et des hommes.

Le philosophe aura vu avec plaisir le nom de soti grand frère dans les Débats, le Courrier^ VEsta^ fetle. S'il avait voulu être soldat, il aurait probablement eu la satisfaction de se voir aussi imprimé vif à la première occasion. Fais acheter un Moniteur pour le joindre à celui de Constantine. Ce sont des archives pour nos enfants.

AU MÊME

Djidjelli, le 28 juih i83#.

Ta lettre du 11, mon pauvre frère, a été une fière tuile tombée sur ma tête bien faible, bien malade alors. Cela n'a duré qu'un moment, parce que, grâce au ciel, je suis fort, j'ai de l'âme et surtout de la philosophie, et je suis homme à obliger les gens à me rendre justice. J'ai vu huit décorations briller sur des poitrines qui certes n'avaient pas été aussi près des balles que la mienne. Yoilà mon bataillon, le plus

beau de toute l'armée, dix-sept dééorations sur vingtsix officiers. Cela me console un peu* Le Maréchal eslfurieuxqu'onluiaitrefusé ce qu'il demandait, il à encore écrit au ministre pour le lui dire. Le colo-» nel Bedeau m'a écrit quelques lignes, il me dit qu'on lui marque du ministère qu'on me trouve trop jeune de grade pour me faire chef de bataillon. Ils attendent que j'aie pourri dix ans capitaine. Frère, c'eût été trop beau; audëi je refusais d'y croire; serais-je nommé en 1839 que je trouverais cela magnifique, j6 m'abonnerais même à 1840* Tuvoiàqueje ne sUiii pas exigeant.

Bientôt trois ans que 'nous ne hous sommes vus. J'ai pris six campagnes en Afrique^ bien des cheveux gris, peu de rides à la figure, mais beaucoup au cœur. Si je suis chef de bataillon cette année, je n'aurai pas perdu mon temps, parce qu'en 1841 je serai lieutenant-^colonel, et en 1844 colonel. Entends* tu î Deux bonnes expéditions arrivant en leur temps, et je réponds de tout. Il ne peut pas y avoir de bul-^ letin en Afrique où mon nom ne se trouve..-.

AU MÊME

Djidjelli, le 10 juillet 1839.

..4. La fortune m'a encore servi. Dans le poste important que j'occupe, les Bédouins sont venus

m' assassiner un voltigeur qui, heureusement, n'a été que légèrement blessé. Je leur ai tendu une embuscade si bien organisée que la ruse numide y a été prise. En trois nuits je leur ai tué trois hommes dont les cadavres et les armes me sont restés, chose merveilleuse ici, et j'en ai blessé cinq. Parmi les morts se trouvaient deux chefs influents, connus par leur audace, de manière que ma petite affaire est devenue superbe. Tout le monde, excepté moi, en écrit à M. de Salles qui est à Alger, et, comme je suis généralement aimé, en écrit chaudement. Mais quelle vie je mène, frère! Toujours aux aguets, pas une minute de repos ni de sommeil, je ne sais vraiment pas comment j'y tiens ; je suis maigre comme un clou, mais à ma gastrite près, je vais bien. Il n'en est pas de même de mes pauvres camarades.

Des quatre coins de la France où j'ai des amis, et où on lit les journaux, j'ai reçu des félicitations. Tout le monde me veut chef de bataillon, excepté le ministre. Il est temps, frère, il est temps; chaque grade acquis me rajeunira et j'ai besoin de ce bouclier contre le temps.

On parle de notre rentrée à Alger pour le mois de septembre. Cela prouverait qu'il est question d'une expédition importante. On voudrait rassembler des troupes aguerries. S'il n'y a rien à faire, j'aime autant rester ici que d'aller croupir dans quelque camp comme le Fondouck. Au moins ici j'ai ma maison et je plante des radis. Ils ne poussent pas, mais c'est égal! Je mangerai mes figues et mes raisins. Je me faisan

plaisir de voir dans cinq jours si tout cela a grossi. Tu le vois, je suis comme l'ami Bonnard,

...... Doucement tourmenté

Du démon vigilant de la propriété...

