AU M$M
Milianab, lo 2d janvier 1843.
... La neige et la pluie ont cessé depuis hier, mais le temps est toujours incertain. Cependant demain ou après-demain nous serons en route. Sera-ce sur une ou deux colonnes? Je n'en sais plus rien, car les nouvelles font changer les plans , et les nouvelles changent vingt fois par jour.
Les progrès des Arabes sont arrêtés. Le feu de paille est tombé, et c'est à notre tour à allumer un feu qui durera plus longtemps» Abd-el-Kader est, ditM>n, sur rOued-Fodda, Ben-Allal dans les montagnes de l'ouest. Quand nous nous porterons en avant, ils s'en iront; cela est certain. Les communications deviennent chaque jour plus difficiles, à cause de la saison et de petites bandes de voleurs arabes qui s'organisent comme dans tous les pays misérables et en révo- Mion.
AU MÊMB.
Milianah, le 23 Janvier iBlti*
Le général Changarnier, après avoir passé dix jours à Milianah, est reparti. Nous avons eu quelques discussions ensemble. Il a bourré de mes officiers que j'ai défendus, et nous nous sommes quittés assez froidement. Le général , avec seize cents hommes , va reprendre l'offensive dans la plaine du Chélif. Moi, je suis chargé d'assurer la tranquillité du pays, et d'empêcher que la colonne ne soit inquiétée sur ses derrières. Je vais aussi faire une petite démonstration chez les Beni-Menasser, pour aider au mouvement du général de Bar qui doit être maintenant dans ces montagnes. C'est après-demain que je ferai cette course qui me tiendra deux ou trois jours, peut-être quatre.
Le bruit a dû courir à Paris du rappel du général Bugeaud. C'était heureusement faux. C'eût été une grande faute et une grande injustice. Si l'on rappelait aujourd'hui le général Bugeaud, je serais quinze jours après bloqué dans Milianah , et Abd-el-Kader irait jusqu'à la Mitidja. La réaction serait épouvantable, si j'en juge par l'effet qu'a produit cette échauffourée qui nous a tous mis en l'air. Toutes ces misères-là nous donnent la clef de nos revers passés. Une poignée de mendiants arabes a jeté la terreur
jusqu'à Blidah, mais en passant par-dessus Milianah où l'on était d'autant plus trancpiille qu'on était plus près du danger réel. Les bruits les plus absurdes ont couru. On m'a dit enlevé, pris, tué, perdu; que saisje? Je crains que ces faux bruits ne traversent la Méditerranée. Aussi je ne laisse passer aucune occasion de t' écrire...
AU MÊME
Milianah, le 29 janvier 18/^3.
Cher frère, je suis revenu hier de mon excursion chez les Beni-Menasser et je repars demain avec une petite colonne de trois bataillons dont un de zouaves, deux obusiers de montagne, pour aller, d'après les ordres du gouverneur, me jeter entre les Beni-Ferrath et les Beni-Menasser.
Abd-el-Kader est encore sur l'eau. Il a été recruter derrière nous tous les Kabyles du Dahra et de Tenès à Cherchell, il a entraîné les Beni-Menasser et il est dans leurs montagnes, à la tête de forces considérables en Kabyles et de quelques réguliers à pied et à cheval. Il ne faut pas lui laisser le temps de s'établir, et il est urgent de le rejeter loin de nous. Les nouvelles se succèdent sous toutas les formes : les unes disent que le général de Bar, après deux jours
de combats, a été forcé de rentrer dans Cherchell ; d'autres prétendent que TéiTiir a été obligé de reculer. Le fait est qu'on ne sait rirn. Nous sommes dans l'incertitude, et c'est le pire de tous les états. Voilà ie moment d'invoquer mon étoile, je puis avoir une brillante affaire. Le père Bugeaud d'un côté, moi de l'autre, le général Changarnier quelque part, car je n'en ai nulle espèce de nouvelles depuis neuf jours, nous avons des chances pour faire un beau coup.... La nuit même, je suis réveillé par mes combinaisons stratégiques, et quand elles me prennent, impossible de me rendormir. . . .
Ad MÊME.
Au bivouac de Hâr sur rOued-FocIda, le 2 février ISltS,
Cher frère, je t'écris en dehors de ma tente, bras nus et avec un soleil de juin. Ce temps-là me favorise depuis huit jours. C'est, à bien peu distance , passer d'un froid noir à une température délicieuse. Les nuits sont toujours froides, et il y a de la gelée blanche ; les journées sont brûlantes.
