A M. DE SAINT-ARNAUD
Blaye, 2 mars 1833.
Nous vivons ici dans une atmosphère de nouvelles qui se succèdent et se croisent. Depuis ma dernière lettre , la duchesse de Berry a ojfTiciellement avoué qu'elle était enceinte. Elle se prétend mariée secrètement sans pourtant nommer la personne. Le gouvernement a de suite nommé cinq docteurs pour former une consultation dont le but serait de déclarer si la prolongation du séjour de la princesse ici pourrait devenir préjudiciable à sa santé. La duchesse les a reçus avec une gravité pleine de noblesse , a répondu à toutes les questions et a renouvelé la déclaration qu'elle était enceinte de six mois, mais que ses amis n'avaient point à rougir de sa conduite , qu'elle était mariée et que bientôt elle en fournirait les preuves.
Le général Bugeaud avait demandé au président du copseil et obtenu la permission de nous présenter,
■^ sole chef de bataillon , M. Chardron , et moi , à la prin-r cesse, pour faire de la musique chez elle. Je pense que tous ces événements feront tomber ce projet dans l'eau, et le commandant et moi en pommes ravis. Nous avions appris des morceaux. L'aide de camp du général avait fait des paroles , moi de la musique et j'ai autant envie de chanter que d'aller me pendre.
Le général Bugeaud, qui ne manque pas d'influence auprès du pouvoir, m'a donné, à table, devant quinze personnes , sa parole d'honneur que si jamais il avait une ambassade , il me présenterait pour son secrétaire d'ambassade, et cela parce que je lui ai traduit de suite, en trois langues différentes, un petit ouvrage de lui, intitulé : Aperçu mr l'ari mUitaire\ Depuis avant-hier son aide de camp est à Bordeaux et ne revient que lundi et je fais auprès de lui le^ fonctions de l'absent. Il me porte beaucoup d'intérêt et j'en ai une reconnaissance égale* C'est du reste un brave homme rempli d'honneur et des naeilleurea intentions,
Adiea. . , Sai^ttu quand vm mère part pour Taste- ?
S Le |f |tt<éç^iLl iptusitttit pl^Meurf )|U3f |tes T^ivantes et partici^èie^ieB^ j Tanglais et Titalien. Il existe un témoignage assez curieux des conna^ 1 sanees qu'il avait acquises dans la langue anglaise. U a pu donner à I un savant professeur d^anglais, M. Spier^t au^up û^\in c^ctie^ni^ro 1^ très-estwé^ des indications, sur le sens et remploi des termes militaires
dahs les deux langues. M. Spiers, dans la préface du Dictionnaire "-■ pftttJiré en 1846, remercie le colonel de Saint- Arnaud de aon utile coH»f
^ration.
' Taste est le nom d'une propriété appartenant à M. et M"* de For-
oade, dans le départextaent de la Gifoude. Il sera plusieurs fois question
Je serais bien aise qu'elle y vînt bientôt pour pouvoir l'embrasser.
At} MÉHB.
Btaye, le 9 mars 1833.
Le colonel Duhot, à son passage è Paris, a vu le ministre. Il m'a écrit qu'il était dans le ravissement de sa réception. Le maréchal l'a gardé trois quarts d'heure , lui a dit qu'il était très-satisfait non-seule^ ment de la conduite du 64* dans le Bocage , mai» encore de sa discipline et de sa tenue. Il lui a annoncé ensuite que le régiment ferait un mouvement prcM Chain, mais sans lui indiquer ni le Heu , ni l'époque. Le colonel croit qu'on ira à Bordeaux... Maintenant, suivrons-nous? C'est encore un mystère. Je crois que nous resterons ici jusqu'au dénoûment du drame. Quand finira-t-il? Personne ne le sait. Je me suis lié avec le médecin envoyé à Blaye, le docteur Menière*, homme distingué sous tous les rapports. Il voit la duchesse tous les jours et souvent plusieurs fois par jour, et il me donne de curieux détails. Elle est enceinte de plus de six mois. Sa santé n'est pas bonne.
dans cette correspondance de cette propriété, où le Itf aréchal est vei^ii à diverses époques, et notamment à Fépoque de son séjour à Blayc. * M. le docteur Menière, médecin de rétablissement impérial des Sourds-Muets.
