GUERRE DE VENDÉE
Arrivée au 64" régiment de ligne.— Les eliouans.— Gourgé. Parlhenay.
A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS
Brest, samedi 23 avril 1831.
Je n'ai pas voulu t' écrire, cher frère, avant d'avoir pris l'air du régiment et d'avoir quelque chose à te dire d'un peu positif. Je suis arrivé à Brest, mercredi à quatre heures du soir, bien fatigué, je t'assure, et ayant plus d'une fois maudit la route , la lenteur des chevaux, la poussière, tout enfin. Jeudi matin, je me suis mis en tenue et j'ai été voir mon colonel et lui porter la lettre du général Léridant. Le baron de Saint-Aubanet est un homme jeune encore et assez froid ; il m'a cependant bien accueilli et m'a accordé
de suite la faveur que je lui demandais en le priant de m' incorporer dans le 1" ou le 2* bataillon, les autres étant souvent détachés et toujours fort mal.
Le lieutenant général Bonnet est en ce moment à Brest et passe l'inspection du régiment. Cette circonstance est favorable pour moi. Si je fusse arrivé quelques jours plus tard j'aurais pu perdre mon rang d'ancienneté.
J'ai passé ces deux jours-ci à faire des visites aux officiers, selon l'usage...
Plusieurs officiers ont fait connaître hautement qu'ils ne sympatisaient nullement avec la révolution de juillet. Quelques bravaches ont fait aiguiser leur sabre en disant qu'ils couperaient les oreilles à ceux qui prendraient la cocarde tricolore, ce qui n'a cependant empêché personne de la porter et de la garder. De tout cela, il est advenu une dénonciation au ministre de la guerre, et, à la suite de cette dénonciation, est arrivé le général Bonnet muni d'instructions secrètes et de pouvoirs particuliers pour inspecter minutieusement le régiment et surtout prendre des renseignements sur l'opinion des officiers. Notre colonel est un chef de bataillon sortant de la garde.
Te rappelles-tu le colonel Gélibert? Eh bien, mon ami , il est commandant de la ville de Brest, et ce qu'il y a de plus étonnant, c'est que la fortune ne l'a rendu ni ingrat ni fier. Il avait vu ma nomination dans le Journal militaire et m'attendait tous les jours. Apprenant mon arrivée, il m'a envoyé de suite un adjudant de place pour me dire de passer chez lui.
J'ignorais qu'il fût à Brest et même qu'on lui eût rendu du service. J'étais fort surpris de l'invitation j enfin j'arrive et je vois le colonel Gélibert qui mé saute au cou, m'embrasse deux fois, m'accable d'amitiés, me demande de tes nouvelles, etc. Il m'a fait déjeuner avec toutes les autorités de la ville auxquelles il m'a présenté : le général Desmichel commandant la division, le sous-préfet M. Curel , et le niaire. De plus il est lié avec mon colonel et il m'a recommandé particulièrement à lui. 11 m'a dit de regarder sa maison comme la mienne, ce dont je n'abuserai pas.
Le vieux général Bonnet nous a tenus quatre heures dans la boue, avec une pluie battante, à faire l'exercice et la petite guerre à une lieue de Brest. Quel temps! quel pays! il pleut sans cesse. Nous sommes rentrés traversés et perdus de boue.
Dis à ma bonne mère' que je pense souvent à elle et que je serais bien heureux si elle me mettait quelques lignes dans ta lettre* Je l'embrasse de cœui* ainsi que ma sœur^ et Adolphe\
Nous sommes ici dans un vilain séjour* NoUs nd savons rien que quatre jours après vous. En général,
* La mère du maréchal de Saint-Arnaud, restée veuve à vingtquatre ans, avec trois enfants, dont le Maréchal était l'aîné, épousii en secondes noces M. de Forcade, juge de paix à Paris.
2 La sœur du Maréchal, dont le nom de Louise reparaît souvent dans les lettres, épousa M. Delattre, et mourut en 1837.
* Adolphe est le frère du Maréchal. Né du second mariage de sa mère, il portclo nom de Forcade. Il est aujourd'hui maître des requêtes do première classe au Conseil d'État.
en province, on est bien mécontent des troubles de Paris. Il n'y a qu'une voix pour dire qu'il faut en finir. Si cela se répétait, je ne serais pas surpris de voir les provinces nmarcher sur Paris. Voilà le résultat de ce que j'ai entendu partout sur la route, et ici cependant nous sommes en Bretagne.
Adieu, mon bon ami, tiens-moi au courant et écrismoi longuement et souvent. Je t'embrasse de cœur.
Ton frère.
AU MÊME
Brest, 8 août 1831.
Depuis la lettre que je t'ai écrite par mon quartier-maître, et que tu as dû recevoir à présent, cher frère, les affaires politiques ont changé de face. La guerre semble nous menacer, et le premier coup de canon qui sera tiré retentira dans toute l'Europe. Nous avons fait un pas en avant. Nous ne reculerons plus. Au moment où je t'écris nous avons probablement bousculé les Hollandais et dit quelques mots aux Prussiens. Nous sommes ici tellement retirés du monde, tellement arriérés que nous ne savons quelque chose que lorsque les autres ont eu le temps de l'oublier. Aussi c'est sur toi que je compte pour me
mettre au courant de ce qu'on dit à Paris, de ce que l'on espère et de ce que l'on craint.
J'ai bien peur que notre malheureux régiment ne reste dans le fond de la Bretagne, ignoré, abandonné. La Vendée donne des craintes; peut-être veut-on nous y laisser. Ce serait cependant bien impolitique, car nous avons plus de mille jeunes soldats bretons, et certes, en cas de guerre civile, ils ne se battront pas contre leurs frères et leurs amis, mais ils iront bien plutôt grossir leurs rangs : espérons. Si le général Léridant obtient un commandement, je suis sûr d'être demandé ; mais l'obtiendra-t-il ?
Adieu mon cher frère, écris-moi bien vite.
AU MÊME
Redon, le 15 Janvier 1832.
Tu vois, mon bon ami, par la date de ma lettre, qu'au lieu d'être à Rennes je suis à Redon. Arrivé à Josselin, j'ai reçu l'ordre de me rendre ici avec ma compagnie en toute hâte. Les ouvriers charpentiers menaçaient de se révolter. Je suis arrivé hier avec cent vingt hommes, trois mille cartouches, prêt à me battre solidement. Heureusement , car les guerres civiles sont odieuses, nous n'en sommes pas venus là. J'espère même, par ma contenance ferme, impo-
ser assez pour que la tranquillité ne soit pas troublée. Arrivé.hier aprè$ midi, j'ai déjà fait et envoyé trois rapports à Rennes, au général de Castres, commandant le département, avec lequel je corresponds directement. J'ai travaillé une partie de la nuit et fait des patrouilles l'autre partie. Aussi suis-je harassé, tant par la fatigue que par le chagrin d'avoir quitté ma femme*.
Je suis ici commandant de place, gouverneur mi-^ litaire, chef de détachement, tout enfin. Je confère avec les autorités civiles, le maire, le procureur du roi. Le sous-préfet est absent. Mes relations ici seront agréables parce que j'y suis chef,..
