‹ Lettres de maréchal de Saint-ArnaudChapitre 14 sur 21 · V MÊME · texte numérisé non relu

V MÊME

Alger, le !•' janvier 1842.

Le gouverneur est un peu malade, depuis quelques jours, d'un gros rhume qui le tient au lit. Je travaille

avec lui daiis sa chambre à coucher. Qiiel travailleur que cet homme et quelle facilité ! Son style est peu élevé, mais clair et rempli de ôens et de jugement.

J'ai fait mes libéralités à toute la famille. Tu com nais mon goût ; j'offrais de charmantes bagatelles : trois écrans de Tunis bordés en plumes d'autruche, vrai souvenir africain, un joli portefeuille-pupitre à Charles. Le père Bugeaud jouissait du contentement des siens, mais il ne m'a pas épargné. la morale pa-^ tèrnelle. Nous avions raison tous les deux.

Il me semble que je te vois aujourd'hui dans ton Paris, froid et boueux comme notre Alger à présent, courir avec ton trio de gamins. Grande réunion chez bonne maman ; vous y serez dans trois heures. Quand vous arriverez au dessert ce soir, vous boirez à ma santé qui a besoin d'être encouragée ; moi, je penserai à la vôtre à tous. Adieu, frère. J'aimerais mieux être quai de la Tournelle ou à la Madeleine, que dans mon grand salon où il gèle et où il pleut. Oh ! Paris, Paris!...

AU MÊME

Alger, le 5 janvier 1842.

Je t'écris, frère, du cabinet du gouverneur où je suis entouré des rapports les plus brillants qui nous

arrivent d'Oran. Tu sauras les nouvelles en mêiWe temps que le gouvernement et tu pourras les répandre. Toutes les tribus entre FAbrah et le Chélif sont rendues, excepté celle de Sidi-Daho , pu nous nous sommes battus en juillet ; tu retrouveras qes détails dans mes lettres. C'est une tribu peu importante, qui ne peut pas tenir, Abd-el-Kader est dans Tlemcen avec quatre è cinq cents cavaliers et deux cents fantassins. Un bataillon entier de réguliers s'est séparé, chacun pour son compte. Le colonel Tampour et le brave, l'admirable général Moustapba partis d'Oran sur la rqute de Tlemcen malgré la pluie, la neige, la grêle, ont fait rentrer que foule de tribus. Il y a eu une entrevue entre Moustapha et Ouled-Sidi-Chirg , l'adversaire d'Abd-el-Kader, le drapeau opposé au sien. Marabout vénéré, guerrier influent, Sidi-Ghirg commande à plus de mille cavaliers et toutes les tribus se soumettent à lui. Grâce à nous , il est aujourd'hui plus fort que l'émir. Le gouverneur ne veut cependant pas le laisser devenir trop fort. L'entrevue a été solennelle et touchante. Les deux vieillards sont descendus de cheval dans la neige et se sont embrassés. Douze cents Arabes armés, dont plus de deux cents chefs, étaient là silencieux et rangés en demicercle sur le haut d'une montagne, de laquelle on apercevait Tlemcen à cinq ou six lieues. Quatre Français, frère, quatre, et dans ce chiffre est l'histoire future de l'Afrique, assistaient à ce spectacle imposant: le colonel Tampour et trois officiers qui l'avaient suivi. Le camp français était à plus de quatre lieues en ar-

rière. Tout cela est caractéristique. C'est la domination de l'émir qui s'écroule.

Le gouverneur calme, froid au milieu de tous ces succès préparés par lui, cherche à en tirer un parti prompt et avantageux pour la France. Il part pour Oran dans huit jours. Le suivrai-je? rien n'est décidé à ce sujet. Il n'y aura que des négociations et des marches, pas de combats. Hélas, il n'y en a plus par là de possible. Je le disais au général ce matin : « Vous me gâtez mon Afrique. »

Adieu, frère , le gouverneur sera certainement maréchal. Moi j'espère être lieutenant-colonel , mais ce qu'il y a de plus certain que tout au monde, c'est que je t'aime bien.

Alger, le 29 janvier 1842.

Cher frère, j'ai été forcé de reprendre depuis hier le vin de quinquina , effrayé que j'étais de quelques pesanteurs sur les yeux, de quelques douleurs dans les articulations; j'ai si peur de retomber malade ! Somme toute, je ne suis pas dans mon état normal, mais je ne suis ni si jaune, ni si pâle, ni si faible.