Elle tousse beaucoup et se plaint de la poitrine qu'elle a toujours eue faible. Tous les rapports à l'autorité tendent à démontrer que le séjour prolongé ici et dans toute prison ne peut qu'être nuisible , dangereux mênïe , mais avec tout cela rien ne se décide. Si la princesse fait ses couches ici , elle le devra à la maladresse de ses amis et de leurs journaux, qui, loin de la servir, la feront rester ici. Elle est blessée de leur sottise. Je vois très -souvent le général Bugéaud, chez lequel je dîne plusieurs fois la semaine.
Ne manque pas de m' écrire le jour du départ de ma mère et celui de son arrivée à Taste , afin que je puisse prendre mes mesures. J'irai à Bordeaux prendre le bateau à vapeur jusqu'à Langon, mais une fois là, comment me dirigerai-je? Que demanderai-je? Où irai-je? car ce pays est tout à fait neuf pour moi.
Pauvre ami, tu es malade et moi je ne suis pas bien, toujours des douleurs d'estomac, souvent do poitrine.
AU MÊME
27 mars 1833.
Sais-tu d'où je t'écris, ami? Du cabinet du général Bugeaud, auprès duquel je fais les fonctions d'officier d'ordonnance depuis hier. Son aide de camp est parti pour Paris, où il restera jusqu'au 10 ou 12 avril,
et je remplis sa place. Je suis heureux, car le général est l'homme le meilleur, le plus aisé à vivre que je connaisse , et il me comble de bontés. Je dîne à sa table et je ne le quitte pas de la journée. Je lui donne des leçons d'anglais, et il fait des progrès inconcevables.
J'ai passé plusieurs jours avec notre mère, et jamais je n'ai été si tranquille, si heureux. Il y avait si longtemps que nous n'avions été ensemble !
Le régiment quitte la Vendée et va tenir garnison à Bordeaux. Il y sera le 12 avril. Notre bataillon reste à Blaye , tant que la duchesse y sera. Je ne parle pas d'elle, car maintenant tout ce que j'en sais est devenu confidentiel et ne m'appartient plus. Dans quelques mois , peut-être plus tôt , je t'intéresserai par des détails piquants.
La garnison de Bordeaux me convient sous tous les rapports. Ello me donne la certitude de te voir aux vacances.
Que fais-tu? Travailles-tu sans cesse? Moi, je suis actuellement très-occupé , car depuis six heures du matin jusqu'au soir j'écris. Je me trouve bien de ce régime, le temps passe plus vite. J'ai vu à Bordeaux M. et M"*" de Faget , qui , à Marmande , ont fait un grand éloge de moi dans la famille de M. de Forcade. Il est vrai que j'ai essayé d'être aimable avec eux. J'y aurai probablement réussi.
Comment va ma sœur? Je recevrais de ses nouvelles par elle-même avec le plus grand plaisir. Embrasse-la bien pour moi...
AU UtUB^
BIftye, 29 mars 1833«
Le général avec lequel je suis s'attache de
jour en jour davantage à moi et me témoigne la confiance la plus entière* Présenté hier matin chez Mabam]^ , j'y ai passé deux heures le soir en y conduisant les docteurs Deneux et Gintrac, Enfin , tout me sourit dans ma carrière. ••
AU MÊME
Blaye, 7 àvriî 1833.
...k. Ma position militaire devient de plus en plus
belle. Je suis toujours avec le général Bugeaud , qui
/ me comble de bontés* Il a écrit au ministre, sur
/ moi , des choses très-flatteuses , en lui disant qu'il
I m'avait pris pour son oflicier d'ordonnance. Si son
\ aide de camp ne revient pas, ce qui est encore in^
Vgertain, je resterai donc avec lui.
Je vois très-souvent la princesse et ses compagnons. Ils ont tous communié le jeudi saint. Je vais entendre la messe avec eux dans deux heures et ce
soir j'irai y faire de la musique. La duchesse aime assez m' entendre chanter. Elle m'a dit d'apporter ce soir ma guitare. Sa santé est assez bonne ; sa grossesse marche.
Je suis étonné que tu n'aies pas reçu de lettre de Laure. Elle sera ici du 15 au 20. J'attends ce moment àveo la plus vive impàtieheei Tu iie miê pas comme j'aime ma femme etcJUel bonheur je goûterai en me ti^ouVattt entré ëllfe et moft fliô qui devient charmant.
AU MÊMEk
Bl&ye, 16 avril 1633.