AU MÊME

DJidjelli, le 15 juUIet 1839.

.... Maintenant, frère, je suis obligé d'aborder un triste sujet: l'état sanitaire à Djidjelli. L'année ayant été pluvieuse et la chaleur étouffante, nous sommes dans toutes les conditions pour être accablés de maladies. Partout les hôpitaux regorgent. A Djidjelli, les malades ne peuvent plus être admis à l'hôpital, ni à l'ambulance, ni à l'infirmerie, faute de places. En trois jours, j'ai eu vingt-huit voltigeurs atteints tous du même mal, fièvre, vomissements. Moi, jamais bien, je ne suis pas non plus mal. Sur les confins de la santé et de la maladie, je cherche un équilibre où je veux me maintenir. Aujourd'hui, par exemple, je suis brûlant, la tête chaude et incertaine. Eh bien! la diète complète, un bain de pied sînapisé, et demain, après la diète encore, je serai bien.

J'ai érigé ma propre maison en hôpital; à l'abri de mon figuier et de ma treille, j'ai reçu cinq voltigeurs que l'hôpital ne peut admettre et qui sont

frappés de ces terribles insolations qui frisent la fièvre chaude. Ils sont sur la paille enveloppés de couver^ tures, et je leur donne autant de citrons, autant d'oranges, autant de sucre que je le puis et force bains de pied. Il y a des hauts et des bas, mais mon métier d'infirmier ne me sourit guère. L'aspect des misères humaines est toujours triste. Ma pauvre compagnie si belle il y a deux mois, cent dix brillantes baïonnettes bien pointues, bien agiles! j'ai à peine quarante combattants. Ils en valent quatre-vingts, mais pour moi, qui les conipte avec mon cœur de camarade, ce n'est plus cela.

17 Juillet.

Comme je le prévoyais, frère, j'ai eu mon acqès, mais bien plus terrible que jç ne le supposais. Dix minutée après avoir éqrit ma lettre du 15, j'étms sur le flanc, sçntant ma tête se fendre et mon corps brûler : une vraie fièvre chaude, nu délire près. Mon hygiène m'a réussi. Aujourd'hui je suip beaucoup mieuK, mais d'une faibleasç qui m'empêche de guider ma plume,,.,

AU MÊME

Djidjelli, le 24 JùiHet 1839.

Cher frère, je ne veux pas te laisser sous Timpression fâcheuse de ma dernière lettre. Tu devais être inquiet; je viens de faire une forte maladie, la même qu'à Bone, inflammation d'entrailles, gastrite, etc.

Je suis en convalescence. Tous les médecins veulent m'envoyer en France, je résiste. On a voulu m'évacuer sur l'hôpital d'.41ger : j'ai refusé, je ne veux pas quitter ma compagnie quoique je n'en aie plus; ils sont tous malades.

Adieu, frère, mes forces ne peuvent davantage. Voilà une heure que je suis à t'écrire ces lignes. Ma pauvre tête, depuis huit jours elle est confite dans du vinaigre comme un cornichon. Sois sans inquiétude, je n'ai plus qu'une grande faiblesse....

AU MÊME

Djidjelli, le 7 août 1839.

Je rassemble toutes mes forces pour t'écrire, frère. Quelle maladie! elle ne le cède qu'à mon cho-

léra. Je suis moins qu'un squelette, je suis un bâton. Ils m'ont détruit, ruiné, et ils m'envoient demain, par le bateau qu'on attend, à l'hôpital d'Alger.

Quel revers de médaille ! Quel résultat de campagne ! Après une ombre de gloire, la maladie hideuse et le supplice de l'hôpital. Je ne te parle plus de grade, je n'ai plus d'ambition que celle de vivre et de te revoir avec nies enfants. Tout le monde me pousse vers France, et moi je ne veux aller en France que chef de bataillon.

La plume me tombe des mains; adieu, je t'aime et t'embrasse de cœur ainsi que mes enfants.

