METZ
A M. LEROY DE SAÏNT-ARNAtD, AVOCAT A PARIS.
Lazaret de Toulon, le 12 Juin id^O.
J'espérais, cher frère, te présenter une figure un peu passable. Le mieux que j'avais éprouvé à Alger pendant les derniers jours me donnait cet espoir; encore une triste déception. Le lendemain de notre départ, dans la nuit , nous avons relâché à Mahon , d*où nous ne sommes repartis que lundi vers huit heures du matin. Notre état de quarantaine nous a privés de descendre, mais j'ai pu voir assez de Mahon et de ses environs pour augmenter le dédain que m'a toujours inspiré le gouvernement espagnol. Quel beau
pays abandonné ! Que de jeunes ruines ! Cela serre le cœur. Mardi, à trois heures après midi, nous étions dans la rade de Toulon^ J'ai salué mon pays avec des tremblements d'une fièvre affreuse qui m'avait repris à une douzaine de lieues du port. Je me suis fait traîner au lazaret. Heureusement que beaucoup de gens qui me connaissent et qui rentrent en France avec moi ont eu pitié de moi et m'ont entouré de soins. On m'a de suite fait faire un lit, et je le quitte pour t'écrire. J'ai eu un bien fort accès auquel s'est jointe une dyssenterie qui me fait beaucoup souffrir. Me voilà rejeté en arrière pour ma guérison. Je suis aussi faible que je l'étais il y a trois mois, et je me trouve mal à chaque instant. Je prends de l'eau de riz et de l'opium, mais j'espère surtout dans la révolution que me fera le bonheur de te revoir et de me retrouver en famille. 11 n'y a pas de fièvre qui résiste à cela. Malgré tout, je serai samedi prochain 20 courant dans tes bras , entends-tu bien cela, frère, dans huit jours.
J'ai lu ici le rapport du maréchal Valée. S'ilavait fait sur le terrain la moitié de la stratégie qu'il fait sur le papier , nous aurions exterminé les Arabes. Outre le rapport, il a paru à Alger un ordre à l'armée qui mentionne les noms des officiers qui se sont le plus distingués pendant l'expédition. Je t'ai écrit que j'y étais; tout cela ne me fait plus rien. Maintenant mon affaire est décidée et je suis bien sûr qu'on m'a fait l'injustice complète.
J'apporte d'Alger pour tout le monde un petit sou-
venir,chaGun aura le sien, ma mère, toi, mon frère, mes enfants. La meilleure chose de toutes , frère , sera de nous retrouver ensemble et de ne pas nous quitter de trois mois. Adieu, à samedi! Est-ce que ce n'est pas un rêve, samedi dans la même cour où nous nous sommes embrassés il y a quatre ans! Comme j'ai failli n'y pas rentrer ! 11 y a une providence, à samedi, à samedi !..
AU MÊME
Paris, samedi 22 août 1840 ».
Rien, rien de nouveau, frère, toujours les mêmes ennuis, les mêmes incertitudes qui grandissent, qui s'accroissent à mesure que le temps marche et s'écoule. Sous quelle étoile maudite suis-je donc né !
Le ministre était de retour à Paris, jeudi 20 à midi. Il n'a rien rapporté. Tout est resté à Eu. Voilà ma seule fiche de consolation^ aucune ordonnance n'était revenue signée. J'ai parlé au colonel de Guise qui ne m'a rien dit si ce n'est, « vous êtes en bonne » position, » phrase banale. J'étouffe avec peine tous les orages qui s'amoncellent dans mon pauvre cœur
* Le l'rore du Maréchal était parti en vacances dans la Gironde. Le Maréchal était resté à Paris pour attendre sa nomination de chef de bataillon.
et le gonflent. Ma santé paye tout cela. Enfin patience encore, et vive la patience quand elle ne tue pasi Paris m'est en horreur, je n'y respire plus, je vais demain à Noisy*.
Tous les jours, j'ai vu M. de Forcade , dîné avec lui, causé avec lui, promené avec lui. A mon retour de Noisy, je serai installé chez lui.
Je vous ai suivis d'heure en heure sur ta route. Au moment où je t'écris, vous êtes encore à quelques douze lieues de Bordeaux et demain vous vous défatiguerez tous à Taste. Quand serai-je avec vous ?
AU MÊME
Paris, le 25 août 1840.
Pas plus avancé aujourd'hui» frère, que le jour de ton départ. Je ne sais vraiment pas comment je ré-^ siste à tant d'ennuis. Ma dernière lettre te disait que je verrais le général Trézel lundi. C'était hier, je ne l'ai pas vu. Le général était occupé avec une commission. Son aide de camp m'avait engagé à revenir aujourd'hui sans m' assurer que je pourrais avoir au* dience. Je suis retourné chez Pontonnier' tenir
* Village des environs de Paris où le frère du Maréchal a une maison de campagne.
2 M. Pontonnier, alors chef de bureau au ministère de la guerre, ami du Mardchal et de son frère.
conseil, ei nous avons décidé que je ferais une tentative auprès de Mahéraut. Pontonnier a forcé la consigne pour moi et j'ai été fort bien reçu. Toujours les mêmes paroles : « Ne vous désespérez pas, pa- » tience. Les ordonnances restent quelquefois un mois » chez le roi. Aussitôt quej'aurai reçu quelque chose, » vous le saurez, etc. , etc. » — « Mais, Monsieur, je ne » puis tenir à cette vie-là ! Après tant de promesses, » rien! J'aimerais mieux que Ton s'expliquât fran- » chement. » — « Eh bien I je vous dis franchement » que je ne vous laisserais pas vous leurrer d'un vain » espoir, maisque vous n'avez pas lieu de désespérer. » Les choses sont toujours au même point. Attendez. » Ces malheureux-là ne sentent pas que chaque jour d'attente est un siècle de torture. Vous là-bas, moi ici, le temps qui marche et me pousse en Afrique, si loin de vous tous.
Je suis allé à Noisy dimanche avec la famille Richard. La journée avait été charmante; notre promenade dirigée sur Gournay s'était terminée par une navigation en bateau sur la Marne, de Gournay à Noisy. Nous nous sommes baignés dans une eau tiède délicieuse. Nous sommés rentrés à six heures avec un appétit de baigneurs et de. promeneurs, et après un bon dîner et une bonne causerie dans le jardin jusqu'à neuf heures ^ tout le monde s'était couché , lorsqu'à dix heures et demie j'entends battre la générale. A moitié endormi, j'ai cru un instant que les Bédouins voulaient joindre ma tête aux cent vingtcinq qu'ils viennent de couper près de Goléah et je
m'apprêtais à y mettre obstacle, quand je suis retombé d'Afrique à Noisy. Je ne m'en suis pas moins levé et je suis sorti pour savoir la cause qui réveillait les tranquilles citoyens. On criait dans la rue : Le feu eslàVilliers. Allons donc à Villiers. J'appelle Richard père et fils et nous voilà partis tous au galop, tirant la pompe, portant les seaux jusque sur le théâtre de l'incendie. De l'avoine brûlait encore en gerbe, dans un vaste grenier et sous un hangar de la première maison à droite en entrant dans Villiers. Il y avait beaucoup de désordre. J'ai pris la direction de la manœuvre des pompes. J'ai crié, couru, fatigué, mon petit monde pompait ferme. A minuit et demi on était maître du feu, il n'y avait plus de danger". Nous étions harassés, mouillés, trempés autant de sueur que d'eau. J'ai donné le signal de la retraite et nous sommes rentrés à l\oisy en courant, car la nuit était froide et il fallait conserver notre état de transpiration. A une heure nous étions au port, mais dans quel état ! Chacun a changé comme il a pu. Moi, je ne pouvais plus parler et je conserve encore aujourd'hui les restes glorieux de mon extinction de voix. Madame Richard a eu la superbe idée de nous faire du vin chaud et tout le monde s'en est parfaitement trouvé. Le lendemain, nous avons eu des compliments et des remercîments. C'est bien dommage que la moitié du village n'ait pas brûlé , nous aurions eu des médailles !
