A MADAME DE FORCADE
Mostaganem, le 17 mai 1841.
Bonne chère mère, c'est à toi que j'écris bien vite ces quelques lignes, pour te donner de mes nouvelles. Tu les communiqueras à mon frère, pour qu'il ne perde pas ma piste.
Nous sommes débarqués hier à Mostaganem, après une. heureuse traversée. J'ai aujourd'hui quelques petites douleurs dans les régions abdominales, mais cela tient à la contrariété que j'ai éprouvée de ne pas voir mes chevaux débarqués assez vite. Ce matin, ils le sont, et sains et saufs. Je respire plus tranquille et cela passera.
Toute l'armée est réunie sous Mostaganem, qua* torze beaux bataillons d'infanterie et deux mille chevaux,
Les zouaves, destinés à faire continuellement l'a*vant-garde, sont dans la division de S. A. R. le duc de Nemours, brigade du général Garraube. Nous allons tenir la catnpagne environ six semaines. Abdel-Kader rassemble ses forces entre Mascara et Tékéderinpt pour livrer bataille : il sera infailliblement battu.
J'ai fait d'assez bonne besogne dans la province d'Alger. J'espère continuer par ici, et Tékédempt et Mascara me seront aussi favorables que Médéah et Milianah. Tu vois, mère chérie, que si à Pjaris voufe vous occupez de mes enfants, en Afrique je m'es occupe aussi d'une autre manière qui portera ses fruits.
C'est vraiment pitié que d'écrire êi peu <ie si loin, mais si tu savais dans quel brouhaha je suiô, au milieu d'un bivouac, dérangé à chaque minute pour donner des ordres. C'est à en perdre la tête. Adieu. mère chérie. * . .
A M. LEROT DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS
Tékédempt, le 25 mai 1841.
Il est écrit, frère, que tu auras de moi des lettres datées des points les plus reculés de nos possessions africaines, Constantine, Tékédempt, dans quelques jours Mascara. Pour supporter ce genre de vie, il faut beaucoup de moral et de courage, maiç surtout une somme égale de force et de santé. Voilà mon côté faible. Cependant cela marche , je maigris, mais l'hiver me refera ; je blanchis, mais ça m'est égal. Ce qu'il y a de bon, c'est que le jour des coups de fusil nous sommes là, jeune, fort, ardent et levant la tête comme un cheval de course. Malheureusement l'article a manqué cette campagne. Les arabes se gâtent, ils n'en veulent plus.
Nous voici à Tékédempt : entreprise audacieuse, bien et habilement conduite, qui fait honneur au chef. Il ne lui manquait qu'une victoire. Les Arabes la lui ont enlevée en refusant de combattre. Après huit jours de marche, dont trois dans des chemins affreux, après deux jours d'une pluie africaine, quelques petites escarmouches insignifiantes, où les zouaves seuls ont joué un petit rôle, nous voici à Tékédempt: position admirable, ville nouvelle bâtie à la hâte, mais comme on bâtit dans ce pays; située en arrière d'un long défilé qui, défendu, nous eût coûté
bien du monde- Plus de six cents maisons, tant en pierre qu'en bois, une grande maison carrée servant à l'émir de fort, de magasin, de prison, de monnaie, d'ateliers de toute espèce, une grande usine sur un ruisseau, voilà Tékédempt. Tout cela désert^ abandonné, pas une âme; à la porte de la maison du cadi, dans la grande rue, un chien et un chat morts et entre eux un billet ainsi conçu : « Voilà ce » que nous laissons pour vous recevoir : un chat pour » le fils de votre roi, un chien pour le gouverneur de » l'Algérie. » En arrivant, les Arabes occupaient encore les hauteurs en arrière de Tékédempt. C'est mon bataillon qui a été les chasser. Nous avons tiraillé assez vivement pendant deux heures. J'avais devant moi environ huit cents cavaliers qui chargeaient assez bien, mais je les ai chargés à mon tour et ils ont disparu. Je n'ai eu qu'un zouave tué raide et quatre blessés. Maintenant l'ennemi s'est retiré, les maisons en bois brûlent, on détruit celles en en pierre, l'usine est rasée et le fort saute en l'air ; ville mort-née, jeunes ruines qui prouveront à l'émir que partout notre puissance peut l'atteindre et que ce que nous voulons détruire sera détruit. Un vieux Turc, prisonnier de l'émir, est parvenu à s'échapper et est venu se rendre à moi. Je l'ai fait conduire au gouverneur. 11 y avait cinq jours que Tékédempt était évacué. Abd-el-Kader y était encore la veille. 11 n'y avait dans le fort que huit prisonniers français, un zouave, quatre soldats de la légion. Ils avaient écrit leurs noms sur le mur et ajouté : « Nous
» vous attendons. » Nous aurions été bien heureux de les délivrer. L'émir les a emmenés plus loin avec la population de sa ville détruite.
Demain nous nous remettons en route pour Mascara. Nous avons quatre ou cinq journées de marche. Dans ce pays il est difficile de rien préciser. Cela dépend de la difficulté du terrain et des obstacles que nous susciteront les Arabes. Je ne saissi-^c'esk parce que je la connais mieux, mais malgré -ses montagnes raides et arides, j'aime mieux faire la guerre dans la province d'Alger. Le pays ici est beau et plus plat, mais l'eau et le bois manquent et c'est capital. Nos bivouacs, c'est notre repos, notre maison, et jamais ici ils ne sont complets. Un maur^ vais bivouac est plus fatigant que la plus fatigante journée. Coucher sur des pierres ou des rochers et sur un terrain en dos d'âne, sans feu, sans eau, c'est un supplice. Parle-moi d'une bonne surface plané de terre molle ou de blé, ou d'herbe, des arbres en masse, de l'eau claire et abondante. Alors le soldat chante, la gaîté brille, on n'est plus fatigué* Les bons bivouacs sont rares, et c'est un grand point dans la vie militaire en Afrique.
Adieu, frère, je continuerai ma lettre à Mascara, et tout cela partira de Mostaganem où nous serons vers le 5 juin....
AU MÊME
Mascara, le 31 mai jLS&l.
Encore une de prise, frère : conquête plus importante que Tékédempt, véritable siège de l'influence d'Abd-el-Kjader» sa ville à lui, de naissance et de prédilection. Si, comme Tékédempt, il l'a fait abandonner, il s'est bien gardé, du moins, de la faire brûlen On a enlevé tout ce qu'on a pu, jusqu'aux portes des maisons, mais la ville reste intacte avec sa belle mosquée ; du reste, ville arabe ressemblant à Cherchell, à Bone, à Mostaganem, à toutes les autres, mais grande, mais bien située^ et entourée de jardins admirables, arbres fruitiers de toute espèce, 1er gumes, etc. Mais tout cela saccagé. Reprenons de plus haut.
Nous avons été suivis, pendant notre route, par trois corps de cavalerie d'environ six ou huit mille hommes. C*était l'émir et ses kalifats. D'abord, en partant de Tékédempt, on avait tendu une petite wnbu&cade à la façon romaine. Le général a fait cacher un bataillon du 41* dans les ruines de la ville et le bataillon de zouaves dans celles du fort. On était sûr que les Arabes s'empresseraient de venir regarder ce qui s'était passé chez eux. Cela n'a pas manqué : environ deux cents des plus hardis se sont approchés^ on est sorti de toutes parts et on les a fusillés. Une
vingtaine sont restés sur le carreau. L'affaire eût été magnifique si, au lieu de deux cents, deux mille étaient venus, mais ils sont trop fins.
Le troisième jour de notre marche, nous avons espéré que l'ennemi allait accepter la bataille. 11 y avait devant nous et à notre gauche de grandes masses de cavalerie. Nous avons marché à l'ennemi en éventail sur trois colonnes. Malheureusement il n'a pas tenu, nous l'avons poursuivi deux Heues. Nous n'avons plus revu les Arabes que devant Mascara. Les hauteurs qui entourent cette ville en étaient bknches. Ils ont commencé à nous fusiller de suite» sans hésitation et avec un ordre remarquable. Nous avons marché sur eux, comme le 28, ils n'ont pas tenu. Nous étions encore en avant, et seuls nous avons échangé quelques coups de fusil avec eux, pure musique. L'entrain, l'élan des troupes étaient admirables : nous les aurions écrasés. Nous voyons positivement que l'émir ne veut pas de bataille. Il garde ses réguliers pour maintenir encore les tribus. Une défaite le perdrait, car partout on est las de la guerre. Les tribus se consultent pour l'abandonner. Les Flittas, tribu nombreuse et guerrière, nous ont fait dire que si nous occupions Mascara définitivement, ils se soumettraient. Cette défection en entraînera infailliblement d'autres. Le général Bugeaud a vraiment une étoile. Mascara sera occupé par six mille hommes. On en fera le centre des opérations de la province d'Oran ; ce sera la Constantine de l'Ouest. Mascara, Mostaganem, Oran, ces troispoints d'un vaste trian-
gle entraînent la soumission du pays. Les Arabes le sentent, et c'est ce qui les a rendus si mous, cette campagne. L'émir doit avoir une tête bien forte pour résister à tant de coups. En même temps on lui détruit Boghar, Tékédempt et on occupe Mascara.
Demain, 1^' juin, nous repartons pour Mostaga^ nem chercher un convoi monstre, que nous ramènerons à Mascara. Ce voyage, ce ravitaillement, nous le ferons trois fois. C'est un peu dur, il y a quatre jours de route ; chaque tournée, avec les séjours, nous prendra donc dix ou onze jours. Nous ne repartirons pour Alger qu'en juillet. Je reverrai ma province d'Alger et mon Blidah avec une certaine satisfaction. Je suis en loques, mes pauvres chevaux sont sur les dents, un surtout, qui est légèrement blessé. Je ne sais pas ce que la division Baragu^y-d'Hilliers aura fait dans la province d'Alger, mais il est difiicile qu'elle se soit moins battue que nous. Nous sommes impatients de savoir des nouvelles de nos camarades, comme eux sont désireux d'en avoir des nôtres. Ils doivent être rentrés dans leurs cantonnements, et nous, nous avons encore un grand mois de courses à faire par une chaleur de trente degrés au moins. Dans quatre jours nous serons revenus à notre point de départ, après dix-huit jours d'une expédition qui, si ellQ n'a pas été féconde en combats, le sera du moins en résultats positifs. fLe général Bugeaud a déployé beaucoup d'habileté et une activité remarquable. Il est très-aimé du soldat et possède toute sa confiance. Quelquefois, un peu de brusquerie le fait
moins bien venir des gros officiers ; les autres l'apprécient. Tout compte fait, s'il ne gagne rien autre chose, il aura toujours conquis en Afrique une réputation méritée de général, qui lui assure le commandement de toute armée pour une guerre sérieuse.
l Cet homme est né soldat, il a un coup d'œil, uneau-^
I dace, une habileté incontestables.
