GARNISONS DIVERSES
Bordeaux. — Clermonl. — Béfort. — - Légion étrangère. Départ pour l'Afrique.
A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS
Bordeaux, le 23 janvier 1834.
Arrivé ici depuis hier, mon bon ami, j'y suis dans la plus grande inquiétude, car je n'y ai pas trouvé ma mère que ta dernière lettre m'annonçait devoir partir de Paris samedi dernier. Elle aurait dû arriver h Bordeaux mardi, et aujourd'hui les diligences de Paris sont arrivées sans elle. Sa santé, qui n'était pas bonne, se serait-elle dérangée davantage ?
Mon voyage s'est fait sous les plus tristes auspices. J'ai d'abord quitté Brest le cœur bien brisé. Qui
sait maintenant quand je reverrai ma femme et mon enfant ?
A ces peines morales sont venues se joindre les maux physiques les plus aigus. Ce petit mal au pied que j'avais à mon départ de Brest s'est accru de la fatigue du voyage. Mon pied s'est enflé , enflammé. La douleur m'a fait descçndre à Saintes chez un pharmacien qui m'a pansé. Ma botte a été coupée du haut en bas.
Je suis arrivé en souffrant horriblement et j'ai de suite envoyé chercher le docteur du régiment. Mon pied est enseveH dans les cataplasmes et j'en ai pour longtemps sans bouger ni pouvoir mettre des bottes. Au lieu de reprendre mon service, d'opposer mon activité à mes pensées, de les combattre l'une par l'autre, me voilà cloué, étendu sur un lit.
Le commandant Chardron est de suite venu me voir, ainsi que beaucoup de mes camarades. J'ai écrit au colonel mon arrivée et l'accident qui me retenait chez moi.
Tâche de savoir au ministère s'il est toujours question d'une expédition pour le printemps, et pour quel endroit elle est destinée. Ceci est important pour moi.
Adieu, mon pauvre frère, soigne ta santé, pense à moi et aime-moi comme je t'aime.
Bordeaux, le 1" février 1834.
Ma mère n'est restée que deux jours à Bordeaux. Elle est repartie jeudi pour Taste; elle devait m' écrire de suite, je n'ai pas encore de ses nouvelles. EUç était bien à son arrivée. Nous avons beaucoup causé do vous tous et de moi. J'ai bien peur que mes épau^ lettes doubles ne viennent que l'année prochaine tout au plus. Je crains tant peut-être parce que je désire beaucoup.
M. de Lusignan, député, collègue et ami du général Bugeaud, est passé ici jeudi. J'ai dîné avec lui et lui ai donné une lettre pour le général. J'ignorais alors son duel avec M. Dulong. Cet événement, qui peut avoir de plus tristes conséquences encore, m'a engagé h écrire de suite au général une lettre que tu trouveras ci-incluse et que je te prie de lui faire tenir sans le plus petit délai. C'est assez important.
Le général prévoyait dès Blaye ce qui est arrivé : il ne comptait que sur une affaire pour faire cesser les paroles indiscrètes. Dieu veuille qu'il ne se soit pas trompé ! Madame Bugeaud doit être bien tourmentée, bien malheureuse.
J'ai reçu ce matin une lettre de Laure : tout le monde se portait bien à Brest. Ma femme se tourmente et se chagrine de mon absence, et moi aussi
j'en ai du chagrin, mais qu'y faire? Soyons capitaine et nous verrons. Que dit-on de l'expédition de Constantine? On parle du voyage du roi à Bordeaux, après la session. M. de Lusignan me l'a dit après ma mère.
Je t'écris à la hâte ces deux lignes, et il faut que je te quitte pour aller passer la revue d'habillement de ma compagnie. .4 deux heures je vais avec le major à l'Université pour demander la salle de gymnastique , car tu sauras que je suis chargé au régiment de la gymnastique, course, etc., etc.
Je suis allé jeudi au bal, chez le général Janin. C'est un brave homme, qui me montre beaucoup de bienveillance. L'aide de camp du général Despéramont est un de mes amis. 11 m'a offert mille agréments, que j'ai refusés par discrétion et parce que je n'y ai pas de goût.
AU MÊME
Bordeaux, le 11 février 1834.