AU MÊME

Alger, hôpital du Dey, le 15 août 1839.

Me voilà à l'hôpital, frère : depuis que j'y suis, j'ai repris beaucoup de forces. Si le bien continue et que mes forces reviennent dans la même proportion, je sortirai le 20. J'aurai besoin d'au moins vingt ou vingt-cinq jours de repos et de régime. Je les passerai à Alger. Mais l'hôpital me tue, je ne puis m'y voir ni m'y souffrir. Celui-ci a beau être un palais, le malade souffre dans ces mêmes chambres, dans ces mêmes petits marabouts où les odalisques du dey chantaient et cherchaient le plaisir. Les jardins sont

féeriques. Tout cela est fort bien, mais c'est un hôpital.

J'ai si peur d'être malade encore, qu'à chaque instant je me fais tâter le pouls par un docteur, mon voisin de lit, et que la fièvre, malgré sa science, retient ici. Quelle faiblesse et comment en suis-je arrivé là! Je suis cependant doué d'une grande force morale: car à présent, je puis te le dire, j'ai été aussi près de partir de ce monde que lorsque j'ai eu le choléra. J'ai été piquer une tête contre la porte de l'enfer et le diable m'a renvoyé. Il ne veut pas encore de moi....

Morris vient me voir souvent. 11 était à l'hôpital huit jours avant mon arrivée. Les fièvres l'ont repris.

Adieu, frère, embrasse bien mes enfants chéris.

AU MÊME

Alger, le 20 septembre 1839.

Mon bon frère, ce passage fébrile de la joie au désappointement, je n'en suis plus tourmenté, je ne serai pas chef de bataillon. Je t'avoue que j'ai le cœur bien serré, mais j'ai pris mon parti. Je retournerai à Djidjelli par le premier bateau, c'est-àdire dans les premiers jours d'octobre. Ma conva-

lescence se traîne longue et pénible sans me rendre la santé ni les forces, mais cependant il y a progrès. Je n'ai plus la fièvre toutes les nuits. J'ai été trois nuits sans l'avoir et la quatrième, elle a été faible. Je reprends, je le sens et je m'en réjouis. Je pourrai rester en Afrique et exposer encore ma vie pour éprouver une autre injustice. Je m'y attends. Vraiment, si j'étais à Paris, j'irais trouver le ministre. On était plus chaud à Djidjelli, quand le 17, ma charge sur les Arabes a sauvé nos positions, notre artillerie et probablement notre chétif bataillon. En-. fin, j'ai ma conscience pour moi et l'opinion de toute l'armée. Cela me console. ... '

AU MÊME

Djidjelli, le 6 octobre 1839.

Me voici à Djidjelli, frère, et j'ai revu avec un sentiment de tristesse inexprimable tous les lieux qui devaient être pour moi une cause de plaisir et de joie éternels. Derrière chacune de ces positions que j'ai prises au péril de ma vie, je voyais se dresser l'injustice des hommes et je détournais la vue avec un profond dégoût. J'ai revu mes pauvres voltigeurs et à peine si je les ai reconnus, tant je les ai trouvés défigurés par les fatigues et les maladies. On a beau-

coup travaillé à Djidjelli pendant mon absence. On a tout fait pour le coup d'œil, mais le bien-être du soldat, sa santé, on ne s' en est pas occupé. Nos maisons sont toujours inhabitables. Malgré tout, Djidjelli et les positions qui le défendent auront une espèce de figure.

Nous attendons le duc d'Orléans demain dans la journée. Je ne fermerai ma lettre qu'après sa visite pour pouvoir te dire ce qui s'est passé.

Les Arabes ne tirent plus un coup de fusil et ils ont raison de nous laisser en repos. Nous en avons bien besoin. Quiconque aurait vu ce bataillon il y a cinq mois et le verrait aujourd'hui, se sentirait saisi de pitié et en même temps de haine pour la guerre. Moi, je l'aime malgré tout, parce que je suis obligé d'en vivre en attendant que j'en meure. Tu n'aimes pas les procès, toi, et cependant tu n'es pas fâché qu'ils abondent.