La guerre paraît plus certaine que jamais. Notre régiment a assez de malheur pour être laissé ici à guerroyer sans honneur contre les chouans. Prie ma mère d'employer tout son crédit pour me faire passer dans un régiment qui soit de l'armée active. Au surplus, si la guerre éclate elle sera assez sérieuse et assez importante pour nécessiter l'emploi de tous les régiments de l'armée.
Depuis Brest nous n'avons cessé d'avoir la pluie sur le dos et la boue jusqu'aux genoux; tous nos effets sont ruinés par dix jours de marche dans cet affreux pays. En arrivant à Josselin nous avons été témoins presque de l'audace des chouans : à quinze cents pas du bataillon, le juge de paix de Josselin et
* Le Maréchal venait de se marier, n avait épousé en premières noces, au mois de novembre 1831, M"* Laure Pasquier, fille d*un capitaine de vaisseau retiré à Brest,
son greffier ont été attaqués et ont essuyé une décharge de coups de feu qui heureusement ne les a pag atteints. Un des chouans portait en sautoir la capote d'un goldat du 46* qu'il avait dépouillé. Tout le pays était en rumeur : la garde nationale, la gendarmerie mobile, les détachements de troupes de ligne, sur pied, parcouraient en tous sens la campagnç sans rien pouvoir trouver.
Nous avons vu un des chefs de la bande à Man* dar ; c'est un homme superbe, il a passé, conduit par la gendarmerie, au milieu du bataillon, et a essuyé avec le plus grand sang-froid les sarcasmes et les imprécations de nos hommes exaspérés contre lui.
De.Josselinà Redon, j'ai traversé par des chemins affreux le foyer de la chouannerie. Je marchais sur mes gardes , les armes chargées et prêt à tout. Je n'ai rien vu, rien rencontré. J'ai fait, d'après mes instructions, donner la chasse à un paysan armé qui se cachait de haies en haies. Après une longue et fatigante course dans laquelle plusieurs dé mes soldats sont entrés dans l'eau jusqu'au col en traversant un marais, il a échappé à nos recherches. Et c'est toujours ainsi que cela finit, parce qu'on ne peut pas entrer dans les maisons ; la légalité s'y oppose. Voilà la vie que je vais mener à présent, courir après les chouans, maintenir la tranquillité et l'ordre à Redon et faire rapports sur rapports.
Quand je connaîtrai mieux le pays , je te donnerai des détails. Toi , tiens-moi au courant de la politique. Nous n'avons ici que deux journaux ♦ le
Constitutionnel au café et les Débats au tribunal, chez le procureur du roi.
Adieu, mon bon frère, embrasse bien ma mère, ma sœur et le petit Adolphe*. Fais-leur part de ma lettre et dis-leur que je les aime et pense à eux. Mes effets sont à Rennes et n'arriveront ici que dans quelques jours , de sorte que je suis sans linge ni bottes : tout ce que j'avais avec moi est perdu et trempé. Le joli métier ! C'est égal , vive la gloire quand on peut la trouver. Adieu, frère chéri...
Al] MÊME.
GouTgé, 19 mars 1832.
Ah I mon pauvre ami , je suis tombé des cieux dans le fond de l'enfer! De Redon, où j'étais si tranquille, si heureux près de ma femme ; de Nantes, où j'étais en pays chrétien , je viens de traverser la Vendée , le Rocage et suis maintenant au commencement de la plaine, comme on l'appelle dans ce pays, ainsi que pourrait le faire un Mohican de l'Amérique du sud, c'est-à-dire à la lisière du Rocage.
Mais je veux procéder par ordre et te raconter mon itinéraire de Nantes ici. Je te dirai d'abord que je
^ M. Adolphe de Forcade, qui avait alors douze ans.
ne suis plus pour le moment à ma compagnie. Un capitaine manquait à la 3' compagnie de mon bataillon , on m'a donné le commandement de cette compagnie jusqu'à nouvel ordre. C'est une marque de confiance que j'apprécie dans les circonstances difficiles où nous nous trouvons.
De Nantes nous sommes allés à Clisson , petite ville extrêmement pittoresque, occupée par le 32' de ligne ; rien de bien intéressant jusque-là. A chaque pas, on rencontre des patrouilles de soldats commandés par des officiers ou sous-officiers armés à la légère : bonnet de police, veste, grande courroie tenant la baïonnette autour du corps, cartouches dans la poche et fusil en bandoulière ou à volonté, telle est la tenue de l'armée dans toute la Yendée.
De Chollet à Châtillon-sur-Sèvres, pluie battante, boue jusqu'aux genoux, bottes perdues. Mon portemanteau n'est arrivé que dans la nuit.
, De Châtillon à Bressuire, foyer de chouannerie, commencement du Bocage, pays de voleurs, car on peut se cacher partout. Là commence l'intéressant. A Bressuire, j'ai été détaché avec ma compagnie à Saint-Porchaire, village connu par les visites de Diot, le fameux Diot, qui se fait appeler général par les quarante chouans qu'il commande. Il était venu deux jours avant manger et boire dans le village, lui, à l'auberge en payant, car il paye partout, et ses gens chez le curé et chez les riches de l'endroit. J'ai recueilli les détails les plus intéressants et surtout authentiques sur ces bandes. Ils ne font
— iode mal à personne jusqu'à présent, excepté un certain Segondi , Corse de nation , déserteur du 1" léger. Diot fait le généreux, sème Tor et donne comme faveur des pièces de Henri V. Lui et sa troupe n'en veulent qu'aux gendarmes, aux gardes nationaux et aux officiers. Dans les rencontres, ils crient toujours: « Tirez sur les officiers. » Mais on se moque d'eux, tl'ai vu un chêne derrière lequel était placé un souslieutenant du 18' dans une affaire ; il y a soixante trous de balles dans l'arbre.
Le curé de Saint-Porchaireest un jeune homme de vingt-cinq ans, charmant, plein d'instruction et de tolérantisme. Il est venu me faire visite aussitôt mon arrivée. Je la lui ai rendue après dîner et nous sommes restés plusieurs heures ensemble à discuter sur tous les points de religion et de politique, séparés par un bol de vin chaud auquel il a fait plus d'honneur que moi. Nous nous sommes quittés très-amis ; il m'a promis de venir me voir dans mon cantonnement.
De Saint-Porchaire nous nous sommes dirigés sur Parthenay. C'est le 1" bataillon du 6/|.*qui couvre de ses soldats les cantonnements entre Bressuireet Parthenay. Nous avons été reçus sur la route par nos camarades... A Parthenay, mon ami, j'ai reçu l'ordre de me rendre de suite dans le trou où je suis. C'est à trois lieues de Parthenay, j'ai cinquante hommes avec moi. Mon sous-lieutenant a vingt-cinq hommes à Lajou, éloigné d'une lieue de moi, et mon sergent, avec vingt-quatre hommes, oc-
ctipe Maîsontiers dans une autre direction. C'est moi qui commande tous ces cantonnements, et mon quartier général est à Gourgé.
La bande de Diot a désarmé mon village il y a cinq semaines; il rôde dans les environs. Si je le trouve, nous causerons. En attendant , le service est horriblement pénible : toujours en course, jour et nuit, sautant les fossés, les halliers, couchant où l'oh se trouve, partant à l'improviste à travers champs. Si les chouans sont aussi fatigués que nouSj je les plains.
