A. MADEMOISELLE LOUISE LEBOY DE SAINT-ARNAUD
Ëîetinont, le H juin iÈih.
Bonjour, aimable tante de ma fille chérie, de ma petite Louise, que j'aimerai autant que celle dont elle porte le nom.
As- tu écrit à ma pauvre Laure? Elle a bien de la peine à se rétablir, à reprendre ses forces. Sa poitrine m'inquiète beaucoup, j'ai bien du tourment d'être si loin d'elle. Et ma petite Louise qui était venue au monde avec un dépôt près de l'œil. Tout est heureusement rentré à sa place et la petite promet d'être jolie.
J'ai toujours oublié de pêtrler à Adolphe d'une fontaine dont l'eau a la faculté de pétrifier ou plutôt d'incruster les objets que l'on soumet à son action. Eh
— 8:4 — quarante jours uh œuf, une grappe de raisin , une fleur sont recouverts d'une épaisse couche de carbonate de chaux qui a la dureté de la pierre. Il a fallu trois ans pour pétrifier une vache et un homme, c'est-à-dire des mannequins. Un chien empaillé, un mouton sont restés deux ans. Tout cela est fort curieux. Si tu désires un échantillon de ce phénomène, je t'enverrai un œuf, une grappe de raisin ou un oiseau. Dis-moi ce que tu veux.
Le colonel Duhot a la bonté de se charger de quatre boîtes de pâte d'abricots qu'il te remettra. Fais patte de velours et sois bien gentille en le remerciant.
Écris à ma femme, elle est encore trop faible pour écrire elle-même. Adieu, ma chérie, pense à moi dans tes moments perdus et écris-moi. . .
A M. LEROY DE SATNT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS
Béfort, le 3 juin 1835.
J'ai reçu ta lettre à mon arrivée ici , mon bon Adolphe, je l'ai démêlée d'un paquet que le vagueniestre m'a remis. Laure, le général Bugeaud, Chardron m'attendaient aussi, chacun avec un souvenir.
Nous voilà à Béfort dans Test quand on a la chance de se battre dans le midi. Nous quittons Cler* mont, et le régiment qui nous remplace a reçu Tordre de partir pour l'Espagne ainsi que le régiment qui nous a succédé à Bordeaux. Quel régiment que le nôtre!....
Nous sommes fort heureux d'être arrivés au terme de notre voyage sans malencontre. L'orage nous a suivi depuis le Puy jusqu'ici, éclatant toujours pendant la nuit ou après notre arrivée à l'étape. Il a fait de grands ravages. A Baume-les-Dames, le tonnerre est tombé sur un rocher près de la route au moment où un roulier passait. Boulier, chariot, chevaux, tout a été broyé , brisé à ne pas en trouver vestige. C'était quelques heures après notre passage au même endroit.
Nous ne sommes pas encore casernes à Béfort. Ma compagnie est détachée à Danjoutin , joli village à une lieue de la ville. Je regarde mes soldats pêcher, je m'en mêle un peu, je tue le temps.
AU MÊM£.
Béfort, le 30 juillet 1835.
Frère, tu dois penser combien je suis inquiet. Nous ne connaissons ici que la tentative d'assassinat
commise le 28 5ur le roi et sa famille, mais noys n'avons pas de détails. On parle d'une espèce de machine infernale lahpée d'une croisée au moment où le roi passait la revue. On cite la mort du maréchal Mortier, on déplore la perte d'un grand nombre de victimes. La maison d'où est partie la machine s'est, ditrôri, en grande partie écroulée. Enfin mille versions plus alarmantes les unes que les autres se succèdent et portent partout l'inquiétude. Louise a dû être bien effrayée si le bruit de cet événement affreux est venu jusqu'à elle, avant d'avoir vu rentrer son mari et toi. Hâte-toi de me rassurer, diç-moi ce que tu sais et ce que l'on pense à Paris.
Ici nous sommes deux régiments, le T dragons et nous. L'indignation a été universelle. C'est h la messe, où nous assistions pour célébrer le funèbre anniversaire, que la dépêche télégraphique est arrivée au sous-préfet. Je commandais le piquet en armes qui était dans l'église, et je t'assure que mes commandements n'étaient plus aussi fermes qu'avant de savoir cettte désastreuse nouvelle. Tous les officiers se sont réunis après la messe chez le commandant de la place. On a voté une adresse au roi, exprimant notre indignation et nos sentiments. Il paraît qu'on craignait ici un mouvement général, car nous sommes restés sous les armes une partie de la nuit. C'était fort inutile, tout est calme et personne ne pense à remuer. Le sentiment général est l'indignation. Que de victimes innocentes ! qi^ de familles en deuil et pour qui et par qui !
Quelle époque! Ce que laiese respirer le chdléra se détruit et se tue. Vraiment, jious mériteriana un déluge!
Adieu^ frère, éQrighmoi de suite et force détails, je t'en prie.
41] MÊH^.
