‹ Lettres de maréchal de Saint-ArnaudChapitre 18 sur 21 · A M. ADOLPHE DE FORGADE, AVOCAT A PARIS · texte numérisé non relu

A M. ADOLPHE DE FORGADE, AVOCAT A PARIS

Milianah, le 21 mars 18^3.

Bonjour, cher frère, je voudrais être dans un coin dessalons où tu figures en gants jaunes, Une jolie danseuse à la main, pour juger ta désinvolture ; mais je n'aurais pas aimé ta société dans ces montagnes de neige où je cherchais mon chemin pour une armée, au milieu deé coups de fusil. Chacun ses affaires, chacun ses plaisirs, cher frère. Des affaires, j'en ai beaucoup, souvent trop; des plaisirs, ils sont trèsrares et n'en sont que plus vifs. Un bon bivouac après une victoire, c'est ma grande jouissance. Tu ne prends pas ce chemin-là, et ton cœur comprendra ces bonheurs sans les éprouver ; mais il y a toujours le revers de la médaille, les visites à l'anibulance. C'est le mauvais côté du métier. Dans ce monde, quelque route que l'on suive, il y a toujours plus de mauvais côtés que de bons. Quand j'aurai un régiment, et Dieu veuille que cela arrive bientôt, je le peignerai, le soignerai, le chérirai, le travaillerai. Je veux qu'il sorte. d'une boîte à coton pour se pré-

senter à la mitraille proprement, noblement. Ici j'ai plusieurs régiments, mais la guerre d'Afrique ne va pas avec la coquetterie. Il n'y a ni ville à traverser, ni cantonnements à espérer, ni regard de femme qui fasse oublier des mois de fatigue et de souffrance, et sous lequel on lève la tête et tend le jarret. Ici il n'y a que de sales Bédouins, de longs fusils chargés jusqu'à la gueule, du soleil et de la poussière, de la neige et de la boue, des montagnes sans fin, des plaines sans eau et sans arbres. Aussi tout le monde est gueux et déguenillé. Un de mes amis de la province d'Oran m'écrivait dernièrement que, dans les camps depuis six mois, il avait été obligé de raccommoder les trous de sa capote bleue avec du drap garance. Que dirait la gardei mpériale qui allait au feu en grande tenue? Jadis on savait à heure fixe le jour d'une bataille. Ici , cinq minutes d'avance on n'en sait rien. Il faut faire ses dispositions en se battant. Toi, tu prépares au moins ton thème de discours, tu, dis : Je parlerai sur ce sujet ou sur tel autre. Nous, nous avons les mains dans les poches, il nous arrive une balle, vingt balles, mille balles! Le général Changarnier va en ramasser chez les Beni-Menasser et moi je suis cloué par un mal de jambe qui va mieux, mais dont je ne serai pas quitta avant dix jours. Le général n'en aura pas fini avec eux d'un coup, et j'en aurai encore ma part.

Assez de politique, tu te croirais au club. Que fais4u de tes neveux et nièces? Ën)brasse*les pour moi..».

A M. LEROY W SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PAmS.

Hilianah, le 28 mars 1843.

Méfie-toi de tous les maux possibles, cher frère; mais, entre tous, les maux de jambe sont les. plus tenaces et les plus intolérables. Voilà vingt- deux jours que je suis pris et impotent. Je me vois encore pour huit jours, au moins, dans mon enfer, car l'enfer pour moi c'est le repos, c'est l' inaction... .

Je suis plus que jamais encombré de troupes et replongé dans tous les embarras, dans tous les en-^ nuis qui me dévoraient, moi et mes vivres de toute espèce, il y a d^ux mois. Alors, j'avais huit bataillons et je me plaignais; aujourd'hui j'en ai quatorze et je n'ai plus la force de me plaindre. Je i baisse la tête et je souffre. Quand l'armée croira trouve^ quelque chose à Milianah, il n'y aura plus rien. Je profite de l'accroissement disproportionné de ma garnison, pour pousser activement les travaux de la route de Milianah à Blidah ; et c'est toujours cela de gagné. J'ai déjà dix-huit cents mètres défaits de Milianah au marabout ; il en faut dix mille, mais le plus difficile est passé. Si je n'avais pas été malade^ nous aurions trois mille mètres d'achevés.