Ma dernière lettre te disait que je partais de Milianah pour aller à un rendez-vous assigné par le gouverneur et, en même temps, à la recherche du général Changarnier. A.ujourd'hui pas de nouvelles de
l'un ni de l'autre, et je suis cependant au rendez-vous depuis le 31. Mais hier, pour utiliser mon temps, j'ai voulu punir les Beni-Ferrath, qui des premiers nous ont abandonnés et ont livré leur vieux caïd, Sidi-Moctar à la cruauté d'Abd-el-Kader qui l'a fait mourir mutilé, dans des tourments affreux. J'ai donc divisé ma petite armée en deux colonnes. Les zouaves et l'artillerie, avec moi, ont opéré sur la rive droite, et le 26* et le bataillon de marche de Milianah sur la rive gauche. Tout a été dévasté ; rien ne nous arrêtait; nous sommes montés sur la cime des rochers qui n'étaient accoutumés qu'à recevoir des oiseaux. La montagne était en feu. Depuis dix heures du matin jusqu'à quatre heures du soir, nous nous sommes battus continuellement et mes dispositions étaient si bien prises que je n'ai eu à regretter que trois hommes tués et sept blessés. Un espion, arrivé ce matin à mon camp et qui a assisté à toute Taction, m'a dit que les Kabyles avaient enterré trente-sept morts et comptaient une cinquantaine de blessés.... La nuit, les oreilles me tintaient encore et j'entendais des coups de fusil que l'écho des montagnes et des ravins me renvoyait comme des coups de canon.
Demain, si je n'ai pas de nouvelles du gouverneur et du général Changarnier , je me rapprocherai des Beni-Menasser-Gharrabas , que je suis bien tenté d'arranger comme les Beni-Ferrath. J'ai encore dix jours de vivres, mais je n'ai pas dans l'idée que je tiendrai la campagne longtemps,... Je bivouaque sur l'emplacement même où se trouvait Abd-el-Kâder
~ ft7l — le 15, lorsque campé à quatre lieues de lui, jô projetais de partir la nuit pour venir le surprendre. C'est Tordre de rentrer si impératif du général Changarnier qui m'a fait manquer cette belle affaire, et plus je vois la position, plus je pense que j'aurais réussi. L'émir me croyait dans le sud , il ne se gardait pas du côté de la plaine et je tombais sur lai. Mon affaire était immanquable. Les Arabes le disent hautement. Le général Chatlgamier a cela sur la conscience et moi sur le cœur. Que Dieu lui pardonne! mais il m'a fait manquer* un coup qui m'envoyait droit à la postérité. Ma tente est sur l'emplacement même de la tente d'Abd-el-Kader, mes chevaux où étaient lessien$. 11 avait choisi un assez bon bivouac; mais, comme il n'avait que peu d' infanterie, sa position n'était pas militaire. Mon bivouac^ à moi, est très-grand : mon infanterie est sur les hauteurs, mon artillerie, mes bagages et mon convoi dans le fondi La rivière traverse mon camp* J'y ai fait jeter deux petits ponts pour la communication facile des hommes à pied. Il y a quinze pouces de belle eau. Je suis mieux ici qu'à Milianah, surtout quand j'y rentré après avoir battu l'ennemi comme hier. Quel eniVrè-^ ment que celui que donne la victoire^ frèfe : Tàînour heureux pâlit devant ces émotions-là»...
Milianah» le 8 février 1843.
Six jours séparent cette lettre de la précédente , cher frère, et pour moi cela fait six siècles. Pour toi la transition sera subite, le contraste frappant et tu
croiras rêver, comme moi-même je l'ai cru et le crois encore par moment. Je voudrais te donner des détails, mais je te raconte sommairement des faits qui rempliraient des pages.