Tu dois connaître les bruits qui circulent en France et nous arrivent ici au sujet du gouverneur. On parle

pour le mois de mars de la vice-royauté du duc de Nemours. C'est donc le rappel du général Bugeaud qui ne doit pas occuper la deuxième place là où îl a rempli la première avec quelque gloire. Ainsi un homme aura consacré ses veilles, usé sa vie au succès d'une grande entreprise, et quand ce succès obtenu par lui seul n'est plus un problème, on lui en retirerait le fruit et la récompepse. On n'osera pas le destituer en face de l'opinion publique, mais on l'engagera à venir prendre sa place à la Chambre , on comptera sur Je caractère emporté de l'homme pour faire le reste. J'ai écrit aujourd'hui au gouverneur et je lui transmets l'opinion de tous ceux qui ont le cœur droit et qui lui sont vraiment dévoués. Il faut qu'il reste en Afrique, qu'il attende qu'on le rappelle, qu'on le destitue même et qu'en attendant il réponde à toutes les injonctions du ministère par de nouvelles expéditions, par de nouveaux succès et des résultats. Il doit être aujourd'hui à Tlemcen ; j'ai dit à M"' Bugeaud ce que j'écrivais au général: elle m'a ap-^ prouvé, elle lui écrit dans le même sens.

Le général de Bumigny est toujours à Alger où il fait l'intérim en l'absence du gouverneur. Depuis deux jours, le temps s'est mis au froid, mais un froid tel que je n'en ai jamais peut-être souffert autant en Europe, pas même en Angleterre en 1829. Il n'y a plus d'Afrique, je vais demander un régiment pour aller au Sénégal. Je t'écris, fourré dans ma cheminée et enveloppé de m.on burnous par-dessus ma robe de chambre. Je rôtis d'un côté et je gèle de l'autre.

absolument comme à Taste, Thiver, dans la salle à manger.

Le carnaval est bien triste ici pout* moi et pour tout Alger. Quelques maisons reçoivent, mais peu. En l'absence du général, M"' Bugeaud a interrortipu ses mercredis. Le jeudi je vais chez le comte Guyot, directeur de l'Intérieur, ton ancien condisciple à Henri IF: on y fait de la mtisique et on danse aU piano; le vendredi, chez M. Tûlin, consul ahglaîs, même répétition ; le dimanche, che^legénéi^aldeBar, on joue le vingt-un, quelquefois le whist quand il y a quatre joueurs. Les autres jours je me couche à neuf heures* Je ne me lève ordinairement qu'à neuf heures et demie. Je vais déjeuner à dix, à midi je suis rentré et je ne bouge pas de chez moi jusqu'à six heures. Je lis ou j'écris. Quand il fait Irès-bèaU, je rnohte à cheval de deux heures à cinq, plutôt pour hies chevaux que pour moi»

Je n'en reviens pas, quand je pense que, dans un ail , mon fils sera au collège et ma fille à Saint-Denis. Comme cela nous pousse, frère ! Demain tious serons vieux ^ mais aussi nous avons une vieille amitié dans des cœurs jeunes encore. Que je sois lieutenant-colonel et je serai encore plus jeune que la grande majorité de mes collègues... i

A MADAME DE FORGADE.

Alger, le 10 février 1842.

Bonne mère , j'arrive de Blidah où j'ai conduit un convoi. J'ai voulu essayer mes forces et l'essai n'a pas été très-heureux, car je rentre très-fatigué après quatre jours d'absence. Ma triste santé tarde bien à se décider pour le bon côté. A mon retour, je trouve ta double lettre et je lui ai dû d'oublier pour un temps et mon mal de tête et mes douleurs et toutes mes misères»

J'ai communiqué à M""* Bugeaud le passage de ta lettre qui la concernait. Elle y a été fort sensible et me charge de t'en remercier et de te faire ses compliments. C'est vraiment une femme k part que M"* Bugeaud, Plus on la connaît, plus on la vénère. Le gouverneur est toujours dans la province d'Oran ; il ne sera pas de retour à Alger avant le 20* S'il ne ramène pas mon bataillon qui est à Mostaganem, je serai obligé d'aller le chercher. Cela ne m'amuse guère....

Mon frère prépare l'admission de Louise à Saint- Denis. 11 a raison : plus tôt elle y entrera, plus tôt elle en sortira, et si ses études sont terminées à seize ans, je la verrai à cet âge sous ta sauvegarde avec autant de joie que de sécurité.

