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convenu. Je Tai remis à sa place comme il faut. C'est un mauvais choix qu'a fait le gouvertieur ou plutôt le bureau arabe.
La colonne du général Changarnier arrive aujourd'hui, je la distingue dans la plaine du Chélif* Dans quelques instants je n'aurai pas une minute à moi et ne saurai à qui répondre. Je me hâte donc de fermer ma lettre. Le général revient avec la razzia la plus monstrueuse dont on puisse avoir idée : quatre mille bœufs, vingt mille moutons, douze cents chameaux, quatre cents chevaux , trois mille prisonniers et un butin énorme. Tout se débande, tout se soumet*. ,..
Milianah, le 11 juillet 1862.
Demain commence pour moi une ère nouvelle dans ma carrière militaire, demain je suis vraiment chef, général ; Car je commande une colonne de mille hommes d'infanterie, deux pièces de calion, cinquante hommes de génie et cent vingt chevaux du 1*' chasseurs à cheval ; j'ai une ambulance , un service de subsistances, enfin une petite armée complète et bien organisée et de plue cinq cents cavaliers arabes qui fh' accompagnent. Je serai absetït de Milianah sept jours. Je vais faire une pointe dans
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le sud-ouest, plus haut que rOued-Rouina supérieur^ et déterminer la soumission des tribus qui hésitent encore, ou contraindre celles qui refusent. Je pars demain matin 12, à quatre heures^ avec ma petite armée.».. Bou-Zian,aghadesDjendeh, qui était si acharné contre nous, marchera avec moi ainsi que le cheik des Atafs et bien des brigands qui nous ont tué des camarades. Aujourd'hui, je les commande et ils sont prêts, au moindre ordre, à se jeter sur leurs compatriotes.
Àl} MÊME.
Au bivouac, sut* rOued-Rouina supérieur, le 14 juillet 1842.
Je suis, cher frèfe, dans le plein exercice de mes fonctions de général en chef. Je commande une petite armée aussi légère, aussi mobile que bonne et solide, et cela me fait vraiment regretter de n'avoir proba-blemeilt à l'employer que pour soutenir et appuyer des négociations politiques. J'ai espéré cette nuit avoir [i combattre des tribus réc&lcitrantes. Deux hésitaient , l'une est arrivée celte nuit ; j'attends l'autre, tes Beni-Boudouan, dans une heure. Ces Béni* Boudoaun sont puissants *, c'e^t une soumission importante. Ils habitent uno espèce de gros bourg sarts enceinte de muraille -, miais considérable. S'ils ne
s'étaient pas rendus, j'allais détitiire la bourgade. Les Bou-Rached se sont soumis hier, demain j'aurai les Beni-Rached. Bou veut dire père et béni Ris, Tu vois que j'ai le père et le fils. Si tu sais où est le saint-esprit, envoie-le moi, j'en ai souvent besoin et ses inspirations ne seraient pas de trop pour opposer
à la foi punique dont je me méfie sans cesse
Mon goum de cavaliers arabes s'augmente tous les jours. Il part devant moi, m'éclaire et vient me dire: « Ici sont les amis, là les ennemis. » Rien ne ressemble à un ami comme un ennemi. Quand je suis à cheval, tous ces chefs arabes et leur suite viennent me saluer, me baiser la main ; et tel est mon pouvoir, que si je disais à l'un de couper la tête à l'autre, je pourrais en peu de minutes diminuer ma cavalerie indigène de moitié. Du reste, je parcours un pays neuf pour nous et superbe. Je suis dans la province d'Oran, marchant dans la direction sud-ouest; j'ai près de moi le désert d'.4ngad et je suis à trois journées de Tékédempt. La chaleur est accablante, mais j'ai pris une manière de voyager qui fatigue peu le soldat. Je pars à quatre heures du matin, je marche jusqu'à huit ou neuf heures au plus, et j'arrive dans un lieu ombragé autant que possible et arrosé de ruisseaux ou au moins ayant une fontaine. On déjeune , on fait la sieste, on se repose jusqu'à trois heures. Je repars alors et je marche jusqu'à six ou sept heures, puis je bivouaque. Voici mon ordre de marche : le goum en tête, me précédant de deux eu trois cents mètres, enr suite un escadron de cavalerie que je mets quelque-
fois sur un des flancs de ma colonne , selon le terrain, mes sapeurs du génie, un bataillon d'infanterie, l'artillerie, l'ambulance, le train, les bagages, un bataillon d'infanterie, le troupeau, un bataillon d'in* fanterie, les cacolets, le peloton d'arrière-garde. Moi, je marche quelquefois en tête de la colonne française, quelquefois devant mes sapeurs, quelquefois sur les flancs. Je change souvent de place pour veiller à tout et voir tout. J'ai pour aide de camp et en même temps pour chef d'état-major un lieutenant de chasseurs à cheval fort intelligent, qui a été oflicier d'ordonnance des généraux Rulhières et Baraguey-d'Hilliers.
Allons , frère , voilà des Arabes nouveaux qui demandent à m' être présentés, je te quitte pour leur faire les phrases habituelles : « U union fait la force.., » Protection de la France. . . Fidélité scrupuleuse, etc. » J'ai une foule de discours toujours prêts et toujours beaux. Je crois que tous ces Arabes m'aiment parce que je suis bon pour eux ; sévère, mais toujours juste et esclave de ma parole
AU MÊM£«
Milianab, le 17 juillet 1842.
J'arrive , cher frère , je rentre dans mon gouvernement. J'ai fait une belle et heureuse expédition
sous tous les rapports En sept jours de marche,
j'ai soumis six fortes tribus, reçu six chevaux de soumission, obtenu un résultat moral important, en montrant dans le pays, pour la première fois, la colonne de Milianah précédée d'un goum de six cents chevaux. Oui, frère, j'ai eu six cents cavaliers arabes sous mes ordres avec ma petite arniée française. Le gouverneur sera enchanté. J'ai éprouvé toutes les angoisses, toutes les joies, tous les orgueils du commandement. Quand j'ai pénétré dans ces gorges où ma colonne défilait un par un, quand j'ai vu ces pics qui me dominaient, quand pendant des lieues entières je marchais dans le lit de torrents desséchés, je calculais tout ce que pouvait avoir d'affreux une attaque sérieuse dans un tel pays et avec de tels ennemis ; mais aussi je mettais dans la balance l'effet moral obtenu sur mes auxiliaires arabes, je comptais pour quelque chose ma détermination et mon courage^ J'ai persévéré et j'ai réussi, audaces fartuna...,.
Je t'épargne, pauvre frère, et tous les détails de mon expédition et tous les détails^plus ennuyeux encore de mon commandement intérieur, parce que tu prendrais du souci. Tranquillise-toi ; je me battrai quand il le faudra et bien,* mais avec prudence et en mettant de mon côté toutes les chances de succès. Comme tu le dis, tout lieutenant-colonel que je suis pour le moment, je suis encore plus général, car j'ai une petite armée à commander et une ville à administrer pour la faire sortir de ses ruines
A MADAME DE FORGADE,
Milianah, le 3â JuiUet 1842.
Quelle nouvelle épouvantable , quel événement désastreux, mère, le duc d'Orléans mort d'une chute de voiture l Quelle douleur, quelle angoisse pour le roi et surtout pour la reine I En vérité, mon cœur se serre ; voilà tout remis en question. Une régence pour la France, c'est la guerre civile, Les républicains vont relever la tête et redescendre dans la rue. En faisant paraître l'ordre du jour qui annonce à la garnison de Milianah la perte irréparable qu'elle vient de faire, j'ai vu des larmes dans tous les yeux.
Chère mère, je ne t'ai pas écrit depuis que je suia à Milianah, mais mes lettres à mon frère ont dû te mettre au courant de ma position. Elle est plus belle, que je n'aurais jamais osé le prétendre malgré toua mes services en Afrique , car j'ai positivement un commandement de maréchal de camp. Te dire à quel point je suis occupé, à quel point je suis débordé par les affaires, c'est impossible. Depuis cinq heurea du matin jusqu'à sept heures du soir je n'ai pas une minute à moi. Français, militaires ou calons, Arabes, Kabyles, Juifs, chefs et prolétaires, tous viennent à moi, tous m'accablent. Il faut répondre à tout le monde, et, ce qui est, je crois, impossible, contenter tout le monde. 0 ma délicieuse paresse, mon doux
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far-niente qui me transportaient si souvent à la Madeleine ou au quai de la Tournelle, à Taste ou à Noisy, qu'êtes-vous devenus?
Milianah a changé de face depuis que j'y suis : je donne des terrains à des colons , à des Juifs, à des Maures pour y construire de petits magasins. Le commerce renaît, le marché se peuple; j'ai établi une commission municipale qui disposera, sous ma vérification, des revenus de la ville. Milianah a déjà des revenus qui proviennent de patentes légères, d'impôts fonciers minimes et d'amendes pour les contraventions aux règlements de police et de propreté. J'ai organisé tout cela et le mois de juillet a sa recette de 300 francs. C'est beaucoup pour un début...
J'ai distribué à toute ma garnison, officiers, sousofficiers et soldats, des terrains pour faire des jardins. 11 faut que tout le monde mange des légumes. Les fruits sont mauvais, je les ai défendus : ils donnent la dyssenterie et la fièvre. Le vin est à 15 sols la bouteille, il était à 2 francs quand je suis arrivé. On ne savait pas ce que c'était que du pain blanc à Milianah. Aujourd'hui, j'ai trois boulangers ; ils font payer âO sols les quatre livres qui n'en font pas plus de trois. Je les laisse s'établir et dans quinze jours cela changera. Je veux le poids et 24 sols les quatre livres. Nous sommes privés de bien des choses et surtout de lettres et de nouvelles, mais enfin on peut vivre. Quand les journaux arrivent, on se les arrache. Cependant les communications deviennent de phis en plus faciles. Avec quelques Arabes, les Européens se ris-
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quent de Blidah à MiHanah. Ils viennent en deux jours...