Le 3, sur une dépêche du gouverneur, je me mettais en marche pour aller le rejoindre dans les montagnes. Il me donnait rendez-vous pour le 3, à Haïmda; impossible d'y arriver en un jour. Figuretoi des chemins difTiciles pour des chèvres. J'y ai cependant fait passer ma colonne, artillerie, cavalerie et tout. Le lendemain 4, je descendais à Haïmda, je brûlais tout sur mon passage et détruisais ce beau village, mais impossible encore d'aller plus loin. 11 était deux heures, le gouverneur était parti. Les feux, qui brûlaient encore dans les montagnes, m'indiquaient la marche de sa colonne qui se dirigeait sur Zatima où j'avais l'intention de me rendre le lendemain. Le gouverneur pouvait aussi voir mes feux , entendre mon canon, ma fusillade, car je me battais aussi et bien, je t'assure. Le ciel a dérangé nos projets. Vers cinq heures du soir, le temps s'assombrit, le tonnerre gronde, la tempête éclate furieuse et que te dirai-je? A minuit, nous étions dans six pouces de neige et le lendemain dans un pied. Ma position était critique, la neige avait fait disparaître tout sentier. Mes guides ne pouvaient me mener ni à Cherchell, ni à Zatima. Retourner sur mes pas était impossible. Comment franchir, avec la neige, des sentiers qui m'avaient coûté tant de peine , éclairés par un beau soleil. Le temps, noir partout, menaçait
d'être mauvais longtemps. II fallait sortir des montagnes à tout prix ; trois lieues infranchissables me séparaient du gouverneur. Mon parti fut bientôt pris; je rassemblai mes officiers, je leur exposai notre situation, je leur dis que je comptais sur leur courage, que je les exhortais à faire passer dans F âme de leurs soldats une partie'de la force morale qui les animait, et je pris l'engagement de les ramener en deux jours dans la plaine. Puis, muni de bons renseignements, je me mis en marche et me dirigeai à travers les montagnes, en me faisant frayer un chemin dans lès neiges, sur les Beni-Naâsseur où je savais qu'il existait un gros bourg appelé Médina-el-Cantara, c'est-à-dire la ville du pont. La dernière nuit passée dans la neige avait fait souffrir hommes et bêtes. Un homme du 26* était mort gelé en faction. 11 ne me fallait pas une seconde nuit semblable, ou j'étais perdu. Un abri était indispensable et je l'ai eu. Après des efforts inouïs, j'étais à trois heures en vue de Médina-el-Cantara. Les Arabes ne m'attendaient pas, ils étaient chez eux. Si le chemin qui mène à ce bourg eût été praticable, je les prenais tous. Malheureusement il fallut faire travailler le génie pour faire passer les chevaux et les pièces. Cela me fit perdre une heure, et les Arabes eurent le temps de fuir. Cependant, j'accours avec une seule compagnie, j'enlève le village assez facilement à la baïonnette et en recevant quelques coups de fusil sans les rendre. A six heures du soir, quinze cents hommes, artillerie, cavalerie , troupeau, tout était logé et à l'abri dans
des maisons. La nuit a été horrible pour ceux qui étaient dehors , mais bonne pour nous. Le lendemain, le jour nous a montré deux pieds de neige, plus de chemins, plus rien, de la neige, encore de la neige. Impossible de rester là, les chevaux et le troupeau mouraient de faim, il fallait partir ! Je me mets en route et à peine avais-je fait quelques cen^ taines de mètres , quel spectacle, frère , et que la guerre m'a semblé hideuse ! Des tas de cadavres^ pressés les uns contre les autres et morts gelés pendant la nuit ! C'étaient la malheureuse population des Beni-Naâsseur, c'étaient ceux dont je brûlais les villages , les gourbis et que je chassais devtint moi. Voilà cependant ce que leur attire Abd-el-Kader. Je m'éloignais en détournant les yeux, assez inquiet pour moi, car je n'avais plus de guide capable de me montrer le chemin. C'était une retraite de Russie au petit pied, moins les combats, car nous n'avions pas plus de soixante Kabyles derrière nous qui tiraillaient pour s'échauffer. Enfin, après mille tâtonnements, je parviens à amener ma colonne sur le sommet d'une montagne, du haut de laquelle j'aperçois la plaine. C'était pour nous le paradis. Je me reconnais, j'étais chez les Brazes et je pus encore, en descendant le versant sud , tomber sur leurs troupeaux et brûler leurs gourbis. Sans le mauvais temps, je faisais une razzia magnifique, mais j'avais de quoi faire manger du mouton à mes soldats, et la gaieté avait reparu, les chants se faisaient entendre» A six heures, j'étais à mon bivouac sur l'Oued-Khra-
mis des Brazes, mais je n'étais pas au bout de mes peines. La pluie avait succédé à la neige et je craignais la cruades eaux. Il fallait arriver à Milianah le lendemain, sous peine de ne pouvoir traverser une foule de petits affluents du Chélif , à sec pendant l'été et torrents dangereux dans l'hiver. Je fis comprendre à tout le monde la nécessité d'une marche rapide. J'avais huit grandes lieues à faire par la pluie et de mauvais chemins , après deux journées de grandes fatigues. Eh bien , frère, à six heures du soir , mon arrière-garde entrait à Milianah où j'étais arrivé à trois heures. Depuis Haïmda, j'étais venu en trois jours^ en perdant un homme et deux mulets : c'est miraculeux ! Ceux qui l'ont vu, qui l'ont fait ont peine à le croire, et, pendant toute cette route, j'ai encore fait à l'ennemi un mal incalculable. Le général Changamier était de retour à Milianah depuis le 2, et vivait dans des transes mortelles. Sa joie a été grande en nous revoyant.