Xes privations ont commencé ; nous n'avons plus ni pain ni vin. Nous mangeons du biscuit et buvons de mauvaise eau. Aussi mes maux d'estomac et mes douleurs se sont fait sentir. J'ai recommencé à vivre de café, j'en bois plus d'un demi-litre par jour.
Si jamais tu rencontres de par le monde un député, nommé M. de Corcelles, tu pourras lui parler de moi et de la campagne. 11 l'a faite en amateur, avec courage et tenue. C'est un homme de sens et d'esprit, ami intime de Cavaignac. A propos du colonel, je l'ai étudié. Au milieu de ses brillantes et excellentes qualités, j'ai reconnu et sondé ses défauts et j'évite de les heurter. Je jouis de ses qualités, qui sont nombreuses. C'est un homme d'une haule capacité et qui ira loin.
J'ai couché hier avec un gros caméléon. Le pauvre animal avait froid et s'était blotti sous ma couverture. Il m'a légèrement ému quand je l'ai trouvé là. Adieu, cher frère, nous allons regagner notre bivouac de Mostaganem....
AU MÊME
Mostaganem, les 4 et 6 juin 1841.
Nous avons quitté Mascara, ses deux mosquées, sa triste prison, où nos pauvres camarades avaient laissé leur trace. Les Arabes nous ont attaqués à quelques lieues de Mascara, dans un défilé d'une grande difficulté. L'affaire, toute d'arrière-garde, a été chaude pendant quelques moments. Nous avons eu soixante-douze blessés et trois tués. L'ennemi a perdu environ trois cents hommes. Depuis lors, nous ne l'avons plus revu et nous sommes arrivés à Mostaganem sans brûler une amorce. . . .
Nous avons appris que la colonne qui a opéré dans la province d'Alger a eu les mêmes chances que nous. Point de combats, moins encore que nous. Elle a détruit Boghar et Tazza. Cette dernière ville avait de l'importance.
Nous allons nous reposer quatre ou cinq jours et puis recommencer.
Pendant vingt jours, nous allons patrouiller sous un ciel si brûlant qu'on ne peut le regarder, bivouaquer sans bois sur des pierres, enfin jouir de toutes les misères de la guerre, sans en avoir les compensations, une belle et bonne victoire. r^Tîous aurons bien des difficultés à vaincre pour le \ transport des vivres et des munitions. Le général
s'ingénie, se remue en tout sens et il met sur la bonne volonté et le patriotisme des ofBciers un impôt qui tue leur bourse et leurs chevaux. Il leur fait porter pour dix jours de vivres et six paquets de cartouches qui devront être versés à l'artillerie à Mascara. Cette mesure fait crier, bien qu'on en sente la nécessité. La faute en est au gouvernement qui ne donne pas les moyens de transport, sans lesquels la guerre est impossible ici où il faut tout porter avec soi, jusqu'à l'eau, jusqu'au bois....
AU MÊME
Mascara, le 12 juin 1841 .
Me voici encore sous les murs de Mascara, frère ; notre course a été intéressante, nous avons traversé un pays beau , curieux , admirablement accidenté. Nos longues vues nous ont introduits dans deux petites villes pittoresquement situées et que nous avons laissées à une demi-lieue sur notre gauche. Notre immense convoi s' opposant à toute entreprise, nous avons remis au retour le soin de brûler Calar et Dabbah. Ce sera dommage. A l'exception de quelques coups de fusil sans importance, nous n'avons point été inquiétés par les Arabes.
Cette campagne aura de grands résultats politiques
pour la question africaine. Le général Bugeaud suit son but avec une persévérance aussi louable qu'habile. Passionné pour la guerre et les combats, il préfère aux bulletins qu'il pourrait rechercher, la poursuite d'un but utile au pays. Cet homme est admirable, frère ; on ne le connaît pas, on ne lui rend pas justice. Il a vraiment du génie. Je le suis, je l'examine sans passion, et chaque jour je lui découvre de nouvelles qualités, mais il a bien les défauts de ses qualités. Franc et loyal à l'excès, il tourne quelquefois à la brusquerie. D'une activité inconcevable , il devient minutieux. Agriculteur pendant quinze ans, vivant dans un frottement continuel avec la classe peu élevée de la société, il n'a pas toute la dignité , toute la tenue désirables. Mais quelle conscience, quelle probité , quelle délicatesse de sentiments, quelle abnégation personnelle ! Et on l'entoure de difficultés ! De petites coteries lui suscitent des embarras et des ennuis, la presse l'assassine à coups d'épingle. Je voudrais être en France et crier cela sur les toits. Mon opinion est dégagée de tout esprit d'égoïsme, tu dois le penser. Je suis dévoué à cet homme parce que je vois qu'il m'aime et qu'il est bon pour moi. Ce qu'il fera pour moi , je n'en sais rien. Lui, comme tout autre, sera obligé de me récompenser si je le mérite, et je fais tout pour cela.
Mascara, ainsi que je te l'ai déjà dit, a dû être une ville belle et importante. Brûlée en partie et saccagée par le maréchal Clauzel en 1835, elle n'a pas été réparée ni rebâtie: les Arabes ne réparent
rien. Dans quelques mois elle sera habitable ; en attendant nos troupes sont mal et souffrent beaucoup. On a fait de la grande mosquée un hôpital qui sera humide, mais il n'y avait pas de choix. Pendant notre absence, les Arabes ne se sont pas montrés devant Mascara. Il paraît que le 1" juin , ils avaient perdu beaucoup de monde. Des murailles de Mascara on a vu le soir les Arabes défiler emportant leurs morts et leurs blessés. Ils ont eu plus de deux cents tués et quatre à cinq cents blessés. C'est beaucoup en Afrique ; quelques déserteurs nous ont confirmé le fait. Les Hachem ont signifié à Abd-el-Kader qu'il fallait qu'il les défendît ou qu'ils se soumettraient à nous. L'émir est embarrassé. Nous ne savons s'il Kvrera bataille ou s'il continuera son système de contenir les tribus avec ses réguliers sans rien risquer. S' il se bat, il est perdu. Maintenant nous allons courir la plaine des Chris pour faire la moisson à la place des Arabes et rentrer les grains. Dans huit jours, nous reviendrons à Mascara, comme la fourmi^ porter notre tribut.
Voilà, frère, des détails qui n'ont pas grand intérêt, mais à l'aide desquels tu pourras me suivre comme je te suis quai delà Tournelle, à la Madeleine, dans la salle des Pas-Perdus et à Noisy lorsque, comme hier, je mange un abricot ou une amande. Ah ! que je voudrais être sur les bords de la Marne avec toi et notre grand frère!..*
ÂU MÊME.
Bivouac de Sidikalef, le 23 juin 1841.
Noua ne sommes plus soldats, frère, nous sommes moissonneurs. La faucille a remplacé le fusil. Les Arabes aux abois ne veulent plus se battre. Nous les avons poursuivis jusqu'à neuf lieues du grand désert* Alors, pour ne pas perdre notre temps, nous nous sommes mis à faire la moisson pour eux. Nous sommes revenus nous établir autour de Mascara dans l'immense plaine des Ghris, et là, l'armée tout en* tière fauche les orges, les vanne, les met en sac, et |0n approvisionne ainsi Mascara. Cette idée toute 'agronomique du général a d'abord fait rire ^ maiâ quand on a vu les résultats on n'a plus ri. Tout le monde a travaillé de cœur et nos soldats, payés pour leur travail, abattent les grains au lieu des Arabes* Tout cela, frère, est très-beau et commence la solution d'un grand problème qui fera honneur au général et profitera à la France.
Je croyais rentrer avec le gouverneur dans quelques jours; il en est autrement. Le général Lamoricière a déclaré au gouverneur que le bataillon des zouaves lui était indispensable encore, et pour servir de modèle et d'exemple à l'armée d'Oran, et pour porter un coup décisif dans l'occasion.... Le colonel Cavaignac prend un congé et me laisse seul comman-
dant des zouaves, ce qui me met en évidence et dans une position superbe. Je ferai dans cette position tout le bien possible à mes officiers et je serai placé pour cela, carie général Bugeaud est toujours parfait pour moi. Mon Dieu, de Ja santé ! je ne demande que cela. Il y a des jours où je suis très-bien, mais il y en a d'autres où je me soutiens à peine. Mon estomac, mon ventre me brûlent. C'est avoir entrepris trop tôt de trop grandes fatigues. Il faut être de fer et d'or pour une semblable vie. J'aurai bien de la peine à m'y soumettre longtemps encore. Nous verrons ce que le destin me réserve. Cependant je suis attaché à l'étoile du général Bugeaud qui ne peut manquer de briller longtemps. Il est encore ici pour trois ans. Il en sortira maréchal de France et moi colonel. Ma foi , alors je deviens poltron comme la lune et je vais me reposer et fainéantiser dans quelque garnison,... à moins que le diable ne me fasse encore entendre le canon quelque part. Oh ! alors je me rengage et cours après le généralat. Et toi , cher frère , que fais-tu? Tu plaides, tu travailles, tu surveilles les enfants qui te désennuient, Moi, je n'ai que votre souvenir pour me soutenir. Si j'étais seul, j'irais bien vite croupir dans un bat8(illon en France. Il n'y a pas de cheval de fiacre sur place à Paris qui ne soit un chanoine auprès de moi. Quel corps que ces zouaves, toujours employé, toujours en avant, le jour, la nuit, au feu comme au travail ! Nous fournissions cent sacs au gouverneur quand d'autres bataillons en apportaient vingt-cinq ou trente. Mais quel
mal je me suis donnée toujours à cheval , courant d'un atelier à l'autre, excitant, encourageant mes hommes, allant seul au loin reconnaître les meilleurs champs pour les y placer, moi qui ne pouvais pas supporter de faire la moisson ! C'est très-comique de voir huit mille moissonneurs sur une étendue de deux lieues, vous débarbouiller des champs à perte de vue. Et pour le blé ce sera bien autre chose ! H y a dans cette plaine des champs de blé de trois lieues, et le blé a quatre pieds et demi de hauteur et souvent cinq pieds.