Vous êtes dans la fièvre électorale, faites au moins de bons choix. Est-ce que vous gardez M. Guizot ? Croyez-vous qu'il comprenne bien le caractère français? Mille amitiés à ton mari. Je voudrais bien l'avoir ici pour causer politique et lui demander son avis sur la mienne avec les Arabes. Je suis obligé défaire sout vent le juge de paix,mais je renvoie cela à mon com-r mandant de place ou au cadi que j'ai nommé.
A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS
Milianah, le 28 juillet 18A2.
J'ai écrit à ma mère il y a quelques jours et ma lettre te sera certainement communiquée. Je suis étonné , frère, de ne pas avoir reçu quelques lignes de toi, depuis l'affreux malheur qui est tombé sur la France et surtout sur l'armée. Je ne suis pas revenu du coup qui, comme tout le monde, m'a frappé si douloureusement. C'est un grand malheur, dont il n'est donné à personne de prévoir les conséquences. Une régence demande beaucoup de sagesse et des idées arrêtées. Nous n'avons rien de tout cela. Comme le doigt de la fatalité se montre partout I Enfin nous verrons les événements,
Le gouverneur est toujours satisfait de mon admi^ nistration et de mes faits et gestes dans mon gouvernement. Je me suis donné tant de mal que c'est bien le moins que l'on soit coqtent. J'ai failli partir pour une expédition de quinze jours dans le sud, au delà de Tazza, contre Ben-AUal, qui tourmente encore les tribus éloignées de moi. Si je li' avais consulté que le profit que j'aurais pu retirer d'une pareille expédition, je serais parti ; mais j'ai considéré la saison^ l'état des troupes fatiguées, le danger des maladies^ et ma responsabilité s'est effrayée. J'ai assemblé les chefs de corps et de service sous mes ordres , et dans un petit conseil de guerre j'ai exposé la situation et demandé avis. Tout le monde a été unanime pour ne pas marcher. Le gouverneur me laissait entièrement libre et s'en rapportait à mon énergique sagesse. J'ai répondu en déduisant les motifs qui me faisaient différer cette course. Il m'a approuvé puisqu'il ne m'a pas répondu de suite et que je lui disais : « Ordonnez, » et je pars* » ^
AU MÊME
Milianah, le !•' août 1842,
Enfui, cher frère, aurai -je le temps de causer un peu avec toi ! Je m'y prends d'avance, et cette
lettre que je commence aujourd'hui partira seulement dans quelques jours. Tu auras pu lire dans les journaux, et des rapports de moi et des articles sur moi. Me voilà donc pâture à presse, c'est le mauvais, côté de mon affaire, si belle d'ailleurs. Prends le Constitutionnel du 14 juillet, tu y liras un petit rapport. Lis le Toulonnais du 19 et tu y verras un article bienveillant plutôt qu'autre chose, mais que je ne sais à qui attribuer. Du reste cent qui parlent de moi me connaissent peu, je mérite mieux que cela.
Le gouverneur m'avait écrit pour me porter, si cela était possible, dans le sud au secours de quelques tribus menacées de loin par Ben-Allal. J'ai répondu que cela ne se pouvait pas, qu'il n'y avait pas même probabilité de réussite, que je ne partirais que sur un ordre qui mettrait ma responsabilité à couvert. Voici la réponse du gouverneur ; je transcris littéralement : « Mon cher Saint-Arnaud, je réponds à l'in- » stant à votre lettre du 24 ; elle est parfaite de rai-* » son, de prudence, de bons raisonnejnents et elle » m'a fait le plus grand plaisir; car je craignais fort » qu'emporté par votre dévouement, vous ne fussiez » parti sur quelques phrases de ma lettre qui vous » témoignait le désir que j'avais qu'il vous fût possi- » ble de faire le mouvement indiqué, etc. , etc. » — 11 finit ainsi : « Adieu , mon cher colonel , je vous » remercie de votre sagesse, vous m'avez ôté un cau- » chemarbien lourd. »
Mon Dieu, si je n'avais pas tant et de si sérieuses affaires et une si énorme responsabilité, que cela me
emblerait souvent drôle, frère , de jouer ici au souverain au petit pied I Si je monte à cheval, je suis suivi de cinq ou six Arabes, chefs du pays, de chaouchs à pied pour faire écarter le monde , de quelques chasseurs à cheval qui font mon piquet ; enfin parodie réelle de gouverneur. Et tout cela ne m' éblouit guère, et je fais si peu de poussière et d'embarras que f aï renvoyé le factionnaire qui devrait être à la porte de mon palais : véritable palais que je partage avec une foule de rats , des poules , un oiseau de proie charmant, un chien que j'ai trouvé en campagne sous un palmier nain.
Quand j'écris au gouverneur que dans deux mois eit avant je serai approvisionné pour six mois, il me dit : « C'est très-bien, c'est superbe, ayez-en pour neuf. » Bon, j'en aurai pour neuf. 11 a raison, il pense qu'il a ici un homme dévoué qui fera le possible, il s'en sert; de mon côté, moi je fais de même. J'ai trouvé des officiers instruits et zélés qui me font de la bière et de la poterie. Un sergent-major me fait une horloge. Un officier d'artillerie me dirige et m'installe mon cercle, de manière à ce que dans un mois rien n'y manquera. Le grand talent, c'est de savoir se servir des hommes et surtout selon leur spécialité. Chacun a la sienne, c'est incontestable, mais il faut la trouver. Moi je conçois et j'ordonne , je dis : je veux là une place , je veux là une fontaine , des arbres^ etc. , on bâtira là , on démolira ici , et tout cela se fera. Mais je trouve tout le monde lent, et mon activité me rentrant dans l'estomac réveille ma gastrite. C'est à
la lettre, je souffre plus quand je suis contrarié ou que je me fâche; ce qui m' arrive, hélas! bien souvent.
Tu m'as demandé , je crois , quelque souvenir de ma grandeur et de mon commandement. J'ai déjà deux choses curieuses, une surtout quoique sans valeur. C'est un collier arabe composé d'amulettes et de verroteries. On y attachait un grand prix dans la ville de Seba-Senâ, il était porté par une des femmes d'un marabout vénéré. Je doute que ma Louise voulût s'en parer le jour de son mariage. L'autre objet, plus connu et fort beau, est une peau de panthère. Ce sera une descente de lit pour toi, seigneur.
2 août 1842.
Merci, frère, de ta bonne lettre du 10 et H juillet, je la reçois à l'instant et tu vois que je ne perds pas de temps à te répondre. Ma lettre partira cette nuit dans une dépêche au gouverneur. Grâce à toi, mon fils sait nager et je t'embrasse pour cela. Quel bonheur pour tous ces petits êtres de t'avoir eu pour oncle ! Je n'ai pas de mots pour te remercier, mais je pleure de douces larmes en y pensant.
Je suis content que tu aies trouvé mon rapport convenable ; je n'ai pas même le temps de les soigner. Il n'y a pas de brouillon, j'écris l'original en dictant à haute voix, et mon officier d'ordonnance transcrit en même temps sur mon cahier de correspondance. Sans ce moyen, je ne pourrais pas même
garder de copie. Le temps me manque, c'est à ne pas le croire.
Je vois ma position absolument comme toi, c'est vraiment trop beau. Tu as raison de le dire : je règne et je règne presque sans contrôle. Je n'ai ni chambres pour me contrôler, ni ministres pour me conseiller ou me contrarier, et jusqu'ici toutes les mesures que j'ai prises étaient devenues des faits accomplis quand j'en ai rendu compte, et, à peu de chose près, j'ai
toujours été approuvé C'est la plus belle époque
de ma vie, frère, et pour notre vieillesse un inépuisable sujet de souvenirs et d'anecdotes. J'ai acquis un aplomb visible à mes propres yeux et cela ne ne t'étonnera pas, en songeant aux ordres importants que je donne, à leur exécution immédiate et à la responsabilité qui les accompagne. Avec les Arabes, hésitation c'est faiblesse, nullité. 11 faut donc penser vite et bien, frapper fort, mais juste: c'est à quoi je m'attache, et je me flatte que les Arabes deMilianah m'aiment autant que les Français. Que de misères à soulager, frère, que de bien à faire! Que de pièces de 3 francs, sous la forme d'une mesure de blé, sont entrées chez de pauvres familles pour arrêter la faim à la porte. Je ne m'enrichirai pas dans Milianah, mais ma récompense est dans les lettres collectives, écrites au gouverneur par les habitants influents de la ville et des environs, qui disent que si l'on me retirait de Milianah, ils quitteraient la place et se retireraient dans les montagnes. Je ne veux pas, cependant, y rester toujours, morbleu! mais m'en sou*
venir, c'est différent. Enfin, où étaient des ruines s'élève une ville ; où régnaient la misère reparaissent le commerce, l'industrie, le bieA-être. J'avais cent familles pauvres, j'en ai à peine dix et le nombre diminue à chaque instant, car je les utili3e et je leur fais gagner leur pain. Aurais-tu pensé, quand je menais la vie déjeune homme, quand je courais la Grèce, l'Italie, l'Angleterre, que j'arriverais là? Donc, le plus sage est de ne jamais jurer de rien.
AU MÊME
Milianah, le 12 août 1842.