Gourgé, mon cher Adolphe, est encore plus petit qu'Ormesson* : pas de maisons bourgeoises, tous journaliers et pauvres. Le curé, que j'ai vu, est un homme tranquille et sage. Le maire est à l'aise ; c'est un bon paysan faisant un peu ses embarras ; je vivrai en bonne intelligence avec lui. Le juge de paix est riche et n'habite pas Gourgé, son château est à une demi-lieue d'ici, à Orfeil. Les chouans ont voulu y pénétrer il y a quelques jours ; il a montré beaucoup de fermeté et a refusé. J'irai faire une visite chçz lui prochainement.
Tu vois, mon cher frère , quelle vie ! Encore, si on trouvait quelque occasion de se distinguer ; mais non, toutes les recherches sont inutiles. Les chouans sont mieux servis que nous. Les paysans, soit crainte, soit sympathie, ne les trahissent jamais. Je ferai mon possible ; mais pourquoi serais-je plus heureux que
* Village des environs de Paris où le Maréchal a passé avec son frère quelques années de son enfance.
tous ceux qui m'ont précédé et qui, guidés par le même intérêt, y apportaient le même zèle? Cependant les chouans sont serrés de plus près ; il n'y aura bientôt plus dans le pays une seule maison où ils pourront venir faire des provisions, tant les cantonnements seront rapprochés.
Le papier va bientôt me manquer et je ne t'ai rien dit encore pour ma mère et ma sœur. Tu leur liras ma lettre, tu leur diras que je pense à elles, que je les aime et que ma première lettre leur en portera une à chacune. Quand j'écris à l'un de vous, c'est pour tous. Dis-moi un mot de politique, car ici je suis mort au monde. Je n'ai ni livres ni journaux, moi qui les lisais et les commentais tous jusqu'au nom de l'imprimeur. Je ne pourrai plus trouver le temps de faire de même, car j'ai peu d'instants à moi; juges-en... Il est onze heures du soir; à minuit, je vais aller moi-même réveiller dix hommes et un sergent. Nous partirons sans bruit et nous irons faire trois et quatre lieues à travers champs, dans les bois, autour des métairies, tombant dans les trous, dans les fossés. Si je t'avais là avec moi, je rirais, mais seul je jure, et tout bas, de peur que mes soldats ne se croient autorisés à en faire autant. Au surplus, cela m'arrive aussi quelquefois le jour, quand je donne audience à mes pensées. Je rêve à tout ce que j'ai de cher au monde, à ma femme, à vous tous, et, croyant vous embrasser, je vais souvent dans un fossé donner un tendre baiser à notre mère commune, qui , par reconnaissance, me salit ou me déchire.
Enfin, c'est comme cela -, que veux-tu? c'est la pensée qui nous rapproche, et vous êtes tous là toujours autour de moi. Adieu, mon frère chéri, embrasse bien ma mère, Louise, Adolphe junior, toute la famille. Mon pauvre ami, comme tu as bien fait d'être civil ! Il vaut mieux courir après les lois, voire même après les procès, qu'après les chouans. Adieu, je t'embrasse.
AU BIÊME.
Goupgé, 15 avril 1832.
Mon bon ami, ton ennemi c'est le choléra. Le mien, à moi, c'est le chouan. Je suis continuellement en course et souvent je rentre après avoir fait dix ou douze lieues de pays. Mes forces physiques se fatiguent , mais le moral remonte la machine.
Il y a quatre jours, j'ai entendu enfin siffler les balles chouanes. Une douzaine d'elles ont passé bien près de moi. Nous étions dans un bois très-fourré. Tout à coup nous sommes avertis du voisinage des chouans par une décharge et par les éclats d'arbre et de branches qui viennent me frapper au visage. J'ai eu la lèvre coupée par un éclat. Personne n'a été touché. J'avais vingt-six hommes , nous nous sommes élancés dans la direction ; impossible de
courir à travers les ronces et le fourré. Nous n'avons rien vu, rien, mon cher.... J'ai battu le pays toute la journée. Je suis revenu bivouaquer la nuit à l'endroit où nous avions essuyé leur feu, en embusquant des hommes à Tentour, rien. Je suis resté trente heures absent sans rien dans le ventre , la pluie sur le dos et avec des coups de fusil partis du diable. Ces gens-là courent plus vite que des lièvres. Tant qu'on ne pourra pas entrer dans les maisons , on ne prendra rien. Pendant que nous les traquons , ils sont aux fenêtres qui nous regardent passer et nous rient au nez. Avec la légalité, la tolérance et le juste milieu , nous serons décimés ici sans en avoir un.
Le 12 et le 13, le régiment a fait deux battues générales dans les bois d'Amailhou, de la Chapelle- Saint-Laurent, etc.. Parti chaque jour à deux heures du matin, je ne suis rentré qu'à sept heures du soir. Le 13 , on a annoncé l'arrivée du général Solignac. Tout le régiment était échelonné sur la route et la battait parallèlement pour éviter toute embuscade. 11 n'y avait rien de beau comme le coup d'œil que présentait la route de Chiche à Parthenay, avec des bivouacs de distance en distance dont la flamme s'élevait parfois à plus de dix pieds. Le général a voulu parler en particulier à chaque commandant de compagnie et lui donner ses instructions et ses ordres. Je suis le seul lieutenant du régiment qui commande une compagnie. Il m'a complimenté sur ma manière de servir.
Aussitôt rentré chez moi , quoique exténué de fa-
tigue^ traversé, car au bivouac je me séchais d'un côté et je me mouillais de l'autre, j'ai pris de suite des mesures et j'espère qu'elles seront couronnées de succès. Avant quinze jours , j'aurai la peau de quelques-uns ou j'y perdrai mon nom. Ces coups de fusil que j'ai entendus sans pouvoir les rendre m'ont fait dresser les oreilles comme à un vieux chien de chasse au repos depuis longtemps. Maintenant , je suis enragé.
Il y a une bande de six qui rôde toujours autour de Gourgé. Elle est commandée par Segondi , ce Corse déserteur du 1*^' léger. Ils sont dans les bois comme des loups et ne sortent que pour piller. Ce n'est pas cette bande-là qui m'a tiré dessus ; c'est une autre, commandée par Robert et forte de quinze hommes. Elle est à trois lieues d'ici ; l'autre est quelquefois à une demi-lieue. Quand je suis d'un côté , ils sont de l'autre. Patience, nous verrons.
Demain sera un grand jour pour moi. Je saurai oui ou non si je réussirai à les avoir. Si j'ai du succès, je te l'écris sans perdre une seconde. Tes pistolets, dont je te remercie mille fois, les verront de près et j'espère qu'ils se feront sentir. Je ne tirerai qu'à trois pas. J'ai trouvé tout ce que tu m'ahnon-* çais, excepté la boîte de capsules ; mais je puis aisément m'en procurer. J'ai soixante- quatre balles fondues ce matin , de la poudre et des capsules en masse. Avec cela et un peu de bonheur on peut marcher. Quel brave homme que le général Solignac! il est resté un quart d'heure à mon bivouac
avec le général Mocquery. Il a paru très-satisfait de mes réponses et a demandé mon nom au colonel , qui, lui-même, paraissait content, car il rit quand la lune tousse, et il m'a souri en me disant que je pouvais regagner mon cantonnement.