Embrasse le petit peuple et recommande-lui d'être sage. Quand j'aurai ma croix en or, j'enveiTai à mon fils ma croix d'argent, ma croix de Constantine, qui lui rappellera qu'il faut qu'il gagne un jour la sienne au même prix. Louise aura la petite que tu m'as donnée. Adieu
XV MÊM£.
Mostaganem, le 27 juin 18^1.
J'arrive, frère, il y a quelques heures que je jouis de la poussière de Mostaganem. Je trouve ici quatorze lettres, trois de Metz , trois de Cherchell. Ce sont des félicitations et des demandes d'appui auprès du général Bugeaud , comme si je protégeais quel^-
qu'un, moi cpii ne puis même pas me protéger contre la fièvre. Enfin, mon pain, mon trésor, trois lettres de vous: une de ma mère, frère et beau-père, trinité fort chère, qui m'a causé un vif plaisir, deux de toi que j'ai relues dix fois. Ton œil m'inquiétait et l'opération faite ne me rassure nullement. Ménagetoi et ouvre l'œil, comme on dit. Si je ne l'avais pas ouvert hier, je ne t'écrirais pas aujourd'hui.
Depuis notre départ de Mascara, nous avons eu deux journées horribles, sinon de dangers, du moins de fatigues. Le 25, mon bataillon a été, par des cheniins que rien ne peut décrire , dans des ravins, où l'homme descend, à quatre pattes, chercher des troupeaux que nous n'avons pas pris, des hommes que nous avons tués quand ils ne se sont pas sauvés, des femmes et des enfants que je laissais échapper le plus possible , parce que je n'aime pas cette marchandise.
Mais hier 26, autre scène plus militaire quoique avec son côté comique, puisque le drame prémédité a échoué. J'étais d'extrême arrière-garde et suivi depuis quatre heures par les Arabes qui me fusillaient de leur mieux. On voyait des groupes de cavaliers d'environ deux mille chevaux. Deux cents cavaliers et une centaine de Kabyles me suivaient de très-près. Je les maintenais, je leur tuais le plus de monde possible , je leur tendais de petits pièges numides qui les arrêtaient pour un temps ; enfin, à une halte, je leur envoie deux coups d'obusiers assez bien dirigés et ils s'arrêtent. Le feu cesse, je crois en être
débarrassé. Nous entrons dans un maquis épais où à dix pas l'un de l'autre on est aussi isolé que dans le désert. Nos Douairs, environ une vingtaine, appelés comme cela arrive souvent par quelques-uns de leurs amis servant Abd-el-Kader, traversent mon arrièregarde, passent, repassent et mes zouaves s'accouturment à les voir; pendant ce temps, j'employais mon arrière-garde à brûler, les champs d'orge et de blé sur notre passage et la colonne marchait toujours et s'éloignait. Moi-même, je me trouvais parfois séparé de mes hommes par les maquis. L'ennemi, qui plongeait sur nous et voyait tout, comprend en un instant le parti qu'il peut tirer du passage de nos alliés arabes dans nos rangs. Même costume , même langage , aucun signe de distinction. Une vingtaine de Bédouins ennemis se gHssent dans les maquis, nous parlent, nous demandent des renseignements oiseux, mais surtout si l'arrière-garde est loin. Deux cents cavaliers se préparent à passer un ravin sur notre droite et environ autant marchent sur nos derrières. A un signal, les vrais Numides, les dignes Carthaginois se jettent sur quelques hommes isolés. Trois sont désarmés, on ne les tue pas dans la crainte que les coups de fusil ne donnent l'éveil. Mais un traînard du 56% ayant affaire à un Kabyle plus raide, reçoit un coup de feu dans la poitrine à vingt pas de moi. Je dresse l'oreille comme un chien de chasse et je vois un véritable Arabe ami accourir à moi, ventre à terre, en me criant : « Commandant, commandant, les Arabes » d' Abd-el-Kader en masse I ils descendent , ils sont
» là, partout. » Heureusement, frère, les flanqueurs de gauche que j'avais fait appeler pour garnir ma droite que je trouvais en Pair arrivaient. Je leur fais faire un mouvement à droite et je les lance au pas de course. Moi, en deux bonds de mon cheval , je suis sur l'ennemi et j'arrive assez à temps pour recevoir à dix pas le coup de fusil du propre fusil du pauvre soldat du 56°. J'allais trop vite pour être atteint, je me suis levé sur mes étriers, j'ai frappé de toute ma force sur la tête emmaillottée du Punique. La lame a rebondi comme une balle, il a fait : oum ! et a pressé son cheval. J'ai enfoncé mon sabre dans ses guenilles, mais il m'échappait avec une bosse sur la tête et un trou dans ses chiffons. Je me suis retourné sur le ravin où mes hommes arrivaient à ma voix et j'ai arrêté l'ennemi par un feu soutenu. Mon adjudantmajor, lancé au galop, m'amenait l' arrière-garde et nous chargions vivement l'ennemi. Au bout d'un quart d'heure, tout était dans l'ordre et je riais en pensant que le colonel Cavaignac et moi et toute l'arrière- garde, nous l'avions échappé belle. Le coup était bien monté, bien joué, et s'ils avaient eu autant d'audace que de ruse nous étions enlevés. Tu veux des détails, en voilà, frère, mais longs, incomplets et toute cette scène se filait avec une rapidité d'exécution qui ne se traduit pas. Nous nous demandions après : Mais, est-ce possible?
Le colonel Cavaignac part; je reste avec mon bataillon et je vais retourner à Mascara avec le général Lamoricière. Nous partons le 1" ou le 2; nous serons
vingt jours absents. C'est bien long, je suis fatigué, souffrant, j'irai tant que je pourrai, et j'ai l'espoir que j'arriverai au bout. Me voilà chef de corps, grande responsabilité que je comprends et que j'envisage d'un oeil froid et d'un cœur ferme. Ma tâche sera lourde et difficile , car on me sait aimé du gouverneur et on n'aime pas ici le gouverneur, on serait enchanté de pouvoir lui dire : Votre protégé n'est qu'un triste officier, mais nous serons là et les faits aussi.
Voici sur l'esprit arabe quelques détails curieux qui te plairont. Durant nos expéditions, le général a reçu d'eux plusieurs lettres, elles te donneront une idée de leurs sentiments.
« Quel est donc cet esprit qui peut pousser la » France, qui se dit nation si puissante et si forte, à » venir guerroyer chez nous? N'a-t-elle pas assez de » son territoire? Quel tort nous fera ce qu'elle nous » prendra comparé à ce qui nous reste? Elle mar- » chera en avant, nous nous retirerons; mais elle n sera forcée de se retirer, et nous reviendrons,
» Et toi, gouverneur d'Alger, quel mal nous fais- » tu? Dans les combats tu perds autant de monde » que nous. Les maladies déciment chaque année tes » armées. Quelles compensations iras-tu offrir à ton » roi, à ton pays, pour tes pertes immenses en » hommes et en argent? Un peu de terre et des pierres » de Mascara. Tu brûles, tu détruis nos moissons, tu » coupes nos orges et nos blés et pilles nos silos. Mais » qu'est-ce que la plaine des Chris dont tu n'as pas
» dévasté un vingtième, quand il nous reste les mois-
» sons de (Ici il cite une trentaine de contrées) ,
9 et outre cela les moissons du Maroc même. Le mal » que tu as cru nous faire, c'est un verre d'eau tiré
» de la mer Nous nous battrons quand nous le
» jugerons convenable, tu sais que nous ne sotnmes » pas des lâches. Nous opposer à toutes les forces 9 que tu promènes derrière toi serait folie, mais nous 9 les fatiguerons, nous les harcèlerons, nous les dé- » truirons en détail ; notre climat fera le reste. Envoie 9 un homme contre un homme, dix contre dix, cent 9 contre cent, mille contre mille, et tu verras si nous 9 reculerons. Vois-tu la vague se soulever quand 9 l'oiseau l'effleure de son aile, c'est l'image de votre » passage en Afrique, etc. , etc. »
Qu'en dis-tu? Quelle raison, quel sens, quels sentiments justes et élevés! En deux mots, voilà leur politique, nous fatiguer, nous détruire en détail avec l'aide des maladies, et nous bloquer dans les villes de l'intérieur que nous occupons. Ne se battre que lorsque le terrain et le nombre leur offrent un immense avantags*j^ue faire avec de pareils hommes
qui n ont pas de besoin et dont la patrie est partout, dans un cercle immense, insaisissable? C'est le combat du lion contre le moucheron, et le plus sot des deux n'était pas l'insecte. Ouf! quelle belle page de politique ! J'aimerais mieux te battre aux échecs ou au bilboquet
Au bivouac, sous Mascara, le h juillet 1841.
Vraiment, frère, je ne devrais peut-être pas t'écrire sous l'influence des sentiments qui me débordent aujourd'hui; mais j'ai sous les yeux, j'aurai toute ma vie sous les yeux le tableau déplorable qui m'a frappé; je ressentirai toujours le oontre-coup des souffrances morales profondes que j'ai endurées.