Je suis maintenant en pied avec le général Bu-* geaud. Son aide de camp ne revient plus et il m'a demandé au ministre de la manière la plus flatt^ise^ en disant qu'il ne voulait d'autre récompense de ses services que celle de m' avoir auprès de lui. Je re^ cevrai ma Dominission jsous peu > et quelques chan*gements deviendront nécessaires dans mon uniforme. Je porterai l'épée, le chapeau et le bracelet d'aide de camp. Du reste ^ je garde l'habit et le numéro du régiment, sur les contrôles duquel je figurerai toujours quoique détaché auprès du généraK
AU MÊME
Blaye, le 3 mai 1833.
Depuis bien dea jours, mon frère chéri, je remets au lendemain de t'écrire , comptant toujours avoir à répondre aune lettre que j'attendais avec impatience d'abord et maintenant avec inquiétude. Je pense cependant que ce qui cause ton silence est encore une preuve que tu me donnes de ton amitié. Tu t'occupes de mes affaires et tu veux avoir quelque chose de positif à m' annoncer. Pauvre ami, que de peines, que de soins je te donne !
Je suis nommé officier d'ordonnance du général Bugeaud , et le ministre lui-même Ta écrit au général avec une grâce toute particulière. Mon général, qui voit mon zèle, mon entier dévouement à sa personne et à notre pays, aux intérêts duquel je travaille dans ma petite sphère de tout mon pouvoir, car ma position me met dans la politique jusqu'aux oreilles, mon général, dis-je, me comble de bontés, veut me garder près de lui et me faire suivre sa carrière militaire. La mienne se trace plus clairement. Mon colonel m'a écrit une lettre charmante. Je serai porté sur le tableau d'avancement à l'inspection, et en décembre prochain je serai capitaine. Ensuite nous verrons; si notre mission, si délicate, si épineuse, se termine bien, tout le monde s'en ressentira.
Félicite -moi, mon ami, je commence à sortir de l'ornière. Fais part de mon avancement à M. de Forcade et à Louise. Je travaille nuit et jour ; je cours beaucoup, mais je fais tout avec zèle, avec âme, parce que j'aime celui pour qui je travaille. Son cœur est le foyer de tous les sentiments honnêtes, nobles, généreux et désintéressés. Sa famille qu'il adore, lui, tout disparaît devant les intérêts du pays et du souverain auquel il est dévoué.
Je t'écris à la hâte, car j'ai à peine le temps. Dix lettres à répondre sont ouvertes sur mon bureau , et le courrier part dans une heure. Cette nuit, je ne me suis pas couché. La princesse va bien. Je la vois tous les jours. Le dénoûment approche. Du 15 au 25, nous aurons un duc de Blaye. Adieu , on m'appelle.
AU MÊM£.
filaye, le 8 mai 1833.
J'ai de Touvrage par-dessus la tête et je suis malade, pris par la gorge- et la tête. Le moment critique approche ici , car nous attendons les couches de la duchesse du 15 au 25. Elle se porte aussi bien que possible et est fort gaie. Je la quitte il y a une heure.
Laure a passé douze jours ici, à Blaye, logée avec
moi, chez le général, et comblée de bontés par M*"' Bugeaud qui l'aime beaucoup^ Mais ayant trop d'affaires pour lui consacrer tous mes moments et craignant surtout de gêner le général et sa femme, j'ai prié ma mère de la prendre à Taste. Ton neveu a été fêté, caressé partout, même par la duchesse, qui a voulu le voir et l'a trouvé superbe. 11 est en effet impossible de trouver uii plus bel enfant.
AU MÊME
Blaye, ID mai 1833.
Je pense, mon Adolphe, que tu seras bien aise d'apprendre que la duchesse de Berry est accouchée ce matin d'une fille à trois heures vingt-cinq minutes. La mère et l'enfant se portent bien. Hier j'avais quitté la princesse à cinq heures du soir. Les médecins étaient restés chez elle jusqu'à dix heures. Elle était très-bien, avait bien dîné, était fort gaie. Bien n'annonçait l'événement, et ce matin, à trois heures, on est venu avertir le général qui y a couru. Les trois coups de canon ont été tirés pour avertir les témoins qui sont arrivés successivement, mais trop tard, car après un quart d'heure de douleurs, Marie- Anne-Bosalie est venue au monde. La duchesse s'est conduite avec franchise et noblesse. Au moment où
Ton allait faire le procès- verbal, elle a déclaré qu'elle était légitimement mariée au comte Luchesi Palli (des princes de Campo-Frànco) , gentilhomme de la chambre du roi des Deux-Siciles , domicilié à Palerme. La constatation a été complète, car elle a déclaré que l'enfant était à elle.