J'écrirai à mon frère le clerc d'avoué aussitôt que

j'aurai un moment de lucide et de dispos. D'ailleurs il court les bals ; il aura ma lettre pour faire son carême et aider à sa pénitence....

A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARÏS

Alger, te 25 février ISW.

Je voulais, frère, t' écrire une longue lettre, et j'attendais, pour avoir quelque chose de nouveau à te dire, le retour du gouverneur : c'est précisément ce retour qui fait que tu n'auras que quelques lignes. J'ai là, devant moi, une trentaine de lettres à répondre pour le général. 11 est arrivé hier à cinq heures du soir. Sa réception a été belle et a dû le satisfaire : il la méritait, car il a fait beaucoup.

Il a détruit le fort de Sebdou, dernière place de deuxième ligne de l'émir. Il y a trouvé quinze pièces de canon fondues à Tlemcen et en bon état. Sept figurent sur affût sur la place du Gouvernement; les autres, moins bonnes, sont à Mostaganem. Tout l'ouest de la province d'Oran est soumis. Les Beni-Amer, grande tribu, ont fait leur soumission ainsi que les Flittas. Les Hachem parlementent. Abd-el-Kader a été poussé jusque dans le Maroc. Le gouverneur a écrit à l'empereur de Maroc pour lui dire que s'il recevait l'émir et lui donnait le plus

— â77 — léger secours, il entrerait chez lui les armes à la main. L'empereur a répondu en intimant à l'émir Tordre de quitter le Maroc. Le pauvre homme, bien grand, je t'assure, bien ferme dans l'infortune, emploie toutes les ressources de son esprit et de son influence pour tenir quelques cavaliers rassemblés, effrayer encore les tribus et ressaisir quelques lambeaux de son pouvoir qui tombe. C'est un grand homme, je le préfère à Jugurtha et à Syphax.

Le général m'a retrouvé chez lui comme il m'avait laissé et son accueil a été paternel. Comme je voulais me retirer par discrétion et le laisser avec sa femme et ses enfants, il m'a dit: «Restez, vous 9 êtes de la famille. » A peine débarrassé des félicitations officielles, il m'a appelé à part et nous avons causé tête à tête du passé pendant son absence et de l'avenir. Il est si bon et si loyal qu'il ne suppose le mal nulle part. 11 voit tout de haut; eh! mon Dieu, c'est quelquefois si bas qu'il faut chercher le vrai. C'est peu honorable pour l'humanité, mais c'est bien souvent exact. . .

AU MÊME

Alger, le 14 mars 1842.

Les négociations avec Sidi-Embarek et Ben- Salem ont avorté. II3 veulent des conditions, nous

voulons des soumissions. Vœ victis! Nous allons donc faire encore une campagne et nous aurons des coups de fusil, car nous irons chercher les Beni-Menasser dans leurs montagnes où ils ne nous ont jamais vus. Le gouverneur compte sur des actions vigoureuses et moi aussi. Ce sera probablement" le bouquet. Il m'a dit qu'il fallait nous tenir prêts vers . le 24 ou le 25 de ce mois. Encore une correspond dance interrompue... Quand tu recevras cette lettre, nous serons bien près de combattre les Kabyles dans leurs nids d'aigle. Souhaite-moi bonne chance et porte- toi bien.

Adieu, frère, embrasse tout le monde, mère, frère^ enfants, amis...

AU MÊME

Au bivouac de la Zaouîa de Berkani, le 5 avril 18^2.

C'est une belle chose que la guerre, cher frère, mais seulement quand on se bat et quand il fait beau. Mais lorsqu'on n'a que des marches pénibles à faire à travers des forêts presque vierges et des montagnes à pics et des ravins sans fond, c'est un triste métier que le nôtre.

