‹ Lettres de maréchal de Saint-ArnaudChapitre 15 sur 21 · GUERRE D'AFRIQUE · texte numérisé non relu

GUERRE D'AFRIQUE

i;:oiii mandement supérieur de Miiianab.

A If. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARf9«

Ëlidah, Id 15 juin 1842.

Faire des projets quand on est soldat et qu'on est en Afrique, c'est une double folie , cher frère, et tu vas en avoir une preuve nouvelle. Je voulais d'a^ bord aller en congé ce mois-ci , le désir du colonel Smidt m'avait fait renvoyer mon projet au mois de novembre. L'espoir de te posséder ici tne faisait prendre patience; je bâtissais des châteaux en Espagne sur le plaisir que j'aurais à te faire Africain comme moi. Morris, qui était hier avec moi, s'en réjouissait aussi, et voilà que tout est bouleversé. Un

nouvel avenir s'ouvre devant moi, et je m'y jette tête baissée, le cœur haut, la volonté ferme, car il y a des dangers à courir, quelque gloire à acquérir et une grande responsabilité à supporter dignement. En un mot, le gouverneur général m'offçe le commandement supérieur de Milianah, avec trois bataillons sous mes ordres, soixante cavaliers, artillerie, génie, etc., enfin une petite brigade complète et organisée. J'ai accepté avec reconnaissance. Mon commandement est superbe, c'est le plus beau peut-être qu'ait eu pfficier de mon grade. Mes pouvoirs sont illimités, c'est un poste de confiance. J'aurai des fonds secrets pour les espions et les guides, etc. , etc. , 150 fr. par mois de frais de représentation, somme bien insuffisante pour un chef de corps qui a tant de personnel sous ses ordres. 11 n'y a rien à Milianah, j'emporte du vin, du sucre, du café, des pommes de terre, des bougies, des poules, trois cents œufs dans du son; enfin, pour te donner une idée plus complète de ma position, douze mulets me sont prêtés par l'administration pour mes bagages seuls.

Tout cela , frère, c'est le beau côté de la médaille. Retournons-la : de bien rares nouvelles de France pendant mon exil, quoique les communications soient devenues plus faciles par la soumission desSoumata,

Mouzaïa et Beni-Sala Je ne me dissimule pas que

la tâche est rude, car dans ce Milianah qui tombe en ruines, tout est à faire, tout est à créer : il faut être à la fois administrateur et guerrier. Il faut travailler et je travaillerai jour et nuit. Me voilà écrivassier : je

serai obligé de tout inscrire et de tout régler, d'avoir des registres de correspondance et de comptabilité, et des mains de papier et des paquets de plumes. . . Je penserai bien à vous tous, cela me donnera du courage, si j'en manquais.

AU MÊME

Milianah, le 27 juin 1842.

Il y a cinq jours que je suis dans Milianàh, frère, et je n'ai encore eu le temps, ni de manger, ni de dormir, ni de penser. Je voulais faire un journal pour toi, et je prends sur mes nuits le moment de faire celui qu'exige ma position si difficile et si délicate. Ce n'est plus Milianah bloquée, Milianah armée, tonnante et déserte, avec ses mille Français; c'est Milianah reprenant sa position politique en Afrique, voulant secouer la tête et sortir de terre, et dans la secousse achevant de faire crouler ce qui lui reste de maisons ; c'est plus de deux mille homnies de garnison à conï^ nïander, des ordres à donner partout, au géftie qui bâtit, à l'hôpital qui guérit ou qui tue, aa comptable qui nourrit ou ne nourrit pas. C'est une population qui déborde, rentre chez elle, cherche sa maison, la trouve en ruines ou occupée par moi ou un autre, un soldat ou un officier, ne dit pas un mot, s'assied h \î\ porte s'il y en a une, et meurt de fnim si je ne