Je ne sais ce qu'est devenu le gouverneur , mais son génie le tirera de toutes les positions» Il ei^l probablement à Cherchell et bien inquiet de moi. Mon rapport part aujourd'hui pour Alger avec ta lettre. Voilà les belles choses; voici les mauvaises : J'ai retrouvé mon Milianah encore plus ruiné qu'avant mon départ. Les maisons continuent à tomber et causent des accidents. La porte Zaccar menace aussi; la caserne ne sera bientôt peut-être bonne qu'à faire une écurie. De plus, nous sommes encombrés de troupesi qui nous dévorent tout. La garnison est à la demi^
ration, hommes et chevaux. Les neiges qui fondent rendent les communications impossibles, pas de convoi à espérer de longtemps
AU MÊME
Milianah, le 12 février 18^3.
Le 26* remplace ici le 58% qui rentre dans le Sahel. C'est un beau et bon régiment que ce 58% et je l'aimais beaucoup. Les officiers en corps sont venus me faire leurs adieux. Notre séparation a été militaire et touchante. C'a été encore une douce jouissance pour moi. Voilà des gens qui certes ne diront pas de mal de moi, et qui se rappelleront toujours avec plaisir le temps qu'ils ont passé sous mes ordres.
J'ai reçu deux dépêches du gouverneur des 7 et 8. Il était rentré à Cherchell le même jour que moi à Milianah. 11 était très-inquiet de moi; mes rapports ont dû lui faire beaucoup de plaisir. A présent, frère, que mes sens sont un peu rassis, que mon imagination et mon ardeur sont calmées, quand je jette un regard en arrière sur ma dernière sortie, que je pense aux manœuvres et aux marches qui m'ont sorti des neiges si heureusement, je commence à croire que je vaux quelque chose. Nous verrons ce
que pensera le gouverneur. Le général Changarnier s'est contenté de me dire : « Colonel, on ne pouvait » faire mieux. » Je lui ai répondu que son compliment me flattait d'autant plus que je croyais l'avoir mérité.
Je n'ai pas le temps de lire les journaux, je veux cependant parcourir ceux où il est question de nous. Quant aux poétiques et belles divagations de Lamartine et autres , je ne me ferai pas de mauvais sang en les lisant. Tu peux dire à Rousset' que j'ai beaucoup détruit et brûlé ; il a raison de me traiter de Goth et de Vandale. Pauvre Rousset, quelle figure il ferait s'il voyait tout cela ! Je lui serre la main.
Je m'attends, cher frère, à me mettre encore en campagne très-prochainement. Le destin ne veut pas que je me repose , et je maudis souvent le destin. Toutes ces courses si fréquentes, si réitérées, ruinent la santé, et jamais pourtant ma santé n'a été si bonne en Afrique.
AU MÊM£.
Milianah, le 18 février 1843.
Si je ne craignais de te laisser sans nouvelles trop longtemps, cher frère, je ne t'aurais pas écrit ce
* M. Rousset, alors avocat à la cour royale de Paris, camarade de colk^ge du Mart^chal.
courrier, car je n'ai que des choses sans intérêt à te conter en comparaison de celles qui ont rcff^pli mes dernières lettres, et je suis ennuyé à chaque minute par les mille et un détails d'un commandement toujours bien difficile. Ce sont des demandes de concessions de maisons et de terrain là où tout terrain a un maître absent, et où toutes les maisons, dans le même cas, sont en ruines , et où les matériaux manquent pour reconstruire. Quelle race que celle des colons ! Des gens qui viennent je ne sais d'où , tous besoigneux, tous avides et de mauvaise foi. Us traînent avec eux la discussion et la rapine. C'est une plaie qui ronge l'Afrique, déjà rongée par tant d'autres.