Abd-el-Kader, par de fausses nouvelles, nous tient toujours en haleine et nous fatigue. Ses lieutenants imitent sa tactique qui est de fort bonne guerre, et

nous sommes sans cesse sous les armes, attendant de nous porter soit dans le sud, soit dans l'ouest, soit dans le nord-ouest. Nous voulons protéger nos alliés et les positions ; les distances rendent toute protection très-difficile avec des ennemis qui, mieux servis que nous, plus légers, plus mobiles, font vingt lieues dans une nuit, tombent sur leur proie et l'enlèvent. Quand nous sommes prévenus, ils ont déjà gagné leurs repaires ; le mal est fait, mal profond et difficile à guérir. La réparation est très-chère pour nous et illusoire pour les victimes qui nous crient : « Pro- » tégez-nous donc ; on nous a pris nos femmes, nos » enfants, nos troupeaux, nous nous sommes donnés » à vous, rendez-nous nos biens. » Et l'autre est là qtii fait dire : « J'ai les femmes, lesenfants, les troupeaux, » quittez les Français, revenez à moi, je pardonne et » je rends tout. » Voilà la guerre d'Afrique ; on se fa-» natise à son tour et cela dégénère en une guerre d'extermination....

Et la malheureuse Pointe-à-Pître, quel tremblement de terre ! Autant nous en arrivera quelque jour à Milianah. Ce monde est la proie de tant de fléaux, contre lesquels il n'y a ni remède, ni secours, que c'est folie de s'occuper du lendemain. Cependant, malgré moi, je pense au bonheur si éloigné encore de notre réunion. Voilà bientôt deux ans. Que c'est long!

AU MÊME

Milianah, le 7 avril 18/^3.

Cher frère, je rentre exténué de fatigue d'une course de trente lieues, faite en vingt-quatre heures sans descendre de cheval. J'ai fait un joli coup de main chez les Brazes, je leur ai pris plus de trois cents têtes de bétaiL Mes spahis se sont bien battus, ils ont tué du monde et fait beaucoup de butin. C'est une affaire rapidement exécutée.... J'espère que mon briave gouverneur sera content. Je l'attends à Milianah pour le 20.

La grande et longue expédition du printemps se prépare et va s'ouvrir dans quinze jours. Ténès recevra un poste militaire pour protéger les débarquements. Que fera-t-on de moi dans tout cela? Je n'en sais rien. Cependant, je crois que le gouverneur me laissera à Milianah, qui aura toujours une grande importance.

Ma route, jusqu'à la plaine, sera terminée dans douze jours et praticable pour les prolonges. C'est un grand point d'obtenu. Milianah va acquérir une nouvelle vie. ^

Tout cela, frère, est bien bon, mais ne vaut pas quelques mois passés près de vous. J'ai beau me raisonner, me forcer à porter mes idées dans un autre cercle. Malgré moi, ma pensée revient tou-

jours là . Tout pousse ici et l'Afrique se fait belle ; mais sa beauté ne me séduit pas, il me faut la France

AU MÊME

Milianah, le 16 avril 1843.

Cher frère, j'ai enfin reçu la lettre de notre ami Marchand, le conseiller d'Etat. Elle m'a été remise par le jeune Paillot, que j'ai reçu fraternellement. Je l'ai logé chez moi et pendant les deux jours qu'il a passés à Milianah, nous avons vécu de la même vie, beaucoup parlé de sa famille et de tous les gens qui me rappelaient quelque ancien souvenir. J'ai conduit partout M. Paillot, je lui ai fait faire, sur mes chevaux, une belle et longue promenade pour lui montrer la plaine du Chélif et les environs de Milianah. 11 s'est chargé d'un beau fusil que j'envoie à Marchand et qui, j'espère, lui sera agréable, car il pourra figurer avec avantage dans son cabinet, comme curiosité africaine.

Notre cousin le baron de Lage * est aussi arrivé h Milianah^pour y tenir garnison. Aussitôt que l'officier d'ordonnance que j'ai actuellement devra rejoindra son escadron , mon intention est de m' attacher de Lage et de le garder tant que je resterai à Milianah, • .

< Aujoard'bui lieutenant des chasses dans la Maison do rBmpereçur,

AU ii6mb.

Milianah, le 21 avril 1843.

Cher frère, je t'écris deux lignes et je glisse mon billet dans le paqUet du gouverneur qui est chez moi depuis hier. Je suis proposé pour le grade de colonel. Le gouverneur part le 28, Je reste à Milianah avec trois bataillons et cent cinquante chevaux pour mvr^ veiller la plaine» C'est le duc d'Aumale qui a pris la place que je devais occuper dans le aud« au fait, je ne suis pas mécontent de moq rôle, . ,

Eh bien, le gouverneur n'est pas nommé maréchal l 11 a pris la chose en philosophe, mais au fond il est blessé. On lui dit de faire quelque chose d'éclatant* Mais la manière dont il a mené les choses et la g uerre^ les résultats obtenus s'opposent à ce que l'on puisse faire quelque chose d'éclatant. Nous aurons des fatigues, des petits combats très -sérieux, mais plus de rassemblements considérables comme en iSàO et 1841. Alors on faisait de l'éclatant, aujoui*d'bui on fait du pénible, du fatigant , du méritaiit et on mar» che mûrement vers un but indiqué et prochain. Il faut être aveugle pour nier l'évidence.,.