lui fais pas donner de pain. Ce sont des chefs qui viennent se soumettre, qui me parient, m'interrogent de Toeil et de la voix, et auxquels je ne puis répondre que par un interprète qui souvent me fait dire des bêtises quand f ai dit de bonnes choses, et de ces interprètes j'en ai deux, un ne suffisant pas. Et un casernement à installer : deux mille hommes à loger à l'abri du vent et de la pluie là où mille hommes étaient mal, loger quatre-vingts officiers là où vingt se plaignaient de ne pouvoir rester. Eh bien ! tout cela est fait ou se fera, tout se déroule avec ordre et à vue d'oeil, mais je ne repose pas un instant dans le jour. Je suis partout, je vois tout et avec quarante-sept degrés centigrades de chaleur. Enfin, aujourd'hui 27, m' arrive une dépêche du gouverneur qui me prescrit des choses que j'ai faites. Pour réponse je lui envoie copie de mon journal. Voilà six heures de suite que j'écris sans bouger de mon bureau, mais je suis heureux parce que je crois qu'il sera content, et il n'est pas au bout, car je lui ferai quelque chose de son Milianah. A présent je suis sur les épines, car j'attends d'instant en instant la réponse à une négociation qui amènerait Berkani entre mes mains. Ce serait un coup de maître, après cinq jours de commandement. Ma tête est un moulin à projets qui constamment fonctionne , et la nuit je me lève pour jeter sur le papier les idées que je crois bonnes, quoiqu'elles me tiennent éveillé. Aujourd'hui, je n'ai que le temps de te dire que je me porte comme un honune qui ne se sent pas vivre, tant sa vie court avec rapidité.

AU MÊME

Milianah, le 29 juin 1843.

Encore une petite lettre qui te fera prendre patience en attendant la grande. Aujourd'hui m' arrive un petit convoi , il repart danain du Marabout où il est campé, à une lieue et demie de Milianah* On ne campe jamais soua Milianah, qui est sur un rocher. Il faut une heure et demie pour monter du Marabout à Milianah. 11 y a des gens qui sont venus dix fois camper au Marabout et qui ne sont jamais montés à Milianah.

Berkani m'a répondu : j'envoie aujourd'hui sa lettre au gouverneur. Il me dit que vieux, malade, fatigué, il ne peut monter à cheval et que sans cela il serait venu chez moi; que son cousin, jeune et capable de faire la guerre, a été se rendre au gouverneur et que c'est comme s'il y était allé lui-même. Il est soumis, etc. , etc. J'aurais bien voulu l'avoir ici et l'envoyer au gouverneur. Ma négociation n'est pas moins bonne, et je crois qu'elle satisfera.

Adieu, on est derrière nous pour des ordres et des signatures

— ftOO —

AU m£me.

Mîlianah, le 1*' juillet 1842.

Connais-tu quelque chose au monde de plus bizarre que notre destinée, cher frère? Sais-tu qu'il me faut de la philosophie pour ne pas me laisser aller à bien des chagrins, à bien des regrets, quand je pense qu'aujourd'hui même, j'aurais pu être près de toi, près de ma mère, près de mes enfants, de tout ce que j'aime, et que, pour obéiraux lois quelquefois bien dures de notre métier, aux exigences de l'avenir, je me vois à Milianah. Je ne pense pas que tu voies jamais Milianah, mais quand je te le décrirais mille fois, je ne t'en donnerais pas l'idée. Le portrait ne peut être ressemblant, rien ne ressemble à Milianah. Quand on est dans la plaine du Chélif, et qu'on regarde au nord-ouest , on aperçoit par une percée entre les montagnes, au pied d'une montagne plus haute encore, le Zaccar, un plateau élevé au-dessus des ravins. On distingue à peine des minarets, une enceinte irrégulière, quelques masures sombres recouvertes en tuiles, quelques redoutes à droite et à gauche : c'est Milianah. On monte en suivant le cours d'un ruisseau rapide, on monte pendant plus d'une grande heure à travers un chemin raboteux, rocailleux et coupé heureusement à la moitié par un autre petit plateau planté de vignes et d'arbres que la na-

ture semble avoir mis là pour qu'on se repose, et.on arrive enfin dans Milianab parla porte du Zaccar oii celle du Chélif au choix. Là, l'œil ne se repose nulle part ; ruines et toujours ruines qui s'augmentent chaque jour, caries maisons à moitié tombées achèvent de s'affaisser, et quand, la nuit, je suis réveillé par un bruit sourd et sinistre, mon pauvre cœur répond par un battement bien triste : c'est une de mes maisons qui s'écroule, c'est une difficulté de plus qui s'élève. Voilà où je suis pour être colonel quelques mois plus tôt qui peuvent peser beaucoup dans ma carrière.