Heureux mortels que vous êtes tous ! Vous vous amusez, vous vous promenez, vous êtes ensemble, et
moi qui ai attendu quatre ans ce bonheur-là, qui ai fait quatre cents lieues pour le trouver, pour en jouir, je suis ici tout seul. J'ai quelquefois envie de laisser tout là et de partir pour Taste, et vraiment je le ferai, je le ferai comme il n'y a qu'un Dieu. Je leur donne encore une semaine et après cela ma foi tant pis, arrive que pourra! Moi je n'y tiens plus, je m'en irai.
Pour ramener un peu de calme dans mon esprit, embrasse ma mère, mon frère et mes enfants. Je mets ma lettre dans celle de M. de Forcade. Je suis établi- chez lui depuis hier et nous faisons ensemble de la politique à faire trembler l'univers , mais nous ne sommes pas d'accord.
AU MÊME
Paris, le 27 août 1840.
Enfin! enfin ! enfin! frère, je suis nommé, nommé par ordonnance du 25, et comme il est écrit que je ne goûterai jamais un bonheur sans mélange, je ne retourne pas en Afrique, mais je suis envoyé à Metz, au 18* léger. J'ai pesté d'abord, puis j'ai réfléchi, puis j'ai été causer avec ce bon Pontonnier qui hier m'avait envoyé une ordonnance à cheval, puis j'ai dormi là-dessus, et comme tu le sais , la nuit porte
conseil, puis enfin je suis allé ce n)atin au ministère de la guerre où j'ai vu MM. Mahéraut et Maillard, les colonels Bourjade et de Guise ; et si quelque chosfî m'a plus flatté encore que ma nomination , ce sont les marques d'intérêt, d'estime, d'amitié véritable dont j'ai été comblé partout. C'était à qui m'enivrerait de choses flatteuses, j'ai presque eu un mouvement d'orgueil ; c'est passé.
En allant au ministère, mon intention était presque de me plaindre et do demander comme un droit mon envoi en Afrique. Mahéraut est le premier que j'aie vu, il a abordé la question avant moi : « Vous voulez » aller en Afrique, avez-vous bien réfléchi? Je ferai » ce que vous voudrez. Une place est vacante au 58* » de ligne, il n'est pas certain qu'il fasse l'expédition » d'Oran. Vous êtes dans un bon régiment sur la » frontière. S'il y a guerre en Europe, vous êtes bien » placé, et que de regrets n'aurez-vous pas alors » d'aller en Afrique! S'il n'y a pas guerre, reposez- » vous , rétablissez votre santé , jouissez de votre » congé et au printemps nous vous renverrons en » Afrique, et vous aurez eu le temps de choisir un » régiment. » Chez M. Maillard, mêmes discours; même opinion de la part de MM. Bourjade et d^ Guise. En effet, il serait cruel d'aller en Afrique rattraper la fièvre , rester les bras croisés et de voir le 18* léger marcher à l'ennemi sur le Rhin. D'une aihnée je n'ai rien à espérer en Afrique, voyons venir les événements, nous agirons en conséquence. Jeauis bien vu , bien placé au ministère : voilà un fait Je
ne serai nulle part obscur et ignoré , mes œuvres sont là.
Maintenant, frère, j'ai hâte, j'ai soif d'être près de vous. Quel bonheur, passer ensemble six semaines sans souci, sans inquiétude ! Je règle mes affaires et je pars; il faut que j'obtienne du général Pajol l'autorisation de passer à Taste le reste de mon congé et ma prolongation.
M. de Forcade prétend qu'on est à la paix et que personne ne veut plus la guerre. Moi je ne dis pas cela et j'attends. J'ai un bon bataillon à conduire, nous en ferons quelque chose. ....
AU MEME
Paris, le 26 septembre 1840.
Je suis arrivé, cher frère , plus fatigué que je ne puis te le dire. Tu nous as vus six encaqués dans la boîte, mais c'étaient six mâles et je me génajs peu; mes coudes et mes pieds me servaient de municipal ; mais à Angoulême, mon voisin du milieu a quitté, et sa place a été prise par une jeune femme à qui j'ai cédé la mienne et j'ai fini mon voyage au milieu, raide comme un pieu et brisé sur toutes les coutures. Je suis arrivé à l'état de momie. Il était trois heures quand nous arrivions dans la cour de Laflitte et Caik
lard chargés de toutes mes malédictions pendant la route.
J'ai dîné chez M. de Forcade qui ne m'attendait nullement. Il ne comptait sur moi que samedi ou dimanche. J'ai remis toutes les lettres, nous avons beaucoup et longuement causé de vous tous et nous nous sommes retrouvés avec un véritable plaisir.
Notre beau-père est toujours à la paix quand même. .4 Paris on attend les événements avec anxiété. Les fortifications marchent, elles sont poussées avec vigueur. On annonce un voyage du Prince qui irait visiter les places fortes du nord.
J'ai trouvé chez M. de Forcade une audience du ministre pour aujourd'hui samedi à dix heures et demie, je ne fermerai ma lettre qu'après mon audience afin de t'en rendre compte.
Hier, j'ai dîné chez le général Pajol. Son fils, capitaine d'état-major, est un de mes amis ; il m'a rencontré à la division où j'allais faire viser ma feuille de route. 11 m'a conduit chez son père qui m'a invité à dîner. Le général croit à la guerre, mais pas avant le printemps. L'Italie se remue, la Pologne gronde. Le soir, je suis allé avec Pajol voir Polyeucte et Japhet. Rachel est au-dessus de tout ce que tu m'avais annoncé. Elle a dit le : Je crois A envoyer toute la salle à confesse en sortant. Tous les rires que Japhet m'a arrachés n'ont pu ôterlemal de tête que m'avaient donné les larmes que Rachel avait fait couler sur mes pauvres moustaches. J'ai pleuré comme dans notre bon temps, Rachel enterre tout
ce que nous avons vu de tragique, Raucourt, Duchesnois, Georges.
27 septembre 1840.
J'ai vu le ministre: quelle manière de recevoir un officier supérieur qui a rendu quelques services ! 11
m'a dit que j'avais mérité mon grade Bel effort!