AU MÊME

Milianah, le 5 mai 18/13.

Depuis ma dernière lettre , cher frère , je n'ai pas trouvé une minute pour t' écrire. Milianah est devenu centre d'opérations. Toute l'armée, infanterie et ca-^ Valérie, passe par ici, séjourne ici, prend des vivres ici. 11 me faut donc des approvisionnements immenses et les magasins me manquent. Nous en sommes continuellement aux expédients.

Ma pauvre maison est une auberge. Elle ne désemplit pas de généraux et de colonels, qui naturellement doivent descendre chez moi : le gouverneur et sa maison trois jours, le général de BourjoUy deux jours, Rorte quatre jours, Leflô, Cavaignaa, Morris, deux jours, Picouleau malade chez moi et puis les passages, etc. . .

Je ne sais que penser de notre situation politique. Je crois que le bien l'emporte sur le mal , mais tout ne marche pas de front avec une égale réussite. Abdel-Kader a profité habilement d'un moment où Lamoricière avait laissé Mascara dégarni de troupes. Il est tombé avec deux mille chevaux dans la plaine ,des~ Ghris, et a enlevé les Achem Gharrabas à notre barbe... D'un autre côté les Beni-Menasser se soumettent, beaucoup d'autres tribus font des ouvertures. Nous verrons ce que produira la grande expédi-

tion dans le sud, par le prince ; dans l'Ouanseris, par le gouverneur et le général Ghangarnier.

Je vais donc garder le Chélif et les derrières et le centre de l'armée. A cela je joins bien d'autres occu* pations, je dois aller faire des foins dans le Chélif, créer un établissement dans la plaine pour y mettre nos meules. Aurai-je assez de bras? Aurai -je des moyens de transport suffisants? Tout cela m'occupe et. me tourmente. J'aimerais mieux vingt combats contre les Kabyles. Jamais je n'ai tant désiré vieillir. 11 me semble que cette année 1843 ne finira jamais...

AU MÊME

Milianah, le 12 mai 18/i3.

... Le 16, je descends bivouaquer dans la plaine, et j'emploierai bien mon temps, car je placerai mon camp au milieu de l'endroit où je veux faire mes foins : il ne suffira pas de couper et de faner, il faudra que je les garde, prêt à m' élancer partout où besoin sera. J'ai envoyé cinq cents hommes chez les Brazes avec mes instructions. Ils rentrent ici le 14; le jour même, je fais partir mon premier convoi pour l'armée. Le second, avec des troupes fraîches, repartira le 21 et sera de retour le 28. J'emploierai les hommes fatigués aux travaux du génie et du four.

Tout doit marcher de front. Je resterai peut-être longtemps dans la plaine, mais je reviendrai par intervalle faire des excursions à Milianah et surveiller les affaires...

AU MÊME

Milianah, le 21 mai 164».

... Depuis le 16, campé dans la plaine du Chélif, occupé à faire des foins, je me morfondais lorsqu'une excellente dépêche du gouverneur m' arrive à T instant, qui me prescrit de partir le 27 avec une colonne pour aller opérer avec lui et donner la chasse à Berkani du côté de Zatima. Alors je me suis senti renaître, mon sang a circulé de nouveau. J'ai donné mes ordres, formé ma colonne, et je repars dans une heure pour mon bivouac de faucheurs.

Nos colonnes ont eu quelques affaires dans l'Ouanseris, on m'a envoyé à Milianah une cinquantaine de blessés. J'expédie des convois à Tenietnel-Hèad» à rOued-Rouina. Mes pauvres troupes sont sans cesse en route...

AU MÊME

Miliftoah, le 26 iuai I8&3v

Cher frère, je pars demain et, quoique bien occupé pour organiser ma colonne et tous les travaux que je laisse à faire dans la plaine, je ne veux pas partir sans te donner quelques nouvelles.