Mon ami , quel métier ! Se battre tous les jours donne du courage, donne de la besogne à l'imagination , on pense à ce que l'on a fait, à ce que l'on fera encore ; mais courir à travers bois et champs , s'abîmer, se déchirer, recevoir des coups de fusil sans en rendre, s'attendre à en voir partir de chaque haie, de chaque pâté d'arbres et se dire je mourrai sans vengeance , il faut plus que de la philosophie. . . Tiens, cela rend cruel. Qu'ils ne me tombent pas sous la main , car ils payeront pour tous. Une poignée de chouans occuper trente mille braves... quel siècle ! quel gouvernement ! Et ce brave roi qui souffre cela. 11 ne le sait donc pas? Mais qu'on le lui dise. Qu'on donne quinze jours carte blanche à chaque chef de cantonnement, et dans un mois pas un chouan ne désolera notre belle patrie. Ils sont dans les maisons; on ne peut y entrer. Comment les prendre? Crois-tu que toutes ces réflexions, tous ces obstacles dont on barre notre chemin ne soient pas faits pour décourager? Et cependant Dieu sait si je le suis. Ne dis pas un mot de cela à ma femme. Dans mes lettres je ne lui parle que de courses, de fatigues, mais nullement de dangers ; du reste ils ne sont pas bien grands.
Adieu , mon ami , donne-moi promptement de tes
nouvelles. La lettre que j'ai trouvée dans la caisse est du 6 et nous sommes le 15. C'est trop longtemps sans écrire par le temps qui court.
AU MÊME
Gourgé, 18 avril 1832.
Ta lettre m'a bouleversé. Comment, ma Louise chérie a reçu une atteinte du choléra? J'ai besoin de relire cent fois qu'elle est hors de tout danger. Je t'en prie, écris-moi courrier par courrier et dis-moi comment elle va...
J'écarte ces images que tu as fait naître par ta lettre et qui me font mal. J'ai besoin de toute ma tête, de toute ma force. Je frappe demain jeudi, 19, un grand coup. Je viens d'expédier mes ordres aux détachements que je commande, toutes mes mesures sont prises, etj'espère joindre ce Corse, effroi du pays et sa bande ; j'ai un émissaire qui me conduit et me guide, je connais les endroits où il se réfugie , je les fais battre et occuper toute la journée, et moi-même je tombe sur la seule ferme que je lui ai laissée pour asile. Je médite ce coup depuis longtemps, aussi n^aije jamais envoyé de troupes, de patrouilles de ce côté. Demain il me verra pour la première, et, je l'espèrç
pour la dernière fois ; je lui enverrai quelques-unes des balles que j'ai reçues de toi.
Mon expédition devait avoir lieu hier, mais je reçus des ordres supérieurs la veille pour me rendre dans les bois d'Oroux. Je partis de Gourgé à onze heures du soir, et ne rentrai que le lendemain à trois heures après midi. J'ai battu en tous sens cette forêt ; j'ai bivouaqué au centre. Il y avait, à ce qu'on assure, une bande de quinze chouans commandée par Robert et Mercier. Ces bois appartiennent à la duchesse de Berry.
Ce chouan dont ma femme te parle dans sa lettre, est une capture que j'ai faite lors de la première battue du régiment; je la croyais importante, et elle s'est réduite à zéro. C'était un paysan que j'avais déjà fait sauver d'un bois à la pointe du jour. 11 m'échappa à travers le fourré ; deux heures après je l'aperçus dans un champ ; il était armé d'un fusil et se baissait en se glissant le long des haies pour n'être pas vu. En un moment les gendarmes lancèrent leurs chevaux et nous nos jambes sur lui. Les chevaux vont mal dans les bruyères, les fossés et les haies ; aussi la cavalerie est restée en arrière. J'ai suivi mon individu à la course, franchi les haies et les halliers derrière lui, et lui ai fait sentir la pointe de mon sabre légèrement dans le dos, en l'invitant à s'arrêter. 11 se rendit sans façon. Son fusil était chargé de plomb n* 1, mais il avait deux balles sur lui ; il les prétendit destinées aux loups ; bref, il fut lié , conduit à Parthenay, et relâché deux jours après par le procureur
du roi, attendu que ce n'était pas un chouan, mais un paysan connu, et seulement coupable de contravention en portant un fusil. Je croyais t' avoir fait part de cette prouesse de mes jambes, c'était probablement à ma femjne. Tant que je n'en trouverai que comme cela, je ne serai pas décoré. Demain nous verrons.
Aujourd'hui je me repose, c'est-à-dire mes jambes se reposent. Je suis levé depuis cinq heures et demie et je n'ai cessé d'écrire que pour déjeuner. J'ai repris ensuite, et j'en ai jusqu'à ce soir dix heures.
Tes vacances de Pâques vont te donner de la liberté. Profltes-en pour m' écrire un peu plus longuement. Parle-moi de politique. Le choléra l'aurait-il tuée aussi? Ne s'en occupe-t-on plus? Moi, l'avenir m'effraye. Dans ce pays , il est horrible ; on n'ose y penser. 11 faudrait bien peu de chose pour le soulever tout entier. Si les grains continuent à augmenter, il y aura quelque catastrophe. On parle de bruits et de coups de fusil à Nantes entre la troupe et le peuple pour qui la garde nationale aurait pris parti. Où en sommes-nous ? Partout de petites guerres civiles. N'aurons-nous donc jamais une bonne guerre à l'extérieur?
AU MÊME
20 avril 1832.
Eh bien ! mon ami, j'ai encore manqué la bande de chouans qui m'occupe à chaque instant du jour et de la nuit. Mes mesures étaient cependant bien prises ; mon colonel avait eu la bonté de les approuver, de les louer même, 11 faut que ces chouans aient des intelligences avec le diable. N'importe, je ne perds ni l'espoir ni le courage, et je ne leur laisserai ni repos , ni trêve. Tu as vu , par la lettre que j'écris à ma mère, quel nouvel espoir me sourit ; mon colonel n'est pas homme à dire des choses en l'air. En cas de réussite , je pourrai dire que je suis quelquefois un heureux individu. A peine lieutenant, quand tant d'^autres le sont depuis des années , me trouver capitaine, ce serait charmant. Eh bien ! mon ami, j'ose dire que cette faveur, si je l'obtiens, ne fera crier aucun de mes camarades, parce que tous m'aiment, et tous savent aussi que j'en suis digne. Cette idée me fait pre.sque autant de plaisir que la place.
Demain, samedi saint, je recommence une battue dans deux bois sur lesquels j'ai quelques soupçons... Le choléra s'en va-t-il? Envoie-le-nous, nous le ferons courir après les chouans. Adieu.
AU MÊME
Gourgé, 22 avril 1832.
Je reçois, mon ami, le fruit de tes loisirs de la semaine sainte...