8 octobre 1839.

Hier, à trois heures de l'après-midi, le duc d'Orléans, le maréchal Valée et leur suite, ont débarqué à Djidjelli. A six heures du soir ils étaient rembarques et voguaient vers Philippeville. Tu vois que la visite n'a pas été longue et cependant le Prince a eu le temps de tout voir ou à peu près. Il a été fort bien: il a de l'aplomb, de l'à-propos, une belle tenue militaire, un air de dignité et de franchise. En passant devant ma compagnie il m'a dit : <i Capitaine

» Saint-Arnaud, je regrette de ne vous avoir pas » apporté votre affaire. 11 ne faut pas désespérer, » cela vous arrivera bientôt. » De Salles lui a encore parlé de moi en lui faisant voir nos positions et le lieu de nos combats.

Voilà le Prince en route pour Constantine. Où ira-t-il ensuite? C'est encore un mystère. Mais je crois que toute l'expédition se bornera à une reconnaissance militaire sur les Bibans.

Tu vas bientôt piétiner de nouveau ta salle des Pas-Perdus et ramener les enfants en ville. A-t-on joyeusement fait les vendanges? Moi, j'ai encore trouvé quelques grappes à ma treille et quelques figues sur l'arbre. Cela m'a fait plaisir, on avait fait bonne garde. Maintenant les feuilles jaunissent et tombent. Je voudrais voir la neige de France, dûtelle être haute de six pieds dans les rues. Comme je vous embrasserais tous !

AU MÊiMË.

Djidjelli, 6 novembre 1839.

J'ai encore eu deux accès de fièvre et j'attends les autres le quinine à la main. Tout est humide chez moi, mon lit lorsque j'y entre, mes habits, mes chemises, mes bottes quand je les mets.

Le Prince doit être de retour à Paris. A Djidjelli, nous ne savons les nouvelles que quand elles sont vieilles. Ainsi, nous ne savons rien de positif de l'expédition du Prince. Le colonel Ëedeau m'a écrit qu'au moment de partir de Bougie avec sa colonne, il avait reçu contre-ordre par un bateau à vapeur qui venait, en même temps, prendre le bataillon du 62* pour le conduire à Philippeville. Nous avons aussi appris que quatre mille hommes étaient partis d'Alger se dirigeant dans l'est, sur le Fondouck. De là nous avons conclu que le Prince, parti de Constantine, passerait par Sétif, franchirait les Bibans, s'emparerait du Hamza et reviendrait par terre à Alger. C'a toujours été le projet favori, l'idée fixe du Maréchal. C'est bien, c'est une belle expédition, mais nous ignorons encore si elle s'est faite pacifiquement et comme promenade curieuse et pleine de difficultés, ou si on a été obligé de recourir à la force. Nous apprendrons cela par les journaux de France.

Je ne crois pas à une guerre sérieuse en Europe. Les protocoles ont remplacé le canon pour quelque temps encore. Si la guerre arrivait, elle nous viendrait comme une bombe. Je demanderais aussitôt à repasser en France. J'ai dans l'idée qu'on ne me laisserait pas en Afrique. Quel avantage, nous autres Africains, soldats du corps à corps, n'aurions-nous pas dans une guerre régulière ; on aurait bien vite jugé la différence. Je vaux, en 1839, dix fois ce que je valais en 1836.

kV MÊME.

Djidjelli^ le 20 tiovémbre ld30.

4.. Les cheiks des tribus voisines sont vernis en pcmrparlers. 11 est convenu que chacun restera chez soi. On se garde, on s'observe, mais on ne se bat pas» C'est un calme plat bien monotone. En Algérie, ils sont plus heureux, la, guerre est imminente et ils se battent déjà. La plaine de laMitidja n'est plus sûre» Les Hadjoutes sont en campagne. On dit de plus, et ceci est grave, qu'Abd-el-Kader furieux d'avoir été joué par le Maréchal, auquel il avait refusé le passage du Hamza, a fait châtier les tribus qui l'ont laissé passer et de plus ordonné à tous les Arabes de terminer en quinze jours toutes leurs affaires avec lefe Chrétiens* Après ce délai, tout Arabe venant à un marché aura la tête coupée et la guerre sainte sera déclarée.