Je ne veux pas répondre à la partie politique de ta lettre ; d'abord, j'y entends fort peu de chose et je ne désire que la prospérité et surtout la tranquillité de mon pays. Comme tout le monde, je vois que nous sommes sur un volcan. Je vois la guerre civile à notre porte et la guerre générale après. Comipeje n'y puis rien, je ferme les yeux et j'attends, bien déterminé à faire toujours mon devoir en brave soldat et en honnête homme, et plus ma position sera élevée, moins je m'écarterai de ce principe. Le duc d'Orléans ne m'a jamais fait ni bien ni mal ; je crois, cependant, qu'il ip' était plus favorable que contraire,
je l'aurais bien servi* Si la duchesse est régente, je la soutiendrai de mon épée, comme je soutiendrais le roi régnant. J'aime, d'ailleurs, cette famille, à cause de ses douleurs, et la reine a toute ma vénération ; car, à sa pensée, vient toujours se mêler celle de notre mère. Je crois que l'on juge trop sévèrement le duc de Nemours. Il a beaucoup de bon ; du vivant de son frère sa position a toujours été fausse. Je ne puis que gagner à lui voir le pouvoir en main^ car il me connaît. Mais il y a une chose que je combattrai toujours de la parole et de l'action : c'est la République, parce qu'elle m'est odieuse. Quant aux ministres, c'est une autre question. Je ne connais que le mien qui est bon pour moi, et que, pour cette raison, j'aime autant voir là qu'un autre. Je n'aime pas beaucoup M. Guizot, parce que je le trouve trop pacifique. C'est une chose fort difficile que de gouverner, cher frère, je le vois dans mon pachalick où je suis cependant maître absolu, ce qui facilite beaucoup de choses. Ce sont les détails, les misères qui vous tuent. Vous ne voyez pas à terre le petit caillou qui va vous faire tomber et vous fracasser la tête. Ainsi va le monde, on périt par les petites choses, depuis Alexandre qui faillit mourir pour s'être baigné, jusqu'au pauvre duc d'Orléans qui est mort pour avoir voulu sauter de voiture. 0 destinée ! folie que de vouloir l'expliquer.
Un passage de ta lettre m'a bien amusé, c'est celui du cachet. En effet, je t'annonce que mon cachet est perdu et la lettre qui te l'annonce porte son
empreinte. L'explication est toute simple. En expédition je t'écrivais à bâtons rompus, quand j'avais le temps. Je perds mon cachet ; vite je t'écris comme si ma lettre devait partir le soir : envoie-m'en un autre. Quatre jours se passent. Des Arabes le trouvent et me le rapportent. Mais juge, frère, par ce petit fait comme je suis connu par les Arabes. Après mon cachet retrouvé, ils ont pensé que cela ne pouvait appartenir qu'au kalifat de Milianah, comme ils m'appellent, et ils sont accourus me le rapporter à une journée de Milianah. Je leur ai donné 20 francs et avec joie. C'est le cachet que tu m'as donné et j'y tiens.
13 août ]8/i2.
.... Je suis ici barre de fer, rien ne doit être fait que je ne le sache et par mes ordres. Eh bien ! malgré cela, on me fait journellement des bêtises et cependant je n'ai à me plaindre ni du génie, ni de l'artillerie de la place.... Je les ai mis sur un bon pied : je suis avec eux d'une politesse exquise, mais d'une fermeté inébranlable. Avec cette règle de conduite, je sais qu'ils sont satisfaits de moi et chantent mes louanges. 11 n'y a que manière de prendre les hommes: j'ai l'air d'avoir une grande déférence pour leurs avis dans les petites choses et je n'en fais qu'à ma tête. Oh ! mon Dieu, quand serons-nous tranquilles au coin de notre feu à parler de tout cela, comme de vieilles histoires qui nous feront sourire,
tandis qu'à présent elles me font pester de grand
cœur.
AU MÊME
Milianah, le 25 août 1842.
.... Le général Fabvier, inspecteur général en Afrique, vient de passer trois jours à Milianah. Je lui ai fait voir les choses en détail : j'ai tout montré, théâtre, cercle, travaux, bâtisses, administration, magasins, commission municipale, et j'ai laissé le général émerveillé, stupéfait. Ensuite, lorsqu'il a inspecté les trois bataillons, j'ai pris le commandement, fait manœuvrer et défiler devant lui ; enfin, le brave homme est parti enchanté de moi. Je répugne à te répéter les compliments dont il m'a comblé. Voici cependant une de ses phrases : « Il y a des gens » qui, pour se faire bien connaître et montrer tout ce » qu'ils valent, ont besoin d'arriver à une position qui » soit à la hauteur de leur mérite. Vous êtes de ces » gens-là.... » Ouf ! j'étais confus et sans voix. 11 m'a demandé ensuite ce que je voulais. Je lui ai répondu qu'ofiicier de la Légion d'honneur et lieutenant-colonel depuis peu, je ne pouvais prétendre à rien, mais que je le priais de dire au ministre et k\i gouverneur que j'étais digne de leur confiance, et
que je faisais tout pour mériter le choix qu'on avait fait de moi.
Mais le plus beau de l'affaire et le coup de théâtre a été celui-ci : Tous les Arabes influents, les chefs de tribus étaient venus complimenter le général. Ils se sont, au moment du départ, présentés en corps et l'ont prié de dire au gouverneur et au roi de me laisser toujours à Milianah et que si Ton voulait m'en ôter, ils ne me laisseraient pas partir. Le père Fabvier m'a seiTé la main et leur a répondu : « que lieutenant- colonel ou colonel, j'étais pour long-*temps à Milianah. » Jolie perspective, ejst-ce qu'il faudra attendre les étoiles? Enfin... j'en prendrai mon parti.
Vous êtes en plein Taste, vous promenant, vous amusant, causant et tout cela en famille et tran^ quillement. Moi, je suis dans les Arabes , dans leg travaux, dans les orges, dans les bois, dans la paille^ dans les bœufs. Que le ciel confonde les ajq)rovisfonnements ! Et ma commission municipale que j'ai été sur le point de licencier.... Pour me trouver un ci'metière, ils m'ont fait un embarras à faire rire si la chose était moins sérieuse. Oh! les sots, les sots, toujours incorrigibles et toujours en majarité ! Est-ce que cela sera toujours ainsi?
AU MÊME
Milianah, les 12 et 15 septembre 18^2.
Le général Changarnier est arrivé le 8 ici ; il est descendu chez moi avec son état-major. Je l'ai hébergé deux jours ainsi que Morris et Cavaignac, qui n'a dédaigné ni mon lit ni ma table. 11 a du reste été fort bien et nous voilà rapatriés sans autre explication que d'avoir été l'un au-devant de l'autre et de nous être serré la main. Quand il y a estime mutuelle, il ne peut pas y avoir de querelle bien sérieuse à l'endroit des autres. On diffère de sentiment, c'est bien, mais on se rapproche quand on ne parle pas des gens ou des choses sur lesquelles on n'est pas d'accord.
Or, le général Changarnier, de Blidah à Milianah, avait cent cinquante malades qu'il a laissés ici dans mon hôpital, où je n'ai de place que pour deux cent quarante et où j'en avais déjà deux cent quarantehuit. C'était embarrassant, il fallait se retourner.... Le 10, le général est parti, je lui ai prêté six cents hommes et ma cavalerie. Il restera huit ou dix jours dehors , peut-être moins , car il n'y a d'eau nulle part. ...
Tu rêves beau pour moi , frère, et Dieu veuille que tout cela réussisse comme tu l'espères; mais, ce qu'il y aura de plus certain, c'est que je me serai
ruiné le corps et l'âme. Certes, j'aurai acquis beaucoup en expérience et en aplomb , je serai emprunté pour peu de choses en fait de militaire et d'administration. Mais quelle rude école, quelle expérience chèrement achetée ! Sept mois encore, sept siècles I Du reste, le gouverneur est toujours bien disposé pour moi. Voici un passage de sa dernière lettre : « Mon » cher Saint-Arnaud, je «ais tout ce qu'il faut d'acti- » vite, de zèle et de persévérance pour faire un éta- » blissement convenable à Milianah, et c'est pour cela > que je vous ai mis à ce poste. J'étais bien convaincu » que vous y mettriez toutes les ressources de votre » esprit et de votre corps. Vous avez vos peines, mon » cher colonel, mais soyez sûr que les nôtres ne sont n pas moindres et que le gouverneur ne dort pas sur » des feuilles de rose ; à peine a-t-il vaincu des diffi- » cultes, qu'il s'en présente cent.... »
Ma Louisette, ma fille, se porte bien, embrasse-la pour moi et défends-lui au nom du père..., etc., d'être jamais malade. Quant à mon fils, qui ne s'humilie pas devant la majesté du thème et de la version, fais-moi un homme de ce gaillard-là. Qu'il sache se débrouiller un peu partout , au feu et dans un salon, au bivouac et dans un boudoir, à table, comme devant un piano. Dans ce monde, il faut savoir un peu de tout.
J'ai écrit avant-hier une longue lettre à mon beaupère. Si le raisin de Taste ne vaut rien, celui de Milianah est admirable. J'ai dans mon jardin des treilles qui font l'admiration générale. Nous avons des fruits
en quantité, mais le raisin seul est bon. L'abondance des melons et des figues est pour beaucoup dans les maladies qui nous rcnigent, et cependant j'en ai fait détruire de quoi rafraîchir une armée impériale/
AU MÊME
Milianab, le 30 septembre 18&2.
Cher frère, deux lignes en poste pour te mettre au courant de ce qui nous arrive de nouveau et prévenir de ta part toute espèce d'inquiétude.
Le général Changaniier est ici depuis avanlr-hier ; il est arrivé avec une colonne délabrée. Le beau combat qu'il a soutenu le 19 contre quatre mille Kabyles acharnés , lui a fait éprouver de grandes pertes. Les zouaves ont beaucoup souffert. Malgré tout , il est resté dans le pays et, le 23, a fait une razzia importante. 11 a eu six officiers tués, douze blessés et cent quatre-vingts soldats touchés. Il a tué pluîs de quatre cents hommes à l'ennemi. Changarnier a montré dans cette circonstance un moral de fer. Morris, qui est chez moi et t'embrasse, s*est bien montré : il a été brillant comme à l'ordinaire et sera bientôt colonel ; Cavaignac, très-malade de la fièvre, est dans mon lit. Le capitaine Paër blessé,
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mon ami, est aussi chez moi. Ma maison est un b$pita!, et moi-même- je ne suis pas très-bieUé
Malgré cela, je pars dimanche pour alter m' établir sur rOued-Fodda, chez les Sindgès de l'est* De là, j'ai un pied dans la province d'Oran et je puis mé porter partout où cela sera nécessaire. Les Arabes se remuent en masse. Le général Changamier me laisse, outre ma garnison, deux bataillons et cent cinquante chevaux* Il m'enverra encore cent spahis deBlidahi Je resterai quinze ou vingt jours en canbpaène ; je vais bien loin, mais je t'écrirai par toutes les occasions.
AU MÉME
Au bivouac de rEbra^ Biir le Ghélif, le S octobre 1842.