Le prince vient de faire un coup de maître exécuté avec autant de vigueur que d'habileté. Toute la smalah d'Abd-el-Kader, après laquelle j'ai tant couru l'automne et l'hiver dernier, est tombée en son pouvoir et c'est avec cinq cents chevaux qu'il a obtenu ce bçillant résultat. Il a fait trente lieues en trentesix heures, son infanterie était à plus de trois lieues derrière lui et quand il a vu cette immense population devant lui, il n'a pas hésité à attaquer. C'est bien, c'est intrépide, c'est habile. lia tué trois cents hommes; trésor, troupeaux, butin, tout a été pris. La famille de Ben-Allal , beaucoup de familles trèsimportantes du pays, attachées à Abd-el-Kader, sont prisonnières. La femme et la mère (te l'émir ont pu se sauver sur un mulet. Nous avons eu douze hommes tués et seize blessés. Les colonels Yuôsuf et Morris ont été admirables. De ce coup-là Morris sera colonel. Je ne puis te dire à quel point je suis heureux que ce soit le prince qui ait ainsi réussi. C'est d'un bon augure, il y a de l'avenir dans ce trait-là. Ailleurs,

dans une position défendue par les Kabyles, le pauvre colonel d'Illens du 58* a été tué. Voilà deux colonels en n)oinsd'un an qui se font tuer bravement, et Ton viendra dire qu'on ne fait rien en Afrique. Qu'ils viennent voir mon hôpital rempli de soldats amputés et blessés.

Nous allons donc courir après ce vieux Berkani. 11 a un refuge de moins r^c'est la smalah, qui n' existe plus. Il lui sera difficile de rejoindre Ben-Salem dans l'est. Il y a trop de camps et de colonnes partout. A l'ouest il trouve El-Ernam et la Mina. Nous finirons par le forcer dans les montagnes en le traquant bien. Le gouverneur a fait de belles et bonnes opérations dans le Dahra. La route d' El-Ernam à Ténès est aussi sure que celle de Blidah au Marabout.

Ma récolte de foins marche , mais pas aussj vite que je voudrais. Il me faudrait un bataillon de plus à employer et des moyens de transport. Nous faisons des foins à quatre lieues du camp. L'année a été mauvaise, les foins sont clairs et bas. J'espérais faire vingt mille quintaux métriques, et je serai bien heureux si j'en obtiens moitié. Il faudra que le gouverneur s'en contente.

Les chaleurs excessives que nous avons éprouvées au bivouac, dans la plaine, m'avaient indisposé. Je suis resté à Milianah hier, et j'y ai trouvé du froid. Quel climat ! J'ai pris un gros rhume qui se passera quand je vais descendre demain.

La récolte se présente mal en Afrique. Les Arabes seront malheureux, et nous-mêmes, nous aurons de

la peine à nous procurer de l'orge et du blé. Tout ce que j'avais fait s^emer autour de Milianah est clair. Les belles récoltes chez J' ennemi ont été brûlées et saccagées ; les autres sont peu de chose

AU tfÊME.

Au bivouac, sous Zatitna, le 30 mai 1843.

Notre affaire est manquée , frère ; Berkani s'est enfui avec toute sa famille et a quitté les montagnes le même jour où j'y entrais. 11 a passé le Chélif entre El-Ernam et l'Oued-Fodda. C'est dommage, nos mesures étaient si bien prises qu'il ne pouvait pas nous échapper s'il fût resté dans la montagne. Il l'a compris et a été rejoindre Ben-AUal dans le sud-ouest. J'avais eu un moment d'espoir avant-hier. Mes espions m'avaient averti qu'il était avec son camp à Bou-Alou, et pour le saisir j'avais fait une belle marche forcée. En route, quelques prisonniers m'ont appris sa fuite.

Le gouverneur, pressé de retourner au camp d' El- Ernam où ses affaires l'appellent, est parti aussitôt qu'il a appris la fuite de Berkani. 11 a laissé ses instructions au colonel Pélissier, son chef d'état-major, qui est resté avec une colonne, et se remet en marche aujourd'hui même pour l'ouest. 11 avait mission de

m' accompagner jusqu'au Chélif si je me croyais trop faible pour traverser les montagnes. Je û'aî pas besoin de lui.

Nos affaires politiques ont dés hauts et des bas terribles, et notre pauvre gouverneur est continuellement ballotté par des émotions qui l'useront vite. Après l'admirable coup du prince, arrive une échauffourrée bien regrettable dans la province d'Oran. Le vieux et brave général Moustapha, après une belle razzia sur lesFlittas, s'enfonce, malgré la défense de Lamoricière, dans un mauvais défilé. Il tombe dans une. embuscade, et Abd-el-Kader, à la tête de quelques réguliers et des Flittas eux-mêmes, lui tue quatre cents Douairs et Smélas auxquels il fait couper la tête. Le général Moustapha a été tué lui-même par uiïe des premières balles et sa mort a jeté la confusion parmi les siens. Abd-el-Kader a eu l'indignité de le faire mutiler et de lui couper la tête. Moustapha nous était utile pour mener les Arabes, mais il devenait gênant par ses refus d'obéissance aux chefs français. Son frère, El-Mazari, qui arrive de la Mecque, va le remplacer dignement. D'un autre côté, le général Lamoricière a pris presque tout ce qui avait échappé au prince de la smalah de l'émir.