Nous sommes partis le 1*' avec un temps superbe. Mon Dieu, nous le payons bien cher ; depuis ce jour

nous sommes traversés, inondés , débordés. A peine entrés chez les Beni-Ménad et chez les Béni Menaëser, le déluge a commencé. Mahomet est évidemment ^desemainê^ous sommes dans le centre des montagnes, entre Milianah et Gherchell. Nous tirons peu de coups de fusil , nous brûlons tous lés douairs , tous les villages, toutes les cahutes. L'ennemi fuit partout en emmenant ses troupeaux. Nous ne trouvons rien que de la boue ^ des chemins atroces et des fati^ gues indescriptibles. Hier, j'ai poursuivi ail tnoihs une heure, avec mon bataillon, cent cinquante fcabyles qui m'ont échappé. Eh bien ! en revenant de sahgfroid par le même chemin , si chemin on peut dire, je me demandais comment des hommes, et à pluâ forte raison des chevaux, avaient pu passer par là, et ils avaient passé, et mon excellent cheval, saris être guidé, par instinct, franchissait tout comme un che^ vreuil. Au retour, nous avons mis trois heures à parcourir la distance franchie en une heure avec l'excitation de la poursuite.

Le général Bugeaud est triMe et de mauvaise humeur. L'armée est dans un affreux bivouac, à neuf cents toises au-dessus du niveau dé la itter et les zouaves sont encore cent toises plus haut. Il pleut à verse, et on reste parce que le terrain est si détrempé, que le convoi, mulets, ânes et bœufs, ne pourraient pas descendre dans la plaine. Juge, frère, de tous les embarras d'une armée d* Afrique par les simples bagages d'un simple chef de bataillon de louaves : mes deux chevaux de bataille , l'un d&ns mes jambes,

celui qui est en main portant le fourrage, mon troisième cheval portant me§ cantines et ma tente, et un gros mulet portant la charge énorme de toute l'orge nécessaire à la nourriture de quatre bêtes pendant dix jours. Un cheval sans vigueur, dans ce pays, c'est plus grave que partout ailleurs ; car ici, soit devant l'ennemi, soit dans les chemins et dans les montagnes, votre vie est dans les jambes et dans la vigueur de votre cheval. Mais que de soucis traîne une pareille suite, car il faut trois hommes pour ces quatre bêtes.

Comme je grelotte et que je suis trempé, et que le temps est noir et triste , rien ne me porte à voir les choses en beau et à rêver couleur de rose. Aussi chaque nuit je me réveille en sursaut , à la suite d'un vilain songe qui m'annonce toujours que je ne suis pas lieutenant-colonel. Nous verrons si on doit croire aux songes. Tout est aujourd'hui réglé, et à mon retour à Blidah, je connaîtrai mon sort

Pauvres zouaves, si beaux, si propres, dans quel état la pluie et la boue les ont mis! et nos fusils si brillants, ils sont rouges comme des barres de fer. Nous changeons de camp

Au bivouac, sous Chercfaell, le 7 avril 1842.

Nous avons quitté notre lit de boue, et, à travers des montagnes, en suivant des sentiers où les chèvres tombent, toujours avec la pluie, la grêle et la neige, nous sommes arrivés à une lieue de Cherchell. L'ar-

mée se reposera là trois jours. Les hommes sont en guenilles, les souliers sont restés dans la boue, les pantalons et les vestes aux ronces et aux rochers. Du reste le pays dès Beni-Menasser est supeii2fî-et Tun des plus riches que j'aie vus en Afrique. Les vil-\ lages et les habitations sont très-rapprochés. Nous^ avons tout brûlé, tout détruit. Oh! la guerre, la guerre! Que de femmes et d'enfants, réfugiés dans les neiges de l'Atlas, y sont morts de froid et de mi-

sère ! Nous n'avons pas eu à combattre à l'arrièregafde plus de deux cents Kabyles. Il n'y a pas dans l'armée cinq tués et quarante blessés, mais l'ambulance est pfeine de fiévreux et de malades que nous laisserons à Chercbell.

Retournerons-nous chercher les Beni-Menasser, ou reviendrons-nous à Blidah par les Chenouans? je l'ignore. Nous pourrons nous ravitailler à Cherchell et tenir, par conséquent, la campagne plus longtemps que ce n'était résolu d'abord. C'est assez la manière du général qui a écrit à Alger pour qu'on apporte de suite à Cherchell, par mer, du fourrage et du vin pour les troupes. Ma santé n'est pas mauvaise et j'en suis ravi. Je dors bien ; en route, quand je ne me bats pas, je pense à mes deux épaulettes que j'ai ou que je n'ai pas. Je n'ai pas quitté mon caban depuis mon départ pour Blidah. Que de pluie j'ai reçue depuis le 24 mars ! C'est à noyer une nation.

AU MÊME

Cherchell, le IS avril 1842.