Cherche sur ta carte le cours du Chélif, cher frère, prends un petit point au centre du pays des Brazes* entre les Beni-Rached et les Beni-Romerian ; c'est là que je suis avec ma petite armée, brûlant les douairô et lés gourbis des insoumis, rasant leurs troupeaux 4 vidant leurs silos et dirigeant sur Milianah l'orge et le blé que j'y puise.
Le 3, il a fait de l'orage et nous avons eu trois ou quatre averses qui m'avaient attristé. Hier 4, le temps semblait vouloir se remettre et j'en ai profité
pour faire le plus de mal possible aux Brazes. Je leur ai pris cinquante bœufs et trois cents moutons. Nous avons eu quelques coups de fusil. Aujourd'hui je fais séjour pour recommencer et vider encore des silos et brûler des villages et des gourbis. Je ne leur laisserai pas de repos, qu'ils ne soient soumis et tranquilles.
Le 7, je serai sur l'Oued-Fodda. J'y manœuvrerai, selon les circonstances, jusqu'au 11 ou 12. Si Ben- Allal me la donne belle , je le battrai et vigoureusement. Je descendrai ensuite chez les Atafs prendre de l'orge. 11 faut que mon expédition jette dans mes magasins cent quintaux métriques d'orge au moins.
AU MÊME
Au bivouac, sur rOued-Fodda supérieur, l^^^tobre iSh2,
Cher frère, prends ta carte, cherche l'Oued-Fodda, y es-tu ? Devant toi l'Ouanseris , montagne que Changarnier a rendue célèbre par son combat du 19 ; un peu à gauche, les Beni-Boudouan, théâtre de mon expédition de juillet dernier. Eh bien ! au bas de ces montagnes , sous de grands figuiers, au milieu de jardins de citrouilles dont se bourre toute mon ar* mée , entouré d'un horizon de flamme et de fumée qui me rappelle un petit palatinat en miniature , je pense à vous tous et je t'écris.
Tu m'as laissé chez les Brazes, je les ai brûlés et dévastés. Me voici chez les Sindgads (prononcez Sindgès), même répétition en grand, c'est un vrai grenier d'abondance. Les Sindgès avaient voulu me fatiguer de pourparlers et de remises. Les uns voulaient se soumettre, les autres non. Quelques-uns sont venus pour m' amener le cheval de soumission. 1 Je l'ai refusé, parce que je voulais une soumission [générale, et j'ai commencé à brûler.
Ben-Allal, à mon approche, s'était enfui dans le sud. La queue de sa cavalerie est venue inquiéter mes fourrageurs. Avec les cavaliers du goum les mieux montés et un peloton de chasseurs, je les ai poursuivis moi-même pendant plus de deux heures.
Dans une autre circonstance, un chef des Sindgès et des plus récalcitrants a été tué par un maréchal des logis de chasseurs qui a pris son cheval et ses armes. Je ne te parle pas d'une foule de petites escarmouches insignifiantes.
On faisait courir le bruit qu'Abd-el-Kader arrivait chez les Sindgès avec beaucoup de monde ; j'ai de suite marché dans la direction qu'on lui supposait : personne. Tous ces bruits étaient faux.
Ma santé est bonne, à quelques malaises près, que je combats avec la diète. J'ai peu ou pas d'appétit, ce qui m'étonne, car en expédition, je mange ordinairement très-bien. Mais ma pauvre tête travaille tant! Les Arabes ne m'inspirent aucune confiance. 11 n'y a pas de nuit où je ne me réveille en sursaut, averti par quelque mauvais rêve. Je fais alors le tour
de ihbn bivouac et de mes postes. J'observe et je regarde partout et je vais me recoucher plus tranquille; Pauvre frère -, c'est très-beau d'être généra^ car je le âuis de fait iciv mais cela fait blanchir les cheveux et ils tournent au blanc avec une vitesse remarquable.'... Sijamaisje suis général, j'arriverai tout forméw Je fais mon apprentissage longtemps à l'avance. Mais quel avantage j'aurai sur tous mes camarades !
L'événement saillant de mon expédition sera un convoi de vivres parti de Milianah , et escorté par deux cents Kabyles des Beni-Menasser, commandés par leur caïd Ben-Omar. Voilà où j'en suis venu : faire descendre les Kabyles de leurs montagnes, les obliger à nous servir , à venir dans nos rangs ; car ils sont aujourd'hui dans mon bivouac et dans la plaine, et à quatre journées de Milianah. Jamais les Turcs n'ont fait cela.
Je ne prévois pas pour moi lin hiver bien tranquille. 11 ne se passera pas de mois où je ne fasse une excursion chez les Brazes, les Sindgès et les Atafs, jusqu'à ce qu'ils soient entièrement soumis. Ce sera fatigant , mais il le faut; encore des épaulettes achetées bien cher. C'est égal , nous en serons plus fier ; mais morbleu, le lendemain du jour où je les aurai je pars pour Paris. J'ai des indigestions de Zaccar , de Chélif , d'Ouanseris, de Mitidja, de tout ce qui est Afrique, et cependant je sens bien que j'y reviendrai. Mais il faut que je vous voie et que je me retrempe six mois au milieu de vous. J'ai soif de vous tous , d'échecs
avec toi, dé promenades et de bonnes Causeries, tt de bonne musique, et de bon spectacle, et de fricassées de poulets, d'huîtreé et de vin de Grave. Je veux des ponts, je veux des rues, des voitures et de la vie, je veux d'autre bruit que celui des balles pour m' apprendre que j'existe. Adieu, cher frère, mon courrier va partir, embrasse tout mon monde.
AU ItÈUfi.
Le 24 octobre 1842.
Il est probable que dans trois ou quatre jours je serai en route pour le sud, avec une colonne qui n'aura pas volé son nom de mobile. Amar-Ben-Ferrath, notre agha du sud, veut absolument que je sorte pour aller razzier et épouvanter les ennemis qui le tourmentent chez lui. Il est venu à Milianah, j'ai cédé sinon à son éloquence tout arabe, du moins à la nécessité de protéger la sentinelle avancée que nous avons dans le désert. Je vais donc bientôt manœuvrer chez les Ouled-Aïad , les Ben-^Hall , etc. Si j'ai jamais là goutte, ce n'est pas au repos que je la devrai.
Depuis mon retour, j'ai utilisé le temps et mon augmentation de garnison. J'ai mis à la raison les Beni-Menasser-Gharrabas, qui ont si tristement ar-
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rangé le bataillon Buisson. ••« Ces Kabyles ne croyaient pas que nous oserions jamais retourner dans leurs montagnes. Nous l'avons fait, et ma cavalerie est parvenue sur le sommet de^la montagne la plus élevée de cette chaîne. Les Arabes l'appellent par dérision SidiSgrir qui veut dire monsieur Petit.
Le temps devient très-froid : si les pluies me prennent en route, je ne serai pas à mon aise et mes pauvres soldats encore moins. Ce sont les rivières qui m'effrayent. Elles croissent avec une si grande rapidité , et il y a peu de ponts en Afrique.
Adieu, frère, je remets les longues lettres aux loisirs du bivouac, si je n'y gèle pas. Je vais visiter et presser les travaux de ma caserne et de mon parc aux bœufs.
AU MÊME
Au bivouac de Sidi-Ali-Ben-Rabbah, sur le Narli- Ouasself désert d'Angad, le 31 octobre 1842.
Quoique bien loin de Milianah, cher frère, il me faut y retourner pour prendre notre point de départ et te mettre au courant de mes opérations. Prends ta carte, j'ai la mienne sous les yeux.
Parti de Milianah le 26, pour aller au secours de l'agha des Ouled-Aïad et tâcher de m' emparer de la
smalah de Ben -Allai, il y avait urgence, et le chemin que l'on fait ordinairement en quatre jours, je l'ai fait en trois. Le 28, j'étais bivouaqué au Tetiiet-el- Hâad. Ce point n'est pas marqué sur nos mauvaises ' cartes, mais de là on débouche dans le désert d'Angad. Prends sur ta carte le point qui se trouve sous YE de Djel-el-Ghesoul et au-dessus de l'MdeMont- Malmata. C'est à peu près là. Eh bien, frère, j'ai quitté ce point le 28, à six heures du soir, avec quatre cents hommes d'infanterie sans sacs, quatrevingts chevaux et un goum de plus de huit cents cavaliers arabes attirés par l'appât du pillage. A la pointe du jour, j'étais à Tissumsily ; j'avais marché douze heures et fait douze lieues. Là, j'ai placé mon infanterie et mes deux obusiers sur les hauteurs, avec ordre de suivre autant que possible mes mouvements, en gardant toujours les points culminants, de manière à être en vue de l'ennemi et à lui imposer. Ces dispositions prises, j'ai lancé mon énorme goum sur une ligne, spectacle magnifique que je n'oublierai jamais. Avec ma petite troupe de cavaliers je soutenais le goum en m' avançant en bon ordre et au grand trot... Dans un clin d'œil cette avalanche de cavaliers, éparpillée sur plus de trois lieues de terrain, pillait et razziait trois tribus belles et riches. Chaque groupe fait sa part, mais bientôt le spectacle change. Les cavaliers ennemis furieux de se voir brûler leurs gourbis, enlever leurs femmes, voler leurs troupeaux, se retournent, chargent mon goum et le ramènent grand train. Je l'avais prévu,
mon rôle commençait. Je laisse un peloton en réserve, et avec les trois autres je charge à fond l'ennemi. Oh 1 frère, j'ai bien senti là que j'étais né pour être oflQcier de cavalerie. Au premier coup de fusil tout mon goum, à l'exception des trois aghas, a lâché pied et s'est sauvé avec son butin. Je me suis trouvé pêle-mêle avec l'ennemi, mais cela n'a pas été long. Mes intrépides chasseurs ont dispersé cette bande de Bédouins, nous les avons poursuivis une heure et demie. Nous nous sommes arrêtés, éloignés d'une journée de Sebaïm et de deux de Tékédempt ; pleine province d'Oran. Mon étoile m'a servi ià comme ailleurs. Un honnête Arabe ennemi, que je prenais pour un ami et qui galopait à mon flanc, a pris sa belle et m'a lâché son coup de fusil à bout portant, 11 m'a brûlé caban et capote, et la commotion a été si forte, que je suis resté étourdi. Mon cheval a la crinière brûlée, et ni lui, ni moi, n'avons uneégratignure. Cet Arabe a été tué cinq pas plus loin par mon officier d'ordonnance, M. Martin, qui a reçu un coup de yatagan qui a coupé sa casquette et entamé le cuir , un rien. Maintenant voyons le résultat : da l'aveu des Arabes même, j'ai pris cent cinquante chameaux, cinq cents bœufs et cinq mille moutons, un nombre énorme de mulets et de bœufs chargea de tentes et cent prisonniers. Eh bien, de tout cela, sais-tu ce que j'ai ramené à mon bivouac ? quatre mille moutons. Nos lâches, nos pillards d'amis^ noua avaient laissé les coups de fusil et avaient profité de notre pointe en avant pour 3' en aller dans une direç-
et blessé bien d'autres. Nos amis ont beaucoup pillé, ils ont emmené bœufs et mulets pendant que nous nous battions pour eux. C'est dans leur sang, on ne les réformera pas, mais cela inspire du dégoût.