J'ai reçu hier une lettre du général Bugeaud en réponse à la mienne, lettre remplie d'amitié et d'affection véritable. Il me donne tous les détails sur son duel et finit par m' annoncer que le régiment va venir incessamment à Paris et qu'il me prendra près de lui, qu'alors cela ne souffrira pas de difficultés.
se suis bien à Bordeaux ; tout le monde me voit avec bienveillance. Le lieutenant général Janin me comble de bontés. J'ai dîné chez lui, et seul du régiment il me mène dans le monde. J'en serais plus reconnaissant si j'avais le cœur plus gai, plus content. Mais ma femme, mes affaires tout me bouleverse. A.h i mon pauvre frère, où est donc le bonheur? J'aime ma femme, mes enfants, toi, les miens ; je suis aimé d'eux et je ne suis pas heureux.
Adieu, mon bon Adolphe, embrasse Louise pour moi, pardonne-moi de te causer encore de l'ennui et du tracas, mais dis-moi pour me consoler que tu partages ma peine.
AU MÊME
Bordeaux, le 17 avril 183ii.
Mon bon frère, on s'est battu à Paris, on s'est battu chaudement, et certes tu as dû t'en mêler. Tant que je n'aurai pas une lettre de toi, je serai dans des transes mortelles. Quelles affaires ! Du sang partout, à Lyon, à Paris. Depuis deux jours je ne sors pas de la caserne où le bataillon est consigné. 11 n'y a eu que quelques cris de vive la république. Les braillards ont été arrêtés. Nous sommes prêts à frapper durement, mais j'espère que nous n'en aurons pas besoin.
Je viens d'écrire au général Bugeaud, qui a marqué dans toutes ces affaires. Il commandait à l'hôtel de ville ; un officier de la garde nationale a été blessé à ses côtés. C'était là ma place. Cette balle-là, je la regrette. Ah ! mon ami, comme je me battrai quand ^ j'en trouverai l'occasion. Ce sera toujours dans la proportion de quitte ou double. 11 faut que je sorte de la position où je suis, ou que je tombe avec quelque gloire.
La position de notre pays m'épouvante, et cependant dans le fond du cœur un sentiment blâmable sans doute d'égoïsme m'empêche de la déplorer, car on est sur un volcan, on se battra ; les gens de cœur, de caractère se montreront, et ton frère périra ou sortira de la foule. Ceci est une résolution arrêtée.
Nous avons enfin reçu Tordre de départ. Nous quittons Bordeaux le 2 mai pour nous diriger sur Autun, où nous recevrons de nouveaux ordres. Ce mouvement est la suite des affaires de Lyon. Nous ne pouvons rester à Autun, qui ne peut loger que quelques compagnies, mais dont la position est à cheval sur les routes de Paris, Lyon et les principales villes de la Bourgogne. Nous serons dirigés là où notre présence sera nécessaire.
Ma mère se porte bien ; elle m'a écrit il y a quelques jours. Elle ignore encore notre départ. Je vais le lui apprendre aujourd'hui. Adieu, frère, porte-toi bien et aime-moi. Tu fais mieux que de me le dire, car tu me le prouves chaque jour.
AU MÊMBlé
Bordeaux, le 30 avril 1834.
Notre pauvre régiment, ballotté comme tout l'est dans ce siècle, vient enfin de recevoir une destination fixe. Ce n'est plus à Autun que nous allons, maïs à Clermonten Auvergne. Cette garnison, que j'aime mieux que Lyon, ne me plaît cependant pas, parce que d'ordinaire de Clermont on va toujours à Lyon. C'est donc une halte que nous y faisons. Nous aurons quelques détachements à Riom, Ferraud, le Puy, peut-être Montbrison. Je ne sais où le sort m'enverra. Ecris-moi en attendant à Clermont où j'arriverai le 18. La route est moins longue que celle d' Autun.
En allant à Clermont, je me rapproche un peu de toi, frère, mais je m'éloigne beaucoup de Laure et d'Adolphe. On ne peut jamais être entièrement heureux. Ma femme est toujours souflrante. Elle accouchera probablement quand je serai en route. Que d'inquiétude, que de soucis m'attendent! Je lui écrirai encore une fois avant de quitter Bordeaux. Mon bataillon ne part que le 4. Moi, je t'écrirai de Périgueux ou de Limoges. J'ai été malade, pendant quelques jours, d'un grand échaufiement de poitrine et d'estomac.