Maintenant nous sommes tranquilles. Dans huit jours nous saurons si nous accompagnons la du-* chesse en Sicile. De toute manière^ je quitterai Blaye dans les premiers jours de juin. Si la princesse part seule avec sa suite médicale, le général aura un congé d'un ou de deux mois et moi aussi. Nous nous rejoindrons ensuite à Paris où au lieu où il aura un commandement* Je t'avoue qu'un peu de repos ne me fera pas; de mal et que le séjour de Taste entre ma femme chérie et ma bonne mère sera un paradis dont j'ai d'autant plus besoin que» depuis quelques jours, je suis malade ; j'ai la fièvre et un grand mal de gorge et de tête. Cela se passera, je l'espère. Le grand drame m'occupait ; le voilà fini et bien fini , et tu liras mon nom au bas de l'acte de naissance â0 la petite princesse. J'ai signé comme témoin.
AU MÊM£.
Blaye, 15 mai 1833.
J'ai tant de choses à te dire que je ne sais par où commencer. Cependant, tâchons de procéder avec ordre. Ma tête se brouille et tu le concevras. D'abord je suis proposé pour la croix et le mémoire est parti aujourd'hui, adressé directement au maréchal. Cela ira rapidement ; je serai accardé ou refusé , mais le général exprime le désir d'avoir les récompenses qu'on accordera promptement, afin de les distribuer avant son départ. Je crois que tout se fera dans !e cabinet du ministre.
Le général accompagne la princesse en Sicile et je le suis. Tire toutes les conséquences que tu voudras de cette nouvelle chance de bonheur qui s'offre h moi et dans quelle position elle me mettra. Accompagnant mon général à la petite cour de Sicile et à celle plus importante de Naples, je dois être bien. Je vais être obligé de dépenser, mais je ne crois pas devoir me repentir. 11 faut hâter l'envoi que je t'ai demandé.
Nous allons à Païenne par une frégate de l'État. La traversée peut être longue. 11 faut aller passer à Gibraltar. Le général et moi nous reviendrons par terre et traverserons l'Italie. En revenant d'Italie , nous resterons chacun chez nous jusqu'à la fin de
^ 61 — septembre, et-ensuite il prendra un commandement. Je le suis partout, et il m'a dit qu'il ne voulait plus que je le quittasse.
Samedi, je serai à Taste où mon général me permet d'aller dire adieu à ma femme et à ma mère. Je n'y resterai que deux ou trois jours , et je recule presque devant tout ce que j'ai à faire. Mais je pense à l'avenir, à ma femme, à mon enfant, à toi qui jouiras de mes succès et de mon avancement , et mon courage, ma résolution, mon zèle se multiplient. Prie Dieu que rien ne m'arrête en route et je mar-cherai vite et droit.
Te verrai-je en septembre à Taste ? Viens-y pour* ma femme. Je t'écrirai avant de partir.
AU MÊME
Blaye, 5 juin 1833.
J'ai reçu , mon ami, les deux boîtes que tu m'as envoyées. Je te remercie mille fois. Tout est bien... Enfin, mon Adolphe, nous partons samedi, 8, pour Palerme. Si nous traversons l'Italie , je trouverai ta lettre à Rome. Je dis si, car le général n'est pas fixé là-dessus et, pressé de retourner chez lui, peut-être après être resté quelques jours à la cour de Palerme, profitera-t-il de la frégate pour retourner de suite h
Toulon, Il n'est donc pas bien sûr que tu reçoives dee lettfes de moi d'Italie. Je t'écrirai de Palerme et de Toulon.
Yoici le nom des personnes avec qui je vais à Palerme et qui suivent Madame : M. de Mesnard, M. le prince et M"' la princesse de Beaufremont^ les docteurs Deneux et Menière , M"*' Hauster et M"' Lebéchu, femmes de chambre de Madame , et l'abbé Sabatier» aumônier, être gigantesque descendant de Goliath et qui ressemble à un prêtre comme moi à un bedeau.