Notre régiment a manqué un bon coup. Le vendredi saint les chouans de ce pays ont eu une as-^ semblée générale. Tous les chefs y assistaient : Diot, Robert, Segondi, etc. , au nombre d'environ quarante à soixante. La réunion avait lieu dans une ferme à trois lieues de Parthenay, sur la route de Saint- Maixent. Le hasard voulut qu'une patrouille de huit voltigeurs commandés par un caporal passât devant la ferme et voulût y entrer. On s'y oppose ; ils insistent ; une femme s'élance , le pistolet au poing, et le place sur la poitrine d'un voltigeur. Le voltigeur s'en débarrasse d'un coup de crosse , se précipite dans la ferme. Aussitôt de toutes les fenêtres, de toutes les portes partent des volées de coups de fusil. Un voltigeur tombe mort d'une balle dans la poitrine, un autre a la main traversée ; ils ripostent cependant au feu avec ardeur. Les chouans filent par une porte de derrière , et le caporal , en voyant leur nombre quintuple de celui de ses hommes , ne les poursuit pas et se contente de tirailler. Ils croient en avoir blessé plusieurs. Pas un n'est resté. Le caporal a saccagé la ferme , saisi tous les habitants et
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les a conduits garrottés à Parthenày. Avoue que nous ne sommes pas chanceux. Si ce détachement eût été commandé par un offiôier et fort de quelques hommes de plus , nous pouvions prendre d'un coup de filet toute la bande. Ahl si j'eusse été avec les huit hommes, ou j'y serais resté, ou j'en aurais eu quelq«es-^uns. Ainsi, le jeudi et lé samedi, je battais tout le pays, je fouillais partout, et le vendredi ils étaient tranquilles dans une ferme à manger un mouton •
Un autre trait de Diot dans un autre genre. Il y a deux mois, trois hommes entrent la nuit dans la ferme de Checay, à Lorge-Boisseail ; ils font lever Checay et le forcent à leur donner six louis. Checay les donne et le lendemain se réfugie à Saint-Loup, laissant sa femme soigner la métairie. Quelque temps après, deux hommes se présentent chez lui, demandent à sa femme combien on a exigé d'elle. Elle refuse d'abord de le dire. Enfin, pressée par les deux individus qui s'annoncent de la part de Diot, elle dit la ôomme. Ils la lui rendent au nom de Diot, en engageant Checay à rentrer chez lui, que jamais on ne l'inquiétera. Checay ne s'y fie pas ; il va de temps à autre chez lui, mais n'y couche pas. C'est de luimême que je tiens le fait.
J'espère que ma sœur et Delattre se remettront promptement de l'assaut qu'ils ont supporté. Embrasse-les tous les deux pour moi, ainsi que le petit Adolphe, qui ne veut pas du choléra pour camarade de jeux ou de classe.*.
AU MÊME
Goupgé, 29 avril 1832.
J'éprouve de grandes douleurs d'entrailles, un malaise général, une soif inextinguible et une tristesses à me bâiller.au nez vingt fois par minute. Impossible de se bien porter avec la guerre infernale que nous faisons. Lorsque l'on est harassé de fatigue, mouillé de sueur et de pluie, déchiré par les ronces et les épines, dormant en marchant tant on est épuisé, et tout cela pour rien, quel est le saint qui n'aurait de l'humeur et ne se ferait de la bile I
Depuis l'affaire du 20, dont tu as reçu quelques détails incomplets, mais que je vais l'achever , nous sommes sur pied jour et nuit. Tu sais^ d'après ma dernière lettre, que nos voltigeurs se sont battue comme des Français de Napoléon. Forcés de se re-^ tirer devant des forces trop supérieures, ils ont quittéi après un long combat, un champ de bataille qu'ils présumaient avoir arrosé du sang de plusieurs chouans. Ils ne se trompaient pas. Le lendemain au soir, une paysanne passant près d'un champ de genêts entend des plaintes; elle se dirige du côté d'où elles partaient et trouve un homme étendu par terre, la cuisse entourée d'une seri/iette teinte de sang^ L'individu la menace de lui brûler la cervelle si elle ne lui donne du pain. I.a pauvre diablesse lui promet
— aide lui en rapporter de suite, mais elle court avertir la gendarmerie, qui empoigne mon chouan. C'était mon ami le Corse Segondi. Amené à Parthenay, il a fait des révélations importantes. On est retourné à la ferme, on y a saisi des armes, des papiers et des blouses noires d'uniforme chouan, destinées à habiller les nouvelles recrues sur lesquelles ils comptent. Segondi porte une casquette noire avec un gland en or et un ruban blanc, bleu et vert. On lui a coupé la cuisse. Il a déclaré que dans l'affaire du 20, Diot et Robert étaient présents; que c'était lui qui commandait le feu, qu'il y a eu deux chouans tués qui ont été enterrés dans un lieu qu'il a refusé d'indiquer, et trois autres blessés ; il en est un. 11 est furieux contre ceux qui l'ont abandonné. La prise , comme tu le vois, est importante. Toute la bande s'est dispersée. Le lundi de Pâques, 23, j'apprends qu'ils sont dans les bois d'Oroux et de Saurais. J'y cours avec trente hommes : il était dix heures du malin. Je bats les bois, les fermes, tous les coins jusqu'à minuit. J'arrive exténué à deux heures du matin à Gourgé et j'y trouve l'ordre de me porter à trois heures du matin, avec ma compagnie, sur le Thoué, de suivre son cours et de garder tous les ponts, passages et gués praticables. Je repars et ne rentre qu'à cinq heures du soir. Toute la journée la pluie sur le dos, et dans les prés où j'étais obligé de rester les pieds dans l'eau jusqu'à la cheville. Je me repose le mercredi, et le soir je reçois une lettre particulière de mon colonel qui m'annonce que Bobert a été vu
à cheval, avec neuf chouans à pied, menant un des leurs blessé dans la journée du 20, qu'ils pansent eux-mêmes et que leur marche en est retardée. Il me dit qu'il compte sur ma compagnie et m'indique les bois que je dois battre et les villages que je dois occuper. Je pars jeudi à deux heures du matin avec quatre-vingt-dix hommes munis de pain pour deux jours. Mon ami, toute la journée de jeudi et tout vendredi, je n'ai fait que courir à travers les bois les plus touffus et les plus difficiles. J'ai fouillé dix-huit métairies dans un rayon de quatre lieues dans les forêts de Mayotte, d'Oroux, d'Autun, de Saurais et de Senilly. Je ne m'arrêtais que pour donner un peu de repos à mes hommes et les laisser manger. J'étais obligé d'employer la menace pour forcer les paysans à nous servir de guides, un enfant que je prends jeudi pour guide et que je paye est battu par son père en rentrant. Oh ! je le lui ai bien rendu. Enfin je suis rentré vendredi à minuit, ramènent deux sergents malades au premier degré du choléra, la diarrhée, la fièvre, le teint jaune et la peau froide. Aujourd'hui ils sont bien. Moi, je suis malade, mais moins qu'hier, et demain, si je couche dans mon lit le soir, je serai bien. J'ai un peu de fièvre maintenant. Tout cela est le résultat de la fatigué ; mais quelle guerre ! quelle guerre insupportable ! Si l'on . se battait, si l'on se tirait des coups de fusil , passe au moins, cela reposerait. Espérons toujours, il n'y a que cela qui nous soutienne; car, pour mes pauvres' jambes, elles ne me soutiendront bientôt plus. Je
suis tellement habitué à les remuer que, même en rêve, je marche. Je suis comme le Juif errant.