Nous avons quitté Mostaganem le 2, et notre première journée, coupée en deux par une halte de plusieurs heures, qui ne repose pas parce qu'on est sous le soleil, sans eau, sans ombre, dans la poussière, a été des plus pénibles. Nous n'avions cependant que des plaines à traverser. Le bivouac n'a été établi que la nuit. Bien des hommes sont restés en arrière, bien des têtes ont été coupées. Mais le lendemain 3^, nous avions quatre lieues de montagne, un soleil de plomb ; mon bataillon avait été choisi pour faire l'extrême arrière-garde. L'ennemi nous suivait froidement et en petit nombre, grâce à Dieu. Au bout de deux heures, les traînards augmentaient, le terrain devenait diflicile, plusieurs têtes avaient été coupées. Je dis au lieutenant-colonel Renaud, qui était avec moi à l'arrière-garde : « Si nous n'en finissons » pas avec les Arabes, nous aurons plus de deux cents » têtes coupées, il faut un mouvement offensif décidé. »
Ce fut son avis, nous partîmes aussitôt au galop avec vingt-cinq cavaliers, une compagnie de zouaves et nous chargeâmes les cavaliers qui nous suivaient en tiraillant. Us ne tinrent pas, -nous leur tuâmes deux hommes et deux chevaux, et ils ne reparurent plus que de très-loin, comme des bêtes féroces qui suivent leur proie et l'attendent avec calme et certitude. Cependant nous les avons trompés, mais que de peines, mais que d'efforts, de supplications, de menaces I Non, pour les épaulettes de général, je ne voudrais pas recommencer la vie que j'ai faite dix heures de suite le 2 juillet. A peine les coups de fusil avaient-ils cessé que les traînards ont abondé par vingtaines, par centaines de tous les corps, de tous les régiments. Ce malheureux bataillon de chasseurs à pied, qui débutait en Afrique, était à la débandade. Il était d'avant-garde, par conséquent à près de deux lieues de moi, et je ramassais ses hommes à l' arrière-garde. J'ai vu là, frère, tout ce que la faiblesse et la démoralisation ont de plus hideux. J'ai vu des masses d'hommes jeter leurs armes, leurs sacs, se coucher et attendre la mort, une mort certaine, infâme. A force d'exhortations, ils se levaient, marchaient cent pas et accablés de chaleur, de fatigues, affaiblis par la dyssenterie et la fièvre, ils retombaient encore et, pour échapper âmes investigations, allaient se coucher, en dehors de ma route, sous les buissons et dans les ravins. J'y allais, je les débarrassais de leurs fusils, de leurs sacs; je les faisais traîner par mes zouaves, j'en ai fait monter sur
mon cheval jusqu'à ce que j'eusse sous la main les sous-officiers de cavalerie, seuls moyens de transport que nous ayons eus à T arrière-garde.... J'en ai vu beaucoup me demander en pleurant de les tuer, pour ne pas mourir de la main des Arabes ; j'en ai vu presser avec une volupté frénétique le canon de leur fusil, en cherchant à le placer dans leur bouche, et je n'ai jamais mieux compris le suicide. Eh bien, frère, pas un n'est resté en arrière, pas un ne s'est tué ; beaucoup sont morts asphyxiés, mais ce n'est pas ma faute. Toujours le dernier de l'armée, je n'ai pas quitté un buisson, un ravin, avant de l'avoir fouillé, et ma récompense ne se faisait pas attendre, quand vingt minutes après, ces mêmes buissons,, ces mêmes ravins étaient visités par les Arabes, qui venaient y chercher la proie que je leur avais arrachée.
Dans cette journée, que je n'oublierai jamais, j'ai compris la Macta, la Tafna et tous les désastres de l'Afrique. Mes zouaves si intrépides, si aguerris, si acclimatés, étaient eux-mêmes épuisés et plusieurs sont tombés sous de glorieux fardeaux. C'était un jour de dévouement et de force morale, c'est bien plus que le courage d'affronter les balles.... Le général Lamoricière m'a dit, que si mon bataillon n'avait pas été d'arrière-garde, il y aurait eu deux cents têtes coupées. Je lui ai répondu : « Bien plus, » mon général. » Aujourd'hui il fait un sirocco horrible : l'air est plus chaud que la bouche d'un four enflammé, la poussière tourbillonne par moments et le vent enlèverait les tentes ; puis à cet ouragan suc-
cède un calme plat, mortel, Voilà le temps depuis hier. Eh bien, moi je t'écris et je ne m'arrêta. que pour essuyer la sueur qui ruisselle sur tout mon corps, Je souffre, certes, je souffre, mais je serre lea dent^ de rage de yoir souffrir autour de moi et je lève la tête,,,. -
Au \)ivou^ç, svir Mi^sc^^ra, le 15 juillet 1841.
Je t'ai écrit sous Mascara, frère; cette fois-ci je t'écris sur Mascara. Nous changeons de tjivouat; en bas nous étions mal, en haut nous sonupes moins niai. Mon bivouac est établi sous ui> gros caroubier qui prête son ombrage à mes chevaux comme à moi.
Ne crois ^as que nous soyons restés oisifs, inactifs pendant les dix jours que j'ai paisses sans t' écrire. Nous avons beaucoup moissonné et nous nous sommes pas mal battus. Les Arabes se sont ennuyés de voir leurs blés fauchés et enlevés, ils se sont réunis sous les ordres de l'émir et nous ont attaqués à r arrière-garde, comme toujours. Les zouaves y étaient, il n'y a pas eu moyen de l'entamer. Nous avons fait une excursion à deux lieues sur Sidi-Daho, QÙ nous sommes restés trois jours. Le 13, les Arabes nous ont attaqués sérieusement et nous avons eu une
affaire qui aurait pu être belle, si elle avait été l>ieU dirigée et si tous les oorps avaient fait leur devoir. Le général Lamorîcière est brave, capable, mais on nesauté pas de plein pied du colnmandement d'un ré* giment au commandement d'une armée, surtout dans un pays comme celui-ci. Sa responsabilité l'inquiète et le rend indécis. C'est ce qui est arrivé le 13 : il a commencé, après m'avoir fait prendre une position sous une grêle de balles, par faire tirer du canon sur l'ennemi et nous lancer après. Mais il fallait nous lancer avant ; le canon éloigne les Arabes. Quand on les charge, c'est pour les joindre. Nous avons couru plus de deux lieues, tiré plus de cinquante coups de canon et brûlé plusieurs milliers de cartouches et noua n'avons pas tué cinquante hommes, et quand nous sommes revenus vers notre bivouac, de Sidi- Daho, les Arabes se sont retournés et nous ont ac-. con^pagnés à coups de fusil.,..
Tu trouveras, ci-jointe, une pièce curieuse qui t'amusera, toi et tes amis. C'est une proclamation d'Abd-el-Kader, ornée de son cachet. Hier, j'occupais aux avant-postes une position sur une hauteur, près d'un marabout. Quelques Arabes, placés sur les hauteurs opposées, sont descendus dans la plaine et m'ont crié si j'avais le cœur de descendre chercher un papier qu'ils me montraient. Je suis descendu seul ; ils ont déposé le papier dans des palmiers nains et se sont retirés de quelques pas. J'ai ramassé trois chiffons semblables à celui que je t'envoie. Je les ai donnés au général, en lui demandant la permission
zouaves, et leur adresser des compliments dans un bel ordre du jour, nommer quelques sergents, quel-^ ques caporaux, quelques soldats de première classe. Voilà comment on fait tuer les gens! Tu comprends bien que je ne demandais rien pour moi. En portant mon travail chez le général' Garraube il m'a dit : < Commandant, vous avez oublié un mémoire de » proposition, c'est le vôtre. »
Me voici dans ce triste Mostaganem, sans savoir ni quand ni comment j'en sortirai. Il n'y a pas de bateaux, et les premiers qui viendront seront employés à l'évacuation des malades. Je serai peut-être obligé d'aller avec l'armée m' embarquer à Oran, et ce sont encore des marches, des fatigues qui achèvent mon pauvre bataillon. Vraiment c'est trop se servir des hommes, c'est les user et en abuser. Nous ne savons rien des projets du général Lamoricière. Nous avons dans le sac des vivres pour quatre jours, et nous sommes prêts à tout événement, à partir par terré, par mer. ou à rester....
AU MÊME
Oran, le 2 août IShi»
Si jamais, cher frère, tu reçois de moi une lettre datée de Tlemcen, et il ne faut jurer de rien, tu
pourras me dorifter pour un Africairi complet, car \{ ne me tnanque plus que ce petit voyage* Me voilà à Oraii..*. Encore un pays nouveau de parcouru^ d4 quel pays ! Nous avons été obligés d'aller de TArbah au Tlélat pour trouver un peu de mauvaise eau jaunâtre et dégoûtante* Au défilé de Muley-lsmaël (boi& célèbre par la mort du colonel Oudinot, du colonel Maussion, par. la défaite du général Tré^el, qui partit de là poursuivant Abd-el^Kader , qui l'attirait à la Macta), les Arabes ne nous ont que faiblement attaqués: c'était de la véritable fantazziàii. NoUsâvorts marché toute la nuit afin d'éviter l'horrible plaine du Tlélat, four horrible qui vous asphyxie. A minuit nous noua reposions d'une journée dé dix liéUes au camp du Figuier. A quatre heures du matin, Je 1''* août, nous repartions ^ nous parcouriohs la plus grise, la plus inculte ^ la plus triste de toutes les plaines, pour tomber daiis Oran à huit heures. Quelle difl'érence avec les environs d'Alger, qui sont d'Une beauté féerique ! Ce port sans bâtiments reild la Vue de la mer vraiment triste. Cette ville, toute espagnole, ressemble à un grand bourg d'un pauvre dé^ partement d'Une pauvre partie de la France* Des guinguettes partout, pas de premier étage ; quelques maisons bâties par les Français , toujours dans le genre espagnol ^ sont assez bien. Du reste, pas dé beaux magasins, pas de beaUx étabUssements comuiè à Alger. Une seule chose rend original l'aspect d'Oran : la ville est coupée par un vaste raVin tout couvert de Verdure, jardins fruitiers , jardins potagers*
- 34/1 - La rue principale, s'appelant Napoléon à sa naissance, et Philippe à sa fin, probablement parce qu'elle descend toujours, traverse la ville. Une foule de ruelles montueuses et tortueuses coupent la rue ; on peut rester dix ans à Oran et ne connaître que la riie Napoléon-Philippe. Cependant le château neuf, où habite le général gouverneur de la province, est beau à l'intérieur; maig les abords sont difficiles, mesquins, toujours à l'espagnol. Le goût de Lamoricière a arabisé le dedans, qui est vrahnent curieux. 11 y a Oran beaucoup de colons, c'est-à-dire de marchands et de spéculateurs en terrains et bâtisses; le colon vrai est encore plus rare qu'à .41ger; pour mieux dire il n'y en a pas. La petite industrie est en partie entre les mains des Espagnols, les approvisionnements d'Oran venant surtout d'Espagne. Au total c'est une ville curieuse que je suis content d'avoir vue, mais où je ne voudrais pas habiter.