Nous sommes toujours dans la même situation politique. Deux colonnes sont sorties de Cherchell ^t se promènent dans les montagnes à la recherche d' Abdel-Kader et de Berkani. On fait du mal chacun de son côté. Qui paye cela? C'est le pauvre Kabyle trompé, aveuglé par ses chefs; ceci est l'histoire du monde.
Mes espions me rapportent quelquefois des lettres de l'émir ou de Ben-AUal et de Berkani aux Arabes qui nous sont soumis. C'est un monument d'astuce et d'impudence : « Le mois approche où les Français » seront chassés comme des chiens. Us mourront de- » bout. Les eaux des rivières entraîneront leurs ca- » davres à la mer, etc. , » et mille autres gentillesses de ce genre.
C'est à présent que mes hommes commencent à dégeler. Depuis ma rentrée il en est déjà mort six à
Thôpital. Je devais m'y attendre, de telles fatigues se payent tôt ou tard. Tout cela guérit de l'ambition, et la mienne à présent gie borne à avoir un régiment, parce que je l'ai gagné dix fois, et à aller me reposer au milieu de vous. C'est ma pensée du matin et du soir, mon désir de tous les moments. Le dégoût se glisse peu à peu dans mon âme en voyant les hommes et les choses de près. Avec la petite réputation que je me suis faite ici , j'arriverai toujours au généralat. Je reviendrai en Afrique s'il le faut, et je n'attendrai pas trop longtemps, surtout a le général Bugeaud devient maréchal, et il faut bien qu'il y arrive, envers et contre tous. Je ne sais pas ce que la campagne du printemps nous réserve : beaucoup de marches et de fatigues, je crois, et peu de combate sérieux.
Ma caserne est là sur un pied. Toniibera-t'elle , ne tombera-t-elle pas? En attendant je fais réparer à force tout le casernement possible pour loger la troupe.
Je te garde un trophée d'un beau fusil garni en argent pris sur le champ de bataille.*.-
AU MÊME
Milianah, le 22 février 1843.
Je reçois, frère chéri, à la fois tes deux lettres des 10 et 12 février. A la bonne heure, voilà des lettres, de douces et excellentes lettres qui m'ont remué le cœur et l'âme, et je te donne ma bénédiction pour chacun des mots qu'elles contiennent....
Le colonel de la Rue est un indulgent ami qui a de moi la même opinion que j'ai de lui, sans nous casser la figure avec l'encensoir et sans faire partie de la Société d'admiration mutuelle. Il me sert mieux que je ne le servirais, car il est influent et je ne le suis pas; donc*, je ne l'en aime que mieux.
11 faut que les journaux aient envie de se moquer du monde pour avoir osé écrire que la colonne Saint- Arnaud était perdue. Quand celle-là se perdra, il y en aura d'autres. Elle a plus fait que les autres, et on n'en parle pas. Je suis au-dessus de ces misèreslà. Je pourrais m'en plaindre au gouverneur, je ne lui en parlerai même pas.
Je pars de Milianah le 1" mars avec quinze cents hommes pour entrer chez les Beni-Menasser, avec lesquels on veut en finir. La colonne du général de Bar sort de Cherche! 1 le 28 février; nous opérerons de concert. Nous avons les giboulées de mars; c'est malsain pour entrer dans les montagnes....
ÂU MÊME.
Cherchell, le 1*' mars 1843.
Cher frère, tu crois, d'après ma dernière lettre, que je n'ai quitté mon Milianàh que le 1" mars ; pas du tout. Une dépêche importante du colonel Picouleau, qui m'écrivait du milieu des montagnes des Beni-Menasser qu'il avait devant lui beaucoup de Kabyles et deux cents réguliers, m'a fait partir à la hâte. Le 25 j'étais en route ; j'ai traversé toutes ces affreuses montagnes des Beni-Menasser, refusant les soumissions incomplètes qui s'offraient à moi, prenant comme prisonniers -otages treize des chefs influents de trois fractions de la grande tribu, et ne recevant que si peu de coups de f^sil que ce n'est pas la peine d'en parler. Décidément ils sont dégoûtés de se battre, et il y a de quoi. Quels ravages! quelle destruction! J'ai vu des milliers de pieds de figuier rasés, des gourbis brûlés, démolis. C'est au milieu de ces ruines que j'ai fait ma jonc-r tion avec Picouleau, sur la crête même de Jalignç du partage des eaux. Les Kabyles qui l'occupaient s'étaient soumis, tout était de son côté à la paix; Les événements avaient rendu mon mouvement inutile. Picouleau et moi nous avions formé un petit plan pour aller châtier dans leurs aires de vautour les membres de la famille Berkani, les Malek. Nous
devions opérer hier 28, mais un orage affreux nous a forcés de venir chercher un abri à Cherchell, où je suis installé chez l'excellente famille Serres....