Si tu n'as pas encore expédié le petit paquet que tu m'annonces» fais-moi le plaisir de te procurer une carte du département des Deux-Sèvres très-détaillée. Que les bourgs et les villages y soient. Ne la prends pas , si tu ne vois pas près de Parthenay, Gourgé, Lajou, Maisontiers, lieux où je commande. Ce n'est qu'à Paris qu'on peut se procurer une telle carte et tu dois penser de quelle utilité elle me sera pour combiner mes mouvements et établir mes plans. Je n'ai qu'un espoir, c'est que les chouans repasseront le Thoué, quand ils auront été bien chassés du côté de la Perrière, Saurais et la Meilleraye, et qu'ils viendront se réfugier encore dans leur ancienne retraite, les bois de Yiennet, de Latouche, du Presson et des Viallières d'où je les ai chassés. Tu pourrais voir ces positions sur la carte. Les routes de Partenay à Poitiers, de Parthenay à Bressuire et à Saumur et le cours du Thoué , sur lequel je suis, moi : voilfi nos lignes d'opération . Maintenant les chouans sont à deux lieues et à droite de la route de Parthenay à Poitiers près de Saint-Maixent. L'affaire du 20 a eu lieu dans une ferme appelée Lamonière, dans les bois de Beaulieu. Ils étaient le 25 dans la commune de Pompaire. Suis tout cela sur la carte. Ils se tiennent dans cinq ou six forêts qui se touchent et où le diable ne saurait les trouver.
Le jour de Pâques, j'ai été à l'enterrement de la femme du maire de Gourgé, morte en couche à l'âge
de trente ans. Mon Adolphe, je pensais à vous, k ce choléra qui vous menace, à ma femme enceinte. Les pleurs me suffoquaient, je suis rentré chez moi où j'ai eu une attaque de nerfs. Voilà la première cause de mon malaise. La raison et la philosophie ont combattu et triomphé* Mais que veux-tu? depuis que marié, bientôt père, je sens toutes les obligations que j'ai contractées ; depuis que j'ai acquis une valeur pour ceux à qui ma vie est utile, j'ai la faiblesse d'y tenir plus que je ne faisais autrefois, quand je l'aurais vue me quitter avec joie. Cela ne m'empêcherait cependant pas de l'exposer raille fois le jour avec sang-froid pour la gloire et le roi que je crois nécessaire à mon pays. Je courrais sur le danger demain à le faire fuir loin de moi. Je n'ai pas assez de bonheur pour qu'il se présente. Je le cherche cependant bien. Embrasse ma bonne mère..»
A»J MÊME
Gourgé, 15 mai 1832.
A quoi pensez-vous tous de me laisser dans une inquiétude aussi affreuse? Voilà plus de quinze jours que je n'ai reçu une ligne de vous. Est-ce dans de pareilles circonstances que vous devez me laisser
sans nouvelles? Le choléra, quoique beaucoup diminué, règne toujours à Paris.
J'ai du noir dans l'âme ; et qui n'en aurait pas par le temps qui court? On n'ose plus regarder devant soi de crainte d'y voir trop clairement de grands malheurs, derrière soi l'on voit des fautes, autour des révoltes, la paix nulle part, la guerre civile immi-. nente et déjà commencée en certains lieux. Je n'ose plus lire les journaux , tant ils me révoltent et me dégoûtent. Où allons-nous? le sais-tu, toi? Pour moi, je l'ignore.
Les esprits sont partout dans une telle effervescence, que si une révolution éclate, elle sera plus sanglante que 93. A Paris vous ne voyez rien. Il y a quelques jours un bon fermier demeurant à une lieue de Gourgé, près des bois , est arrivé dès le matin chez moi tout consterné. C'est un bon homme tout à fait inoffensif, un vrai juste milieu tendant cependant vers la légitimité. Il avait en se levant trouvé sous sa porte une lettre ainsi conçue : « Nous t'avions » jusqu'à présent cru de notre bord. Tu as eu des » conférences avec l'autorité militaire à Parthenay. » Ta tête est mise à prix, vingt-cinq louis pour celui » qui nous l'apportera et quacante à partager entre
» ceux qui l'apporteront. Tremble Signé les
» Chouans. » J'ai eu cette lettre entre les mains et je l'ai de suite envoyée au colonel. Pendant plusieurs nuits j'ai été m'embusque r autour de la demeure du pauvre homme, mais je ne puis y passer ma vie. J'ai fini par le laisser en lui persuadant de ne pas s'ef-
frayer des menaces qu'on ne mettrait jamais à exécution. Mais qu' est-il arrivé? Tous ses domestiques mâles et femelles, effrayés de l'anathème, l'ont quitté, abandonné ! 11 est là seul avec sa famille consternée et absolument comme eût été un excommunié il y a trois siècles. Personne ne veut l'aider à travailler ses terres. Il est ruiné, perdu. Qu'en dis-tu? Ab uno disce omnes.
Mon ami, je t'en prie, aussitôt ma lettre reçue, hâte-toi de m' écrire, ne fût-ce que deux lignes pour me rassurer sur votre santé à tous, je ne serai pas tranquille jusque-là.
AU MÊME
Gourgé, 1" juin 1832.
Je ne sais à quoi attribuer la manière dont les journaux rendent compte des affaires de la Vendée. Je suis à me demander comme Figaro : Qui trompet-on ici ? Nous faisons une guerre affreuse et plus fatigante qu'on ne saurait le dire. Nous sommes à chaque instant menacés d'être attaqués dans nos cantonnements et enlevés. Deux cantonnements ont été attaqués pendant la nuit et les chouans ont été obHgés de se retirer. C'est à trois lieues de Gourgé. Je me garde militairement ; toutes les nuits je suis sur
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pied, je fais des rondes et je prête l'oreille, et suis toiyours armé et prêt. J'ai été cinq nuits sans rae coucher et je ne me jette sur mon Ut que le jour. Le 29 nous avons tué un chouan, il avait trente-six balles sur lui et le contrôle des hommes de deux cantonnements. Tu vois comme nous sommes trahis. Les paysans murmurent et se lèvent; beaucoup ont rejoint les bandes. J'ignore quel est le sort qui nous attend, mais nous sommes déterminés à nous battre jusqu'à l'extrémité. Tous les officiers sont à l'index, moi j'ai l'honneur d'être surtout désigné et marqué à l'encre rouge. Mon activité, l'acharnement que je mets à les poursuivre, m'a valu naturellement l'honneur d'une haine particulière ; ils m'en ont fait prévenir en me disant que si je quittais Gourgé, j'étais mort, ce qui ne m'empêche pas de courir après eux. Le colonel vient de me donner avis de faire faire une veste de soldat et d'avoir à mon bonnet de police un gland en laine. Je leur rends coup pour coup ; jusqu'à présent ils m'en doivent. C'est une chose hideuse qu'une guerre civile, elle aigrit, rend cruel, fanatique.
AU MÊME
(iourgé, 22 juin 1832.
Et toi aussi, mon bon ami, tu t'es battu ; presqu'au même moment nous faisions tirer des coups de fusil,
nous exposions notre vie.*. Quand j'ai eu lu ta lettre et que j'ai été bien convaincu que la fatigue une fois passée il ne te resterait que la gloire d'une belle conduite, je me suis senti pris d'un rire fou à l'idée de te voir dans un corps de garde commander quarante hommes de ligne ; je me suis représenté mon grave petit frère, toujours doux, posé, tranquille, opposant tout cela à la brusquerie énergique d'une soldatesque plus difficile à gouverner encore quand elle sent qu'on a besoin d'elle et qu'elle expose sa vie. Nous voyons cela tous les jours ici.