Voilà donc encore une expédition finie. C'est la quatrième depuis le 26 avril. J'ai couru quelques hasards, parcouru bien des pays, je me tâte, et je suis au complet. J'ai seulement gagné , ou plutôt regagné ma gastralgie, dont je souffre pas mal. Gagnerai-je autre chose? je n'en sais rien, mais j'ai la conscience d'avoir fait mon devoir. Dans cette dernière expédition, je commandais seul un corps sur lequel tout le monde a les yeux , et son étoile n'a point pâli. Je crois que j'ai gagné dans l'opinion de beaucoup, et je te le dirai franchement, j'ai grandi dans la mienne; j'ai senti, j'ai compris à mon aplomb
— S45 — qœ je pcMvraib £uynr pbi^* et îttijoiurif bui plus» qw^ jama^f aborderais toole €$pècede eodunoidinii»! arec confiiBce.
Tai en ce maliii avec le général Laoïorieièr^ UM longue et séneose ctmTarsatiofi^ eonfideiitieUe^ mak destinœ i être rq>elée par moi au gouveraeiur. 11 parait qa^à Alger cm a médit de notre campagne^ on a troaTé qœ nous n^avions pas fait asset* La calom* nie a broché sur le tout et , comme c'^e^t Tuis^tge «n àfirique, on s^est déchiré à belles dents« Le pays p^d à tout cela. Les circonstances sont graves» la campagne d'automne sera sérieus.> dans cette pro<^ \ince. Cest là qu'on se battnu Lamoricière nous Toudrait avec lui et il a raison* Ce n>st pas parce que je ccxnmande les zouaves, mais sans les louaves je ne sais trop ce qui noits serait arrivé» Jamais je n'ai vu de plus triste armée et, je le dis du fond de mon âme, si en revenant de Mostaganem nous avions été attaqués comme nous Tavons été dans plusieurs circonstances en Afrique, par des masses de cavalerie et quelques milliers de Kabyles , dans ce mom^fit il n'y aurait plus un seul zouave et Tarmée d'Oran aurait été culbutée. Il est vrai qu'on était fatigué, mais toute la troupe de ligne, chefs et soldats, était démoralisée. J'avais tout prévu, frère, j'avais pesé la catastrophe, je Tattendais, j'y pensais et je n'ai pas été pour cela plus triste pendant la route; mais j'ai vu Oran avec satisfaction pour les autres comme pour moi, et surtout pour notre France. Tout ce que je t'écris là est le fond de ma pensée,
La rue principale, s'appelant Napoléon à sa naissance, et Philippe à sa fin, probablement parce qu'elle descend toujours, traverse la ville. Une foule de ruelles montueuses et tortueuses coupent la rue ; on peut rester dix ans à Oran et ne connaître que la rue Napoléon-Philippe. Cependant le château neuf, où habite le général gouverneur de la province, est beau à Tintérieur; mais les abords sont difficiles, mesquins, toujours à l'espagnol. Le goût de Lamoricière a arabisé le dedans, qui est vraiment curieux. 11 y a Oran beaucoup de colons, c'est-à-dire de marchands et de spéculateurs en terrains et bâtisses; le colon vrai est encore plus rare qu'à Alger; pour mieux dire il n'y en a pas. La petite industrie est en partie entre les mains des Espagnols, les approvisionnements d'Oran venant surtout d'Espagne. Au total c'est une ville curieuse que je suis content d'avoir vue, mais où je ne voudrais pas habiter.
Voilà donc encore une expédition finie. C'est la quatrième depuis le 26 avril. J'ai couru quelques hasards, parcouru bien des pays, je me tâte, et je suis au complète J'ai seulement gagné , ou plutôt regagné ma gastralgie, dont je souffre pas mal. Gagnerai-je autre chose? je n'en sais rien, mais j'ai la conscience d'avoir fait mon devoir. Dans cette dernière expédition , je commandais seul un corps sur lequel tout le monde a les yeux , et son étoile n'a point pâli. Je crois que j'ai gagné dans l'opinion de beaucoup, et je te le dirai franchement, j'ai grandi dans la mienne; j'ai senti, j'ai compris à mon aplomb
que je pouvais faire plus, et aujourd'hui plus que jamais j'aborderais toute espèce de commandement avec confiance.
J'ai eu ce matin avec le général Lamoricière une longue et sérieuse conversation, confidentielle, mais destinée à être répétée par moi au gouverneur. Il paraît qu'à Alger on a médit de notre campagne, on a trouvé que nous n'avions pas fait assez. La calomnie a broché sur le tout et , comme c'est l'usage en Afrique, on s'est déchiré à belles dents. Le pays perd à tout cela. Les circonstances sont graves, la campagne d'automne sera sérieus3 dans cette province. C'est là qu'on se battra. Lamoricière nous voudrait avec lui et il a raison. Ce n'est pas parce que je commande les zouaves, mais sans les zouaves je ne sais trop ce qui nous serait arrivé. Jamais je n'ai vu de plus triste armée et, je le dis du fond de mon âme, si en revenant de Mostaganem nous avions été attaqués comme nous l'avons été dans plusieurs circonstances en Afrique, par des masses de cavalerie et quelques milliers de Kabyles , dans ce moment il n'y aurait plus un seul zouave et l'armée d'Oran aurait été culbutée. Il est vrai qu'on était fatigué^ mais toute la troupe de ligne, chefs et soldats, était démoralisée. J'avais tout prévu, fi'ère, j'avais pesé la catastrophe, je l'attendais, j'y pensais et je n'ai pas été pour cela plus triste pendant la route; mais j'ai vu Oran avec satisfaction pour les autres comme pour moi, et surtout pour notre France. Tout ce que je t'écris là est le fond de ma pensée,
garde-le pour toi ou pour ceux seulement qui nous comprennent et pensent avec nous»
Dans le moment où je t'écris, Abd-el-Kader rassemble toutes ses forces pour tenter un coup demain vigoureux sur Mascara. Une caravane partie de Fez lui a apporté à dos de mulets et de chameaux vingt pierriers, comme ceux dont on se sert pour armer les chaloupes , avec leurs affûts. Ils sont destinés à in-? cendier nos meules de paille à Mascara et à affamer notre troupeau. Tout cela est réuni k Saïda^ où ilous n'avons pas voulu aller et où l'émir concentre aujourd'hui ses ressources. 11 n'est plus question des soumissions dont on s'était flatté. L'émir se débats se multiplie, agit, pousse, intrigue^ et la guerre est plus menaçante que jamais.
Je me suis fait du général Garraube un ami chaud et franc. 11 ne croyait pas à l'avenir de l'Algérie- Nous avons commencé par nous disputer; maintenant nous discutons^ et tout en n'étant pas du même avis, nous nous sommes liés et il me fait toutes les prévenances imaginables. 11 m'a offert sa maison, sa table pour tout le temps de mon séjour à Orail* J'ai refusé pour rester sur mon terrain maître et indépendant. Il connaît beaucoup notre tante la marquise de Laurière. Son caractère est franc et me plaît; il est fort brave de éa personne.
Dans l'après-midi, nous passons la revue d'adieu, et le soir je vais m'embarquer pour Alger d'où je t'écrirai quand j'aurai vu le gouverneur. Je rie resterai que peu de jours à Alger et j'irai rejoindrè.mon
— Sô7 "
Blîdah où il faudra que je m'installe, que je me loue ou que je m'achète quelques meubles indispensables : un lit d'abord, une tabte et quelques chaises» J'espéfais trouver des lettres à Oran ; pas du tout* Le directeur âe la poste croyant que les zouaves étaient partis de Mostaganem pour retourner à Alger, y a tout renvoyé. Il y a un siècle que je n'ai eu de vos nouvelles. Comme je vais dévorer tout cela à Algen . .
AU MÊME
A bord du Tartare, le 4 août 1841.
Il est écrit, cher frère , que je ne retournerai ja-^ mais à Alger. J'arrive devant Mostaganem, je trouve le colonel Tampour, commandant supérieur de Mostaganem, dans Tenthousiasme d'un succès obtenu sur Abd-el-Kader, mais trop faible pour le continuer et avoir les résultats qu'il en attend. Il vient à bord, m'explique sa position, me demande de des*cendre avec mon bataillon et de marcher sur Abd-^ el-Kador. Tu comprends que je ne pouvais ni ne voulais refuser, et au lieu d'aller me reposer à Alger, je vais encore me battre quelques jours sUr \û Chélif. Sois sans inquiétude, je ne regrette que la privation de tes lettres.
J'écris au gouverneur pour lui expliquer ma posi-
tion. Je crois qu'il me saura gré de ma démarche.
J'ai monté la tête à mes officiers et à mes zouaves. Nous ferons encore, j'espère, de bonne besogne.
Je t'écrirai quand je serai à Alger, dans huit jours. Notre expédition ne durera pas plus. Embrasse tout le monde mille fois.
AU MEME
Alger, le 12 août 18^1.
J'ai salué de nouveau la vieille Mauritanie, frère, et avec' d'autant plus de plaisir qu'au train dont marchaient les choses, j'ai pu craindre de ne la revoir jamais. Tu m'as vu parti d'Oran pour Alger, tu m'as vu retenu devant Mostaganem par le colonel Tampour. A minuit, le 5, je suis débarqué avec mon bataillon dans la poussière de Mostaganem. A dix heures du matin est arrivé Lamoricière qui a approuvé en tout ma conduite. A trois heures de l'après-midi, six bataillons et quatre cents chevaux partaient pour le Chélif où nous étions bivouaques à deux heures du matin. De quoi s'agissait-il pour tant de bruit? Abd-el-Kader voulait punir par des impôts ou tout simplement décapiter les Arabes qui s'étaient compromis à ses yeux en venant au marché à Mostaganem. Ces Arabes appartenaient à diverses tribus.