J'ai accepté une tâche difficile, je joue un jeu à perdre une réputation honorablement acquise si je ne réussis pas. Mais j'ai trop d'ardeur, trop de volonté ferme et de persévérance pour ne pas réussir. Alors je prends ma place parmi les officiers vraiment distingués et propres à tout, car jugé comme soldat et militaire, je le serai comme organisateur et admhiistrateur. En voyant ce que j'ai à faire, mes bras descendent lentement le long de mon corps, et je n'ose plus ni respirer, ni penser. Cependant juge de ce que j'aî fait depuis dix jours. Dans une ville où huit cents hommes et vingt officiers se logeaient avec peine, j'ai placé deux mille quatre cents hommes et cent cinquante chevaux, de l'artillerie, et je n'ai employé ni une tente ni un gourbis en feuillage. Cinq cents hommes de corvée déblayaient les maisons, les maçons rétablissaient les moins ruinées : une activité dévorante, communiquée électriquement, relevait tout

cela. Le gouverneur m'écrivait : « Je vous envoie des » tentes y établissez des gourbis. » J'ai répondu : « Je » n'ai besoin ni de tentes ni de gourbis; tout le monde » est logé. 9 -

Les Arabes rentrent en masse dans Milianah, Je leur ai noiiimé un hacjcem, un muphti, un cadl, des chaouchs. J'ai rendu une mosquée à leur <5uUe. Il y a quelques jours, Milianah ne retentissait que de coups de fusil; aujourd'hui, du haut du minaret, la voix du muezzin annonce l'heure de la prière. C'çst un songe.

Mon marché se garnit et devient nombreux. J'aurai assez de bœufs, assez d'orge, assez de blé pour ne rien tirer d'Alger, et juge ce que le gouverne^ ment y gagne sur un seul objet. L'orge, rendue dans le magasin de Milianah, revenait à l'État à 25 francs le quintal métrique. Je la paye ici 14 francs, et j'é^ pargne de plus et les frais des convois et la santé des soldats qui les escortaient. Je fais construire un four à chaux, une cas^ne qui, dans quatre mois, recevra quatre cents hommes. Des latrines publiques, à portée des soldats, se creusent dans des coins écartés.

Une commission municipale est établie sous la présidence du commandant de place, et bien entendu sous nia direction et mes ordres. J'impose des patentes légères aux marchands de toute espèce, je les ai fait se taxer eux-mêmes. Je ne voulais que2 francfk par mois, il se sqnt imposés à 5 francs, Un droit d'octroi sera perçu, \ sol par douzaine d'œufg, 1* sol par poule, 1 franc piir cheval oi^ boçuf vendu, 5 sols

par mouton ou chèvre. Tout cela me donnera pour la ville un revenu important avec lequel je ferai éclairer, construire des fontaines. Les eaux de Milianah sont renommées. Tout cela s'exécutera peu à peu. Les soldats, les officiers manquent de vin et de pain blanc. Dans un mois, il y en aura à Milianah^ Quand j'aurai établi la route de Milianah à Chercbell, notre position deviendra encore meilleure.

J'ai déjà reçu trois lettres du gouverneur: il n'avait pas encore reçu les miennes. Je suis impatient de savoir s'il est content. Tout se soumet : dans l'ouest c'est fini, dans l'est le branle est donné. On ne peut lui refuser maintenant son bâton de maréchal, il l'a bien gagné. Nous voilà en paix, et je vais avoir plus de travail que pendant la guerre. Quelle position que la mienne I Que de bien on peut y faire et j'en ferai, mais quelle ruine ! Je suis à découvert de plus de trois cents rations que j'ai fait donner à des malheureux, mourant de faim, qui venaient se réfugier à Milianah ; j'ai distribué de l'argent ; ma maison et ma table sont ouvertes. Tout cela se régularisera, je l'espère; mais, en attendant, nous sommes au 1*' juillet, et mes appointements de juillet sont dévorés. J'ai 150 francs de frais de représentation et il en faudrait 500. Pendant que je t'écris, j'ai derrière moi, accroupis sur mon tapis et buvant mon café, dix Arabes, grands du pays, dont l'odeur ne peut se comparer à aucune odeur supportable, et qui m'ont présenté un chef de réguliers d'Abd-el-Kader qui vient se rendre. Le pauvre diable était riche,

avait des chevaux, des femmes, des terres; aujourd'hui il n'a plus rien, et il sera bien heureux si je consens à le nommer maréchal des logis dans les spahis indigènes. 11 m'a demandé deux jours de réflexion, et je les lui ai accordés avec deux pains qui lui ont fait venir les larmes aux yeux. Oh I la guerre, la guerre ! Mon interprète est là debout qui leur traduit ou plutôt s'efforce de leur traduire ce que je sens. Mais il est inintelligent, il rend mal mes pensées. C'est une chose importante qu'un bon interprète. Mon Dieu, que je voudrais pouvoir m'en passer ; mais je n'ai pas même le temps de parler arabe.