Tous ces coups- là nous avertissent de nous tenir sur nos gardes. La guerre est loin d'être finie. L'émir n'est pas abattu, nous aurons encore bien des convois enlevés. Du moment oii Abd-el-Kader peut réunir un millier de cavaliers, il peut nous faire du mal ; non pas nous battre, mais nous tendre des embuâcades et

nous tuer du monde. La mort du général Moustapha a relevé ses affaires.

En attendant, frère, je me remets en route demain pour retourner à Milianah faire mes foins comme un paysan ; mais, sur mon passage, je vais brûler et soumettre dès demain les Beni-Mahabbas et les Beni- Seliman, puis je rentrerai par les Brazes. Le 3 ou le 4 je serai à mon poste

Il y aura, le 21 juin, un an que je suis à Milianah : c'est un siècle, je suis devenu sauvage, j'ai besoin de voir le monde pour redevenir civilisé

AU MÊME

Milianah, le 2 juin 1843.

Je rentre à Milianah , frère , après avoir soumis toutes les fractions de la grande tribu des Brazes. Nous soumettons tant que nous pouvons, et de son côté, Abd-el-Kader, qui semble se multiplier, fait des razzias de l'ouest à l'est et presqu'à notre barbe. On dirait que rendu plus léger par la perte de sa smalah, il a conquis la faculté de se porter partout avec la rapidité de l'oiseau.

En rentrant à Milianah , j'ai trouvé une lettre du gouverneur qui me dit que, par ordre du ministre, il est obligé d'employer ses officiers généraux dans les

cercles. Ainsi le général Le Pays de Bourjolly est nommé à Mostaganem, et, forcé de donner un dédommagement au général Gentil, le gouverneur le place à Milianah. Je le laisse parler : « Mon cher Saint- » Arnaud, je ne pouvais me dispenser de donner un » dédommagement au brave général Gentil qui quitte » Mostaganem, et je l'appelle au commandement de » Milianah. Il n'y aura rien que d'honorable pour » vous d'être remplacé par un maréchal de camp, » et cela ne peut vous nuire en rien. Vous avez gagné » vos éperons à Milianah, et sans doute une troisième » ou quatrième proposition vous donnera un régi- » ment. L'arrivée du général Gentil à Milianah ne » me paraît pas prochaine. Le général Bourjolly ne » le remplacera pas ex abrupto. 11 prendra d'abord » connaissance des hommes, des choses et des lieux, » et ce ne sera guère qu'à la fin de juin, que vous » serez remplacé. Continuez donc d'exercer votre » commandement avec votre zèle habituel. Mille

» amitiés bien sincères »

Pour moi, frère, colonel ou non, je vois avec délices le moment de quitter Milianah, où je n'ai fait que de bonnes choses, où je n'ai eu que des succès, mais où mon rôle semble terminé. Aussitôt le général Gentil arrivé, installé, mis au courant, je pars pour Alger et je demande un congé

ÂU MÊME.

MUianah, le 7 juin 1843.

• ...A présent que je puis regarder un peu en avant de moi pour trouver quelque repos et quelque tranquillité, je respire et je hâte la marche du temps de tous mes vœux. ...

Le général Changarnier vient de rentrer à Milianah. Le Masséna africain est mieux avec moi, il me fait demander chez lui dix fois par jour, pour lui servir de chef d'état-major. Je fais marcher les choses rapidement, sans observation et ne trouvant jamais de difficultés à rien. Je ne connais pas d'autre manière de faire dans notre métier. Ce matin , j'ai mis en deux heures une colonne en mouvement, et ii faut le temps de rassembler les hommes et de prendre des vivres. Nous aurons encore souvent de ces mouvements précipités. Ben-AUal est furieux depuis la perte de sa smalah. Abd-el-Kader a pris la chose avec plus de philosophie. Son activité en a redoublé. Le prince repart dans le sud avec sa colonne reposée. Le gouverneur va travailler aussi de son côté et le général Changarnier retourne dans rOuanseris. Moi, je surveillerai toujours la plaine pour faire les moissons et attendrai surtout avec impatience l'arrivée du général Gentil , pour quitter ces ruines....

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