II MÊME
Milianah, le 19 juin 18/i3.
Cher frère, je pars demain pour une petite course qui me tiendra sept à huit jours dehors, et, selon mon usage, je te préviens par quelques lignes...
J'ai trouvé une nouvelle veine de foin qui portera ma récolte à près de vingt mille quintaux métriques. C'est superbe, je prends aussi des mesures pour avoir une grande quantité de paille. J'ai donné des ordres pour qu'on commençât à moissonner mes blés et mes orges autour de Milianah.
Toutes ces occupations, frère, ne me détournent pas de mon idée favorite et fixe : vous voir bientôt et passer quelques mois au niilieu de vous. J'ai besoin de changer de vie ou je succomberai à la fièvre que je combats jusqu'à présent avec succès...
AU MÊME
Au bivouac de Ziddin, le 24 juin 1843.
Cher frère, tes deux lettres des 5 et 10 juin m'ont été apportées, le 21, à mon bivouac sur l'Oued-Kra-
mis, tu dois penser si elles ont été bien accueillies.. # Je voudrais, par^dessus tout, sortir de Tincertitude où je suis. Que ferai-je? Où irai-je? Resterai-je à Milianah ? en Afrique ? Irai-je en France ? Je m'adresse cent fois ces questions, sans pouvoir y répondre. Casé quelque part, je pourrais former des projets, établir un plan de conduite et le suivre avec ses bonnes ou mauvaises chances.... .4h! frère, si j'avais un régiment et qu'on me fît entrer en Espagne, où les affaires se brouillent ! On verrait les officiers d'Afrique à l'œuvre. Je crois que je rajeunirais de dix ans. Oh ! alors, je consens à rester deux ans sans te voir, parce que j'ai dans l'idée que tu ne me reverrais qua général. Je ferais parler de moi,.... quelque chose dans le cœur me le dit. Comme cette guerre aurait de l'intérêt pour moi, qui n'ai jamais rien fait qu'en Afrique où tout se fait en miniature , où il n'y a de grand que les fatigues, les privations, les maladies et les dépenses. Mais la vraie guerre contre des masses , contre du canon , contre des manœuvres, rien qui y ressemble ou de si loin, qu'il faut une lunette pour y reconnaître quelque chose. J'ai seulement vu un bon et beau siège. Je voudrais voir une belle et bonne bataille avec une cinquantaine de mille hommes engagés. Je crois que mon régiment travaillerait bien, et, s'il y avait quelque batterie à enlever, nous ferions cela comme dans la garde. Si nous entrons en Espagne, ce dont je doute , nous sommes trop pâles, on enverra nécessairement quelques régiments d'Afrique et probai^le-
nient quelques généraux. Si on ne donne pas le commandement de l'armée au générai Bugeaud, on fera une faute, et on s'enlèvera de grandes chances de succès. S'il y allait, je suis sûr de le suivre avec un régiment. Il s'entourerait des hommes qu'il connaît et bien il ferait. Nous irions faire des razzias chez les Andalouses. Quel bonheur de visiter l'Alhambra et la tour des Lions ! Je ne comprends pas l'Espagne sans Grenade. L' Aragon, la Castille, la Catalogne, la Navarre, c'est bon ; mais Murcie, Grenade, Séville, c'est beau, c'est grand. 11 faut que j'aille à Grenade. J'ai besoin de me promener dans les jardins duGénéralif,... presque autant que dans les Tuileries
ou le Luxembourg Pauvre vieux Luxembourg!
ïe rappelles-tu quand, avec notre grand'mère, nous allions y admirer la comète de 1811 et M"*' Mole,... et toutes ces vieilles têtes. C'est égal, j'ai toujours eu une vénération pour le Luxembourg, je n'y suis jamais passé sans un souvenir.
Je rentrerai demain ou après-demain à Milianah. Ma course aura été courte , mais utile. Je me suis montré dans la plaine, j'ai appelé les chefs de tribus à mon bivouac, je les ai harangués. J'ai exigé qu'on me remît quelques mauvais sujets, j'en ai déplacé d'autres, remuants et inquiets. J'ai reçu des chevaux de soumission ; j'ai fait voir à tous ces gens-là que je pouvais être rapidement chez eux, soit pour les défendre, soit pour les attaquer.... Pas de nouvelles du gouverneur, ni du général Changarnier. On parle de quelques soumissions, mais rien de saillant.
Adieu, je vais dîner, je n'ai pas faim, mais je meurs de soif. Nous dînons au grand air, mon officier d'ordonnance et moi. C'est agréable, quand an peut éviter le soleil et le vent, mais cela guérit des parties de campagne. Parle-moi d'un bon couvert dans une bonne salle à manger bien chaude en hiver, bien fraîche en été. Frère, quand nous serons vieux, nous soignerons cette partie-là*...
AU MÊME
Milianah, le 1" juillet 1843.
