BLAYE
La duchesse de Ber^y. — Le général Bugeatid. — Voyage à Palerfne.
AD MÊME
Citadelle de Blaye, corps de garde de la porte Dauphine, le 25 janvier 1833.
Quelle date pompeuse ! qu'en dis-tu? C'est-à-dire que pour échapper à reiinùi dé vingt-quatre heures de garde je m'enferme avec toi et ne réponds qu'aux rondes-majors, rondes d'officiers, visites de poste, patrouille, etc. J'ai reçu ta lettre du 16, je t'avais écrit quelques jours auparavant. Toujours même vie ici, monotone d'activité. On tourne toujours autour du même cercle sans s'arrêter et comme jusqu'aux distractions qui sont toujours les mômes (dîners et soirées che2 le gouverneur) rien ne change, on finit
par s'ennuyer de tout. Il faut se jeter dans le chapitre des espérances et percer l'avenir. Moi, cependant, j'aurais tort de me plaindre, car je suis reçu chez le gouverneur avec une bonté peu commune.
La duchesse est sortie avant-hier. Qu'elle est pâle et qu'elle a mauvaise mine! Tout, jusqu'à sa démarche , porte l'empreinte du malaise.
Nous avons eu hier grande consultation de médecins. MM. Orfila et Auvity, accompagnés de M. Gintrac, de Bordeaux, sont venus voir la duchesse et tenir conseil. Les deux premiers sont repartis ce matin pour Paris. Ils ont visité la citadelle. Tout cela pourrait bien faire croire que la prisonnière ne le sera pas longtemps et qu'on la rendra à une température plus en harmonie avec les besoins de sa santé. Dieu le veuille ! Toute l'armée a des semestres, excepté le bataillon de Blaye...
AU MÊME
Blaye, le 3 février 1833.
Je ne voulais, mon ami, t'écrire qu'en réponse à la lettre que j'attends de toi; mais j'ai une bonne nouvelle à t'annoncer et je ne veux pas te priver une minute de partager le plaisir que je ressens. Je viens d'être nommé lieutenant de grenadiers. Cette faveur
m'est d'autant plus précieuse, que mon rang d'ancienneté , comme lieutenant , ne me faisait l'espérer que dans quelques mois. Mon colonel m'avait écrit qu'il me porterait le troisième sur le mémoire de proposition. Le lieutenant général choisit presque toujours le premier candidat. Mais le brave général Meunier, qui commande à Nantes, s'est souvenu de moi. Il m'a choisi et a de plus écrit au colonel Ghousserie pour lui dire qu'il me portait l'intérêt le plus vif et que dans l'occasion il serait heureux de me le prouver. 11 veut bien faire de moi le plus grand éloge, et ses actions sont au moins d'accord avec ses paroles, puisqu'il me nomme à une place d'élite. J'attendrai patiemment maintenant la double épaulette. Dis donc que les chansons ne sont bonnes à rien. Cependant je crois avoir fait un peu plus que des chansons. Je vais encore être obligé de te charger de petites commissions. Envoie-moi les articles suivants : un hausse -col mieux fait que celui que ma mère m'a donné il y a deux ans, dont le coq plat s'envole par morceaux , et fais que le coq soit gras ; quatre grenades montées sur garance et une sur drap bleu pour le bonnet de police. Tu me choisiras de plus un beau pompon de grenadiers.
Je me suis trouvé, il y a quelques jours, bien près de la duchesse de Berry. Elle traversait le jardin de M"'^ Chousserie au moment où je sortais avec ces dames pour les accompagner sur le rempart. Madame a parlé à M"" Chousserie avec la plus grande bonté. Je l'ai trouvée bien pâle et l'air de malaise. Cependant
elle se portait assez bien. J'ai pu la considérer pendant quelques iTiinutes et l'entendre parfaitement puisquej'étaisàdeux pas d'elle. Son accent étranger est encore plus fort, à mon sens, qu'autrefois. Elle parle très -vite, le timbre de sa voix est fort. M""" d'Hautefprt et M"* de Brissac l'accompagnaient, ainsi que le colonel Chousserie. Son petit chien s'est acharné à aboyer après moi , elle l'a appelé malhonnête et l'a fait taire. Elle l'appelle Bévis. Depuis ce jour elle n'est pas sortie. Voilà six jours qu'il fait le temps le plus affreux, une véritable tempête à poste fixe. Le vent souffle avec violence et la pluie tombe par torrents. Cette nuit j'étais de ronde à deux heures. Le vent m'a emporté par derrière et m'a jeté contre une pièce de 36 à laquelle je me suis cramponné. Le pauvre tambour qui portait le fa Ilot a été jeté par terre à plus de dix pas. Je n'ai jamais tant ri.