11 m'a demandé des nouvelles de ma blessure et quelques détails insignifiants sur la légion étrangère. Après cinq minutes je me suis retiré.
On est partout à la guerre ; il n'y a, je crois, en France que notre beau-père de réellement pacifique.
AU MÊME
Metz, le 1" octobre 1840.
Je suis arrivé à Metz, cher frère, transi de froid. J'ai fait toute la route de Paris ici seul dans le coupé. Mon pauvre caban africain ne rn'a pas fait oublier que nous passions au nord.
J'ai été reçu au 18" à bras ouverts. Mes deux collègues et le major Folly m'ont mené chez le colonel. Le corps d'officiers de mon bataillon me sera présenté demain. D'après ce que j'ai vu, ce régiment est superbe.
J'ai été faire ma visite au général Achard. Sais-tu
qui j'ai trouvé son aide de camp? Lombard, que j'ai remplacé auprès du général Bugeaud à Blaye. Nous nous sommes fait mille amitiés. 11 y a encore ici un Blayais, c'est le lieutenant-colonel Bellencontre qui commandait l'artillerie de Blaye comme chef de bataillon : c'était mon maître d'échecs, nous nous retrouverons ici. J'ai retrouvé, comme capitaine dé place, un officier de l'armée d'Afrique. Enfin, je suis en pays de connaissance.
Le colonel, M. Thierry, me plaît beaucoup. C'est un vrai type militaire, homme de quarante-cinq h quarante-huit ans, droit, vert; quoique louche, le regard franc, tenue superbe, se mêlant de tout dans son régiment, en homme qui s'y connaît.
Et toi, frère, que fais-tu là- bas ? Si vous avez au midi notre exécrable temps du nord, adieu paniers, vendanges sont faites. Je pense bien souvent à vous. ...
AU MÊME
Meti, le 10 octobre 1840.
Si l'on était heureux par l'amour-propre, je le serais beaucoup. Les quelques Africains répandusdans Metz ont parlé de moi, et je suis pour le moment à
la mode. C'est un beau grade que celui d(3 chef de bataillon ? Je m'aperçois aussi qu'il est bon que tout le monde sache qu'on l'a gagné.
T'ai-je dit, frère, que j'avais un logement conve^ nable? J'y ai ajouté un piano, c'est ma distraction. Voici jusqu'ici la vie que j'ai menée : Tous les jours je suis levé à sept heures du matin. Je muse chez moi et je fais ma barbe. A. huit heures et demie je sors et je vais à la caserne. Je vois les cuisines ou les chambres, j'examine l'instruction donnée aux recrues. Je fais le rapport, je donne les ordres. Tout cela me mène h neuf heures et demie. Je vais déjeuner : le major, le comnriandant Legris et moi, nous déjeûnons ensemble. Nous Hsons les journaux. A onze heures et demie, si je suis de semaine, je fais faire l'appel et j'assiste à la parade, A une heure ^t demie je monte h cheval tous les jours pour aller k la manoeuvre. Nous y restons jusqu'à quatre heures et demie. A cinq heures nous dînons, et tous les soirs, à six heures et deinie, je suis au coin de mon feu à lire ou à travailler, ou à écrire, ou à penser à vous. Je suis allé deux fois chez le général Achard faire sc^ partie de v^^hist, que l'on m'a jugé de force à faire, et une fois au spectacle: je l'ai trouvé ai mauvais que je n'ai pas voulu m' abonner.
Ici tout est à la guerre. On répare les fortifications de la place, on pousse l'instruction des recrues, on manœuvre à force, on forme de nouveaux régiments. On construit des baraques et nous attendons quinze mille hommes pour former un camp* Encore camper {
les camps me poursuivent partout, je ne puis pas y échapper.
Ainsi vous vendangez, ainsi vous vous amusez, vous êtes bien heureux, bien portants. Le ciel en soit béni! Mes enfants prennent des forces, pensent à moi, m'aiment un peu. Tout est pour le mieux
AU MÊME
Metz, le 19 octobre 1840.
Nous sommes ici sous l'impression douloureuse du nouvel attentat qui a menacé les jours du roi. 11 n'y a pas d'épithètes pour qualifier de tels crimes. Ils deviennent plus horribles encore en présence des circonstances qui nous entourent, des événements qui nous menacent. Nous devenons une sotte nation, c'est à douter que nous puissions avoir un lendemain. Quelle foi donner à un gouvernement, quand des insensés enrégimentés, organisés en sectes, en bandes d'assassins ne veulent que la destruction, le pillage et l'anarchie? L'armée a poussé un cri d'indignation. Metz a aussi ses braillards. On y vocifère la Marseillaise encore plus faux que partout ailleurs. On y fait des offres patriotiques, parce qu'on est bien sûr que le gouvernement les refusera. Je donnerais de grand cœur quelque chose pour voir une trentaine
de mille de Prussiens à une lieue d'ici, et compter les enrôlés volontaires. Du reste, cela n'empêche pas les événements de marcher et, je persiste à l'espérer, de marcher vers la guerre. Pour former les nouveaux régiments, on désorganise un peu les anciens. Nous perdons pour les chasseurs à pied et le 22** léger environ quatre cent cinquante hommes forts et instruits, et nous recevons cinq cents conscrits de la classe de 1834. Il faut faire bien vite des soldats de tout cela. Nous avons, en outre, des essais à faire pour les fusils à percussion, avec quatre différents systèmes de capsules. Je suis de cette commission qui m'occupe beaucoup.
Au milieu de toutes mes occupations, ma sauté a un peu gagné. J'ai beaucoup meilleure mine, j'ai repris mon air jeune qui, avec ma grosse épaulette, me fait un peu regarder. Cela m'amuse.
Je viens de recevoir une longue lettre de mon beau-père, toujours à la paix quand même. Paris est consterné du nouvel attentat. M. de Forcade dit fort judicieusement, qu'une pareille atrocité nous fait plus de mal, dans les circonstances où nous sommes, que la perte d'une bataille. Sa lettre est, du reste, bonne comme lui, il me donne de vos nouvelles et je me réjouis de vous savoir tous en aussi bon état que les vendanges.
AU même;.
Metz, le 29 octobre 18&0.
Yoici une épître, monsieur mon frère chéri, qui va vous attendre chez vous et vous donner T accolade fraternelle, à votre retour au foyer domestique* Soyez-y le bien venu. Allons, réinstalle-toi ^ défais tes paquets, prends tes pantoufles et va retrouver ton fauteuil et ton tapis confortable. Sans faire injure aux plaisirs de Taste, que je respecte et que j'apprécie, je suis persuadé que tu auras revu ton cheztoi avec une manière de satisfaction. N'est-ce pas, c'est bon de retrouver tous ces meubtes, toutes ces choses que Ton connaît, que l'on aime, auxquelles on est lié par l'habitude. Dans chaque objet il y a un souvenir. Le maître n'était pas là, tout était triste, abandonné, poussiéreux; il arrive, il reprend sa place, et il ramène avec lui la vie et la gaîté. Moi, je te suis par derrière dans ta reprise de possession et je jouis, avec toi, de tous ces sentiments, parce que je les comprends. Malheureusement, je n'ai jamais eu un chez-moi auquel je pusse tenir beaucoup et faire fête, après une absence, comme à un ami qu'on retrouve. Enfin, frère, nous voilà rapprochés, nous ne sommes plus qu'à vingt-deux heures de distance. Laisse-moi m'en réjouir.