La question de mon remplacement à Milianah n'est plus imminente, eh ce sens que le général Gentil, mécontent, retourne en France, mais elle est toujours vitale pour moi, qui pour rien au monde ne veux rester plus longtemps à Milianah. Je laisse, en partant , au gouverneur le bouquet qui pouvait lui être le plus agréable, vingt mille quintaux de foin récoltés par mes soins.
Un régiment est vacant et demandé spécialement pour moi. Pendant un an j'ai exercé un commandement de maréchal de camp, commandé des colonnes, obtenu sans cesse des résultats et des succès. Je suis donc placé et bien placé pour obtenir un régiment. Le duc d'Aumale est parti sans une ligne de moi ;
après tout ce qu'il m'a promis, je demande seulement qu'il ne soit pas contre moi, et il est impossible qu'il me soit hostile. Au surplus, tout doit être réglé maintenant, il n'est plus temps d'y penser.
Vous avez de la pluie, heureux mortels! Aujourd'hui cinquante-trois degrés Réaumur , c'est à mourir fondu. J'aimerais presque autant ne pas être nommé colonel pour aller me jeter à l'eau avec toi à Paris ou h Noisy. Nous aurions encore le mois d'août pour nous....
Ma santé n'est pas bonne, je bois du vin de quinquina, et j'éprouve souvent de mauvais symptômes à moi connus....
AU MÊME
Milianah, le 11 juillet 1863.
Cher frère, tes trois lettres des 25, 26 et 27 juin m' arrivent ensemble et bien à propos pour faire diversion à ce que je souffre depuis trois jours. J'ai été repris par ces horribles crampes nerveuses d'estomac, sous lesquelles tu m'as vu me tordre chez toi en 1840. 11 y avait un an que je ne les avais subies, mais cette fois c'était plus fort que jamais. : un crescendo à devenir fou, avec un degré de douleur de plus. On m'a traité avec de Téther et de ropium.
Aujourd'hui je. vais mieux, et je n'ai plus que la faiblesse que m'ont laissée les souffrances, la fièvre ef la diète, et une diarrhée intense. Tout cela ne sera rien ; seulement je suis fixé sur là maladie par laquelle je
sortirai de ce monde -
Tu crois donc, tu espères donc que je serai colonel. Eh bien! tant mieux, je vais rne coucher sur cette riante idée. Maintenant l'affaire est faite, car le prince a dû être le 2 à Paris, et on n'attendait que lui pour faire les nominations....
ÂU MÊME,
Milianah, le 21 jqillet 4843.
Cher frère, ta lettre du 5 et 10 courant, reçue ce matin, contenait des espérances qu'il ne m'était plus permis d'avoir depuis hier, car une lettre du gouverneur, datée du 15 juillet, m'apprenait que je n'étais pas nommé colonel. Yoici les passages intéressants de la lettre du gouverneur : « Mon cher Saint- » Arnaud, je conçois les dégoûts que vous donne » votre situation^ et je vous autorise à la quitter dès » que le général Reveu, que j'envoie à Milianah, » vous aura remplacé. Venez à Alger, je vous don- » ncrai un congé de convalescence si vous le voulez. » Je vous avais proposé avec chaleur; on vous a pré-
» féré de plus anciens, mais il ne peut tarder à y » avoir des vacances par avancement ou retraite, et » je n'oublierai pas vos services.... »
J'ai répondu au gouverneur qu'en songeant à ses services à lui, si peu récompensés, je n'avais pas le droit de me plaindre.
Nous allons donc être réunis, cher frère, et ce bonheur-là vaut toutes les ambitions, toutes les épaulettes du monde. Les enfants seront autour de moi ; nous pourrons encore aller prendre quelques bains, et si tu crois ta présence nécessaire à Taste, pourquoi n'irions-nous pas y faire les vendanges? Réfléchis et fais tes plans. Je resterai au moins six mois en France, à moins qu'on ne me nomme colonel, et qu'on ne m'envoie en Espagne. Je suis fatigué de l'Afrique, et pour longtemps ; il me faut deux ans de l'air natal....
AU MÊME
Alger, le 30 juillet 1843.
Me voici à Alger, cher frère, et en mesure de décrire des choses positives et assez bonnes, car j'en ai le cœur si plein, si joyeux, que j'ose à peine y croire. Reprenons les événements de plus haut. . Le 23, le général Reveu est enfin arrivé à Milia-
nah. Je lui ai consacré trois jours pour bien le renseigner, l'installer, etc. Pendant tous ces jours, j'ai reçu des témoignages si flatteurs de regrets, d'estime et d'affection , que j'en ai été profondément touché. C'était à qui me fêterait; la garnison s'est réunie pour me donner un banquet. Je suis parti le 26, et tous les officiers montés, tous les Arabes m'ont accompagné à cheval pendant deux lieues. Enfin je les ai congédiés , et nos adieux ont été si affectueux que j'en ai été bouleversé et malade. Le général Reveu, que je connaissais à peine, et qui a été parfait, était à la tête de la cavalcade. Une heure après, la fièvre m'a pris. Je me suis reposé un jour à Blidah, et le 28 j'étais à Alger à dix heures du matin.