Si la guerre est sérieuse, nous irons à Médéah et à Miiianah. C'est là qu'il faut frapper l'émin Une fois ces deux villes à nous, la Mitidjasera purgée et tranquille. Les Arabes ne restent pas quand ils sentent du monde derrière eux. Abd--el-Kader sera forcé de se retirer dans le sud. Comprends-tu qu'une espèce de chef de bandits comme cela ose se mesurer contre la France, la tienne en échec, et traite avec elle sur le pied de l'égalité. 11 faudrait envoyer en Afrique

cinquante mille hommes, brûler tout et rejeter, leg Bédouins de l'autre côté de l'Atlas.

Revenons à l'expédition des Portes-de-Fer. S'il avait plu trois heures, toute l'armée était arrêtée aux Bibans. Un tronc d'arbe en travers aurait sulB pour cela. Tous les ofTiciers en étaient effrayés. C'est un tour de force, mais on ne le recommencera plus. Quand on a vu ces positions , ces précipices, ces défilés que cent hommes peuvent défendre avec avantage contre dix mille, on a renoncé à faire une route par là et à établir un nouveau camp au Hamza. Notre vieux Louis XI a bien joué son rôle : la comédie de Bougie était parfaitement conçue. Les Arabes, en voyant l'armée s'avancer paisiblement, ne savaient s'ils rêvaient; ils jetaient leurs armes et se sauvaient. Il n'y a pas eu deux cents amorces de brûlées. A Alger même on ne savait rien, et le Prince et l'armée arrivaient au Fondouck qu'on les croyait à Constantine

J'ai découvert des mosaïques superbes, j'en ai coupé quatre à cinq morceaux fort curieux, je te les réserve. Qui sait? Jugurtha a peut-être foulé ces mosaïques en méditant quelque ruse contre les consuls Métellus et Silanus, ou plutôt Marins les a fixées en rêvant de Rome et de la gloire. J'en ai donné un morceau au général Bonnemain, qui était ravi* Il y en a une, fort grande et fort belle, d'un riche dessin : elle est sur le bord de la mer. On la conserve ; découverte avec soin, elle marque le carré d'une chambre indiquée par des fondations de mur ; elle peut

avoir trois mètres de longueur sur quatre de largeur. On a trouvé des morceaux qui représentent des animaux. Tous les jours on découvre quelques ruines romaines ou françaises qui vous renvoient aux Numides et à Duquesnc et au marquis de Beaufort. J'aimerais mieux voir la Madeleine et le quai de la Tournelle'...

AU MÊME

2 décembre 1839.

... La guerre a recommencé et sérieusement. On se bat ferme à Alger, et les Arabes ont déployé plus de force et plus d'audace que de coutume. En deux circonstances , il nous ont tué plus de deux cents hommes* Un de mes amis, le commandant Gallemand du 24% a reçu trois coups de feu. Son bataillon n'a pas eu le dessus. Un convoi protégé par quarante hommes a été enlevé et les hommes massacrés. Toute la plaine est en révolution. On fortifie le camp de Moustapha et Alger. Tout ceci est sérieux. Le Maréchal est très-irrité et jure de tirer des Bédouins une vengeance éclatante. Oui, mais il faut les joindre. Abd-el-Kader , de son côté , n'est pas moins irrité contre les Français, depuis que le Maréchal l'a si bien

* La mère du Maréchal habitait le quartier de la Madeleine et son frère le quai de la Tournelle.

trompé par sa marche aussi hardie qu'habile à travers les Bibans. L'émir attendait l'armée avec douze mille Arabes sur la route de Bougie. 11 n'a vu personne et l'armée passait ailleurs

5 décemb: c.