Les tribus ont refusé de livrer les coupables et surtout la tribu des Medjer, qui est la moins hostile contré nous. L'émir a voulu diriger la tribu dés Beni-Zerouel contre les récalcitrants. Les Beni-Zerouel ont refusé de se battre contre les Medjer. Au milieu de ce conflit, les Arabes compromis ont jugé prudent de venir se réfugier sous la protection française et ils ont demandé qu'on les aidât à passer le Chëlifi L'émir était là avec trois cents chevaux et quelques Kabyles. Le 29 , quelques Arabes sont arrivés sous Mostaganem avec leurs tentes , famille et troupeaux. Le 1"' août un plus grand nombre a passé encore, et enfin, avec nous, le reste est arrivé et tout cela sous les yeux de l'émir qui pleurait de rage. C'est un pas fait , c'est un exemple qui peut être suivi , si on est . adroit.
Le 7, je rentrais à Mostaganem et dans la journée j'embarquais mon bataillon à bord du Fulton, lors-^ qu'une voile ou plutôt une fumée s'est montrée à l'horizon. Bon, me suis-je dit , void le gouverneur , je ne suis pas parti ; et j'ai courbé la tête avec la résignation militaire qui bien souvent frise le désespoir. C'était lui, en effet: une heure après il me faisait demander moi seul et le premier à son bord. Nous avons causé une demi-heure, je lui ai tout raconté et Lamoricière est arrivé ensuite. J'ai dîné avec eux et le conseil de guerre a décidé que les zouaves retourneraient de suite à Alger. J'ai été reconduit à bord du Fulton ou mon bataillon m'attendait avec anxiété, et nous avons levé l'ancre. Le gouverneur reste quatre
^ 350 -^ à cinq jours tant à Mostaganem qu'à Oran. Le 9, à huit heures du matin, je débarquais et entrais tam^ bours en tête à Alger où j*ai été reçu conune partout^
Je suis à l'eau de Seltz et j'ai évité la crise que je redoutais après un peu de repos. Je mène une vie réglée et je continue à faire de Teiçercice le plus que je puis pour me tenir en haleine. Mais les affaires de mon bataillon me débordent, car nous sommes^n inspection générale et toute l'administration est chez nous en retard de près d'un an. Il a fallu rhabiller mes zouaves de la tête aux pieds. Ils étaient nus et déguenillés.
Nous attendons le gouverneur, je ne fermerai ma lettre qu'après son retour..,. Nous commençons à nous dégoûter. Si le maréchal Soult reste longtemps au ministère, il ne conservera pas beaucoup de bons officiers en Afrique. Depuis quatre mois que nous nous battons, pas une des décorations, pas un des grades demandés par le général Bugeaud n'a été accordé. On veut dégoûter le gouverneur ; à sa place je mettrais le marché à la main au ministre, et j'enverrais copie de ma letti'e à tous ses collègues. Quand on veut des hommes, il faut stimuler leur ambition et les récompenser. . , ,
I^e général Bugeaud est arrivé hier soir et m'a f^it demander. Nous avons causé, Eynard, lui et moi, véritable conciliabule confidentiel, jusqu'à mi-^ nuit. De notre conférence il est résulté que le général est décidé à écrire au ministre pour se plaindre. Nous avons Yédigé une lettre ferme et digne, dont
copie a été adressée à M. GuizqU F^iite^^vous mour ton, Je Iqup vous m^nge. Le spectacle de ce vieillard prof oqdéinent ulcéré et se demandant cornaient il a mérité tant d'injustice était vr^in^ent touchant. le nç m'attendais pa^ à. cette n^arque de confiance de sa part, et j'en ai été e^usai fier qui^ touché. Si j'avais d? la vanité, je pourrfti3 te dîr^ que je suia du conseil irir time qui dirige les affaires algériennes. Rien de cela : on me sait du dévouement, de l'honneur, quelque intelligence, on me consulte, rien de plus simple,,,
AU ll$M£:.
Blidah, le ao ao^t 1841.
Je commençais à m' ennuyer de ne pas avoir à tç lire, frère, quand ta lettre du 20 on' est arrivée, Mç voici officier de la Légion, d'honneurv Cette nomi-r nation me satisfait, je l'ai méritée, et on ne peut plus me donner autre chose que le grade de lieutenantcotonel. Je ferai ce qu'il faudra pour avancer le terme.
Tu as dû trouver à Taste un gros paquet qui a salué ton arrivée. Le jour où tu quittais Paris, moi je quittais Alger, et j'avais, avec deux bataillons, le commandement d'un convoi mon&tre que je conduisais à Blidah. J'ai bien crié après les charretiers ci-.
vils pour les faire serrer. J'avais plus de deux cents voitures, cinq cents mulets; mon convoi tenait presque une lieue, mais j'ai fait doubler les voitures, marcher les mulets sur les flancs ou sur un grand front, et tout a été pour le mieux. Quelques Arabes ont montré le nez entre Bouffarick et Beni-Mered , mais ils ne nous ont pas fait le plaisir de nous attaquer.
Me voici donc à Blidah, dans une belle maison en ruines ; cinquante orangers superbes dans une cour, des jasmins, une treille et de l'eau courante. C'est charmant, c'est pittoresque, mais j'ai dépensé 80 fr. en installation, et je n'ai ni portes, ni croisées, ni cheminées pour l'hiver. En revanche, j'ai une foule de rats, et dans un coin, sous mes orangers, un gros vautour et un singe appelé Lafrance, fort doux et fort amusant.
Nous ne sommes pas tout à fait tranquilles à Blidah. L'ennemi est autour de nous. Toute la journée on tire âur nos postes de la montagne, et quelquefois nous sortons pour nous montrer aux Arabes. C'est pour nous tenir en haleine....
AU m£H£.
Alger, le 18 septembre 1841.
C'est une belle chose que la confiance d'un chef, frère, c'est une belle chose que là diplomatie, mais
Blidah, tous les lieux sont pestilentiels. Moi, je me tiens, je résiste, parce que j'ai la tête bourrelée d'affaires et d'occupations, et que je n'ai pas le temps de penser à ce que je ressens de malaises avant-couréurs. Je ne puis pas être malade, car malade ou non, il faut que je marche et que je sois le 27, au col.
Pendant que le gouvernement a la faiblesse de laisser attaquer, calomnier, déchirer pièce à pièce le gouverneur qu'il a donné à l'Afrique, l'armée d'Afrique répond par des succès et des résultats tellement positifs qu'il est probable qu'au printemps tout sera fini par ici, et c'est le général Bugeaud qui aura tout fait. Nous avons les meilleures nouvelles de la province d'Oran. Soixante-dix réguliers à cheval se sont rendus à Mostaganem. Les kalifats, les cheiks des tribus, ont fait dire au gouverneur : « Partez pour Mascara et vous y serez suivi par » trois mille cavaliers des tribus. » Les Bordja, les Flittas, les Medjer, les Beni-Ahram veulent se soumettre. Miloud-Ben-Aratch s'est battu contre les tribus qui ont refusé l'impôt. Enfin, Abd-el-Kader lui-même fait faire des outres pour passer dans le désert. Tout ceci est officiel.
Nous allons voir, nous, ce que nous trouveronfe entre Médéah et Milianah. Les uns croient à de la résistance et parlent de trois bataillons réguliers ; les autres, et je penche pour eux, s'attendent à une insipide et fatigante promenade. Nous sommes prêts à tout... En attendant, vous êtes tous ensemble
cavalerie sera à pied pour porter des sacs de farine et de riz; nous traînerons d'énormes troupeaux. Quoi qu'on dise à Paris, la guerre d'Afrique est loin d'être facile à faire, et surtout à bien faire. Les Arabes ne se battent qu'où ils veulent et qu'après avoir longtemps choisi et étudié leur terrain, 11 n'y a pas de manœuvre, de mouvement stratégique qui puisse les amener où l'on veut, et ils vous attendent là où vous êtes toujours obligés de passer....
AU MÊME
Blidab, le 35 septembre 1841.
Je suis revenu à Blidah, cher frère, après huit jours passés dans l'intimité de la famille Bugeaud. Je suis rentré dans ma maison, j'ai touché la main à Lafrance et reçu les caresses de mon cheval Dùhmant. J'ai revu mes zouaves avec des entrailles paternelles ; mais, hélas, frère, mes pauvres zouaves, la fièvre les dispute au plomb I Us entrent à l'hôpital par vingtaine tous les jours. Je comptais emmener au col huit cents baïonnettes, à peine si j'en aurai quatre cents. Je vais les visiter à l'hôpital et j'eç sors sans respiration, tant j'ai le cœur serré. J'aimerais mieux les voir frapper noblement par la balle des Bédouins. Cette année est terrible. Boufiarick,
Blidah, tous les lieux sont pestilentiels. Moi, je me tiens, je résiste, parce que j'ai la tête bourrelée d'affaires et d'occupations, et que je n'ai pas le temps de penser à ce que je ressens de malaises avant-couréurs. Je ne puis pas être malade, car malade ou non, il faut que je marche et que je sois le 27, au col.
Pendant que le gouvernement a la faiblesse de laisser attaquer, calomnier, déchirer pièce à pièce le gouverneur qu'il a donné à l'Afrique, l'armée d'Afrique répond par des succès et des résultats tellement positifs qu'il est probable qu'au printemps tout sera fini par ici, et c'est le général Bugeaud qui aura tout fait. Nous avons les meilleures nouvelles de la province d'Oran. Soixante-dix réguliers à cheval se sont rendus à Mostaganem. Les kalifats, les cheiks des tribus, ont fait dire au gouverneur : « Partez pour Mascara et vous y serez suivi par » trois mille cavaliers des tribus. » Les Bordja, les Flittas, les Medjer, les Beni-Ahram veulent se soumettre. Miloud-Ben-Aratch s'est battu contre les tribus qui ont refusé l'impôt. Enfin, Abd-el-Kader lui-même fait faire des outres pour passer dans le désert. Tout ceci est officiel.