Je crois , et cette idée ne me fait pas rire , que nous sommes ici pour longtemps. On fait des approvisionnements de tout genre pour la citadelle et la prisonnière. Ce n'est pas un signe de départ.
Annonce à ma mère , à ma sœur, en les embrassant, ma promotion à la grenade. Cela me fait presque autant de plaisir que d'être capitaine, à l'argent près.
A l'instant où j'allais fermer ma lettre j'apprends que le colonel Chousserie est remplacé par le général Bugeaud...
AU MÊME
Bkiye, 6 février 1833.
Dans ma dernière lettre, je t'annonçais à la bâte le changement du colonel Chousserie remplacé par le général Bugeaud. Le colonel est parti , emportant l'estime et les regrets de tout le monde et les miens surtout, car j'étais comblé de bontés par cette famille. C'est à une lettre du colonel au général Meunier que je dois d'être aux grenadiers. Il est parti mardi et nous lui avons fait cortège jusqu'à la diligence. Son départ était un triomphe. Nous ne savons encore que dire de son successeur. Attendons.
Le colonel Duhot, qui m'a écrit une lettre charmante pour m'annoncer que j'étais aux grenadiers, me dit qu'il croit que le régiment fera un niouvement au mois de mars. Si cela est, il est probable que nous le suivrons. Alors, mon bon ami, je demande une permission de trois mois pour aller à Brest. Il y a longtemps que je suis loin de ma femme et je ne vis pas loin d'elle. Sa santé m'inquiète. Elle se fatigue pour son fils et malgré les instances que je ne cesse de lui faire , s'obstine à ne pas le sevrer. Il faut que j'aille à Brest.
Te rappelles-tu un élève du lycée Napoléon, appelé Marchand, qui était sergent -major avec Zeindre ? Eh bien, il est sous-préfet de Blaye. Nous
nous sommes reconnus et sommes très-bien ensemble.
Si tu voyais, M. le garde national , capitaine rapporteur, quelle belle compagnie j'ai ! Cent quinze hommes dont le plus petit est aussi grand que ton honoré frère ! Viens donc te frotter là avec ta compagnie d'oiseaux.
Adieu, mon bon ami, je vais écrire quelques lignes à ma sœur.
Ma Louise,
Ne pas recevoir de lettres de toi, c'est fort triste, mais être privé de ce plaisir parce que tu souffres et que ta santé n'est pas bonne, c'est beaucoup trop.
Je ne veux pas que tu sois malade , entends-tu , je ne le veux pas. Serais-je obligé de te prêcher comme Laure? Je sais que tu ne t'écoutes pas plus qu'elle. C'est un tort; si tu m'aimes bien, ma Zétulbé, porte-toi bien et que j'en reçoive bientôt l'assurance de ta propre main. J'ai besoin de cela pour être tranquille.
Nous avions quelques soirées à Blaye. Le diable, qui s'en est aperçu, nous les a retirées avec l'excellente famille qui nous les procurait. Nous sommes réduits à nous-mêmes , c'est-à-dire à zéro et même au-dessous de zéro. Je fais force partie d'échecs avec un chef de bataillon d'artillerie. Voilà comme je tue le temps quand j'en ai à moi, car on ne nous épargne ni revues , ni manœuvres , ni aucune des niaiseries du métier. On présume cependant que
nous ne verrons pas beaucoup de printeihps à Blaye. Dieu le veuille ! Je serai bientôt à Brest. Tu sais que je suis grenadier et qu*un grenadier c'est une rose... Au surplus je suis enchanté de l'être... Je t'aime. Un gros baiser...