Tu es heqreqx depuis plus longtemps que moi, cher frère, parce qu'il n'y a que cinq minutée que je sais que je suis lieutenant-colonel au 53% Oh! j'aurais attendu volontiers trois mois pour être aux zouaves. Mes pauvres zouaves, je les pleure, en vé-^ rite je les pleure, Mais ma nomination est relevée par une promptitude si flatteuse, si honorable,, si extraordinaire, que je ne puis qu'en être fier.

Je n'ai aujourd'hui que le temps de t'écrire quatre lignes, car le gouverneur s embarque dans une heure pour Alger, d'où il partira pour Oran. Nous avons couru trois jours à travers les montagnes des Beni- Menasser, brûlant tout sans voir un Arabe. C'est le général Changarnier qui nous ramène et qui com^. mandera tous les ravitaillemeqts en l'absence du gouverneur. Je t'écrirai tout cela d'Alger.

AU MÊME

Alger, le 17 avril 1842.

Causons , frère , causons ; les premiers moments d'enivrement sont, sinon tout à fait passés, du moins

calmés. C'est une belle chose qu'une proniotion à un beau grade, surtout quand elle est méritée. On ne rencontre presque pas d'envieux et on reçoitdes compliments à peu près sincères. Il y a après cela le beau côté, la catégorie des vrais amis, des chaudeâ^et cordiales félicitations et les demi-mots des soldats qui vont droit au cœur. Me voilà donc lieutenant-colonel installé du 53* de ligne, régiment bien tenu mais obscur, et auquel j'ai la prétention de donner un peu d'éclat, -si nous avons à combattre- Mon colonel, M. Smidt, est un homme froid, un homme d'ordre et de discipline , légèrement atteint de prussianùme Tout le 53* a applaudi à ma nomination. A tous les officiers je tiens le même langage , je veux en faire des zouaves. Il faut que notre numéro brille et il brillera ou j'y resterai. Ils sont prévenus.

Je retourne à Blidah le 24. Mon régiment y tient garnison. Un seul bataillon fera les ravitaillements de Médéah et de Milianah. Le colonel veut y aller, je resterai à Blidah. J'attendrai la grande expédition, la jonction sur leChélif des armées d'Alger et d'Oran. Voici mon projet : je reste à mon poste jusqu'après la grande expédition du printemps, et, au commence* ment de juillet ou même fin juin, suivant les circonstances, je demande un congé de six mois. Six mois, frère, entends-tu? Quel bonheur, quelle joie ! Six mois ensemble. En avant les jeux , la franche gaieté, les parties d'échecs et les bonnes causeries. Après cela je reviens prendre le collier de misère et je travaille à avoir un régiment. Cela te va-t-il? Voilà déjà les let-

très de félicitations qui pleuvent. J'en ai pour des

sommes Mon colonel du 18% M. Thierry, est en

ce moment à Paris, où il vient de faire voir au ministre qu'il est assez vert pour faire un bon maréchal de camp. Il m'a écrit une lettre charmante

Nous venons d'avoir un fait d'annes magnifique. Vingt-deux petits fantassins du 26% commandés par un sergent Blandan, ont résistée trois cent quarante cavaliers arabes, dont cent réguliers : dix-sept sont morts; cinq sont restés, aussi grands que les Spartiates de Léonidas. Morris est venu de Bouffarick à leur secours avec trente-cinq chevaux et soixante-cinq fantassins. La scène se passait entre Beni-Mered et Bouffarick. Le gouverneur a fait un ordre superbe. C'était le 11 avril. Le 16, je passais sur la même route, à cinq heures et demie du soir, avec dix cavaliers et vingt-cinq hommes du 53'. On me disait que c'était imprudent. C'est possible, mais j'ai passé. J'ai vu quelques Arabes, ils n'ont pas osé nous attaquer.

En juillet, nous serons réunis, frère, et je suis heureux de cette pensée qui m'aide à continuer ma tâche avec résignation, car j'ai bien besoin de repos et de soins.

AU MÊME

Blidah, le 12 mai 1842.

Aujourd'hui, 12 mai, cher frère, je t'écris au coin de mon feu. La pluie tombe fine, épaisse et sans interruption, et notre pauvre armée est à Médéah avec des chameaux. Quel temps ils auront eu au col, au Nador, puisque dans la plaine nous sommes ainsi traités!