. ♦ . Donc nos enfants vont bien et croissent en santé çt en sagesse. Dieu soit béni ! La sagesse n'est paà donnée à tout le monde ; mon pauvre ^mî, je suis ar* rivé tard à l'appel quand on la distribuait. On a beau dire , cela dépend beaucoup du tempérament, et on naît sage comme on naît peintre ou rôtisseur. Moi je suis né soldat, avec beaucoup des défauts du métier et quelques-unes de ses qualités. Morris, qui me ressemble de ce côté- là, m'a écrit d'Alger. Il me dit que le Prince est parti enthousiasmé de l'enthousiasme, qu'il a excité à Alger à son retour de l'expédition. C'est une belle entreprise, pleine d'audace et que je regretterai toujours de n'avoir pas faite. On devrait ouvrir les portes du paradis de Mahomet h ceux qui ont su franchir les Portes-de-Fer. C'est mieux qu'une bataille gagnée et ça coûte moins cher. Le bravç Maréchal a conduit cette entreprise admirablenient, Nous verrons comment il va mener la guerre, On parie d'une demande de 20 millions et de vingt mille hommes, dont quatre mille de cavalerie. Les députés vont crier; je les entends déjà : Après neuf ans d'occupation, 20 millions, vingt mille hommes, la France est ruinée ! Aiment-ils mieux qu'Abd-el-Kadcr nous insulte et nous jette à la mer ?. , . ,

AL MÊME

DJidJelli, le 20 décembre 1839.

... On attend des troupes en masse, cavalerie, infanterie, etc. On parle de réunir la légion à Alger. On aura raison et dans toute éventualité je m'en réjouis. C'est un beau corps qui se battra toujours bien. Morris m'a écrit, il bataille dans la Mitidja. Il y a bien des victimes , bien des désastres. Les Français ont abandonné et brûlé eux-mêmes quatre camps :1e petit camp de Blidah, les camps de l'Aratch, de l' Art>ah, celui de TOued-la-Leg et deux ou trois blockhaus. Les événements ont un effet moral fâcheux et tout à notre désavantage. Quand on pense qu'un parti d'Arabes a passé une nuit à la Ferme modèle, à trois lieues d'Alger* Il y a deux camps à une lieue de là> fiirkadem et Tixeraïm. A une lieue et demie, il y a Kouba, et à deux lieues au nord-est la Maison-Carrée. Un peu de patience, ils ne perdront rien pour attendre 1 Quand le Maréchal aura pris toutes ses mesures, la danse commencera. Nous verrons qui payera les violons. On ira à Médéah, à Milianah et à Mascara» 11 y a le fameux col de Mouzaïa à traverser. C'est toujours un champ de bataille certain et fort arfosé; Abd-el-Kader a dix mille hommes de troupes réglées : six mille fatitassins et quatre mille cavaliers! Les irréguliers à pied et à cheval sont innombrables. On

ne les compte pas plus qu'on ne s'en occupe. Ils varient de vingtà quarante mille. Ils crient beaucoup, courent beaucoup, mais font peu de mal. Cependant ils peuvent gêner dans une retraite , même dans une marche. D'ici à six mois, il se passera de grandes choses en Afrique, pourvu que la Chambre nous donne des hommes et de l'argent. Pour obtenir un résultat marqué et en finir avec l'émir, il faut cent mille hommes en Afrique , trois armées mobiles de vingt mille chaque à Alger, Constantine, Ôran, et le reste occupé à garder nos derrières et nos flancs. Nous avons de plus le Maroc à châtier, ce que je n'hésiterais pas à faire. Ce sera le refuge d'Abd-el-Kader. Il n'en est pas moins vrai que si nous l'avons joué aux Bibans, il nous l'a rendu dans la plaine. Nous sommes manche à manche : nous verrons qui aura la belle. Avec un Mahomet à leur tête, les Arabes nous donneraient de la besogne.