Je suis dans les montagnes et j'irai dans trois jours sortir dans la plaine par les Beni-Zoug-Zoug, en face de Milianah. Si cela continue, je serai content de ma sortie. Nul ne se sera avancé, autant que moi, dans le sud de l'Afrique et j'y aurai montré dignement nos armes. Quel pays que ce désert ! Tout est gris et morne, même sous un ciel bleu. Pas d'eau, pas d'arbres, pas de végétation : des chardons ! Les sources, bien faibles, bien rares, se cachent : on dirait qu'elles sont honteuses de se montrer sur une telle terre, et cependant elles sauvent la vie. J'ai vu mes pauvres soldats se jeter à plat ventre et boire avidement dans le creux d'un rocher, et je me suis souvenu de l'Egypte. J'ai compris qu'on pouvait avoir bien soif et ne pas boire, car je souffrais de la soif et je n'ai pourtant pas bu. Cinq cents hommes devaient boire avant moi, et puis, après ce soulagement, marcher six heures sur le sable sans une goutte d'eau. C'est dur, frère, bien dur pour le pauvre soldat harassé de fatigue et que ne soutiennent pas les idées de gloire et d'ambition. Tête à tête avec le désert, sans ennemis, la gloire est bien pâle. Quand je regardais ma petite colonne, perdue comme un point dans cet horizon sans bornes, j'avais froid. Maintenant, que je me retrouve enseveli dans des montagnes plus tourmentées, plus ondulées que l'Océan
AU MÊME
Au bivouac de Sidi- Ali-Mohammed, chez les Ouled- Aïad, le 2 novembre 1842.
Je reprends, cher frère, ma lettre interrompue... Quelle jolie pointe dans le désert ! cela marque dans la vie d'un homme. Le désert ne m'a épargné ni ses jouissances ni ses ennuis. Pendant deux jours j'ai eu du sirocco à me faire fendre les lèvres et j'ai fait faire à ma colonne, pour la reposer, un séjour dans une oasis déhcieuse, sur l'Oued-Nahr-Ouassel, d'où je t'ai écrit. Cette expédition est vraiment curieuse et mériterait une plume habiJe pour la décrire. J'ai dépassé de beaucoup cet Ouanseris, où le général Changarnier a eu son combat meurtrier. Hier, 1" novembre, j'ai eu une petite affaire assez chaude avec les Kabyles qui habitent un des contreforts sud de l'Ouanseris. A mon arrivée au bivouac, je fus prévenu qu'ils pillaient les silos de nos amis. Je lançai de suite un peloton avec le goum et je m'avançai avec le reste pour les soutenir. Les Kabyles lâchèrent pied et eurent le temps de se réfugier dans une montagne inaccessible à la cavalerie. Si mon infanterie avait pu suivre, je faisais un coup admirable et tuais deux cents hommes. Nos zouaves étaient bien vengés, car c'était une partie des combattants du 19. Malgré cela, je leur ai tué six hommes
et blessé bien d'autres. Nos amis ont beaucoup pillé, ils ont emmené bœufs et mulets pendant que nous nous battions pour eux. C'est dans leur sang, on ne les réformera pas, mais cela inspire du dégoût.
Je suis dans les montagnes et j'irai dans trois jours sortir dans la plaine par les Beni-Zoug-Zoug, en face de Milianah. Si cela continue, je serai content de ma sortie. Nul ne se sera avancé, autant que moi, dans le sud de l'Afrique et j'y aurai montré dignement nos armes. Quel pays que ce désert! Tout est gris et morne, même sous un ciel bleu. Pas d'eau, pas d'arbres, pas de végétation : des chardons ! Les sources, bien faibles, bien rares, se cachent : on dirait qu'elles sont honteuses de se montrer sur une telle terre, et cependant elles sauvent la vie. J'ai vu mes pauvres soldats se jeter à plat ventre et boire avidement dans le creux d'un rocher, et je me suis souvenu de l'Egypte. J'ai compris qu'on pouvait avoir bien soif et ne pas boire, car je souffrais de la soif et je n'ai pourtant pas bu. Cinq cents hommes devaient boire avant moi, et puis, après ce soulagement, marcher six heures sur le sable sans une goutte d'eau. C'est dur, frère, bien dur pour le pauvre soldat harassé de fatigue et que ne soutiennent pas les idées de gloire et d'ambition. Tête à tête avec le désert, sans ennemis, la gloire est bien pâle. Quand je regardais ma petite colonne, perdue comme un point dans cet horizon sans bornes, j'avais froid. Maintenant, que je me retrouve enseveU dans des montagnes plus tourmentées, plus ondulées que l'Océan
en fureur, je voudrais la plaine. C'est que dans ce pays ni la montagne, ni la plaine ne se présentent sous des conditions modérées. Elles n'offrent jamais que leurs excès et ne vous donnent qu'une fatigue différente.
Dans les fonctions si délicates, si difficiles de commandant de colonne, ce n'est pas un petit article que l'art de bien établir un bivouac. Jusqu'à présent j'ai eu assez de bonheur de ce côté-là. Je remarque aussi que le temps me favorise. C'est une chose bien im-f portante, souvent indépendante de toute volonté et que le soldat remarque. Le soldat est superstitieux , il aime à compter sur l'étoile de celui qui le commande. C'est le petit secret des grandes choses.
Au bivouac de Cheriah, chez les Mohabites, le 3 novembre 1842.
Cette nuit, à trois heures, j'ai reçu un énorme paquet de dépêches : cher paquet qui contenait tes lettres du 10 et 20 octobre et une lettre du gouverneur. Certes je les garde ses lettres, tu les liras un jour et tu pourras juger de ce que j'ai fait à Milianah. Je transcris un passage : « Mon cher Saint-Arnaud , je » ne veux pas laisser partir le convoi sans vous dire » quelques mots d'amitié et autres. D'abord je suis » très-content de votre activité et de la manière dont » vous conduisez les affaires. Je trouve très-joli que 9 vous ayez fait escorter un convoi par les Kabyles » de Ben-Omar. C'est une question résolue. Vous n êtes aujourd'hui, mon cher Saint-Arnaud, dans la
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» position la plus difficile de la régence et partant la » plus belle. C'est là que vous deviendre?: un honime » de guerre réellement. Soyez toujours çn mesure de » tomber sur l'ennemi pénétrant dans vos terres... n
AU MÊME
Au bivouac de Aîn-el-Adjar, chez les Beni- Zoug-Zoug, le 5 novembre 1843.
Je croyais , cher frère , n'avoir plus rien à te dire d'intéressant d'ici à Milianah et fermer ma lettre en arrivant. Pas du tout, je suis assez heureux pour avoir encore quelque bon épisode de mon expédition à te conter, à mon bivouac du 3 à Chériah, j'ai reçu le cheval de soumission des Bothria qui sont venui^ m'assurer de leur fidélité. Dès le lendemain/!., j'avais occasion de donner ce cheval au çaïd des Tiabine notre allié, dévalisé par les Beni-Boudouan. Ces Béni- Boudouan ont eu l'audace de tirer sur m^g fourra^» geurs. Aussitôt j'çnvoie trois cents hommes brûler leurs douairs et leurs maisons. Cet acte de ju&tice et de sévérité m'a valu, pour ce matin, un beau combat dont je suis d'autant plus enchanté que je n'ai pas eu un homme de blessé. Seulement, deux chevaux d'officiers ont été blessés mortellement. Dès six heures du matin , au sortir du bivouac , les Kabyles ont com-
mencé à tirailler, et ils l'avaient belle dans cet affreux pays de montagnes. Au bout d'une heure ils étaient deux cents et ils arrivaient encore. Quand je vis le feu bien animé, j'envoyai l'ordre au commandant Troude, chef du 6* bataillon d'Orléans alors à l'arrière-garde, d'amorcer les Arabes et de les attirer en reculant lentement. Je choisis mon terrain où je masquai deux obusiers , et je plaçai deux pelotons de cavalerie cachés dans des makis élevés. A un signal, r arrière-garde battit en retraite au pas de course et me dépassa. Mes obusiers crachèrent sur les masses des montagnes pendant qu'avec ma cavalerie je m'élançais dans le lit de la rivière, soutenu par l'infanterie qui avait fait volte-face au pas de course. Une vingtaine de cadavres nous sont restés, et les Arabes, dès ce moment dégoûtés du jeu, nous ont laissés aussi tranquilles que dans le champ de Mars. J'aime ce petit combat parce qu'il y a eu tactique en miniature et combinaison de trois armes. C'est ainsi qu'on s'habitue aux grandes choses en s'exerçant aux petites. Les soldats étaient enchantés, et moi plus qu'eux. Demain, vers deux heures, je serai à Milianah. Je rentre bien mieux portant que je ne suis parti , mais je vais avoir tant de besogne et de tracas qu'il y a de quoi redevenir malade.
AU MÊME
Milianah, le 12 novembre 1842.