T'ai-je parlé du théâtre de Milianah? Ce sont les sous-officiers de la garnison qui jouent. Je favorise l'établissement de toutes mes forces. C'est ime distraction pour les soldats; ils n'ont ici ni vin ni femmes. 11 y a aussi un cercle où l'on peut lire quelques ouvrages donnés par l'Etat et laissés par les officiers qui ont passé à Milianah. Le choix n'est pas merveilleux. Le gouverneur m'a envoyé les journaux jusqu'au 22 juin, je me suis empressé de les adresser au cercle pour occuper les officiers.

Voilà une lettre, cher frère, qui va faire jaser les enfants. Milianah, Milianah ! est-ce plus grand que Noisy? Oui, et c'est beaucoup plus haut, et Ton mettrait la butte Montmartre sur la butte Chaumont et le mont Valérien par-dessus, qu'on ne serait pas au tiers du chemin. Adieu, cher frère, embrasse mille fois ma mère, mon frère, mes enfants, et écrivez-moi tous des volumes....

AU MÊME

Milianïtli, le h juillet 1842.

Encore un petit moment de libre, frère ; à nous deux ! Cette douce distraction, je Tai bien gagtiée. Depuis ce matin sept heures, ma chambre ne désemplit pas. J'ai d'abord été pris au saut du lit, à cinq heures, par un envoyé du général Changarnier qui est, avec sa colonne, dans le désert de Tittery. Il paraît que cette colonne est devenue tellement lourde par le butin énorme et les troupeaux immenses qu'on a pris sur les tribus du sud qui n'étaient pas soumises, qu'elle peut à peine faire plus de deux ou trois lieues par jour. Le général a poursuivi Sidi^ Embareck de si près, que d'un mamelon les Français ont pu voir la poussière de son cheval qui l'emportait dans le désert. J'ai répondu au général et lui ai envoyé les dépêches du gouverneur et ses lettres particulières. A peine ma dépêche partie, est entré mon interprète suivi d'une douzaine d'Arabes, en tête desquels marchaient le caïd et l'agha. C'était la tribu des Hachem qui venait faire sa soumission. Voici la troisième tribu importante qui se soumet à moi. Us se sont accroupis sur mon tapis : j'ai fait apporter le café et les négociations ont commencé. J'ai bien établi les intérêts politiques et commerciaux de chacun, vanté mon marché et les avantages que

les Arabes y trouvent, donné des éloges à la foi arabe à laquelle je ne crois pas du tout, et à la grandeur et à la générosité française auxquelles je voudrais croire davantage ; enfin , après une heure , exténué de chaleur et de fatigue, j'ai congédié mes Arabes fort satisfaits de moi et de ma nation.

J'allais sortir pour visiter mes travaux, quand j'ai été arrêté par le comptable de l'hôpital , qui se plaint des chefs du service de santé, et par les chefs du service qui se plaignent du comptable de l'hôpital. Ceci était plus grave, et quoiqu'on parlât la même langue, on ne s'entendait pas davantage, peutêtre un peu moins. Alors je me suis fâché, et j'ai déclaré que si, dans l'hôpital, on s'amusait au lieu de faire son service et de s'occuper de la santé des malades et de leur bien-être, à faire de la taquinerie et de la susceptibilité, je demanderais le renvoi de tout le monde à Alger et que je renouvellerais le per* sonnel entier de l'hôpital. On a promis demieux faire, mais je suis sûr que les Français sont sortis beaucoup moins satisfaits que les Arabes.

Enfin, j'ai pu courir pendant une heure pour chercher, dans des ruines, une maison qu'on pût arranger pour le sous-intendant et le payeur que j'attends. J'ai trouvé à peu près l'affaire: demain les ouvriers seront dedans. A onze heures je suis rentré chez moi, j'ai mangé un morceau à la hâte et j'ai été obligé d'avaler mon café en double pour donner audience au caïd des Beni-Menasser, qui est vena me parler des intrigues qu'ourdit déjà l'ancien caïd