Depuis l'état de siège je ne sais plus où donner de la tête, jour et nuit je suis occupé... Cependant les affaires paraissent s'arranger. Avant-hier, à minuit, j'ai reçu une dépêche du général Solignac, qui m'annonçait que quatre mille chouans s'étaient rendus, et que beaucoup de chefs se préparaient à en faire autant. Déjà beaucoup ont proposé une capitulation qui a été refusée. On les veut à discrétion... Depuis quelques jours on ne se bat plus par ici : tous les chouans sont partis du côté de Vitré. Ils nous reviendront au premier moment. On parle de mouvements dans le Morbihan. La duchesse de Berry, diW on, se dirige de ce côté ; quelques-uns la disent dans le Marais, d'autres la prétendent embarquée. S'ils la trouvent, ils seront plus embarrassés que moi.
Je crains bien d'être obligé d'aller à Niort pour l'affaire du 23*. Acteur très-actif, captureur d'un
* La lettre dans laquelle le Maréchal rendait compte d«i cette affaire n'a pas été retrouvée.
prisonnier important, ma déposition ne sera pas sans intérêt. Cependant ce yoyage ne me sourit guère. J'ai reçu, en même temps que la tienne, une lettre de ma femme qui m'a fait de la peine. La pauvre petite, sur des rapports, des lettres écrites à des habitants de Brest qui me font l'honneur de s'occuper de moi, me Croit blessé à la tête. Je me suis hâté de la détromper en lui faisant promettre de ne croire à rien, pas même à ma mort, que quand je la lui annoncerais moi-même.
Je vais me jeter sur mon lit et tâcher de rêver que je suis au milieu de vous tous, avec ma femme, entre Louise et toi...
Gourgé, 1" juillet 1832.
Le sous-préfet de Parthenay m'a donné sa
parole de me faire nommer capitaine si je parvenais à prendre un chef de bande nommé Bory , dont la maison est à deux lieues de Gourgé. Je l'ai déjà blessé de deux coups de feu, mais légèrement. 11 m'a échappé deux fois, gare à la troisième. Je le veille de près ; si je le manque, je ne crois pas que d'autres l'attrapent. Il m'a fait passer bien des nuits blanches et une entre autres perché sur un arbre. Dix hommes
que j'avais avec moi étaient aussi perchés autour du même champ où devait se tenir un conciliabule d'une vingtaine de chouans ; ils furent sans doute prévenus comme à l'ordinaire , car ils ne vinrent pas.
Le désarmement est bientôt terminé, j'ai envoyé pour ma part plus de cinq cents fusils au colonel. Quelques 'bandes ont reparu de nos côtés. Dimanche dernier douze chouans étaient dans un champ de blé à une lieue de Gourgé. Averti de leur présence, je pars au pas de course, je les ai poursuivis pendant quatre lieues et perdus dans la forêt de Mayotte. Quarante ont été vus, dit-on, d'un autre côté. On dit aussi qu'une bande s'est approchée la nuit jusqu'à mes avant-postes. Mes sentinelles n'ont rien vu, rien entendu. Je le crois , car ils se glissent derrière les haies comme des serpents. S'ils veulent tenter un coup, c'est de mon côté qu'ils le feront, car je forme l'extrême droite de nos cantonnements. Le poste le plus rapproché est à deux grandes lieues. Je couvre Parthenay et tout le pays sur la rive droite du Thoué. Ma position est importante , dangereuse et je l'aime pour ce motif.
Ce maudit choléra revient à Paris. Il est à Brest. Que de sujets d'alarmes ! Heureusement ma femme ne paraît pas le craindre. Vous autres , vous êtes aguerris, c'est beaucoup.
AU MÊME
Gourgé, 12 juillet 1832.
Ma présence va devenir moins nécessaire au
régiment Un capitaine va être nommé à la compagnie que je commande et je retournerai à la mienne oit nous somnies au complet et où Ton se passe de moi depuis cinq mois. Je quitterai cette compagnie avec regret, je l'avais formée. Je l'avais trouvée désorganisée; maintenant les ordres du régiment donnent des éloges à sa belle tenue et à son administration. Il y avait quelques mauvais sujets, j'en ai envoyé deux aux compagnies de discipline. Un a été tué , un autre condamné à deux ans de prison. Au feu j'irais partout avec ces jeunes soldats qui n'écoutent que leur ardeur, ne connaissent pas le danger et l'affrontent gaiement.
Le choléra ne veut donc pas vous quitter ? Ici , nous en sommes entourés et nous en rions, ou pour mieux dire, nous n'y pensons pas. Les bains et les fruits sont contraires. Je me baigne et je mange du dessert parce que je l'aime et qu'ici il est à bon marché. Dans le Levant, la peste a passé bien souvent à mes côtés* sans me coudoyer; il en sera de même du choléra. Je n'ai pas le temps de mourir , et encore moins d'être malade.
' Le Maréchal avait fait un voyage en Orient, en 1822 et 1823.
Nous venons de recevoir de la division Tordre d'envoyer des garnisaires chez les pères et mères des réfractaires ou des individus faisant partie des bandes. Les soldats chargés de cette mission seront nourris et recevront un franc par jour jusqu'à reddition de l'individu et de ses armes. Voilà le premier acte du gouvernement du comte d'Erlon. Je le crois bon. C'était le moyen employé sous l'empire ; il a réussi complètement. Toi, Monsieur l'avocat, tu vas crier à l'arbitraire, à l'illégalité, mais il faut en finir. Laisserons-nous tout un pays tourmenté par une poignée de chouans , le commerce détruit , la confiance nulle, la tranquillité, la sécurité perdues? Cela est impossible, il faut en finir...
fL\} MÊME.
Partbenay, 5 octobre 1832.
Mon bon ami, je t'écris deux lignes à la bâte. Je viens de recevoir l'ordre de prendre le commandement d'une colonne mobile de cinquante hommes. Je serai plus de quinze jours absent et hors de possibilité de te donner de mes nouvelles et do recevoir des tiennes, car je serai toujours par chemin le jour, et la nuit dans les bois, en embuscade, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, partout et nulle part,
couchant dans les granges, mais toujours habillé, cherchant un repos de quelques heures et repartant à la hâte, tâchant de tromper l'ennemi par des marches et des contre-marches. Le colonel veut me mettre en avant et me présenter au général inspecteur à la tête de ma colonne, débouchant d'une forêt sur son passage : petit coup de théâtre qui l'amuse. Tout le monde prend de l'intérêt à la réussite de mon expédition.
AU MÊME
Amailhou, 13 octobre 1832.
J'ai reçu ta lettre, mon bon ami, au milieu de mes opérations de colonne mobile... Voilà le huitième jour que je bats les bois et les champs, faisant mes dix , douze et quelquefois quinze lieues et couchant, pour me reposer, dans des granges, enterré dans la paille ou le foin comme cela se trouve.
Le colonel m'a présenté au général Meunier. J'ai déjeuné avec lui jeudi. Lundi je le verrai encore. Le général m'a fait beaucoup de compliments.