Le gouverneur a été plus excellent que jamais. Nous avons longuement causé, comme tu le penses... Or, écoute, écoute, j'ai un congé de quatre mois; je pars d'Alger par le bateau du 5. J'ai fait retenir ma place au Courrier de Marseille pour le 11. Pauvre frère, nous allons donc être réunis. Oh ! que j'ai besoin de ce bonheur-là ! J'apporte un burnous blanc
à chacun des enfants, etc Je reviens comme la
dernière fois , en assez mauvais état , mais avec un petit bagage de bonne réputation, une croix d'or et un grade, et l'espérance raisonnable d'un autre bien gagné. Le gouverneur veut que je revienne en Afrique , et me promet les étoiles pour 1846. J'en accepte l'augure.
N'embrasse personne, je veux faire mes commissions moi-même.
GUERRE D^ÂFRIQUE.
Expédition deLaghouatet d'Aïn-Maïdi.— Bataille d'Isly. — Combats contre les Kabyles de Dcllys. — Le 53* régiment de ligne.
A. M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS
Marseille, les 14 et 15 février 1844.
Cher frère, je suis arrivé ici le- 12, à quatre heufes du soir ; soixante-dix heures de voiture !... Le Courrier d'Alger^ qui doit partir le 15, n'était pas arrivé. 11 était etï retard de quarante-huit heures, mais le vent est terrible et tout à fait contraire. A huit heures du soir, il est entré dans le port et je puis t' annoncer bien ofBciellenient qu'à moins d'un second déluge, je m'embarque demain 15, pour Alger, à cinq heures du soir , sur le magnifique bateau à vapeur, V Amsterdam.
Le vent souffle, la mer est furieuse, mais vent et vagues me poussent vers Alger. La traversée sera pénible, mais courte. Pour m'amariner un peu et malgré le gros temps, je suis allé ce matin après déjeuner , dans une barque , voir mon Jmsterdum , qui se balance au fond du bassin. J'ai examiné la cabine n° 7, qui est destinée à être le théâtre de mon supplice. J'ai fait préparer mon lit et pris toutes mes petites dispositions de combat. Si l'on n'était pas malade, on vivrait sur ces maisons flottantes. Il y a de tout, même un piano... comme si on ne dansait pas assez sans cela.
Me voilà donc encore une fois loin de toi, mon frère, et pour longtemps... Cependant quelle différence entre cette séparation et toutes celles qui ont précédé! Je te laisse heureux, dans ton ménage, avec un intérieur charmant * .... Notre correspondance active va recommencer. Je compte bien que ma sœur m'écrira quelquefois....
P. "S. Le duc de Montpensier vient d'arriver à Marseille, et est descendu à l'hôtel d'Orient où je loge. Son Altesse m'a fait de suite demander et m'a gardé plus d'une demi-heure avec elle. Le prince part demain et va directement à Philippeville. Il veut rejoindre son frère d'Aumale pour faire avec lui l'expédition de Biskra. Il m'a chargé de dire au maréchal qu'il était fâché de ne pouvoir aller de suite
* Pendant le séjour du Maréchal à Paris, son frère s'était marié vers la fin de 1843.
à Alger, mais qu'il s'y arrêterait k son retour. Je ne connaissais pas encore le duc de Montpensier. H cause bien, ^ans façon. Il a bien voulu me promettre de présenter mes respects au duc d'Aumale.
Alger, le 10 février 18A4.
J'ai retrouvé mon soleil d'Afrique, des figues amies et, de la part du maréchal, l'accueil accoutumé. Il m^a accablé de questions sur mes enfants , ma famille. J'ai dîné chez lui, et après le dîner, nous nous sommes enfermés une grande heure dans son cabinet pour causer librement de Paris, de nos affaires, etc. Le maréchar s'ennuie un peu des grandeurs , quoiqu'on vérité il grandisse tous les jours avec sa position. 11 m'a fait lire un rapport qu'il a adressé au ministre, sur les moyens d'affermir et d'utiliser la conquête de l'Algérie. Ce rapport est un modèle, il n'y a pas une ligne qui ne soit remarquable.
Nous ne ferons pas d'expédition avant la fin d'avril. Toutes les troupes sont disséminées par bataillons , pour faire des routes de Milianah à Cherchell et dans l'est, dans la direction du Fondouck, pour arriver aux Kabyles du Djurjura.
Mon colonel est à Blidah avec un bataillon. Je Buis donc fort inutile là, et je ne me presse pas d'y aller. Je vais rester encore à Alger quelque temps.
Il paraît qu'avec mon bonheur, j'ai aussi laiseé ma santé au milieu de vous. A peine arrivé hier, j'ai eu des maux d'estomac. C'était supportable, mais aujourd'hui j'ai eu une crise terrible: sueur froide, spasmes, évanouissement.