Quelques lignes, cher Adolphe, par une petite occasion entre deux courriers. Je n'ai pas encore reçu celui du 11, et je ne sais pas si j'aurai de tes nouvelles. Le mauvais temps qui nous inonde depuis cinq jours a fait déborder l'Oued-Ger, et mes courriers ont été retardés. Cependant depuis ce matin l'on passe. C'est un avertissement pour l'hiver, et j'ai bien peur de voir souvent notre correspondance interrompue. Quel pays ! Que ne puis-je m'en plaindre à mon aise ! Mais il m'a fait trop de bien et trop de mal , il faut le prendre comme il est. Je vais assez bien, sauf l'estomac qui me rappelle sans cesse que je suis sous l'empire d'une gastrite chronique.
Mon expédition porte ses fruits. Je viens encore, aujourd'hui même, de recevoir de bonnes nouvelles. Ben- Allai a été pillé par les Ouled-Bessem que j'ai si maltraités ! Ils ont dépouillé ses femmes qui se sont sauvées nues. Tout cela est la suite de mon expédition. Ben-Allal s'est enfui chez les Ouled-Chérif où se trouve Abd- el-Kader. Les Sindgès m'ont écrit pour demander à se soumettre, ils veulent amener le cheval de soumission à Milianah. Je vais leur imposer de dures conditions.
Le gouverneur prépare une grande expédition
contre TOuanseris dans mon gouvernement. Je suis prêt à lui fournir tous les renseignements désirables. Milianah est un cloaqiie de boue, et je cultive le sabot avec avantage. Je l'ai mis à la mode... Depuis que je suis de retour ici, je n'ai pas encore été un jour sans écrire de huit à dix pages in-folio et j'ai de la besogne arriérée» En vérité, c'est trop 1 Je ne me repose qu'en expédition*
At) MÊME.
Milianah, le 25 novembre 1842, 5 heures du matin.
Cher frère, depuis deux jours ma pauvre tête est un tourbillon où tout bourdonne comme la chute du Niagara. Affaires de commandement supérieur, de chef d'état-major, de maître de maison, tout cela se presse, se croise, se pousse à la fois , et en deux jours j'ai vécu deux ans; mais si cela se renouvelait souvent, je n'y suffirais pas.
Le gouverneur général, monseigneur le duc d'Aumale, le colonel de la Rue, aide de camp du ministre en mission, le colonel Eynard et le commandant Ja-* min, aides de camp du gouverneur et du prince, quatre officiers d'ordonnance de l'un et deux de l'autre : voilà le monde que je loge et héberge depuis le 23 à midi. Us viennent de montera cheval après avoir
mangé la soupe à l'oignon et pris le café, et je suis tombé dans mon fauteuil , anéanti , en poussant un , ouf!... que tu aurais pu entendre. Certes, j'ai eu bien des satisfactions de cœur et d'amour-propre. Le gouverneur m'a revu et traité comme un fils. Le prince m'a accueilli avec une grande distinction. Mais quelle journées I j'ai fait de mon mieux , je* crois que tout le monde a été content.
Le gouverneur va faire dans l'Ouànseris une grande expédition sur quatre colonnes: lui, le prince^ le général Changarnier, le colonel Korte. Je ne pouvais pas commander de colonne : on m'a laissé à Milianah et je n'en suis pas fâché. Je suis chargé d'assurer les communications. Le gouverneur restera en campagne le plus longtemps possible. Auswtôt sa rentrée, je repartirai, moi, avec une colonne fraîche^
Il y a eu hier grande représentation à mon théâtre. Voici le programme : Indiana et Cfmrlemagne^ VEn^ tr'acte au Paradis^ le Caporal et la Payse^ Le prince a ri comme un fou. Il a donné 300 fr. pour acheter des costumes et des décors. Le gouverneur, qui a eu la colique à force de rire, donne l'ordre qu'on envoie une musique de régiment à Milianah. Nous sommes en vogue et en faveur. Le prince m'a encore laissé 100 fr. pour les blessés et 100 fr. pour les colons pauvres. Ce n'est pas un homme ordinaire. Il a beaucoup de son frère d'Orléans. A son retour, il s'arrêtera encore chez moi. Adieu, frère, je tombe de fa-* tigue, je n'ai plus la force d'écrire»
AO MÊME
Mîlianali, le S déœmlire 1843.
J'ai reçu, mon cher frère, votre petite, petite lettre du 20 novembre. Tu n'avais lu ni le Courrier, ni les Débats, ni le Messager du 22, quand tu m'as écrit. Donc, tu n'a pas lu les articles sur la colonne de Milianah, ses faits et gestes, et par conséquent ceux de son commandant en chef. Entends-tu? commandant en chef! c'est-à-dire que, comme j'ai commandé une armée petite ou grande, je suis apte à recevoir un jour le bâton.
Notre brave gouverneur est encore embarqué, depuis le 25, dans une grande expédition. On manœuvre dans rOuanseris. J'ai expédié ce matin un convoi monstre de quatre cent cinquante-six chevaux ou muletset soixante-douze chameaux. Le gouverneur veut tenir la campagne le plus longtemps possible, et il a raison ; il faut en finir et pousser ces misérables jusque dans leurs derniers repaires. Jusqu'à présent il a été favorisé par le temps ; rien de beau comme le ciel qui nous couvre et le soleil qui nous réchauffe depuis le 26 novembre. J'ai expédié au prince , au gouverneur, au général Changarnier, des légumes frais en masse, une pleine caisse pour chacun. Je sais le plaisir que font ces misères au milieu d'une expédition, quand on n'a plus que des pommes de
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terre et du riz. Je leur ai aussi envoyé du pain blanc. Je pense déjà à là manière dont je les recevrai quand ils reviendront, et je suis bien embarrassé.
Mes travaux ont été poussés rapidement. J'ai profité des beaux jours sans compter sur leur durée. Ma caserne est terminée , mon parc aussi. Ma caserne de cavalerie pour les spahis avance très-vite. Mon moulin s'élève : c'est une turbine, mauvais système, que je n'approuvé pas. Tous ces travaux marchent de front avec ceux des colons qui construisent de leur côté.^ J'ai dix réverbères dans la ville.... Fiat lux.
Frère, si en me nommant colonel, on m'obligeait à garder ce commandement de Milianah, il faudrait te décidera venir y pousser une petite visite soit au printemps, soit à l'automne. C'est un bonheur que je rêve souvent que de t'avoir ici témoin de mes soucis, de mes tracas et de la maîiière dont je m'en tire. Tu pourrais juger, d'après ce que j'ai fait et tout ce qui reste à faire, ce que c'était que Milianah et sur quel trône en ruines j'ai osé m' asseoir.
J'ai reçu une double lettre de mon frère , le viceprésident de je ne sais quel club d'orateurs eii herbe, qui s'essayent à crier plus fort que les autres. Il a raison de dire que dans sa réunion hebdomadaire du quai d'Orsay, il y a du bon et du ridicule. Il faut profiter de l' un et éviter l'autre. • . .
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A M. 0E FORGADE, JUGE DE PAIX A PARIS* MUianab, le 16 décembre 1843.
Mon cher beau-père , il y a déjà plusieurs jours que j'ai reçu votre lettre, et malgré le désir que j'avais de vous répondre de suite, je n'ai pu en trouver le moment. Il m'a fallu organiser une colonne, recevoir le général Changarnier et son état-major, régler avec lui beaucoup d'affaires arriérées , m' occuper des Français et des Arabes, et lorsqu'un peu plus libre, j'allais mettre la main à la plume, j'ai été pris par la fièvre, et c'est entre deux accès que je vous écris.
Ce n'est pas une petite chose, mon cher beau-père, que d'être co^nmandant supérieur de Milianah. 11 y a des jours où je n'aurais pas trop de trois ou quatre têtes et d'autant de corps. Je veux faire le bien à tout prix et je suis entouré d'obstacles, d'entraves et de difficultés, et pour triompher de tout cela, souverain despote et absolu, je n'ai souvent pas assez d'une volonté de fer qui vient se briser contre l'impossible/ Je me dis quelquefois qu'il vaudrait mieux , obsciir lieutenant-colonel, cinquième roue à un carrosse dans un régiment, jouir tranquillement de mon grade , aller causer souvent avec vous des choses de notre monde politique, où nous nous rencontrons rarement d'accord, faire une paisible promenade sur le boule-
^ 451 ^ vard, se reposer en prenant une glace et ne phis rêver organisation, approvisionnement, constructions, réparations, agrandissements, impôts, octrois, contributions, etc., etc. J'ai de tout cela cent pieds pardessus la tête et je préfère de beaucoup les coups d^ fusil de 18â0, quand bien même je devrais eji recevoir encore quelques-uns.
Vos idées de civilisation, avec l'aide du dieu Bacchus, sont dignes d'un propriétaire de la Gironde et m'ont bien fait rire. J'ai voulu de suite ^s^ayer de les mettre en pratique. J'ai fait inviter à dîner le hackem de Milianah , Omar-Pacha, fils d'un ancien dey d'Alger et son kodja, Sidi-Seliman. Mes deux Arabes ont bu comme des trous. Bordeaux, Champagne, tout y a passé, et quand je leur ai demandé s'ils trouvaient cet ordinaire bon, ils m'ont répondu qu'il était excellent pour eux, gens bien élevés et audessus des préjugés, mais qu'on ferait plutôt manger la lune aux Arabes que de leur faire adopter le vin pour boisson... La génération arabe des villes qui grandit avec nous prendra beaucoup de nos mœurs et de nos habitudes ; les montagnards, jamais! Que voulez-vous faire avec des gens qui n'ont pas de besoins ?
Votre fils et ma fille vous ont quitté et vous devez être dans une triste solitude» Si les chemins de fer arrivaient à Milianah , je vous dirais: Arrivez-vite , prendre place en mon nid où unp chaude et cordiale réception vous attendrait. Mais hélas! pous n'en sommes pas encore là, et force nous est de remettre
à Tannée prochaine le plaisir de discuter encore, mais alors nous réparerons le temps perdu. Je vous ai préparé des arguments irrésistibles.