Demain, 2 mars, frère, je quitte le paradis de Cherchell pour retourner dans mon enfer de Milianah. Je mettrai quatre jours pour retourner à Milianah ; je passerai par la zaouïa de Berkani.
AU MÊME
Milianab, le 6 mars 18&3.
Tu as reçu ma lettre de Cherchell, frère, et tu connais la première partie de ma montagneuse expédition, mais tu ne sais rien de la fm, et la fm c'est le bouquet.
Le 3, en partant de la zaouïa de Berkani, j'ai été sur la cime de rochers arides dénicher dans leur aire les Malek, cousins des Berkani. J'en ai pris un^ l'autre s'est sauvé. J'ai brûlé et détruit toutes les propriétés des Malek. Mon prisonnier, dont l'importance est grande, est à Milianah avec quelques autres que j'ai ramenés de Cherchell. Ils serviront ma politique.
Le combat a été pour le lendemain à» Tout était contre moi, et le terrain si difficile, et le ciel brumeux , et le brouillard épais. J'ai pris mes dispo-
sitions; mon convoi, mes bagages, protégés par deux bataillons, suivaient le lit de la rivière, que j'ai traversée dixnsept fois, les deux autres bataillons me flanquaient à droite et à gauche. Depuis huit heures du matin jusqu'à midi, j'ai eu à combattre quatre cents Kabyles acharnés qui, protégés par le brouillard et leur connaissance des moindres sentiers, venaient me fusiller à bout portant. Ils m'ont tué quatorze hommes et blessé vingt-cinq. J'en ai descendu plus de soixante et blessé un grand nombre. Lorsque le terrain m'a permis de prendre quelques dispositions pour les charger vigoureusement, ils se sont arrêtés; car, des hauteurs qui nous dominaient, ils avaient vu tous mes mouvements et les compagnies que j'embusquais, mais ils n'avaient pas aperçu mon artillerie, et j'ai envoyé dans leurs masses une demidouzaine d'obus qui leur ont fait du mal. Depuis ce moment ils m'ont laissé tranquille, quoique je les aie attendus trois heures avant de continuer ma marche. Ils se sont occupés à enterrer leurs morts, et moi j'ai continué à brûler leurs gourbis et à couper leurs arbres fruitiers.
Notre combat a déjà produit ses résultats, car une fraction des Beni-Menasser est venue me demander à se soumettre. J'ai refusé, en disant que je voulais la soumission de la tribu tout entière. Pauvres gens! J'ai été inflexible, je deviens Turc, c'est effrayant I... Abd-el-Kader nç s'avise-t-il pas de venir razzer les Beni-Rached, à deux journées de marche de Milianah. S'il reste dans ce pays, je me remets en
- liSli campagne demain ou après-demain et je vais lui faire courir une poste, malgré ses quinze cents cavaliers. Si cette vie-là ne finit pas bientôt, je serai fourbu....
AU MÊME
Milianah, le 11 mars 1843.
... Abd-el-Kader, apprenant le retour de ma colonne, s'est retiré dans l'ouest, et je m'en félicite, car je me suis blessé à la jambe droite sur un coupant d'escalier et je suis, depuis, étendu sur une espèce de canapé....
Plus j'avance, frère, plus je me dégoûte de cette guerre que j'ai faite si longtemps et si heureusement. A côté de tant de bien je vois tant de mal que, ne pouvant faire le premier autant que je le voudrais, ni m'opposer au second, j'aime mieux me retirer. D'ailleurs, je m'use vite, il est temps de me reposer et de jouir d'une position qui me coûte si cher. Au Keu d'être officier général dans trois ans, je le serai dans cinq, voilà tout. Je serai encore assez jeune pour bien porter mon tricorne. ...
Le pauvre gouverneur est entouré d'ennemis qui dénigrent ses moindres actes et les tournent en ridicule.... Souffrant, contrarié, je vois tout en noir, et
s'il existait à Milianah une succursale de Laffitte et Gaillard, j'irais de suite y prendre ma place pour Paris et oublier, en vous embrassant, une existence nauséabonde....