On travaille pour nous faire rentrer à Alger. Je voudrais y être si on s'y bat. J'aime autant Djidjelli si on ne se bat pas. Je viens de lire et d'étudier V Histoire de la Révolution, par Thiers, Je lis à préseniV Histoire d' Angleterre^ par Roujoux. Je me défatigue avec la Bruyère et Voltaire dans son Essai sur les mœurs. Je coupe tout cela avec quelques études théoriquds pour ne pas oublier mon métier et le temps passe assee bien. Ma récréation consiste à aller me promener sur les bords de la mer en pensant à toi et à mes enfants....

AU MKME.

le 31 décenibre 1839.

Je finis Tannée en l'écrivant, frère; je la cornnaeilcerai demain en pensant à vous et en Renvoyant une foule de bénédictions et de baisers pour toi, mes enfants, ma mère et mon plus grand frère. Vousvous réunirez sans doute, soyez surs tous que mon cœur sera au milieu de vous. Mon Dieu, ce n'est que là où je suis bien ! Quand y serai-je un peu?

Je finis mal l'année; mon estomac me tourmente et j'ai des douleurs internes qui ne me conviennent pas. Tout cela s'en ira si je change promptement d'épaulettes. Je laisserai ce mauvais bagage à Djidjelli.

ÂU MÊME.

Camp de Kouba, le 21 janvier 18/îO.

Voilà une lettre, frère, commencée dans la province de Constantine, qui partira d'Alger où je suis depuis le 19. Nous avons été relevés à Djidjelli tout d'un coup sans être prévenus. Le bateau qui a amené le 3* bataillon a ramené le 1 ". Nous avons eu quelques heures pour faire nos paquets....

Je me retrouve à mon ancien camp de Kouba. On parcourt la plaine en colonne mobile. On fait quelquefois quinze lieues dans la journée. On rencontre les Arabes et on les tiraille de loin.' Depuis la brillante affaire du 31 décembre, l'ennemi se montre peu, il a bien perdu de son audace. Les actions du Maréchal vont remonter du double. On s'est admirablement battu et l'affaire a été conduite avec beaucoup d'habileté. Quel bonheur si j'avais pu être par là ! On ne peut pas avoir tous les bonheurs....

AU MÊM£.

Kouba, le 25 janvier 1840,"

Frère, je reviens de conduire un convoi au camp de l'Arbah. Notre colonne, forte de douze cents hommes, deux cents cavaliers et deu^t obusiers de montagne et commandée parle général Rostolan, a rencontré les Arabes à une lieue de l'Arbah. La fusillade a commencé et ma compagnie seule, avec un détachement de grenadiers, du 58% a couvert la colonne et le convoi pendant plus de deux heures de marche. Pas une balle n'est arrivée dans la colonne, tant je tenais les Bédouins en respect. Deux fois ils ont voulu s'approcher et j'ai pris le pas de course, ce qui leur a fait faire demi-tour lestement. J'ai reçu de grands

éloges et de grandes poignées de main du général. Cela n'en valait pas la peine, c'était vraiment une fantasia de Franconi. J'ai eu deux voltigeurs blessés et trois contusionnés. Les Arabes nous ont laissés à l'Arbah, et à notre retour ils avaient disparu.

Nous sommes entassés à Rouba. Nos hommes ont besoin de beaucoup de repos. Le courage ne manque pas, mais bien les forces. Dans six semaines nous pourrons reprendre et tenir campagne. Il paraît qu'on se battra rudement.

On foit de grands préparatifs : cinq divisions complètes, plus de soixante mille hommes agiront en même temps d'Oran à Bone. On prétend qu'Abd-el- Kader, effrayé depuis l'affaire du 31 décembre, a fait évacuer Médéah, Miliànah et Mascara, et que tous les Arabes se sont retirés avec leurs familles et leurs fortunes au delà de l'Atlas, dans le désert. Je ne crois pas à ce bruit, qui s'accorde mal avec la présence des Arabes mr les crêtes du petit Atlag^ tout auprès de nous.

Au moment où je l'écris, nous entendons le canon et une forte fusillade dans la direction de Blidah,Nous saurons demain ce qu'il en est. ♦ .

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