M. Hennequin est depuis hier à Blaye. J'ai dîné avec lui, discuté avec lui politique et je n'ai pas été trop battu de l'avis du général.
Écris à ma femme pendant mon absence. Ton neveu a deux dents.
AU MÊME
A \mà de i'Affathe, te S juillet 1833.
Quelque voyage que tu aies à entreprendre, frère chéri, ne le fais pas par mer, si la terre peut t'y porter. Ne t'attends cependant pas à avoir de longs détails. L'idée seule m'en cause encore des nausées. Quelle traversée, que! ennui, quel dégoût! Huit premiers jours malade autant qu'on peut l'être, pour
s'en aller. Jl est vrai que la mer était mauvaise , te vent contraire. Enfin tout était contre nous. Huit jours toujours indisposé sans vomissements. Enfin je n'ai été tranquille que dans la Méditerranée. Nous avons passé le détroit en louvoyant, qe qui noua a permis d'explorer, aveq nos lunettes, les côtes d'Afrique et d'Espagne. Voilà le seul moment de plaisir que j'aie eu. J'ai vu Tanger, j'ai admiré Geuta. Il n^e semblait distinguer les troupes de ce brave Annibal s' embarquant pour Tariffa, qui e»t de l'autre, côté sur la côte d'Espagne, petite ville assez insignifiante. Mais qui peut se lasser d'admirer Gibraltar? C'est atrocement fort. Si c'eût été français, je n'aurais pas pu en arracher mes yeux. Nous somn^ea aujourd'hui devant la Sardaigne qui fuit à côté de nous^ car nous courons vent arrière sur la Sicile en filant huit nœuds. Soixante -quinze lieues nous en séparent encore, De^iain soir ou vendredi matin, nous aurons mouillé à Palerme, gâ le vent ne change * car en mer jurer c'est folie. Le calme succède! au vent qui passe de l'es^ ^ l'ouest en une minute. Q^est à désespérer. Je prépare donc ma lettre que je fe^v merai h Palerme et ferai partir dck suite. Je te pskT- Içrai de notre débf^rquementt
Mon général , qui devait d'abord acheter une vqJt ture à Naples et revenir à Toulon par Rome, Flcw rence, Pise, Gênes et Nice, a changé d'idée et nou3 retournons à Toulon par V Agathe. Cette déterniiination est le fruit de sages réflexions. A quoi bon s'exposer de sang- froid aux vengeances siciliennes et italiennes ?
Un coup de poignard dirigé par un gueux pour vingt francs et lancé par derrière ne se pare pas , et mourir assassiné n'est ni glorieux ni gai. Nous avons nos raisons pour le craindre. Garçons, nous l'aurions peut-être bravé; et étant sur nos gardes, nous en aurions appelé avec confiance aux bonnes lames françaises qui ne tiennent guère dans le foun'eau. Mais nos femmes, nos enfants, nos frères!... Mon ami , nous reviendrons par mer et nous ne resterons à Palerme que quarante-huit heures, en ayant soin de n'y descendre que de jour et bien armés. La moyenne de la traversée de Palerme à Toulon est quinze jours; mais on peut y arriver en dix, comme on peut n'y être qu'au bout d'un mois. Je t'écrirai de Toulon où je ne resterai qu'un jour. J'écris à ma mère à Taste ; j'ignore si elle y sera. Viendras-tu à Brest en décembre? J'ai besoin de cela pour oublier tous mes ennuis depuis deux mois. Tout n'est pas rose, quand on est en évidence un tant soit peu.
Mon général a été fort malade, il a eu la fièvre, le délire. Je l'ai soigné, veillé comme un fils. Je l'aime chaque jour davantage et je crois qu'il me le rend bien. Il fera tout au monde pour me garder toujours près de lui. Il se charge, me dit-il souvent, de mon grade de capitaine, et une fois là, il essayera de mo faire nommer officier d'ordonnance du roi. Ce serait ma fortune militaire.
Nous menons une triste vie à bord. Deux partis sont en présence. Ori s'examine , quelquefois même
— 65 -^ on se toise. Plus la duchesse approche de la Sicile, plus elle devient froide et même sèche; elle fait bande à part avec sa suite. Le meilleur est M. de Mesnard. M. Deneux bredouille et pâlit quand on parle politique. Nous mangeons à la table du commandant avec M. Deneux et l'abbé. Pas de conversation possible , aigreur partout. Je ne cause qu'avec mon général , Ménière et quelques officiers du vaisseau.