Malek. On m'a apporté une de ses lettres que j'enverrai au gouverneur, et en attendant j'ai écrit moîmênie à cette tribu de se tenir tranquille, de se rappeler la foi jurée ; que si elle y manquait jamais, elle m'obligerait à la punir d'une manière exemplaire. Cinq ou six chefs du pays étaient là. Le café a eft-core coulé avec les phrases de menaces ou d'encouragements, et on est parti. Alors j'ai parcouru mes situations et de troupe, et de magasin, et d'hôpital J'ai vu mes rapports de la nuit et j'ai envoyé huit jours aux arrêts trois officiers du 24.* et du 3' bataillon de chasseurs, qui avaient fait du bruit hier soir, à onze heures, dans Un café inaure. J'ai envoyé chercher le capitaine du génie pour lui donner l'ordre de pousser avec activité un bassiii (Jue j'ai fait construire en dehors de la porte du Ghélif. Gë bassin aura un mètre quarante de profondeur, huit mètres de longueur sur cinq de largeur, et la troupe pourra s'y baigner. Voilà Une bonne chose poUf Milianah.

Maintenant^ 6 mon frère, je mè repose en t'écri-^ vant. C'est le temps de ma sieste que je prends pour cela. A quatre heures et demie je vais im raser et m'habiller. Hela fait, il sera cinq heures, je nié ré^ mettrai à voir tous meâ travaux, ma caëd*ne, mon four à chaux, les réparations de tout genre que je fais faire. J'irai ensuite voir dans mes magasins la quantité d'orge, de blé et de bois qui y est entrée* Je saurai combien on à acheté de bœufs^ et tout cek fait, je jouirai un peu de l'air frais jusqu'à sept

heures. Alors je rentrerai chez moi dîner. Aujourd'hui j'ai des invités : le chef de bataillon du 24', celui du 3* de chasseurs et le médecin en chef de Fhôpital. Ce soir on vient faire chez moi un whist ou un écarté à dix sols. Veux-tu savoir mon dîner? Ecoute et humilie-toi devant le génie inventif de l'Afrique, et ma bonne étoile qui m'a donné pour 25 francs par mois un cuisinier qui, dit-il, a été six ans à Paris au Banquet d'Anacréon. Soupe et bouilli. Deux entrées : salmis de perdreaux et gibelotte de lapin (gibier apporte par les Arabes, mes sujets). Rôti : un poulet, une salade. Deux entremets : des petits pois et un macaroni, quatre pots de crème. Dessert : amandes fraîches, figues, abricots et marmelade. Chacun sa demi-bouteille de vin et pain à discrétion. Du café et du bon café, et on va se coucher content.

Tout est encore fort cher à Milianah,.mais j'espère ramener les denrées à un prix raisonnable. Une poule coûte 2 francs ; j'en ai douze et un coq. Elles ne me donnent que deux œufs par jour. Un œuf sur le marché coûte 3 sols. Les poules sont devenues rares ; les razzias en ont tant détruit ! Les fruits sont mauvais ; le pain que nous mangeons n'est pas blanc, c'est presque du pain de munition. Je n'aurai un boulanger établi à Milianah que dans quelque temps. 11 faut nous rationner pour le vin. Je n'en ai emporté de Blidah que trois cents litres et en route la chaleur en a fait couler le quart. Les Juifs vendent ici 2 francs la bouteille le vin ordinaire qui coûte

8 sols h Blidah. Les transports sont si difficiles et si chers! Cependant, je veux que dans un mois le vin ordinaire ne coûte ici que 15 sols la bouteille. Ce sera une grande chose pour le soldat qui gagne ici quelqu' argent à travailler pour le génie et qui ne peut le dépenser qu'en eau-de-vie mauvaise et en jouant aux quilles ou au loto, que je finirai par interdire. Notre théâtre marche. On a joué hier soir^ dimanche, le Cuisinier de Buffon et la Tirelire. 11 faut entendre les éclats de rire des soldats. Je n'en finirais pas si je te racontais tout ce qui se fait et ne se fait pas dans Milianah. On m'arrange un grand jardin potager entouré d'eau de chaque côté et avec un saule pleureur magnifique, sous lequel je ferai faire une tonnelle pour aller penser à vous. On vient me déranger, à demain.

Les 6 et 8 juillet 18/i2.

J'ai reçu du gouverneur une lettre de compliments et de recommandations de six pages. Tout marche et il est content. J'ai répondu cette nuit; à trois heures j'écrivais encore. J'ai soumis mon plan d'opérations pour la reconnaissance de la route de Milianah à CherchelU S'il est approuvé, je ferai cette opération du 22 au 30, parce qu'alors la lune sera pleine et j'en profiterai. .. .

Hier est arrivé à Milianah le fameux Sidi-Caddourel-Berkani, nommé par le gouverneur agha des Beni- Menasser. Il a voulu prendre un ton qui ne m'a pas

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