Je suis on ne peut mioux dans la famille de mon
colonel, et c'est à mon anglais que je dois cela. M"'' Thierry a beaucoup de goût pour cette langue et avait commencé à l'apprendre. On a parlé de regrets de ne pouvoir continuer les leçons, je me suis offert. J'ai misa la disposition de ces dames toutes mes connaissances en fait d'anglais. Nous lisons, traduisons, parlons. Je suis satisfait de mon élève qui, je crois, est contente de moi, et le père et la mère ne savent comment me témoigner leur gratitude. Je suis dans cette maison sur un pied tout fraternel. Je pioche l'anglais que j'^allais oublier^ et je prends une bonne position, parce que j'apporte dans mes nouvelles relations beaucoup de réserve, beaucoup de retenue et tout ce que j'ai de tact.
Passons à une autre maison où je suis aussi par-* faitement vu et accueilli, je veux parler de celle du général Achard. Le général m'a pris en affection. Je fais son whist ; ils jouent un peu cher, mais je puis défendre mon argent. Je joue mieux qu'eux et je ne gronde pas comme eux. Le colonel de Guise avait rai-, son de me le dire : « Voulez-vous être bien avec le gé-^ » néral, faites son whist. » 11 m'a déjà donné plusieurs preuves de confiance, et j'ai obtenu de lui quelque chose qu'il avait refusé au colonel. C'était au sujet des détachements dans les villages. Le régiment devait partir en entier; il n'y aura qu'un bataillon. Voilà pour le général, maintenant M"" Açhard. M"'* Achard a été la femme la plus jolie, la plus spirituelle et la plus séduisante possible. Il lui reste quelque chose de tout cela, quoiqu'elle soit à la tête
de près d'un demi -siècle, s'il n'y a pas un peu plus; mais avec le secours de l'art, femme de goût et d'esprit qu'elle est, elle s'arrange de manière à paraître avantageusement flotter entre trente-huit et quarante-cinq. Elle aime à conter, je l'écoute sans jamais l'interrompre que par des mots, des regards ou des sourires, qui prouvent que je comprends et que je goûte. Cela lui a plu : mes attentions, mes hommages d'homme du monde ont paru lui convenir.
Aurons-nous, n'aurons-nous* pas la guerre? C'est toujours la même question. Je ne sais même pas si le nouveau ministère y répondra. La France attend l'ouverture des chambres avec anxiété. Gare aux coups de fusil dans les rues de Paris ! Défile-toi le mieux possible et ne va pas te jeter où tu n'auras que faire. Toutes ces idées-là me tourmentent beaucoup. Adieu, cher frère, malgré notre espèce de voisinage, ne me laisse pas longtemps sans lettres. Par le temps qui court, à deux lieues de distance, on peut être fort inquiet des gens que l'on aime. 11 pleut des Fieschi, des Alibaud, desDarmès et autres reptiles Semblables, et il y a des coups de fusil dans l'air. Je t'aime et t'embrasse.
A MADAME DE FORGADE.
Metz, le 8 novembre 1840.
J'ai reçu ta lettre, ma chère et honorée mère, et je t'avoue que j'ai été fort surpris de la voir datée de Taste. Ai-je donc rêvé que tu devais revenir en famille? Mon frère m'a appris son arrivée à Paris. Le voyage avait été heureux et gai.
11 me faudra retourner en Afrique, bonne mère, plus de guerre. Il faut que le gouvernement §oit bien aveugle pour ne pas voir qu'avec la marche qu'il suit, il se perd infailliblement. La paix qu'il achète à tout prix le renversera plus vite qu'une guerre , quelque malheureuse qu'elle eût été. Tu liras le discours de la couronne. C'est reculer pour mieux sauter. Ton mari aura beau jeu pour me crier qu'il a eu raison et que nous resterons en paix. Patience, patience I
J'ai employé tous les moyens de plaire que j'ai reçus de vous, ma chère mère, pour me faire bien venir à Metz, et j'ai assez bien réussi. Je vais familièrement chez le général Achard, dont la femme, beauté célèbre de la fin de l'Empire, a conservé toute la grâce d'une femme du monde accomplie. Elle est pleine de tact et d'esprit, et, ce qui est mieux, excellente femme. Je passe dans cette maison beaucoup de mes soirées. La famille de mon colonel est aussi
fort aimable. Ce sont des patriarches sans façon et pleins de bonté ; je les aime beaucoup.
Tes petits- enfants vont reprendre leurs travaux interrompus, et les premiers moments seront durs, car deux mois de campagne ont fait probablement tout oublier, ou à peu près. Rien ne se perd plus facilement et ne se reprend avec plus de peine que Thabitude du travail. Pour m'y remettre, je me donne des tâchis que je remplis avec autant de rigidité que si la férule du maître était levée derrière moi. J'ai besoin de cela, car je suis paresseux avec délices, et flâneur donc ! Je flâne chez moi des heures de suite sans m'en apercevoir. H faut dire que je m'y plais, parce que je me suis fait un gentil petit intérieur» où il ne manque que mes frères. J'espère bien qu'ils viendront me voir.
Adieu, mère chérie, tu dois avoir maintenant des loisirs et j'en réclame quelques-uns.
A M. LEROY DE SAIINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS
Metz, le 16 novembre 184Q.
Quels détails horribles je reçois sur mon pauvre ancien bataillon de la légion étrangère ! A quelque chose malheur est bon ; si je n'avais pas été blessé, j'aurais été à Milianah avec mon bataillon, et sai&*tu
comment on en est sorti? D'un bataillon de huit cents hommes, cent hommes sont revenus. Sept officiers, ont été enterrés à MiKanah. Dix sont revenus à dos de mulets et attendent aujourd'hui à l'hôpital du Dey que la mort les délivre de leurs souffrances. Trois seulement sont arrivés à Cherchell , où est à présent le bataillon, et ils sont dévprés par une fièvre kitermittente continue. Dans les conditions de santé pu j'étais, j'y serais infailliblement resté. Frère, je n'ai plus le droit de me plaindre. Ma santé devient meilleure, mes maux d'estomac s'éloignent.
Nous sommes toujours sur le qui-vive ici. Resterons-nous à Metz? Serons-nous détachés, irons-nous sous les baraques? Moi je suis presque sûr de passer l'hiver ici. Ce n'est pas à mon bataillon à marcher.
Tu me parles peu de mes enfants, donc ils sont bien; comment va le piano pour Adolphe, la lecture pour Louise? Les travaux communs ont-ils repris avec le petit Cœuret de Saint-Georges? Mes compliments au père et à la mère. Ne m'oublie pas auprès de tous nos amis.
AU MÊME
Metz, le 22 novembre 1840.