Dites-donc à votre gouvernement d'envoyer bien vite le bâton à notre gouverneur. Vraiment, il l'a bien gagné ; le faire attendre ainsi, c'est en diminuer le prix. On ne sait donc rien faire à propos !
J'ai reçu une lettre de Taste. Toute le monde s'y portait bien. J'attends encore des nouvelles prochainement. Adieu, mon cher beau-père..,.
A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARTS
Milianah, le 22 décembre 1862.
Voici, cher frère, une lettre que je commence sans savoir quand je la continuerai et quand je la finirai. Je suis au milieu d'un tourbillon d'affaires politiques et intérieures qui ne m'enlèvera certes pas, mais qui me prend tous mes moments. Abd-el-Rader fait bien sa petite guerre. 11 a profité habilement du mouvement de l'armée dans l'ouest. Il savait qu'on m'avait ôté les moyens de sortir, et il s'est jeté dans lé sud, où il a opéré deux razzias de suite «ur notre allié l'agha des Ouled-Ayad, qui s'est sauvé par miracle et est ici razzé comme un ponton. Ah ! comme le gouverneur et le général Changar-
nier doivent regretter aujourd'hui de n'avoir pas suivi ma pauvre petite idée. Comme je sentais cela! Il était évident que, pendant que toute l'armée se dirigeait sur l'ouest, Abd-el-Kader et son lieuteaant se rabattraient sur le sud et tenteraient quelque tîoup. C'est ce qui est arrivé. Je ne demandais que mille hommes d'infanterie, deux obusiers et trois cents chevaux pour aller les attendre à Tissum-Sili. Je ma serais juste heurté contre eux.
Le gouverneur m'a tout pris pour sa colonne, artillerie, cavalerie, mulets, ambulance. H me faut m'ingénier pour remplacer tout cela : je manque de mulets, j'en requiers dans les tribus, et, pendant ce temps-là, j'écris au général de Bar et je le préviens de ce qui se passe , je fais un appel à toutes les ressources laissées par hasard par l'armée. Dans deux jours j'aurai des réponses, j'aurai réuni tous mes moyens, et je pars malgré l'hiver pour refouler l'ennemi dans le désert, le battre, c'est certain, et surtout lui reprendre ce qu'il a volé à notre pauvre agha. Malheureusement je n'aique cent cinquante chevaux. N'importe, j'ai bien fait ma grande razzia avec quatrevingts chevaux fatigués. Je ne crains que le mauvais temps. Voilà vingt-six jours d'un soleil de juin ; c'est extraordinaire et cela finira, et alors gare les pluies! Dans ce cas-là je ne sors pas, j'attends que le soleil reparaisse. Je ne risque quelque chose que quand il le faut et que je suis sûr qu'avec un coup de collier je resterai le maître, et pour les coups de collier nous sommes là. Nous faisons cela à la zouave. L'im-
portant avec les^ Arabes est de ne jamais hésiter.
Ta petite lettre du 10 est venue comme une douce rosée au milieu de cette sécheresse d'affaires , de ce
feu d'occupations Que nos enfants profitent de
rétoile qui nous protège; elle ne pâlira pas par ma faute, je t'assure. Ils auront un nom tout fait, nous aurons fait le nôtre. Mais quand nous rebrousserons chemin ensemble du côté du passé, nous ne pourrons pas nous empêcher de convenir qu'il y a une desti* née, et je m'offre pour exemple. 1848! ! ! En 1837, j'entrais en Afrique lieutenant, et quel lieutenant, fort dégoûté de tout, fort malheureux. Six atis se sont écoulés, rapides comme l'éclair, et je suis à la veille de me voir avec le plus beau grade de l'armée et un renom qui fait que, pour moi, les étoiles sont une question de temps. Mais que de travaux, que de peines , que de fatigues et surtout que de chances heureuses! Il y aurait eu presque de la folie à le rêver, et c'est bien réel. Avec quel plaisir nous causerons de tout cela ensemble, entourés des enfants qui apprendront ce qu'ils devront faire un jour.
Tuas donc vu Micheler*. Il a dû te convenir, pur et froid comme un beau marbre et dans l'occasion plein d'ardeur et de feu. Je crois qu'il m'aime sincèrement et je le lui rends bien. Sa carrière militaire me regarde, je lui ai déjà fait franchir un bon pfiis. Si sa santé résiste à l'Afrique, il sera chef de bataitlon dans trois ans» Tu as raison, frère» à mesuré que
* Aujourd'hui coloneh
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je rti'élève, les amis s'en vont et les jaloux vienhent. En famille nous oublfepons tous ces inconvénients* là. Ah! que ciô moment est encore éloigné!....
11 m'ârrive à l'instant uile lettre du dtic d'Àuniàle, m'annonçant son i*etour à Milîanah demain 23. il passera ici trois jours. Adieu, je t'écrirai après son départ* ^
AU MÊME
Milîanah, le 27 décembre 1842.
Je t'écris, frère, encore sous l'impressiondes marques de confiance du prince. Il me disait hier : a Je » voudrais faire une expédition avec vous, M. de » Saint- Arnaud , je crois que nous ferions de bonnes » choses. » 11 a été pour moi d'une grâce parfaite, tout le monde l'a remarqué.
Le duc d'Aumale remplace, dans le commande^ ment des provinces de Médéah et de Miliatiab, Chan-^ garnier resté à Mostaganem pour opérer ôur TénèSy quand le temps le permettra.
Le prince arrive dans des circonstances diÔicilas et prend un commandement important. 11 trouve sa responsabilité grande, il me l'a dit. Je lui ai demandé la permission de mettre à son service mon expérience des choses et du pays. Je lui ai exposé la situation du sud, devenue critique par les razzias répétées de
Ben-AUal sur notre allié Ameur-Ben-Ferrath,I'agha des Ouled-Ayad. Je lui ai démontré la nécessité d'une sortie de ma part et développé mon plan de campagne. Son Altesse me laisse deux cents chevaux de plus et malgré le temps, la neige et le froid, je pars demain et je resterai au moins vingt jours dehors. Je vais manœuvrer chez les Ouled-Ayad et dans le sud, et si le temps le permet, le duc d'Aumale viendra me rejoindre. Il faut que je finisse ma lettre, cher frère, car j'en ai dix à faire avant de me cou-^ cher et je n'ai pas encore pensé à mes préparatifs personnels.
AU MÊME
Teniet-el-Haâd, le 6 janvier 1843.
Cher frère, ne t'attends plus à de longues lettres comme mes précédentes expéditions t'y ont accoutumé. Alors on pouvait écrire ; aujourd'hui j'ai une onglée à poste fixe, et quand j'arrive au bivouac, les chemins sont si mauvais qu'il est toujours tard; et quand je ne suis pas forcé d'écrire des rapports et des lettres de service, je me chauffe et me réchauffe, et puis je m'enterre sous mes couvertures. Ma santé est bonne, niais quelle diablerie de voyager par un temps pareil I Pluie, neige, glace, soleil, boue, noua avons de tout. Aujourd'hui, en quittant le bivouac h
sept heures, froid glacial ; à dix heures, soleil ardent, glace fondue, terrain dégelé, délayé en boue ; ce soir, pluie froide. Pauvres soldats, quelle résignation, quel courage! Nous, nous avons un mobile: la gloire, l'ambition, et par-dessus le marché, nous sommes bien vêtus et bien nourris; mais eux, rien, rien, et chantant au moindre rayon de soleil. C'est à faire pleurer. Je les aime comme mes enfant^, tout en désirant leur faire entendre quelques balles d'un peu près.
J'ai une petite colonne si gentille, si bonne* que ce serait dommage de ne pas l'utiliser et de rentrer sans brûler quelques cartouches : quatre petits bataillons bien valides formant mille hommes, trois obusiers de montagne , une section de sapeurs du génie, deux escadrons de chasseurs à cheval, deux cent vingt chevaux, trente spahis et trois cents cavaliers arabes, un convoi de deux cents mulets bien embarrassant. Cela tient encore un assez bon bout de chemin^ et, dans les défilés où il faut marcher un par un, c'est bien long lorsqu'il faut masser toute la colonne. Excellente école pour moi et dont je profite.
Cette nuit, j'ai fait une razzia chez les douairs des Belal, qui entretenaient des relations continuelles avec l'ennemi. J'ai pris leurs troupeaux ; les femmes du chef Si-Mortar, qui a conduit les razzias sur les Ouled-Ayad , sont tombées entre mes mains ; je les ai données à Ameur-Ben-Ferrath , auquel Ben- Allai a pris les siennes. La vie, pour ces gens-là, c'est te pillage perpétuellement en action, et nous sommes
obligés de les punir par leur endroit sensible. Tout cela est bien triste. Oh ! la France, là France, surtout à présent que je ne sens pas mes pieds glacés , que ma moustache est blèinche de givre. Nous sotnmes dans la neige au-dessus de la tête et dans la boue sous les pieds. Pour t' écrire, je me passe la main au feu à chaque instant. Adieu , je gèle , embrasse ma mère , mon frère et mes enfants. L'année 1848 ne commence pas mal. Aujourd'hui lesRoi$; tire-les pour moi et garde la fève. Bonjour aux amis.
AU ttÊMË.
Au bivouac, sur rOued-Ghroule, le 9 janvier 1Ô43.
Cher frère, encore une petite lettre écrite bien vite sous ma tente, et apercevant les étoiles qui brillent au ciel et me présagent la continuation du beau temps qui me favorise depuis trois jours.
Mon étoile aussi brille toujours, frère ; je viens de faire encore un joli coup le 7. Avec ma cavalerie et mon gôum, j'ai parcouru, dans un mauvais teri'aîn, huit lieues en quatre heures. Je suis tombé sur lés Beni-Chaïb qui ont aidé Ben-Allal à razzier les Otiled- Ayad, et à mon tour je les ai razziés comme il faut. Dix douairs ont été brûlés, et nous nous sommes battus peu longtemps, mais bien. J'ai fait mettre
pied à terre à un peloton de chasseurs pour tirailler avec les Kabyles. Avec mon bonheur habituel, je n'ai eu que deux chevaux blessés et un tué. Pas un homme n'a été atteint. Les Ouled-Ayad ont fait beaucoup de butin. Je leur ai donné tous les troupeaux et n'ai réservé qu'une centaine de moutons pour faire faire les Rois à mes soldats.