Il court ici des nouvelles qui me paraissent assez certaines. On dit le colonel Foy, aide de camp du ministre de la guerre , arrivé à Alger, porteur du bâton de maréchal pour le gouverneur. Il serait de suite reparti pour le joindre à Pran et aurait laissé tomber quelques bruits qui nous annonceraient la promotion au grade de maréchal de camp du colonel Gentil du 24% Telle serait la petite part de l'armée d'Afrique. Le colonel Thierry du 18* léger,^ mon ancien régiment, est nommé général, et je m'en réjouis de cœur. Je lui ai écrit dernièrement pour le féliciter à l'avance. C'est un excellent choix.

Le 14 mai. -

L'armée est rentrée aujourd'hui. Elle a ravitaillé Médéah , passé et repassé le col sans voir un seul Arabe. Décidément il n'y a plus de guerre, mais de longues et fatigantes promenades. Cependant un

fait bien curieux encore, bien caractéristique, vient de se passer. Abd-el-Kader nous a renvoyé sans condition, sans échange, tous nos prisonniers. Il leur a dit: « Je n'ai plus de quoi vous nourrir, je ne veux » pas vous tuer, je vous renvoie. » Le trait est beau pour un barbare. Ces malheureux sont arrivés aujourd'hui à Blidah dans un état de niisère et de souffrance faciles à comprendre. A leur tête était le jeune lieutenant d'état-major Mirandole pris à Mascara. Il est enthousiasmé de l'émir, et, généralement, tous les prisonniers qui l'ont approché sont de même. Il est vrai de dire que ces pauvres gens sont presque tous atteints d'une surexcitation remarquable au cerveau. Un adjudant de mon régiment, enlevé il y a six semaines, nous est revenu, puis des hommes, des femmes qu'on croyait perdus, mais dans quel état, grand Dieu ! Sidi-Embareck , quand les prisonniers sont passés chez lui, voulait les faire décapiter. Il les a retenus et a demandé de nouvelles instructions à l'émir qui a réitéré l'ordre de renvoyer les prisonniers à Blidah.,.

Le 16 mai.

Encore une ligne, le courrier part. L'expédition se met en marche après-demain. Je commande le 53*, le colonel Smidt étant à la tête d'une colonne. J'aurai l'arrière-garde pendant toute l'expédition.

AU MÊME

Blidah, le 20 mai 184S.

Cher frère, je prépare ma lettre qui ne partira que comme moi le 22. Nous marcherons dans deux directions différentes : elle vers Paris, moi vers l'ouest sur le Chélif,'oti les deux armées seront réunies le 28. Nous battrons le pays à la recherche de l'ennemi, qui se sauve toujours.

La revue du départ était magnifique, onze beaux bataillons, belle cavalerie, belle artillerie, trains, ambulance, tout était vraiment remarquable. Le général Changarnier était fier d'un si beau commandement, il en était ému et son émotion perçait dans les quelques phrases fort convenables qu'il nous a adressées. On a un peu manœuvré et pas trop mal. Les Bédouins nous regardaient dans la montagne.

Nous avons aujourd'hui à notre pension un grand dîner : le général Changarnier, l'intendant Appert, le colonel Korte des chasseurs à cheval et Chasseloup, le nouveau lieutenant-colonel des zouaves. A propos des zouaves, j'ai eu avec le colonel Cavaignac, au sujet du gouverneur , une discussion assez vive. 11 a pu voir que le lieutenant-colonel du 53* n'était plus le chef de bataillon des zouaves lié sans cesse par la subordination et la discipline, autant que par les convenances. Jamais, devant moi, personne,

sans me trouver prêt à répondre, ne fera sur le gouverneur des critiques qu'il est loin de mériter.

AU MÊMB.

Au bivouac, sous Milianab, le 26 mai 18/i2.

Me voici encore bivouaquant sous Milianah, frère; l'Afrique a perdu sa poésie : les coups de fusil et les combats.

Nous sonmies partis de Blidah le 22, et nous sommes arrivés ici sans voir un Arabe. Mais si nous n'avons pas eu d'ennemis à combattre, nous avons été cruellement battus par le temps. Pendant un oi'agë, l'armée s'est arrêtée d'un seul mouvement pour tourner le dos ; bêtes et gens ont fait la même manœuvre.

Demain matin nous partons pour aller traverser le pont sur le Chélif et entrer dans la province d'Oran. Du 28 au 30, nous ferons jonction avec le gouverneur. Je te rendrai compte de ce curieux événement et des opérations qui suivront. Quand je me rappelle ces montagnes, blanches d'Arabes en 1840 et 1841, et que je les vois si vertes et si désertes, je regrette mon passé. Allons-nous ne plus être que des conducteurs de chameaux, de mulets, d'ânes et des protecteurs de convois?....