Mercredi dernier, à l'exercice à feu, mon cheval s'est inquiété plus que de coutun>e. 11 encense beau-
coup et en encensant il a fait passer les deux rênes du même côté. II dansait ferme et je n'étais plus maître de lui. J'ai voulu remettre les rênes à leur place, et en me baissant j'ai reçu de suite trois coups de tête vigoureux. Mon cheval se matait, il avait sa bride d'uniforme et la têtière m'a frappé à la tête et sous Fœil. J'ai été couvert de sang ; cependant je n'ai pas perdu ma présence d'esprit, ni le souvenir de mes talents gymnastiques, et comme mon cheval allait droit à la Moselle, j'ai sauté à terre. Si mon épée ne s'était pas embarrassée dans mes jambes, je serais tombé comme les chats sur mes pieds. Ma chute a été fort légère, je me suis relevé de suite et mon cheval a galopé dans la plaine. On me l'a ramené, et malgré mes atouts, je l'ai remonté, lui ai administré une sévère correction, et suis rentré chez moi où je suis depuis lors. J'ai été saigné, pansé et je vais fort bien. Dans cinq ou six jours il n'y paraîtra plus. Mon œil se fatigue et les étoiles accompagnent ma plume. Je suis obligé de finir. Embrasse mon frère et mes enfants.
AU MÊMK.
Metz, le 12 décembre 1840.
11 y a bien des jours que je n'ai causé avec toi, cher frère, je m'en suis dédommagé en pensant à
vous tous à chaque instant. Nous avons eu une veine d'occupations; un demi-bataillon détaché àLongwy, quatre cents conscrits qui nous sont arrivés en trois paquets, un changement de casernement, enfin mille misères de notre métier, qui prennent le temps sans le remplir.
Sais-tu, frère, que peu s'en est fallu que je n'allasse t' embrasser à Paris? Si, comme les journaux l'avaient annoncé, toutes les divisions, tous les régiments de l'armée avaient été représentés à la cérémonie de la translation des cendres du grand homme, je passais huit jours et plus peut-être avec toi. Le général Achard avait eu la bonté de me dire qu'il me prenait dans sâ voiture. J'aurais fait un voyage à bon compte et bien à mon aise. Je n'ai jamais compté sur ce plaisir. Trop de considérations devaient empêcher le gouvernement de priver en même temps les divisions de leurs chefs et les régiments de leurs colonels. Nous restons et je le regrette. Quelle belle occasion manquée ! Quelle cérémonie admirable tu vas voir 1 Si elle est ce que Ton annonce, on n'aura vu cela qu'une fois au monde. Je me réjouis de penser que mes enfants et toi serez par là dans quelque coin.
Pendant que vous jouirez de ce spectacle, je serai au conseil de guerre. Nous avons séance le 15 , je penserai plus à vous qu'aux pauvres diables qu'il me faudra juger; mais, en mémoire de l'Empereur réintégré dans sa patrie, je me promets d'être indulgent.
Nous avons eu un concert monstre au bénéfice des
inondés. Encore un impôt qui a porté sur notre bourse et nos oreilles. Les soirées et les bals commencent. Cette semaine, j'ai deux bals et un grand dînen On nous menace d'une grande gaîtécet hiver à Metz.
AU MÊME
Metz, le 30 décembre 1840.
Bonjour , frère chéri, bonne année. Hâtons-nous d'entrer dans 41. Voilà encore une année finie. Elle n'a pas été mauvaise , puisque selon nos désirs elle m'a fait officier supérieur et m'a mis dans une route où je compte marcher ferme et droit, et jusqu'à présent cela ne va pas mal.
Je suis toujours de mieux en mieux dans la maison du général. C'est un excellent homme. Je lui disais dernièrement qu'au printemps je voulais aller en Afrique chercher mes épautettes de lieutenant- colonel. 11 m'a dit : « Non, restez au 18% vous irez en » Afrique chercher un régiment. Vous serez tout aus- » sitôt lieutenant-colonel en France. » En attendant, on recomme.nce à causer guerre et j'y crois davantage cette fois, parce que l'on est moins échauffé et beaucoup plus sérieux en en parlant. On arme ferme ep Allemagne et très-près de nous. Est-ce que nos voisins auraient l'idée de venir nous rendre visite?
AU MÊME
Metz, le 3 janvier 1841.
Eh bien ! frère, voilà le général Bugeaud nommé gouverneur de l'Algérie. Aussitôt que j'ai appris la nouvelle, je lui ai écrit pour le féliciter de sa nomination. Je lui parle de mon dévoûment, qu'il connaît, et je mets à sa disposition ce que mon séjour en Afrique a pu me donner d'expérience de la guerre et de connaissance du pays , de ses habitants et de son langage.
Si, de ton côté, tu le juges convenable, vois le général ou écris-lui. 11 va être accablé de demandes et de sollicitations de toute espèce. Mon grade rend plus difficile une position quelconque auprès de sa personne. En tout cas, nous restons dans les mêmes intentions : s'il n'y^ rien de neuf au printemps, nous solliciterons notre changement pour l'Afrique.
J'ai toujours des invitations à n'en plus finir. Le colonel de Sainte- Aldegonde dont la femme est dame d'honneur de la reine^ et qui commande ici le 22* léger qu'on vient d^ former, m'a pris dans une belle amitié, il a une grande fortune et reçoit beaucoup et bien, mais il est difficile d'être admis chez lui. Il y a un dîner monstre dimanche prochain et je suis invité. 11 est venu me voir quand j'étais malade et est vraiment excellent pour moi. Je dîne demain chez
le lieutenant général et jeudi chez le préfet. Dans ma disposition d'esprit, tout cela m'amuse peu.
AU MÊME
Metz, le 7 janvier 1841.
La réponse du général Bugeaud ne s'est pas fait attendre, elle est fort affectueuse. Il m'a demandé au ministre; mais on ne veut pas m'ôter du 18' et je ne pourrai aller en Afrique que par une permutation légale. Me voilà tout aussi avancé qu'auparavant.
Voici maintenant une autre affaire. Le duc de Nemours qui, comme tu sais, est à Lunéville, donne un grand bal le 16 et a lancé des invitations jusqu'à Strasbourg et à Metz. Je suis invité personnellement. Il paraît que le Prince tient à réunir autour de lui surtout les officiers qui ont servi quelque part sous ses ordres et, en première ligne, les Africains. Le général Achard m'a remis hier une double invitation, celle du bal et celle du grand déjeûner du même jour. Si je n'étais aussi souffrant , j'aurais accepté avec empressement. Je suis déjà connu du duc de Nemours, je lui aurais parlé de l'Afrique et (Je mon désir d'y retourner.
AU MÊME
Bletz, le 13 janvier 18&1.
Décidément je n'irai pas au bal de Lunéville. Je serais certes inaperçu au milieu de la foule , et le Prince se soucie peu que je sois là ou non. Je conti* nuerai à me soigner, je suis au lit depuis hier avec la fièvre, des vomissements et de légers crachements de sang que j'attribue aux efforts que je fais pour tousser sans cesse.
AU MÊME
Metz, le 11 février 1841.