Adieu, frère, embrasse bien ma Louise pour moi, et messire Adolphe II. N'oublie pas de m'écrire à Périgueux.
AU MÊME
Périgueux, le 8 mai 183&.
Il me fallait ta lettre pour me défatiguer, mon ami, je l'ai reçue au débotté, et, comme par enchantement, je me suis senti le courage et la force de marcher jusqu'à Thiviers, c'est-à-dire d'ajouter aux neuf lieues de poste que j'avais dans les mollets huit autres que j'aurai demain, si Dieu me prête vie. Me voilà à Périgueux, où j'ai été reçu par plusieurs amis du général comme si j'étais de la famille. Je dîne aujourd'hui avec le capitaine Fayou qui était à Blaye avec nous. Romieu est préfet ici, à peine si j'aurai le temps de le voir. J'ai vu le maire, il tremble que le général ne soit pas réélu à Excideuil. Ce serait une grande ingratitude et je ne la crois pas possible. Le général a tant fait pour le département et il fait tant tous les jours, que l'intérêt général est un garant de sa réélection. S'il en était autrement , il ne faudrait plus compter sur rien dans ce monde où nous roulons.
Périgueux est bien laid, bien étroit, bien sale. Pays magnifique, environs enchantés, les bords de i'Isle sont admirables.
Dis à ma petite Louise en l'embrassant que si elle veut me faire oublier les fatigues d'une route de quinze jours, elle n'a qu'à me faire trouver quelques lignes d'elle à Clermont. ] /espoir de les y trouver
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doublera mes forces, et le plaisir de les lire tuera h fatigue,
AU MÊME
Saint-Léonard, le 13 mai 1834.
Quelques lignes du Limousin-lisière, mon cher Adolphe, beau pays, mais pauvre pays, pauvres habitants, pauvres maisons, pauvre chère et pauvre vin ; enfin rien de comparable à toute cette pauvreté que celle des pauvres individus comme moi qui ont le temps de la contempler en comptant leurs pas sur les routes. Je ne puis pas me plaindre, car je marche bien et le marcher ne me fait rien ; jamais mal aux pieds, seulement quelquefois des douleurs dans les mollets. Mais la chaleur, mais la poussière, mais la pluie, mais la boue, toutes calamités détruisant, rongeant, déchirant, fléau du piéton et de sa fortune quand il ressemble à Bias. Encore cinq étapes pour arriver à Clermont.
J'écrirai à ma sœur aussitôt mon arrivée à Clermont. Partout où je vois un beau site, un paysage aimable, je pense à elle et je l'y amène avec ses crayons. Avant-hier j'ai couché à Chalus, près de la tour sous laquelle Richard-Cœur-de-Lion a été mortellement blessé par Gordon. Le long de la route.
nous avons vu plusieurs antiquités et befiiUcoup de ruines. Ici, je viens de visiter une belle manufacture de porcelaines.
J'écrirai à ma mère de Clermont. En as-tu des nouvelles ? Son mari est-il installé au 1 " arrondissement? Je souhaite qu'il y réussisse aussi bien qu'au 12"** \
AU MÊME
Clermont, le 21 mai 1834.
J'ai reçu en arrivant ta consolante épître, mon bon frère, et j'en avais bien besoin pour me faire oublier et les fatigues du voyage et les enîiuis de l'installation.
Me voilà à Clermont, mon ami. Quelle chute quand on y tombe de Bordeaux ! Je me suis logé chez un luthier au 2*", où pour 25 francs par mois j'ai une chambre propre, flanquée de deux cabinets et un bon piano. Je ne sortirai de chez moi que pouf mon service et un exercice salutah'e aux environs, qui sont bien. Voilà le plan de vie que je me suis tracé. En attendant, je suis de garde. C'est un ancien magasin
*■ M. de Forcade venait d'ôtré notnmé juge de paix da l*' arrondisse ment de Paris, n quittait le 12" arrondissement où, depuis 1811, il avait rempli les mêmes fonctions.
— 8S — de modes dont on a fait la chambre de Tofflciei* r quantum mutatus ab illo ! Je coucherai sur trn banc où probablement de jeunes et jolies têtêd ont fait souvent des rêves d'amour» Je tâcherai d'en r^nouet le fil.
Je vais répondre à l'aimable billet dé ma petite Zétulbé. II m'a fait bien plaisir et je le payerai efl pâte d'abricots à la première odeasion^