Je finirai ma lettre à Palerme en te disant quelques mots de notre débarquement et de ce que nous aurons su du consul relativement to the matrimony...
5 juillet, devant Palerme.
Nous sommes en vue de Palerme et nous apercevons un vaisseau français qui se prépare à mettre à la voile pour France. Nos lettres vont partir par cette voie ; aussi je me hâte de t' embrasser et de fermer ma lettre.
AU MÊME
A bord de t'Actéon, le 0 Juillet 1833.
Une lettre à bord de l'Agathe^ une lettre à bord de VActéon, que dois-tu penser, mon cher Adolphe, de tous ces transbordements ? Je ne suis pas mieux
dans une place que dans l'autre, car je suis malade ici comme là-bas et je tiens mon cœur à deux mains et emploie tout mon courage pour t' écrire. Nous roulons horriblement depuis hier. Il est vrai que noua filons neuf nœuds en bonne route , et que si cela continue, demain nous serons à Toulon.
Maintenant, il faut que je retourne en arrière pour te donner des explications. Tu m'as laissé devant Palerme. Nous y avons mouillé le 5 juillet à midi. Quelque temps après, quelques autorités , chambellans du vice-roi, sont venus voir la duchesse. Ils sont restés fort peu de temps avec elle. Je les ai sondés sur l'esprit du pays, sur ce qu'on disait du mariage. Ils m'ont dit que le mariage de la duchesse n'avait été connu que par les journaux , que M. le comte Luchesi n'était arrivé à Palerme que l'avant-veille; que le gouvernement sicilien n'avait su que la veille, par le brick français VActéon , envoyé de Toulon , l'arrivée prochaine à Palerme de la duchesse de Berry ; et enfin que son frère ne savait où la loger. Ils avaient l'air, du reste, fort embarrassés de leur personne et assez mal à l'aise. Pendant ce temps-là, le comte Hector Luchesi s'était glissé incognito chez sa noble épouse. Il est resté seul avec elle près de deux heures. Ils sont enfin sortis ensemble sur le pont. Comme les chambellans, ils avaient l'air fort embarrassés. On a remarqué que le comte Luchesi n'avait pas fait la plus légère attention à l'enfant que la nourrice tenait sur le pont. La cour a dîné à bord. A cinq heures, un contre-amiral sicilien est venu
chercher la princesse. Elle est descendue dans un canot de l'Agathe avec son mari , M. de Mesnard, M. et M"** de Bauffremont. Un autre canot portait l'abbé, MM. Deneux et Ménière, et un troisième la nourrice, r enfant et les gens. Tout cela est défilé au milieu d'une grande quantité de petites barques , remplies de curieux, de musiciens, de moines mendiants, etc. L'Agathe tremblait sous les coups de canon de salut et se pavoisait de pavillons. Païenne, devant nous, rendait le salut et se dorait sous les rayons du soleil; et, sur le dernier plan, l'Actéon, sous toutes voiles, louvoyait pour attendre la fin du drame et aller en rendre compte à Toulon. Le consul de France était venu à bord voir le général et lui donnait des renseignements sur l'esprit du pays. Palerme est misérable au dernier degré , en proie à plusieurs partis et peuplé de gueux qui , pour vingt sols, sont capables de tout. Les vengeances italiennes sont connues. Était-il prudent de descendre à Palerme? Notre mission était terminée : la princesse était à Palerme; le général avait entre ses mains le reçu de sa personne, délivré par le prince de Campo- Franco , premier ministre et père de Luchesi. Mille intérêts bien chers nous rappelaient en France et nous commandaient la prudence. Le général a fait remercier le vice-roi de l'invitation qu'il lui faisait faire de venir le voir, et, à six heures du soir, nous étions à bord de VActéon, faisant voile pour Toulon- Favorisés par le vent, nous marchons ferme et demain je reverrai la France, et aurai de tes lettres.
des lettres de ma Laure adorée , des nouvelles de mon fils.
Nous ne nous arrêterons pas. Le général ira directement chez lui. Moi , j'irai à Bordeaux régler mes affaires avec mon régiment , voir mon colonel. J'y resterai deux jours, et , muni d'une permission, j'irai passer trois mois avec ma femme, chez laquelle tu me rejoindras, si tu m'aimes.
AU MÊME
Taste, le U juillet 1833.