Nous pestions chacun de notre côté, cher frère, et nos bénédictions mutuelles n'étaient, à ce qu'il paraît, interrompues que par d'aimables accès de toux, de ces accès qui font venir la sueur au front et la larme à l'œil. Moi j'en suis toujours là avec accompagnement de crachements de sang et de fièvre. J'ai été on ne peut mieux soigné, c'était à qui m'enverrait des remèdes de couvent et de bonnes choses. M™' Thierry, M'"^Achàrd m'ont fait de la gelée de
coing, car je suis à ce régime. Les bonnes visites me fatiguaient.
Malgré tout cela, frère, je t'aurais écrit si je n'avais chaque jour attendu , espéré une lettre de toi, qui me parlât du résultat de l'entrevue que je présumais que tu avais eue avec le général Bugeaud. Tout malade que je suis, tout inquiet que je ne puis m'empêcher d'être pour ma santé à l'avenir, je n'en désire pas moins ardemment retourner en Afrique le plus tôt possible. Il vaut mieux pour mes enfants qu'ils soient orphelins d'un colonel que d'un chef de bataillon.
Le colonel Thierry me dit toujours : « Vous avez » tort de penser à l'Afrique. Restez, nous aurons » quelque chose en Europe. » Je ne partage pas son opinion. Je n'ai pas le temps d'attendre quatre ans mes épaulettes de lieutenant-colonel. Ni mon estomac, ni ma poitrine, ni mes entrailles, ne veulent se régler sur ce délai.
Metz, le 54 févHcr 1841.
J'ai si souvent été traité favorablement par le sort qu'il y aurait de ma part ingratitude à me plaindre, d'autant plus que je n'ai presque jamais eu à lutter
que contre les tempêtes que j'avais soulevées moimême, juste retour des ^choses d'ici-bas. Mais tu avoueras, frère chéri, que si nous finissons par ob-^ tenir ce que nous désirons, nous le payons par bien des incertitudes, des enhuis, des espérances déçues et reconstruites , et une foule de misères humaines, qui, réunies, forment une bien insupportable masse. Tu liras la lettre ci-jointe du général Bugeaud, et tu verras que les bureaux ont renoncé à s'occuper de moi. Je nage donc dans l'océan des incertitudes, mais le positif est que je vois avec douteur s'échapper cette brillante campagne.
Nous ne pouvons tenir dans cette situation fausse : il faut savair si je resterai au 18% ou si j'ai encore l'espoir d'aller prochainement en A.frique. Tout cela, frère, me préoccupe, me fatigue, me contrarie, et ma gastralgie, qui profite de toutes les fentes que lui olTre mon moral, se glisse et me travaille. Depuis la réception de cette lettre, je souffre le martyre. En te quittant, je vais aller me jeter dans un bain de^ potasse, bien que le froid, après cinq jours de printemps, nous ait repris comme en novembre.
Voilà le carnaval enterré. Dieu le bénisse ! Je n'en suis pas fâché, je vais reprendre ma vie paisible, et j'en ai besoin. Nous avons eu hier, mardi gras, le matin , un bal d^enfants costumé avec parades chez le préfet, et le soir, bal au profit des pauvres à la mairie. Pour compléter mes plaisirs, j'ai eu le même jour séance du conseil de guerre jusqu'à trois heures, et dîner chez le général. A minuit, j'entrais
dans mon lit , que je saluais d'un ouf! si profond , qu'il aurait pu servir de malédictions à tous les carnavals de France
AU MÊME
Metz, le 28 mars 1841.
Vivat! frère, j'éprouve une joie indicible. Me voilà aux zouaves, au milieu de mes amis, et à la tête des premiers soldats du monde. Je vais écrire au général Bugeaud, à mon nouveau colonel Cavaignac, à Eynard. Je vais enfin m' annoncer de nouveau en Afrique, où je serai bien accueilli. Je serai le 3 à Paris. Qu'il me tarde de vous embrasser tous! J'ai tant de joie que j'en perds la tête. Cependant on ne quitte pas impunément un régiment où on était aimé et bien vu de tous, tu serais heureux de voir les regrets dont on me donne les témoignages. Mon pauvre colonel est parfait. Aujourd'hui je suis traité par les officiers de mon bataillon, demain par mon colonel, mercredi par le général.
Ma lettre de service n'est pas arrivée ; on l'attend ce soir. J'ai tant d'agitation, frère, tant d'émotions, que j'en suis souffrant. Aussi me reposerai-je avec bonheur au milieu de vous tous. Embrasse tout mon petit monde, ma mère, mon frère. Adieu, à samedi.
AU MÊME
Toulon, le 11 avril 1841.
J'ai fait un voyage bien triste, cher frère. Au moment d'une si longue séparation, je ne t'ai, ni assez embrassé, ni assez dit combien je t'aime. Écris-moi souvent et longuement, je ne te laisserai jamais quinze jours sans nouvelles, à moins que je ne sois en expédition. Alors, comme je l'ai toujours fait , je saisirai toutes les occasions d'écrire.
Nous sommes arrivés à Marseille en soixante-douze heures. Pendant la route , le colonel Randon et moi avons eu les relations les plus agréables. Elles continuent ici et dureront, je l'espère. C*est un homme fort bien sous tous les rapports.
De Paris à Marseille, nous avons eu du chaud et du froid, de la boue et de la poussière , de la neige à Saint-Étienne et du soleil en Provence. Notre premier soin, en arrivant à Marseille, avait été d'aller retenir des places pour Toulon. Croirais-tu que dans les dix voitures qui partent tous les jours de Marseille à Toulon , il n'y avait pas une seule place ni pour samedi ni pour dimanche? Le temps nous pressait, il fallait arriver et nous faire inscrire assez tôt pour partir avec le courrier. Force nous a été, au colonel Randon et à moi, de louer une voiture et de partir en poste. Les fêtes de Pâques mettent la po-
pulatioii en l'air, et de Marseille à Toulon c'est un Longchamps. Nous sommes arrivés samedi à cinq heures à Toulon et de suite nous avons couru chez l'intendant. 11 était temps: nous avons pris les deux dernières places d'officiers supérieurs.
J'ai trouvé ici une foule d'officiers qui, comme moi, s'embarquent pour l'Afrique. 11 y en a tant que, ne pouvant les caser tous sur un bateau à vapeur, on les embarque jeudi sur la corvette de charge FOise. C'est un monde que ce Toulon : on s'y coudoie, on s'y pousse dans les rues. Les hôtels sont comble. Je suis logé au quatrième dans une mauvaise petite chambre, et encore suis-je heureux de l'avoir trouvée.
Nous nous embarquons mardi matin sur le Sphinx. Le mistral souffle avec violence et nous promet une traversée pénible.
Adieu, frère, je t'écrirai aussitôt que j'aurai pris langue à Alger et vu le général. Embrasse bien ma bonne mère, mon frère, mes enfants chéris, que j'ai trouvés plus gentils, plus aimables que jamais et que je n'ai pas osé non plus assez embrasser de peur d'être bête, et je le regrette maintenant. La première fois , nous pleurerons tous , mais nous nous embrasserons bien.