Béfbrt, le 2S août iS9&.
C'est aujourd'hui même, frère, qu'on te fête à Paris , vous boirez à ma santé et je vous remercie d'ici en espérant que votre toast me portera bonheur.
Ainsi que je te l'avais annoncé, j'ai été à Montbéliard. La cérémonie a été touchante et belle. La statue en bronze de Cuvier , élevée en face de sa maison même, était couverte d'un voile noir, tombé au bruit de la njousqueterie et des vivats, Au bruit a succQdé un religieux silence que commandaient les discours prononcés par les académiciens, MM. Ch, Nodier, Duméril, Roger, Michaud, Flourens, nous ont tour à tour attachés et touchés dans des morceaux pleins d'éloquence et de sentiment, Nodier surtout. Le préfet du Dpubs a bipn parlé, les députés de Strasbourg ont été Ipurds comme des Alsaciens; le maire a parlé comme on parle à Montbéliard, Après les discours, musique, concert assez mauv^js, Le soir, t^l superbe,
au-dessus de tout ce que j'attendais, des femmes charmantes et des toilettes presque parisiennes.
J'ai causé avec Charles Nodier. Cet homme parle comme il fait parler ses héros. Il est toujours en scène, geste, regard, tout est vif, il est fort attachant. M. Roger est aimable et gai. M. Michaud ne nous regardait peut-être pas comme dignes de son courroux; j'étais obligé de penser aux croisades pour ne pas lui tourner les talons.
Je voulais écrire à mon petit Adolphe II , pour le complimenter de ses succès ; charge-toi de le complimenter et de l'embrasser pour moi.
AU MEME
Béfort, le 30 août 1835.
... Le feu a pris il y a quelques jours ici dans une maison contiguë à un entrepôt de poudre. L'incendie était menaçant, on osait à peine s'en approcher. L'un des premiers je me suis précipité, j'ai organisé le service, établi la chaîne, indiqué les premiers secours à porter, et enfin, attiré par les cris d'une femme, j'ai eu le bonheur d'arracher un enfant de trois ans de son petit lit que les flammes entouraient déjà.
Tout cela m'a coûté un pantalon et un shako que j'ai laissé tomber en enlevant l'enfant. Mes cheveux
ont un peu brûlé , mais je n'ai eu du reste aucun mah
Le maire a écrit au colonel une lettre superbe où les habitants témoignent leur reconnaissance au 64*. Trois enfants ont été sauvés, un par njoi, l'autre par Turenne et un troisième par un caporal. Le caporal a été fait sergent et le maire de Béfort, dans un rapport circonstancié au ministre, demande des récompenses pour Turenne et pour moi. Turenne a écrit à son père. Cette association du nom de Turenne au mien est un bonheur, car son père fera tout pour le faire décorer ; et si on le décore, on ne peut faire moins que de me donner aussi la croix pour laquelle j'ai déjà été présenté deux fois.
Il serait plaisant qu'un hasard et un danger d'une heure me fissent obtenir ce que j'ai cherché vainement pendant un an en Vendée, à travers les coups de fusil et les fatigues de toute espèce. Le sort est si bizarre !
Quel feu, mon pauvre frère, quel spectacle, quels cris! En une heure vingt familles ruinées; les lâches se sauvant quand on parlait de poudres, et moi, obligeant les grenadiers la baïonnette au bout du fusil à contenir les fuyards, et jurant que les poudres étaient enlevées quand je les sentais à vingt pieds de moi.
J'ai rendu grâce à ce que je sais de gymnastique : j'étais au bout d'un pignon dirigeant la pompe, lorsque la flamme me coupe la retraite; j'étais à trente pieds au-deesus du feu. On m'a tendu une
perche d'une fenêtre en face, je me suis laissé pendre et j'ai regagné la fenêtre. Il s'est fait un moment de ^lenca pendant que je voyageais eu l'air, ûfe en gros ce^ détails à Laure sans lui parler de dangers ni d'autre chose que de l'enfant sauvé..,..
\U MÊME
Béfort, le ô septembre 1835.
Notre affaire est en bon chemin, dis-tu; moi j'ai bien peur qu'elle ne soit embourbée et à jamais enfoncée dans l'ornière ministérielle. Turenne, qui fait agir de son côté, a reçu aussi hier une lettre de son père à la date du 6. Il lui marquait qu'à cette épo-r que, rien n'était encore parvenu h M. Thiers, et l'incendie a eu lieu le 27 au soir. Au surplus , M. de Turenne promet à son fils de le tenir au courant jour par jour. Attendons donc; pour moi, mon affaire marchera avec la sienne si l'affaire doit marcher. Quelque chose me dit que cela en restera là. Nous n'aurons gagné que des compliments à force et l'honneur d'avoir été mis à l'ordre du jour de la division et du régiment. C'est toujours cela ' . . .
^ La 9ié()iûl]e d'argent ne tArdf^ pas à réçQii?pep^|r le dëyorueinent des deux officiers.