Je me suis expliqué avec mon colonel au sujet du congé. Hélas! il est obligé d'aller luî-niéme en France pour affaires : il a perdu sa femme en décembre dernier. Je ne pourrai donc quitter le régiment avant le 1" novembre. J'aime mon métier et c'est ce sentiment qui me fait prendre mon parti plus philosophiquement. Je vais faire, pendant l'absence du colonel Smidt, mon apprentissage de chef de corps véritable et je vais m'y donner tout entier. Si tu savais que de choses il y a à faire au 53* ! Si je le commande quatre mois, je veux qu'il change dé face ; cela dépendra des pouvoirs que le colonel Smidt me laissera en partant.

Malgré tout, c'est triste ds ne pas t' embrasser dans un mois comme j'y comptais. Quel déboire pour mes pauvres enfants! 11 est encore plus grand pour le père. Voilà notre métier : plus on avance , plus on monte, plus on est esclave, car il faut toujours payer d'exemple, et plus la position est élevée , plus vous avez d'yeux qui vous regardent et de gens qui attendent de vous le signal.

AU MÊME

Plaine du Chélif, bivouac sur rOued-Rouina, le 30 mai 1842.

Ce matin , frère , a eu lieu la jonction des deux armées : admirable spectacle qui fera époque dans

les fastes africains ! Deux belles armées , cuivrées, aguerries, se donnant la main fraternellement au milieu de l'Afrique, l'une partie de Mostaganem le 14, l'autre de Blidah le 22 mai, rasant, brûlant, chassant tout devant elles. Pour que la jonction fût réellement grande , il eût fallu trente mille Arabes en présence.

J'ai revu le gouverneur, j'ai retrouvé dans l'armée d'Oran bien des camarades de l'année dernière. Il y a eu bien des embrassades, bien de cordiales poignées de main. Les deux armées sont maintenant bivouaquées sur les deux rives de l'Ouèd-Rouina, affluent du Chélif.

Je t'ai écrit le 26 de Milianah. Je reprends les événements à partir de ce moment. Le 26, dans la nuit, toute la cavalerie est partie avec mille hommes d'infanterie pour aller, de l'autre côté du Chélif , surprendre cinq à six cents cavaliers arabes que nous supposions commandés par Abd-el-Kader. La nuit était noire, le pays difficile : nous nous sommes tous perdus et pour mon compte, sans savoir où j'étais, je suis tombé dans un gros de cavaliers arabes. J'ai de suite chargé au hasard, c'était un pêle-mêle horrible. Je frappais, je criais ; enfin les Arabes ont fui dans toutes les directions. Je n'ai pu me reconnaître qu'au jour, tout mon monde était présent. Trois cadavres arabes nous étaient restés. Mais mon beau cheval que je montais avait reçu sur la fesse un coup de yatagan pénétrant de trois pouces. Je suis au désespoir , cependant je le sauverai ; mais je n'ai plus

qu'un cheval à monter et l'expédition côittmencé, Pour en revenir à Taffaire de niiit , les zou&ves se sont perdus et ont dépassé l'ennemi de plus de deux lieues, le 24** s'est perdu. On ne s'est retrouvé que vers dix heures du matin, parce qu'on a fait tirer le canon. La cavalerie avait joint et tué quelques cavaliers et pris une quinzaine de chevaux. Les Arabe» avaient allumé des feux là où ils n'étaient pas, c'est ce qui nous a trompés. Moi, je m'étais jeté à droite par instinct ou par hasard. Si la cavalerie m'avait suivi, nous faisions un beau coup* En somme, l'eflet moral était produit et l'Arabe en fuite ne savait pfus où donner de la tête. Malheureusement six chasseurs à cheval et un maréchal des logis se sont perdus et n'ont pas reparu. C'est payer trop cher un succès manqué. Mieux guidés et avec une nuit moins noire^ nous prenions toute la cavalerie ennemie. Depuis^ nous avons fait quelques razzias dans la moîitagnê^ mais les Arabes vont se cacher dafts des trous iuaccessibles.....

AU MÊME

Au bivouac, dans les montagnes des Beni-Hénasser, le 5 juin 1842.