Pendant que je suis dans le sud , Abd-ël-Kadei? fait des siennes dans l'ouest et razze les tribus du Chélif. L'émir joue aux barres et joue bien. Quand il me sait loin, il arrive; fei je reviens, il décampe. Le printemps finira ce jeu-là. En attendant, je tiens la campagne tant que j'aurai des vivres et j*eti ai encore pour dix-huit jours et du soleil ; puisse-t-il durer longtemps !
Le prince m'écrit qtie le général Ghangarnier est rentré à BHdah pour reprètidré le cômmaiidement, et que nous n'aurons plus que des relations de bons voisins. J*en suis mille fois fâché, c'est uile aimable Altesse.
Je laissé encore aujourd'hui reposer ma cavalerie, et demain je me porte en avant. Je Vai^ aller encore jusque dans le désert, si je puis y découvrir Une place ou il y ait du bois, de l'eau, de l'orge et dé la paille. II me faut ces quatre conditions..*^.
AU MÊME
Au bivouac, sur FOued-Ghroule, le 11 janvier 1843.
Cher frère, à force de penser, de creuser l'avenir pour y découvrir le moyen de bien faire, ma pauvre tête se brise et je suis obligé par moments de m'imposer la loi du repos absolu. Autre misère : je suis martyrisé par des clous qui me paralysent le bras gauche et me rendent enragé. Cela arrive à propos, quand j'ai besoin de tous mes moyens, de toute mon activité.
Jamais expédition plus pénible à son début, car ma première journée a été toute de pluie et la seconde toute de neige, n'a continué sous de plus heureux auspices. Soleil brillant, journées de mai en France, razzias hardies sur nos ennemis, notre allié dédommagé en partie de ses pertes, tout marchait au mieux ; mon plan de campagne n'était pas encore exécuté en entier, car mon projet était de me porter dans quelques jours sur le Nahr-Ouassel, de vider les nombreux silos qui s'y trouvent et ensuite de tenter encore, s'il y avait chance de succès, une belle razzia sur les gens de Ben-Allal et de Gelloul. Les nouvelles que je reçois de l'ouest me font changer tous mes plans. Abd-el-Kader fait de grands progrès : les tribus ménagées par la clémence du gouverneur se sont réunies à l'émir. LesBeni-Boudouan,
es Sindgès, les Brazes, les Atafs, etc., etc. , enfin, toutes les tribus de FouestdeMflianah jusqu'au pont du Chélif ont fait leur soumission à l'émir. L'insurrection s'étend jusqu'à cinq lieuesde Milianah. Les Beni- Zoug-Zoug sont menacés, et toute la plaine du Chélif, de ce côté-ci du pont même, est frappée de terreur. Il faut mettre un terme à tout cela, arrêter le progrès de l'ennemi et rétablir la tranquillité dans le Chélif. J'ai expédié des ordres partout, à Milianah et à mes aghas, et demain 12, je me porte vers l'ouest le plus rapidement possible. Le 12 je coucherai sur l'Oued- Roïrgha, le 13 chez les Araouath, le 14 chez les Beni-Zoug-Zoug, et le 15 chez les Atafs. De là je me porterai où sera l'ennemi. J'ai bien peur qu'il se sauve à mon approche, et toutes ces tribus qui se sont soumises à lui viendront de nouveau se soumettre à moi quand je serai dans leur pays, et ce sera toujours ou bien longtemps de même. Aujourd'hui, frère, que les événements deviennent plus graves, je sens tout le poids de la responsabilité qui pèse sur moi. Je n'ai eu dans mes commandements divers que des succès, et les soldats comme les officiers ont en moi une confiance, présage de succès nou-^ veaux. Mais ce mouvement que je fais, que je crois nécessaire pour couvrir l'ouest et le Chélif, qui sait si le gouverneur ou le général Changarnier, sous l'empire d'idées différentes, ne le désapprouveront pas? Je suis dans mon droit, car mes instructions sont là, données par le prince, par le général Changarnier, par le gouverneur, par tout le monde. J'ai
carte blanche et la liberté d'agir, selon les circonstances, comme je le jugerai convenable. Ma bonne étoile a fait que je me suis montré digne de catte confiance. Toutest pour le mieux jusqu'ici, mais le jeu devient plus serré. J'ai une réputation faite, et si petite qu'elle soit, je n'entends ni la diminuer, ni la perdre ; au contraire, je prétends l'augmenter comme les éditions nouvelles. Un jour de bataille je suis sûr de moi, tant que je serai debout ; mais je puis jug^ un événement plus ou moins bien, et il faut bien peu de chose, dans notre métier, pour donner tort ou raison. Enfin, c'est fait, et une fois un parti pris, quand il est dicté par la prudence et la raison, je ne m'en occupe plus et je marche vite à mon nouveau but. C'est le cas, je voudrais déjà être en route et si je pouvais tomber sur l'Oued-Fodjda comme une bombe, Abd-el-Kader et moi nous ferions une drôle de partie de boules. Je suis bien déterminé à ne pas le lâcher, une fois sur sa piste.
Ces événements de l'ouest vont grandement contrarier le gouverneur. Kn France, on va croire que tout est remis en question et c'est tout bonnement un feu de paille qui pourra briller ainsi dix fois encore sur dix points difierents avant la soumission entière, qui n'aura lieu effectivement que lorsque Abd-el-Kader sera pris ou ne sera plus de ce monde. Cet homme est très-habile, il a compris son nouveau rôle et y est descendu avec une résignation et une intelligence parfaites. Il n'est plus émir, il est tout simplement chef de bande et chef de parti, et il a
pour lui le fanatigm^ et l'antipathie des Arabes poiir tout ce qui est chrétien. Ces deux passiops, il les remue avec adresse et s'en sert admirablement. H est personnellement détesté, car il est ippipitoyable; niais sa sainteté est vénérée. En lui on respecte le marabout, on lui obéit et on mourrait plutôt que de 1^ trahir. Voilà sa force et elle est grande, car elle le soutient sans amis véritables. Nous ne sommes pas près d'en finir avec ce systènie-là, et j'ai bien peur que l'Afrique ne me dévpre encore beaucoup d'années que je trouverais si douces au milieu de vous.
AU MÊME
Milianah, le 16 Janvier i843.
Tu me crois occupé à poursuivre l'ennemi qui s'insurge de tous côtés, cher frère ? Pas du tout. J'avais quitté le sud, ainsi que je te l'ai écrit, pour ma porter dans l'ouest sur le théâtre des événements. J'y arrivais rapidement, je volais, j'espérais, Icnrsque je reçois du général Changarnier, qui d'abord m'prvait donné un rendez-vous chez les Atafspour le 1$, l'ordre impératif et réitéré de rentrer de suite h Milianah par le chemin le plus court.
Son plan est changé. Est-il meilleur ? Il ne m'ap^
partîent pas déjuger mes chefs; tant mieux sMl réussit, moi j'aurais agi autrement.
11 envoie de petites colonnes d'un petit bataillon occuper les passages de Teniet-el-Haâdet de l'Oued- Lira et lui , avec quatorze cents hommes et deux cent soixante-quinze chevaux, va prendre l'offensive et chercher l'ennemi qui s'en ira devant lui. Moi, ma mission est de rester en réserve avec deux bataillons et cent chevaux, et de descendre dans la plaine pour me porter partout où ma présence serait nécessaire.
Je ne te donnerai pas de nouvelles, parce qu'elles se contredisent et se démentent vingt fois par jour. Ce qui est positif, c'est qu'Abd-el-Kader mène vigoureusement l'insurrection» qu'il razze les tribus, coupe des têtes, ravage, pille, etc. Nous serons bientôt revenus, si cela continue, aux beaux jours des coups de fusil de 1840.
Au reste, frère, depuis que je suis rentré à Mrlianah, je n'ai pas même eu le temps de déplorer la ruine de ma pauvre ville qui s'en va. Dix-sept maisons sont tombées en vingt heures de tempête et ma casenie, ma pauvre caserne, qui m'a coûté tant de peines, de soucis, de colère, crève et rompt de toutes parts ; et cela, au moment où j'en ai le plus besoin, car je vais avoir huit bataillons à Milianah et quatre cents chevaux. C'est trop de besogne : mes jours, mes nuits n'y suffisent pas. J'écris , j'écris encore et toujours, et je passe le reste du temps à courir chercher du logement pour mes soldats et à donner des ordres. En vérité, je ne sais pas comment je résiste. . .
AU MÊME
Milianah, le 18 Janvier 1843.
Le général Changarnier est rentré hier avec sa colonne. Il a poursuivi en vain l'ennemi , et la grêle et la neige l'ont chassé de la plaine.
Abd-el-Kader se roule dans le sang. Il fait égorger, mettre en pièces tous les chefs arabes qui s'étaient soumis à nous , les enfants comme les pères.
On s'est battu sous Cherchell. Le vieux Berkani a soulevé tous les Beni-Menasser. Ce sont eux qui serviront d'exemple aux traîtres ; c'est par eux que nous commencerons.
Le général Changarnier a adopté un nouveau plan. Avec quatre bataillons, le général va entrer chez les Beni-Menasser où il trouvera la colonne du général de Bar partie de Blidah et celle du colonel Ladmirault sortie de Cherchell. Moi, avec quatre bataillons et trois cents chevaux, je descends le Chélif jusque chez les Sindgès en ravageant , brûlant tout devant moi. Tels sont les ordres que je reçois du général Changarnier, et ils seront ponctuellement exé cutés.
Je n'ai le temps d'écrire ni à ma mère, ni à mes enfants. Je suis toujours au moment de partir , et en attendant je suis accablé d'affaires. Huit bataillons dans Milianah ! quatre cents chevaux ! et tout cela
casé et à l'abri. Je crois vraiment qu'il n'y a rien d'impossible quand on le veut, quand la volonté ferme d'un homme est là qui calcule et ordonne sans plier...