Tu as dû recevoir mes lettres de Palerme et de Toulon. Mon voyage de Toulon ici a été très-pénible, car j'étais dévoré par une fièvre réglée qui cède seulement aujourd'hui. A Toulon, j'ai dîné avec Faget que j'ai présenté à mon général. Nous nous sommes revus avec le plus vif plaisir. Nous avons beaucoup parlé de toi. Partout le général et moi , nous avons été très-bien reçus. Nous nous sommes séparés à Toulouse, lui se dirigeant sur Brives et moi sur Bordeaux. Chargé des commissions de Faget pour Marmande, je n'ai pu m'y arrêter, j'étais trop souffrant. Je suis donc à Taste.
Ma mère m'a dit que tu avais écrit une longue lettre à Laure et que si tu ne m'avais pas écrit , h
moi, c'est parce que, ayant à me parler d'affaires, tu craignais que des lettres adressées au hasard ne se perdissent. Tout cela ne me satisfait pas. Je serai à Brest dans les premiers jours d'août. Si je n'y trouve pas une lettre de toi, oh! pour le coup, je serai fâché . Tu as , dit-on , de bonnes nouvelles à me donner de mes affaires. Tant mieux , mais cela m'intéresse moins qu'autre chose.
Tu as , mon ami , l'occasion de faire ample connaissance avec la mer. Quand tu viendras à Brest , c'est par le Havre qu'il faut venir. Le bateau à vapeur te mènera à Brest en vingt-quatre heures. Je ne mets pas en doute que tu viennes passer avec nous au moins le mois de septembre. Arrange-toi làdessus. Laure y compte, M. Pasquier y compte, ton neveu y compte, et moi par-dessus tout , qui ai tant à te gronder, à te battre et à t' embrasser.
J'ai rapporté, pour toi, de mon voyage , quelque chose qui te fera plaisir, je le crois. Tu viendras le chercher. Une fois à Brest, j'écrirai à ma sœur, à laquelle j'ai rapporté aussi quelques petites marques de souvenir. Je les lui enverrai de Bretagne...
A MADEMOISELLE LOUISE LEROY DE SAIINT-ARNALD.
Brest, le 7 août 1833.
M'en veux-tu beaucoup d'avoir été si longtemps sans t'écrire, ma bonne sœur?... Je suis arrivé ici
le 4 à midi et j'ai encore été malade jusqu'au 6. Mais le bonheur remet vite et je suis à présent tout à fait bien. J'ai trouvé maLaure bien changée, bien fatiguée et elle commençait déjà à reprendre , lorsqu'une nouvelle contrariété est venue nous atteindre. Adolphe* est malade depuis hier. Ses dents le tourmentent horriblement. Il ne peut rien garder. Ma femme s'affecte et je vois tout cela avec chagrin. Ton petit neveu est si joli , si intéressant , qu'il est impossible de ne pas l'aimer et de ne pas le plaindre quand il joint ses petites mains en souffrant. C'est un charmant enfant et ce serait un affreux malheur de le perdre. Si cela m' arrivait, je n'en aurais jamais d'autre à regretter.
Demain , par le courrier, il partira de Brest une caisse à ton adresse. C'est un bien petit souvenir de ton frère, mais il te prouvera du moins qu'il a pensé à toi à Toulon et à Nîmes. Entre les deux compartiments de la boîte, tu trouveras, dans une feuille de papier, un dessin représentant la tombe de Napoléon. C'est d'une exactitude remarquable, et dessiné sur les lieux , d'après nature , par un officier de V Agathe, qui, en revenant de Bourbon, a passé à Sainte-Hélène. Dans une petite case il y a un morceau de bois coupé du saule qui ombrage sa tombe. Je te prie de remettre cela à mon frère. Je pense que cela lui sera agréable.
} Le fils du Maréchal avait alors dix-huit mois. Il est mort en 1852, k Tâge de viugt ans. W portait le prénom d'Adolphe comme ses deux oncles, MM. de Saint-Arnaud et de Forcade.
Je suis à Brest pour trois mois au moins. Ensuite mon séjour sera subordonné à celui que fera mon général à Excideuil. 11 est probable que je serai à Paris en novembre ou décembre , et , mon aimable sœur, si tu me conservais quelque rancune, je ferais tant que je rentrerais en grâce.
Adieu , ma Louise chérie , embrasse pour moi les deux Adolphe.