Nous allons voir, nous, ce que nous trouveronfe entre Médéah et Milianah. Les uns croient à de la résistance et parlent de trois bataillons réguliers ; les autres, et je penche pour eux, s'attendent à une insipide et fatigante promenade. Nous sommes prêts à tout... En attendant, vous êtes tous ensemble
à Taste, et j'aimerais mieux y être avec vous que d'aller me fusiller au col ou au bois des Oliviers, ou auGontas...,
26 septembre 1841.
Encore quelques lignes pour te faire part d'un nouvel incident. Mon colonel Cavaignac est arrivé à Alger et, comme je l'avais présumé, il choisit la province d'Oran et me laisse le commandement dans la province d'Alger. C'est à merveille, mais en son lieu et place il m'adresse son frère, le fameux républicain, homme de très-bonnes manières, que je loge, que je présente, que je fête et qui me convient, à un seul point près, ses opinions politiques....
AU MÊME
Blidah, le 14 octobre 1841.
Je commence, frère, une intéressante lettre sur une grande feuille de papier, sans savoir si je la remplirai. La matière ne manquera certes pas, mais le temps et surtout la force, car je tombe de fatigue et de sommeil. Ah ! mon pauvre frère chéri, si tu veilles sur mes enfants, si tu me remplaces auprès d'eux, il faut bien aussi que tu aies ta compensation et que ton cœur bondisse, comme le mien, de joie et
de fierté au récit de mes succès où tu es pour bonne* part, amr, car je n'ai jamais donné deux coups de sabre aux Bédouins, sans qu'il y en ait eu un à ton intention et l'autre dans la pensée de mes enfants. Arrivons au fait.
Le 8 octobre, de glorieuse mémoire, nous sommes arrivés au fameux défilé de Chaab-el-Keta. Quinze cents Kabyles, soutenus par un bataillon de réguliers et une masse de cavaliers, nous ont attaqués avec acharnement. Le général Bedeau commandait l'arrière-garde; je lui fis observer que si nous ne cbar^ gions pas l'ennemi, j'allais en descendant perdre le tiers de mon bataillon. Le général fit masser mon bataillon dans un fond avec le 10' bataillon de chasseurs à pied, et, pendant qu'on allait chercher les gendarmes maures, laissa se grouper et s'amonceler les Kabyles derrière un accident de terrain prononcé. A un signal donné, les gendarmes maures, au nombre de quatre-vingts cavaliers, mon bataillon tout ej^tier et deux compagnies de chasseurs, s'élancent au pas de course sur l'ennemi qui, surpris, épouvanté, ne cherche qu'à fuir et tombe sous nos baïonnettes. En une demi-heure, deux cents cadavres sont restés 'sur le champ de bataille et plus de quatre cents blessés ont été emmenés par les cavaliei's, et sont allés mourir dans leurs tribus. Mes zouaves revenaient la baïonnette ensanglantée, et chargés d'armes et de dépouilles. J'ai été tiré, à trois pas, par un Kabyle; sa balle m'a enlevé un morceau de chair du doigt du milieu et a brisé mon pistolet dans ma main. Le
pauvre homme est allé là-haut déplorer sa maladresse. J'ai son burnous et son haïk terriblement ensanglantés. Je t'envoie, ci-joint, une pièce assez curieuse que j'ai trouvée sur le Kabyle, qui, à ce qu'il paraît, est un chef. Le cachet est celui de Sidi-Embareck. La traduction est celle-ci : Sidi-Embareck à Sélim-Si : « Que Dieu te donne la force et la sa- » gesse, et ensuite le présent est pour te dire que le » chrétien est sorti. Tu rassembleras le plus de Ka- » byles possible à l'Oued-Rayas et tu ne tueras le » chrétien que quand je t'en donnerai l'ordre. » L'ordre a été donné et c'est lui qui a été occis. Ainsi va le monde.
Maintenant, frère, mettant de côté les éloges que j'ai reçus, les poignées de mains et tout le clinquant habituel en pareille circonstance, le positif est ceci... L'ennemi a été abattu, démoralisé, dégoûté. 11 nous a toujours suivis, mais de loin et sans oser attaquer. Les Kabyles se sont dispersés. Les cavaliers seuls tiennent la campagne avec les réguliers, qui ont eu la lâcheté de laisser massacrer les Kabyles sous leurs yeux sans les défendre.
Après avoir ravitaillé Milianah, nous sommes revenus en prenant le col à revers. Le mauvais temps s'est déclaré. La pluie, tombant par torrents, a rendu les chemins impraticables. L'armée a descendu péniblement le col, heureusement sans coups de fusil. Nous sommes rentrés dans nos cantonnements, où nous prendrons, pendant dix ou quinze jours, un repos dont tout le monde sentait le besoin.
Les fatigues, les fièvres, ont donné sur mon bataillon. Mes officiers tombent malades; je n'ai plus que quatre cents baïonnettes, et malgré cela tout marche et tout marchera, parce que je le veux. Adieu, frère, je tombe de sommeil.
AU MÊMfi.
Blidah, le 16 ociôbte 1641*
Notre affaire du 8) à Chaab-el-Keta, a du retentissement et me fait un bien inconcevable. Les zouaves, toujours les zouaves, et par conséquent leur chef I C'est moi qui ai donné l'idée du retour offensif, moi qui l'ai demandé avec instance au général Bedeau. S'il n'avait pas eu lieu, j'avais, en descendant, la moitié de mon bataillon hors de combat peut-être. Quinze cents coups de fusil m' arrivaient à bonne portée sans pouvoir répondre. C'était pour moi une affaire capitale, mon bataillon couvrait l'armée. Mon étoile m'a servi, nous avons réussi. C'est bien, mais si nous avions trouvé plu» de résistance, èi nous avions été ramenés, nous y restions tous 5 car, il faut le dire, nous n'avions guère plus de quatre cents baïonnettes et quatre-vingts chevaux^ contre deux mille hommes embusqués et protégés par le terrain, et derrière ces doux mille hommes, mille chevaux
et cinq cents réguliers, qui nous auraient fort embarrassés s'ils avaient manœuvré. Tel était notre élan, que s'ils avaient passé le ravin, je n'hésitais pas à les attaquer. Aujourd'hui tout est pour le mieux : on me félicite, on m'embrasse, on me serre la main gauche , car la droite est blessée et ne remue que dans les grandes occasions, comme pour t'écrire, par exemple. Au fait, ce n'est qu'une misère dont on ne retrouvera plus la trace dans quelques jours. Comme tu m'aurais embrassé, le 8, quand j'ai ramené à ma position mon bataillon couvert de sang et des dépouilles de l'ennemi, ma pauvre main ensanglantée, mon pistolet brisé, et la lame de mon sabre rouge jusqu'à la moitié. Ce sont de bons moments, frère : on ne les oublie jamais , et ils font oublier bien des peines, bien des tourments.
AC MÊME
Blidah, le 22 octobre 1841.
Commençons, frère, par le mauvais : nous arriverons ensuite au bon , s'il est possible. Je relève d'une maladie aussi courte que violente, et je suis entré dans une convalescence qui sera trop brusquée, car nous repartons demain pour faire à Médéah un quadruple ravitaillement Le lendemain de
mon arrivée, après t' avoir écrit, j'ai été pris par une fièvre chaude. On m'a saigné deux fois, et tombé d'abord bien bas, et tout à fait à plat, je me suis, comme à l'ordinaire, relevé comme un champignon. N'importe, de pareilles secousses sont terribles, c'est un triste jeu, et l'avenir m'effraye. Tu vois comme on nous use dans ce pays ; on nous laisse à peine le temps de respirer. Cette expédition durera encore quinze jours, et il paraît que, malgré l'hiver^ nous ferons encore des courses. Ni gens , ni bêtes n'y tiendront, c'est impossible.
Avant-hier , le colonel Cavaignac et son frère sont revenus à Blidah. Ils étaient allés dans la province d'Oran, mais la mer, qui ne reçoit d'ordres de personne, les a retenus huit jours dans les vagues pour aller à Mostaganem. Ils ont trouvé l'armée partie depuis trois jours, alors ils ont continué jusqu'à Oran et sont revenus à Alger et enfin à Blidah. Je le regrette d'un côté, parce que je ne suis plus chef; de l'autre j'en suis bien aise, car ma santé me fait trembler, et les affaires me tuaient. Gavaignac est enchanté de l'affaire du 8, dont on parlait beaucoup à Alger. Son frère fera l'expédition avec nous; je n'en suis pas fâché, il cause bien.
Cette courte, mais douloureuse crise, m'a laissé une tristesse, un dégoût, un ennui que je ne puis exprimer. Mes nerfs ont été violemment irrités, et je suis probablement encore en leur pouvoir. Quel coffre de fer il faut que j'aie pour résister à tant de secousses! Quelle force, et j'ai tant usé de la vie!
Que d'émotions, que de cordes brisées et mal rattachées, quel tourbillon de sensations, que de peines, que de plaisirs! C'est certainement pour cela que je crains si peu la mort, et c'est encore parce que je ne la crains pas qu'elle ne veut pas de moi. Oh ! que j'aurais besoin de quelques bons mois de repos avec toi, dans ton cabinet, sans bouger, sans sortir 1 Des livres, du feu, des échecs et un bilboquet pour ton instruction....
Blidah, le 28 octobre 1841.
Mes forces ont trahi mon courage, mon bon frère, et malgré ma résolution, j'ai été obligé de rentrer hier à Blidah avec un convoi. L'armée continue ses fatigants ravitaillements ; elle en fera encore deux si le temps, devenu horrible, le permet. Pour moi, parti bien faible le 23, je me suis traîné au col , du col aux Oliviers, des Oliviers à Médéah, de Médéah au col, et du col à Mouzaïa, toujours accompagné de la fièvre, et gelé par une pluie glaciale et un vent de l'autre monde. Je sentais la vie me quitter, j'ai dû céder. Je suis donc réinstallé dans ma maison de Blidah, établi au coin de mon feu, et sentant mes forces revenir. J'ai dormi quatorze heures ; si la fièvre manque, je suis encore une fois hors d'affaire.