GUERRK D'AFRÏQUE.
1841. — Le général Bugeaud, gouverneur da l'Algérie. — Los Zouaves. —Ravitaillements de Médéah et de Milianah. — Prise de Tékédempt et de Mascara. — Mostaganem, Oran, Blidah.
1842. --.Alger. — Expédition chez les Beni-Meiwisser et sur
le Chélif. — Soumission (\es tribus.
A M. LEROY BK SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS
Alger, le 19 avril 1841.
Cher frère , après une traversée horrible jusqu'à Mahon et superbe jusqu'à Alger, nous avons débaiv que le 16 à cinq heures du soin A six heures, j'étais assis à table à côté du gouverneur général de l'Algérie. Le général Bugeaud m'a reçu comme un fila> « Enfin, vous voilà, soyez le bien venu , ma maison, » ma table, sont les vôtres tant que vous serez à » Alger, etc. , etc. »
L'expédition pour le ravitaillement de Milianah devait partir le 21, C'est la première chose que j'aie apprise en arrivant. Juge de ma joie, le général me dit de suite : «Vous partirez avec moi, vos zouaves » attendent à Blidah le passage de l'armée pour » prendre Tavant-garde, vous les rejoindrez là. » Les pluies sont arrivées et l'expédition est retardée de quelques jours. L'armée se remettra en marche samedi ou dimanche. On s'attend à trouver Abd-el- Kader en force sur la route de Milianah. Il est déterminé à livrer bataille. 11 a cinq bataillons réguliers, trois mille Kabyles et cinq à six mille cavaliers.
Jjnp^r j^ ^^j^^imfî f^ti ^^"^ ^^"g ^fîfi jours avec le gouveriieur. J'ai repris mon train-train, ma familiarité de Blaye, et il me témoigne tant d'amitié, tant de confiance, qu'il a fait de moi un homme d'importance , ce qui ne m' éblouit nullement. Samedi dernier , grand dîner de quarante couverts , splendidement servi. Les Princes y étaient, tous les généraux et les chefs de corps. Le duc de Nemours est venu à moi , m'a appelé par mon nom , m'a dit des choses aimables et flatteuses. Le gouverneur m'a présenté au duc d'Aumale, qui a bien voulu me dire qu'il me connaissait par ses frères et qu'il se souvenait de moi dans la campagne de Médéah. J'ai été les voir le lendemain dimanche. Même politesse affectueuse.
J'ai trouvé Morris à Alger, c'est la première personne que j'aie rencontrée en débarquant. Il sera colonel dans un an, il va organiser les spahis de
Bone. Je lui ai raconté notre dîner du lycée^ il ée rappelle fort bien nos anciens camarades.
Quand tu recevras cette lettre, nous serons sur la route de Milianah. Ne t'inquiète pas de mon silence, il sera forcé. Je t'écrirai toutes les fois que je le pourrai. Après cela, comptons sur mon étoile. Sois tranquille, j'arriverai, frère, et je vous donnerai encore quelques bons moments de cette douce satisfaction qui vient du cœur.
AU MÊME
Blidah, le 23 avril 1841.
Tu dois déjà juger, cher frère, au petit format que j'emploie que j'ai peu de iemps à te donner. C'est une rude chose qu'une installation dans un nouveau corps, à la veille d'un départ pour une sérieuse expédition. Je ne dors pas cinq heures par nuit.
Je suis arrivé hier à Blidah, amenant sans encombre mon détachement. J'ai été reçu d'une manière cordiale par mon colonel M. Cavaignac. Tous les officiers de zouaves ont paru charmés de me voir au milieu d'eux, et moi je suis heureux et fier de les comman-
* Le banquet annuel des anciens élèves du lycée Napoléon. T. 20
der. Quels hommes, frère, quels soldats , quels officiers, quel esprit de corps ! Que ne ferait-on pas avec de pareils éléments ! Les zouaves, c'est la garde impériale de l'Afrique, la vieille garde.
Toute l'armée est réunie à Blidah depuis hier. Quel encombrement, que d'hommes, que de chevaux, que d'épaulettes et de broderies ! Le général est désespéré du temps qui mouille son énorme convoi, gâte les chemins et retarde le ravitaillement de Milianah où souffrent tant de braves qui nous attendent. J'ai dîné avec lui hier et c'était un touchant spectacle que la vue du désespoir de ce vieillard vénérable dont les yeux se mouillaient de larmes ; et cependant quelle énergie, quelle vigueur! Nous ferons de bonnes choses. Le général a de grands projets; il veut joindre les Arabes, les combattre et les poursuivre partout où cela sera possible. Nous resterons vingt jours en route. Après cette expédition, il partira pour Oran. Les zouaves seront-ils de la fête? je n'ose l'espérer, on ne peut pas être partout.
AU MÊM£.
Médéah, le 29 avril 1841.
Nous voici en campagne, cher frère; le 27, nous avons quitté Blidah et bivouaqué sur la Chiffa; le 28, nous passions le col sur trois colonnes, et la nôtre
composée des zouaves et d'un bataillon du 26% souâ les ordres du général Baraguay-d'Hilliers, avait mission de prendre par les crêtes pour tourner les pôsi^ tions des Arabes et les redoutes dans le cas où ils auraient voulu les défendre. Partis de la Ghiffa à deux heures du matin, après des fatigues excessives et peu de combats, nous étions à deux heures de. l'après-^midi à notre bivouac sur les crêtes sud du col, charmant bivouac, Teau et le bois sous la main.v Le gouverneur est venu m'y trouver deux fois pour me donner des ordres. Le lendemain , nous somme» partis, formant l'extrême avant-garde, et nous avons; été nous emparer du fameux bois des Oliviers , . oit nous avons bivouaqué. C'est encore une situation fort pittoresque; avec des bivouacs semblables, je voudrais faire campagne toute ma vie. Enfin, l'armée a quitté les Oliviers pour se diriger sur Médéah avec un énorme convoi.
En descendant des montagnes nous avons aperçu toute la cavalerie d'Abd-el-Kader. Ses cavahers rouges en grand nombre nous ont fait penser qu'il était là lui-iTlême. Ces quatre mille Arabes à cheval formaient un imposant coup d'oeil. Les réguliers ne sont pas encore arrivés. Nous avons jeté le convoi à Médéah sans combat. Je suis allé voir ce trou qui a coûté la vie à tant de braves, et qui en dévorera tant encore; il n'y a de remarquable qu'un aqueduc à deux rangs assez bien conservé. Médéah est sur. la hauteur ; c'est noir et sombre, on dirait un vieux tombeau au milieu d'un jardin anglais, car les environs
— â08 — sont admirables. Il y a beaucoup de vignes, que les Français ont mises en bon état. La pauvre garnison était toute joyeuse de nous voir, et bien des fronts se sont rembrunis en entendant le signal du départ. Nous retournons bivouaquer au bois des Oliviers, pour y reprendre un second convoi monstre destiné à Milianah.