Le 1" juin a eu lieu la séparation des deux armées, cher frère. Le gouverneur, toujours avec l'arméed'Oran, est allé se jeter dans le sud chez les Beni-Zoug-

Zoug. Nous autres, avec Changarnier, nous avons tourné le Zaccar derrière Milianah, et nous sommes chez les Beni-Menasser dans les montagnes les plus impraticables. La Suisse n'est rien : depuis quatre jours l'armée marche un par un, bêtes, gens et bestiaux, chaque homme tirant son- cheval par la figure. L'avant-garde part à quatre heures du matin et l' arrièregarde arrive au bivouac à six heures du soir, et tout cela pour faire deux ou trois lieues. On ravage, on brûle , on pille , on détruit les moissons et les arbres. Des combats peu ou pas, quelques centaines de misérables tiraillant avec Tarrière-garde, blessant quelques hommes, coupant la tête aux traînards et aux maraudeurs qui s'aventurent seuls et trop loin. Les provisions diminuent , nous commençons à sentir toute espèce de privations. Nous étions hier à une journée de Cherchell dont nous apercevions les blockhaus. Tout le monde eût été enchanté d'aller se ravitailler un peu. Il faut se résigner et continuer notre ennuyeuse et fatigante course. Demain nous rentrerons dans la plaine de la Mitidja, et la nouvelle jonction des deux armées aura lieu au col de Mouzaïa. Là on se séparera et pour le bouquet on ravagera les Mouzaïa, les Soumata et toutes les tribus entre Médéah et Blidah. Le gouverneur reprendra avec nous la route d'Alger ou plutôt celle de Blidah, où je crois que l'armée restera concentrée jusqu'à une nouvelle expédition dans l'est

ÂU MÊME.

Blidah, le 10 juin 18/»2.

Le 8, arrivé au hivouac de TOued-Ger, j'ai reçu Tordre du général Changarnier de partir à midi avec un bataillon du 53% et d'aller au col pour y attendre le gouverneur et l'escorter où il jugerait convenable d'aller, soit au camp, soit à Blidah. Je suis parti et, à cinq heures du soir, j'étais établi à moitié chemin du col sur le plateau du Déjeuner. Là j'ai pris toutes mes dispositions, et dans la nuit, à deux heures et demie, je suis reparti pour grimper là-haut. J'y étais à cinq heures sans un coup de fusil. Voici, frère, où en sont les choses en 1842 : monter au col avec six cents hommes sans un coup de fusil. En i840, douze mille hommes y ont été arrêtés plusieurs heures et beaucoup ne l'ont pas redescendu. LesMouzaïa, les Soumata , la plus grande partie des Hadjoutes, ont fait leur soumission et envoyé le cheval de FJman. Les Beni-Sala négocient. Les Ghenouans seront entraînés par les autres. Les Beni-Menasser, ruinés par notre course à travers leurs pays, ne peuvent plus tenir. Tel est l'état du pays. Ces soumissions des tribus des montagnes qui entourent la Mitidja la rendent plus sure et plus tranquille que l'obstacle continu.

Revenons au col. A six heures, le gouverneur a paru. En causant longuement avec lui, pendant la

descente du col et la route, j'ai obtenu pour mon régiment et pour mes amis, tout ce que je lui ai demandé. Souvent je m'étonne de mon influence sur le gouverneur, de sa confiance en moi. Qu'il soit tranquille, je n'en abuserai jamais et je ne m'en sers que pour lui indiquer le bien à faire , le mérite à récompenser et pour lui attirer des partisans. Si nous étions à Rome, je pourrais dire que ma clientèle s'augmente chaque jour.

Toute l'armée arrive aujourd'hui sous Blidah, où se trouvent actuellement réunies les deux divisions d'Alger et d'Oran. Voici où nous en sommes politiquement et militairement : deux belles et bonnes armées, formant près de vingt mille hommes, sous Blidah, prêtes à s'élancer partout, le pays fatigué, abîmé, détruit, les habitants mourant de faim ou se soumettant. Pendant que j'étais au col, j'ai nourri plus de vingt malheureux Mouzaïa venant me demander du pain ou des coups de fusil , et cependant les sentiers qu'on traverse sont des mei*s de céréales. Où vont se cacher les populations qui les ont semées?

J'ai trouvé tes deux lettres des 15 et 25 mai; elles m'ont rafraîchi, désaltéré, et je me suis endormi en les tenant toutes deux dans mes mains. Adieu, frère.....

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