Tu rirais trop de me voir par les grands chemins à la tête de mes quarante hommes. Figure-toi un individu à barbe longue, moustache hérissée, veste de soldat, pantalon retroussé au-dessus de la botte, casquette recouverte en toile cirée pour la pluie, car-
nassière renfermant chemises, bas, cartouches, poudre, brosse à tête, rasoirs, papier de comptabilité, etc., ceinture où sont attachés tes pistolets, fusil à deux coups^ et, pour compléter le tableau, sifflet attaché par un cordon à la boutonnière ; c'est avec cela que je fais manœuvrer mes hommes. Voilà ton pauvre frère ; son oreiller, c'eat sa carnassière ; son lit , c'est le foin ou la paille ; mais il est temps que cela finisse, et j'ai encore huit jours avant de terminer mon expédition mobile I Oh ! que je connais bien ce maudit département ! Je l'ai parcouru en tout sens. En allant coucher auprès de Chanteloup, il y a quelques jours, j'ai trouvé un de nos anciens camarades du lycée Napoléon, Olive. Te le rappelles- tu? il était chez Patrice et en mathématiques. Il m'a mené souper chez lui, et nous avons causé souvenir de gamins...
ÂU MÊME.
Parthenay, 21 octobre 1832.
Me voilà, mon bon ami, revenu de ma campagne sans gloire, mais avec beaucoup de fatigues. La première nuit que j'ai passée dans mon lit m'a semblé si bonne, si délicieuse, que pour mieux en jouir je n'ai pas dormi du tout. Le bruit de la paille s' affaissant sous moi, le trot des rats et des souris courant près
— 38 ~ de ma tête, le chatouillement du foin pénétrant dans mon cou et mon pantalon, tout cela me manquait. J'avais fini par m'y habituer. Les bandes de chouans croisent le pays, les colonnes mobiles le croisent aussi. Comment se fait-il que les colonnes se rencontrent et ne rencontrent jamais les chouans? C'est que Ton nous déteste et qu'on les aime , c'est que tout lés sert et tout nous nuit. Nous n'aurions pour nous que le hasard, le bonheur^ et il ne leur plaît pas d'être avec nous. Dans mes longs quinze jours, je n'ai fait qu'une chose: j'ai trouvé une de leurs caches. Comment trouver des gens qui vivent dans les entrailles de la terre ? Figure-toi au milieu des terres, dans une palisse entre deux champs, un gros et large chêne dont le tronc, d'à peu près huit pieds d'élévation, est creusé jusqu'au sol. Imagine-toi un trou de quatre pieds de long, et si étroit qu'un homme aussi maigre que moi est obligé de se roidir et d'entrer en rampant, les pieds en avant, de se laisser glisser, et la pente vous conduit à un souterrain long de six pieds, large de cinq, et trois pieds d'élévation, creusé sous terre. Des planches posées en long et croisées par deux fortes solives empêchent la terre de s'écrouler sur leur tête et forment un plafond. Six pouces de paille hachée par un long service, voilà leur lit. Cinq hommes peuvent vivre là couchés, étendus, car à genoux même il faut baisser la tête. Voilà, mon ami, 011 je suis descendu seul , le pistolet dans les dents. Malheureusement ils n'y étaient pas; je n'ai trouvé qu'un soulier, un chandelier en bois grossie-
— agrément taillé, une pipe, des verres cassés, un pot des* tiné à recevoir des confitures, de vieux chiffons, probablement pour nettoyer leurs armes. Les malheureux jouaient aux cartes, car j'ai reconnu plusieurs drogues. Ne les trouvant pas, j'ai tout laissé dans le même état pour me réserver la chance de les y re* prendre, en ne leur donnant pas à soupçonner que leur repaire était découvert. J'y suis revenu le soir, j'ai embusqué mes hommes et j'ai passé la nuit dans leur trou. Oh ! mon ami, quelle nuit I quelle horreur! une odeur méphitique, pas d'air, entouré de mille espèces de mouches qui dévorent, et malgré tout, j'y aurais passé dix nuits si j'avais été sûr de les prendre. J'y suis revenu à toute heure du jour et de la nuit , toujours sans succès. Les paysans nous auront aperçus rôder et leur auront dit que leur cache était découverte. Ils n'y retourneront plus. J'avais cependant bien pris toutes les précautions que peuvent suggérer la prudence et la ruse.
Lundi dernier, 15 .octobre* le général Meunier nous a donné notre drapeau et a distribué les croix d'honneur accordées au régiment. Quinze cents hommes étaient réunis dans une grande plaine auprès d'Amailhou. Favorisée par le temps le plus beau, la cérémonie était magnifique. Le général m'avait invité à m'y trouver avec une colonne mobile , la seule présente des trois que fournit le régiment. Après les grandes manœuvres, qui ont été exécutées avec une précision admirable pour un régiment disséminé depuis si longteinj^s, on a été à Amailhou où un
AU MÊME
Parthenay, 30 noyembre 1832.
Voici là dernière lettre que tu recevras de moi de ce pays-ci, mon bon ami; dimanche 2 décembre, ton mal étoile frère part avec son bataillon ; pourquoi faire? pour garder la duchesse de Berry. De coureur de chouan me voilà geôlier.
Je ne puis pas te dire combien je suis contrarié de cette destination qui m'ôte l'espoir d'aller à l'armée du Nord. Je mourrai de rage si on se bat sur le Rhin et que je reste enfermé dans les murs de la citadelle de Blaye. Qui sait combien de temps la duchesse restera là ?
Je suis si occupé au moment du départ , que je ne puis t' écrire plus longuement ; fais en sorte que je trouve une lettre de toi à Blaye.
- ai -
Critique, mon ami, critique. C'est mauvais, je le sais. Dans cela il y a trois idées. Le reste est remplissage, tiré par les cheveux , détestable, mais le vieux général pleurait et il est venu m'embrasser. C'est payé bien plus cher que cela ne vaut.
Je suis pour quelques jours à Parthenay , retenu dans ma chambre par un accident qui, heureusement, ne m'est arrivé que le dernier jour de mon expédition. Dans une auberge, à trois lieues de Parthenay, j'étais devant le feu à chasser le froid amassé par la nuit dans une grange ouverte. Une bête de femme me jette une marmite d'eau bouillante sur le pied. J'ai été obligé de rentrer dans la capitale à cheval. Je suis boiteux , sans peau sur le pied , souffrant comme un damné et cloué là pour huit jours. Une fois guéri, j'irai à la Perrière prendre le commandement de ma compagnie. Mon capitaine est parti en permission , appelé chez lui par l'événement le plus déplorable. Sa femme est morte en couches et l'enfant a suivi la mère. Que de tristes pensées cet affreux événement a fait naître chez moi ! Si ma femme n'avait pas été accouchée, je serais devenu fou. J'ai trouvé des lettres d'elle à Parthenay...
AU MÊME
Parthenay, 30 novembre 1S3S.
Voici la dernière lettre que tu recevras de moi de ce pays-ci, mon bon ami; dimanche 2 décembre, ton mal étoile frère part avec son bataillon ; pourquoi faire ? pour garder la duchesse de Berry. De coureur de chouan me voilà geôlier.
Je ne puis pas te dire combien je suis contrarié de cette destination qui m'ôte l'espoir d'aller à l'armée du Nord. Je mourrai de rage si on se bat sur le Rhin et que je reste enfermé dans les murs de la citadelle de Blaye. Qui sait combien de temps la duchesse restera là?
Je suis si occupé au moment du départ , que je ne puis t' écrire plus longuement; fais en sorte que je trouve une lettre de toi à Blaye.