J'aime bien mes zouaves, ce sont de braves soldats, mais il faut être plus que de fer pour supporter la vie qu'on mène avec eux. On gagne là, cent fois, son grade, tu ne t'en fais pas d'idée. Toujours les zouaves en avant. Faut-il prendre le col la nuit, les zouaves; on craint pour l'arrière-garde, les zouaves à l'arrière-garde; on craint pour le flanc gauche, les zouaves sur le flanc gauche. Un bataillon est-il engagé , vite les zouaves, sacs à terre , et au pas de course courez le soutenir. On fait une lieue , on se bat, et on refait une autre lieue pour venir reprendre ses sacs. L'armée est établie au bivouac depuis trois heures; tout le monde a donni et mangé la soupe, les zouaves arrivent, et pour se lever le lendemain deux heures avant les autres. Voilà sept mois que je mène cette vie.
Toi, pauvre ami, tu te mouilles aussi, tu te crotteô, tu vendanges; tu profites de tes vacances de TaÉte pour faire le plus d'exercice possible, et malgré tout tu engraisses. Quarante ans, voilà la cause! Inde mali labes. Tu te plains de tes quarante ans ; que dirai-je donc, moi, qui en ai trois de plus. Tu ne te trouves plus jeune, tu cherches tes forces émoussées» Et cependant, quelle différence entre nos deux existences ! Quelle agitation continuelle d'un côté , pendant que tu cheminais avec calme ; quelles émotions diverses, que de peines, de soucis, d'angoisses et de plaisirs, de joies et de désespoir! Quant aux soucis, tu en as eu ta bonne part, ta grande part même; car aux tiens sont venus se joindre les miens, dont tu as
souffert, que tu as partagés et bien souvent détournés à ton propre détriment. Je pèse nos deux existences, et arrivés où nous en sommes, je calcule que tu as autant souffert que moi , et que plus robuste , plus insouciant, j'ai dû mieux supporter nos tristes épreuves. Par quelle maladie mon pauvre corps n'at-il pas passé depuis cinq ans! Eh bien! je reste quinze heures à cheval, sur vingt-quatre, sans fatigue. Le bivouac ne m'éprouve pas; je me sens la même force, mais moins d'agilité, le même élan, la même ardeur qu'aux jours heureux de mes vingt-cinq printemps. Où je sens l'âge arriver, c'est au calme habituel de ma tête, qui ne reprend son feu que lorsque l'occasion l'exige. C'est encore à l'aspect d'une jolie femme. Autrefois, je n'en voyais pas sans désirer lui faire la cour. Aujourd'hui, c'est un beau tableau que j'admire, mais sans nul désir d'en devenir le possesseur, et cependant je sens que si je redevenais amoureux , je le serais avec la même passion , la même frénésie, la même jalousie qu'autrefois, en un mot comme un niais, mais il n'y a pas de danger. Tu auras été longtemps sans recevoir de mes lettres, frère, et tu en auras trouvé un paquet à Paris. C'est une mauvaise manière de recevoir des nouvelles. Le plaisir du moment ne paye pas les longues inquiétudes passées, les incertitudes, les conjectures et tout le travail d'une imagination qui attend, craint, espère. Ainsi tu ne te seras pas affligé de mes maux, réjoui de mes succès. Tout cela t' arrivera à la fois et tu seras obligé de faire un calcul pour classer les
événements, les peser et voir si le résultat est bon... Je vois par ta lettre que nos enfants se sont amusés^ Taste, malgré le mauvais temps. Pour les enfants, la pluie a ses plaisirs comme le soleil. Te rappelles-tu les superbes bouillies de boue que nous faisions rue des Postes*, et on n'avait pas soin de nous mettre des sabots et de nous donner des parapluies de paille. Cependant nous sommes là et nous avons quarante ans, et il y en a trente-deux environ que nous faisions des puits et des rigoles. Après nous, viennent nos enfants qui font comme nous. Aujourd'hui, ils sont entassés dans la caisse d'une diligence, se roulant, criant, dormant et mangeant comme des ogres. Je voudrais bien être au bout de la table d'hôte que vous dévasterez à Poitiers ou à Tours. Quand tu recevras cette lettre , chacun aura repris ses petites habitudes de travail et d'étude. En avant le latin, le français et le piano I Ne négligeons pas la musique, c'est une ressource immense pour l'avenir. C'est plus qu'une ressource: un piano, c'est un ami auquel on conte ses peines et ses joies et qui répond par une consolation ou un sourire. J'oublie ici ce que je savais et j'en suis désolé. Est-ce que tu n'as pas l'intention de demander bientôt une bourse pour mon fils? Un fils au collège ! il faut absolument
* Le Maréchal, après avoir perdu, à l'âge de 5 ans, son père, ancien préfet de l'Aude, vint habiter avec sa mère un hôtel avec jardin, situé rue des Postes. Cet hôtel, qui appartenait à M. Papillon de la ïapy, grand-père maternel du Maréchal, a été abattu en 1808 pour le percement de la rue d'Ulm.
être colonel. Jamais notre père ni nos oncles ne sont venus nous voir au collège, nous! Des femmes, de faibles femmes!. Nous n'en sommes pas plus mous pour cela.
Ma blessure à la main ne laissera pas de trace; j'ai le doigt raide et la main maladroite, mais cela diminue tous les jours. J'ai encore eu là bien du bonheur. Conçoit-on un niais qui me manque à quatre pas. S'il m'avait logé sa balle dans le bras ou quelque part, il me faisait lieutenant-colonel d'emblée. Maladroit, val En attendant, je me réchauffe dans son burnous qui est bien fort et bien bon. Tu l'emeporteras quand tu viendras en Afrique, ou je te le laisserai quand j'irai en France
AU MÊME
Blidah, le 18 novembre 1841.
J'ai un immense besoin d'un repos complet et je suis bien loin d'en jouir. Aussi je ne reprends ni force, ni appétit, ni sommeil. Mon colonel est toujours à Alger et je suis dans tous les ennuis d'un commandement difficile.
Les Arabes indigènes, que j'ai enrôlés à Milianah
* La mère et la grand' mère du Maréchal, qui Tont éleré après la mort de son père.
et à Médéah, me causent toutes sortes d'embarras. Rixes, batailles, vols, nous avons de tout. Le conamandant supérieur ici a fait la faute d'ériger les Juifs en milice, de leur donner des armes et de leur faire monter la garde. C'est bien peu connaître ce pays où les Juifs sont méprisés de toutes les races. Vouloir leur donner de l'autorité, c'était provoquer des rixes. C'est ce qui est arrivé. Mes zouaves les ont bousculés et battus. J'ai fait distribuer environ trois cents coups de bâton comme un vrai pacha ; j'ai meublé les prisons; quelques-uns passeront au conseil de guerre ; les patrouilles sillonnent les rues, et avec tout cela je ne suis que médiocrement tranquille. Je suis esclave de l'ordre et je ne comprends pas mopi métier sans discipline.
Il y a à Alger des généraux qui se jalousent, et le malheureux gouverneur desservi par ses ennemis, mal servi par ses amis, y mourra à la peine. Bedeau seul, homme de vrai mérite, s'.fface tant qu'il peut, ne médit de personne, juge tout le monde et gémit. Il n'aime pas le gouverneur, mais il exécute avec conscience les ordres qu'il reçoit. '
AU MÊME
Alger, le 27 novembre 1841.
Cher frère , je suis depuis hier à Alger et dans la plus triste position , car ma santé dépérit de jour en
jour. Mon bataillon a quitté Blidah le 25 pour aller tenir garnison à Coléah. Moi, par ordre du gouverneur, je suis venu essayer de me rétablir à Alger.
J'ai fait noblement mes adieux à Blidah, par une belle razzia que, malgré ma fièvre, j'ai dirigée avec succès. J'ai bien souffert cette nuit-là, je suis rentré à Blidah à moitié mort, mais les compliments m'ont rendu la vie. Parti de Blidah à onze heures du soir avec quatre cents zouaves , cent soixante-dix chasseurs à pied et quatre-vingts indigènes, j'étais à la pointe du jour en vue des villages que je devais raser. Sans les indigènes qui, malgré ma défense, ont voulu faire feu J'aurais fait cinq cents prisonniers et pris mille têtes de bétail. Malgré cette faute, j'ai tué une quinzaine de Bédouins, fait cent sept prisonniers et pris cent bœufs , quatre cents chèvres et moutons. Mes zouaves étaient surchargés de butin de toute espèce. A midi , j'étais rentré à Blidah où toute la population battait des mains. Le général Changarnier, qui m'avait ordonné la razzia, était très-satisfait.
A mon arrivée ici, le gouverneur m'a complimenté de la manière la plus gracieuse en me disant : «Bravo, mon ami, du courage, nous changerons » bientôt d'épaulettes. » Me voici donc à Alger où je m'ennuie comme partout, car je souffre et je vis renfermé dans ma coque. Je vais de mon lit à ma table pour écrire et de là chez le gouverneur.
11 se passe entre mon colonel et le gouverneur quelque chose de très-fâcheux. Tu connais l'antipa-
thie du général Bugeaud pour le républicanisme. Cavaignac a dit hautement que ses principes étaient les mêmes que ceux de son frère, et qu'ils différaient seulement en un point, c'est que Godefroy jugeait le renversement immédiatement possible, et que lui, Eugène, ne pensait pas que le moment fût venu. Il se considère d'avance comme le futur général de la République, le sauveur de la France, de l'armée. Inde irœ. Cette situation ne peut que s'aggraver parce qu'elle s'alimentera de mille taquineries et de toute la raideur du républicain vis-à-vis la raideur du conservateur.
Le général s'est promis de ne plus rien faire de ce que lui demanderait le colonel, et s'il le fatigue trop, de le renvoyer en France. Ainsi, le colonel paraît vouloir que j'aille à Oran. Le général dit « : Votre santé ne «vouspermetpas un déplacement, vous resterez ici. » Moi, je n'ai rien à répondre ; j'attends, mais tout cela est déplorable. Bataille de taureaux , les grenouilles sont écrasées