A notre retour, les Arabes nous ont attaqués. Le gouverneur a pris de suite de bonnes dispositions, mais l'ennemi n'a pas voulu tenir devant nous, et, comme d'ordinaire, il s'est rué sur l' arrière-garde; il y a trouvé les zouaves , nous nous sommes battus pendant quatre heures d'une manière fort ennuyeuse, leur donnant une poussée quand ils avançaient trop. Nous n'avons eu qu'un zouave tué et quatre blessés. L'armée était au bivouac depuis plus de trois heures quand nous y sommes arrivés. Demain, on va chercher le convoi au col , et après-demain nous partons pour Milianah. C'est dans cette route, frère, que nous aurons de la besogne. Le gouverneur évitera toute action sérieuse jusqu'à ce qu'il ait ravitaillé la place, et qu'il se soit débarrassé de tous ses impedi-menta. Mais une fois libre, il tombera sur l'ennemi et ne le lâchera pas qu'il ne l'ait détruit ou au moins désorganisé. 11 nous faut deux ou trois jours pour aller à Milianah, ensuite nous tiendrons la campagne et nous manœuvrerons pendant six ou huit jours. Le plan du gouverneur paraît sage et bien conçu ; il est d'une activité extraordinaire, il voit tout par luimême et est partout.
Je suis très-curieux de voir Milianah : je ne devrais pas être si pressé, j'ai le temps de me promener sur cette route, et je ravitaillerai plus d'une fois et Médéah et Milianah.
J'ai mal commencé la campagne, car en sortant de Blidah, au moment où nous manœuvrions pour former un immense carré , afin de recevoir notre drapeau et d'entendre le discours du gouverneur, mon cheval a disparu dans un grand trou caché par les hautes herbes; il a fait un demi-tour, et je suis tombé dessous lui. Si le trou eût été plus large j'étais écrasé. Heureusement les bords ant un peu soutenu le cheval , et j'en ai été quitte pour une forte secousse et quelques contusions. Mes zouaves sont accourus me dégager, et je suis remonté à cheval sur-le-champ. C'est de l'étoile, ou je ne m'y connais pas. Me vois-tu à l'hôpital avec une jambe ou un bras cassé par suite d'une chute au moment d'entrer en campagne ! Heureusement je suis là , je me porte bien, je suis dispos, je pense à vous tous cent fois le jour, et il me tarde de vous donner de mes nouvelles par un beau bulletin.
Je suis avec le colonel Cavaignac dans de bons termes. C'est un homme droit et consciencieux, ijiais très-susceptible et très-impressionnable. Je connais ses deux faibleô, je les ménagerai, et nous serons toujours parfaitement ensemble. . .
— SIO —
AU MÊM£.
Blidah, le 9 mai 18&1.
Voici, frère, une bonne et glorieuse campagne terminée. Je suis sain et sauf, et mon bonheur habituel m'accompagne.
Tu m'as laissé sur la route de Milianah. Le 2 mai nous y étions vers trois heures. L'ennemi s'est montré avec plus de forces que je n'en avais encore vu en Afrique : trois bataillons réguliers, plus de six mille Kabyles et huit mille cavaliers; infanterie sur la montagne, cavalerie dans la plaine. Tout cela a attaqué avec fureur vers cinq heures du soir. Un plateau était occupé par une compagnie de zouaves, qui sont attaqués par plus de huit cents Kabyles. J'y suis envoyé avec deux compagnies de mon bataillon, et j'arrive sur la crête au moment où, montant par le revers opposé, les Arabes ont fait reculer les zouaves, qu'ils écrasent de leur feu et de leur nombre. 11 fallait faire ma réputation au corps, frère, et je n'y ai pas manqué. Le terrain ne souffrait pas de cheval, je me jette en bas du mien, que je laisse au milieu des balles , et le sabre à la main je m'élance à la tête de mes deux compagnies. Le feu m'ento»rait de trois côtés : à droite les Kabyles, tirant des crêtes voisines et montant déjà sur mon plateau ; en avant les Kabyles, si près de nous, qu'ils jetaient des pierres pour faire lever la tête aux zouaves et tirer
dessus à découvert ; à gauche les cavaliers de la plaine, faisant un feu d'enfer. Eh bien! malgré tout cela, j'ai chassé les Kabyles, je les ai poursuivis jusqu'en bas en sautant de rocher en rocher, et j'ai maintenu la possession du plateau à mes zouaves. Malheureusement ce petit fait d'armes, passé dans un coin du tableau, a été éclipsé par la bataille du lendemain 3.
Dès la pointe du jour, nous avons été attaqués sur toute la ligne avec un rare acharnement. Le général Bugeaud a parfaitement compris la position ; il nous a fait masquer dans les bois et derrière des accidents de terrain, puis il a engagé des tirailleurs f)ar-> tout, avec ordre de simuler une retraite après une demi -heure de combat. Alors, si tu avais vu^ cette nuée de Kabyles s'élancer à notre poursuite avec des cris de victoire, tu aurais été effrayé. Les balles tombaient comme la grêle. Les Arabes étaient à trente pas de nos tirailleurs. Soudain un coup de canon parti du centre, répété par Milranah, change tout à fait Taspect des choses. Toute l'armée s'élance en trois colonnes, la charge bat et sonne partout. On court, on se précipite; les ravins, ies rochers, une rivière , petite mais encaissée , rien ne nous arrête. On franchit ces ondulations de montagnes , et l'ennemi surpris, effrayé, fuit partout, mais pas assez vite pour échapper à notre fer et à notre feu. C'était une boucherie, et cependant l'affaire était mànquée, une colonne était partie trop tôt à gauche, et la cavalerie n'avait pas donné franchement. Si les ordres
du général eussent été bien exécutés, nous aurions tué deux mille hommes et fait mille prisonniers. Au Heu de cela, nous n'en avons tué qu'environ cinq cents et fait quelques prisonniers insignifiants , mais le résultat moral est immense. Les Arabes sont terrifiés. Cette masse de Kabyles , dont beaucoup venaient de Tékédempt, a disparu comme la poussière. Ce pays, où chaque pas coûte du sang , nous Pavons ensuite parcouru presque sans combat. Nous avons été plus loin qu'aucune armée française, nous avons descendu la plaine jusqu'au pont construit sur le Chélif par les Turcs sous la direction des Espagnols. Nous sommes revenus par des montagnes inaccessibles, où cent Kabyles embusqués auraient pu nous décimer; nous n'avons pas eu cent coups de fusil. Nous avons eu seulement le 5, sur le Chélif, une assez belle affaire contre trois corps de cavalerie. Nous avons pris des troupeaux, brûlé tout ce qui s'est trouvé sous nos pas.
V — présumé, cette campagne, où Tarmée n'a pas eu I quatre-vingts hommes hors de combat, est cependant remarquable. Le général Bugeaud s'y est parfaitement placé ; il s'est montré capitaine expérimenté et habile. On voit , on saisit des pensées militaires. Il se bat quand il veut, il cherche, il poursuit l'ennemi, l'inquiète et se fait craindre. Son \ activité dévorante plaît au soldat, qui, bien nourri, / pas trop fatigué, chante les louanges de son chef-u tour moi, il est toujours excellent. Dans la journée du 3, je me suis battu comme tout le monde, j'ai