‹ Lettres de maréchal de Saint-ArnaudChapitre 7 sur 21 · P MÊME · texte numérisé non relu

P MÊME

Béfort, le 18 septembre 1835.

.,. On parle de l'organisation d'une espèce de g^rde 3on§ Je nom de régiment^ d'élite, oomposée dci trois régiments de grenadiers et de trois régiment» de voltigeurs. On cite déjà l'uniforme et jusqu'au dépôt qui serait aux environs de Paris. On dit que tout est organisé sur le papier et quQ qel^ paraîtra au premier jour.

As-tu eptendu parler de quelquç chose de sem^ blable? 11 fnudra bien en finir par Jà tqt ou tard, car enfin nou^ sommes la seule armée de l'I^yrope qui n'ait pas son corps d'élite, de réserve, que cela s'ap-r pelle comme on voudra, garde rqyaje, impériale, ou grenadiers réunis ou réginients d'élite. Le fait est qu'il en faut, par la raison que les autres en ont et qu'en cas de guerre il faudrait, pour parer h pe qui poug manque , priver les régiments de leurs compagnie^ d'élite, ce qui est fort n^auvaîs, Jnforn^ertoi et dis-moi ce que tu auras appris. Si cela était, tu sens bien que ma place serait dans un de ces régiments.

Pau, le 19 novembre 1830*.

Frère, me voici à Pau depuis ce matin, j'y suis arrivé à trois heures. J'ai vu le commandant, j'ai dîné avec lui, j'ai pris tous les renseignements possibles sur la légion , sur la position que j'allais y prendre, sur ce que nous allons devenir, et en rentrant chez moi, je t'écris.

Voici mes adieux, mon frère chéri, car en te quittant à Paris, je n'ai eu ni la force ni le courage de te dire tout ce que je pensais, combien j'avais le cœur déchiré de te quitter, car cette fois c'est pour bien longtemps.

J'ai passé près de ma mère à Taste deux heureuses journées à parler de vous tous et de tout ce que je laissais de cher à Paris. Vendredi ma mère m'a accompagné à Langon, où j'ai pris la voiture de Pau,

J'ai été reçu à merveille par un corps d'officiers

* Il y a plus d'une année de distance entre cette lettre et la précédente. Voici la raison de cette lacune dans la correspondance : au mois d'octobre 1835, le Maréchal vint en semestre à Paris, et fut attaché au Gymnase militaire. Il était au milieu de sa famille, la correspondance s'arrôta.

Au mois de mars 1836, il perdit sa première femme. Il demanda alors à passer dans la légion étrangère pour aller servir en Afrique. Après beaucoup de difficultés, il entra dans la légion avec son grade de lieutenant.

beaucoup mieux que ceux que l'on rencontre dans les régiments. Le commandant Bedeau m'a parfaitement accueilli. Nous avons longuement causé , je

suis le premier lieutenant

Adieu, frère, je te recommande mes pauvres enfants, je ne veux pas trop penser à eux. Mes amitiés à M. de Forcade, embrasse Adolphe et toute la famille.

AU MÊM£.

Pau, le 20 novembre 1836.

Quel drôle de régiment, mon frère! je l'ai vu ce matin, nous avons passé l'inspection avec un temps infernal. Des hommes superbes, mais un ramassis de toutes les nations, un amalgame de tous les états, de toutes les professions , de toutes les positions sociales qui sont venues là se fondre et beaucoup se cacher. Allemands, prussiens, hollandais, belges, italiens, espagnols, polonais, grecs, nous avons de tout, mais les belges et les hollandais, puis les allemands sont en majorité.

J'ai dans ma compagnie deux soldats dont l'un était lieutenant d'artillerie bavarois et l'autre souslieutenant belge. Le bavarois est décoré de l'ordre de son pays. Ils ont leurs brevets en règle et n'ont

quitté, disent-ils, leur pays qu'à cause de duels qui chez eux sont punis avec la dernière sévérité. J'ai un ôGurrier de la malle hollandais, plusieurs peintres , des musiciens , un individu qili a servi qtrinze ans à Bataviat J'ai interrogé tous ces hommes et tous ont quelque épisode curieux d'une vie bien agitée à raconter avec plus ou moifts d'iWtérêt.

Du reste ces hommes feront, je l'espère, d'excellents soldats. Il faut savoir les prendre et s'en faire aimer, et j'y mettrai mes soins. J'aurai besoin d'eux devant l'ennemi , car on ne fait rien tout seul. Je vais ni' attacher à les bien connaître. Je regrette de ne pas savoir l'allemand, mais je vais travailler à le comprendre et à me faire entendre. Nous avons d'ailleurs des interprètes. Que de peines pour faire des soldats de ces matériaux hétérogènes, pour les faire prendre goût à notre service, aimer leur drapeau I Us ne comprennent pas nos lois militaires, nos peines; aussi ils désertent et emportent leurs effets ^ Voilà leurs péchés mignons. Pendant notre longue route ^ ils se feront peut-être un peu.

Nous attendons toujours notre ordre de départ..*

AU MÊM»,

Olliou^s, près Toulon^ le 4 janvier 1837.

En arrivant ici hier, nous avons appris que nous n'entrerions à Toulon que pour nous embarquer sur le Suffren. Nous savons depuis quelques jours que nous somnaes destinés pour Texpéditipn de Constantine. Voilà le seul moment de plaisir que j'aie éprouva depuis bien longtemps^

Ce voyage de trente jours m'a bien un peu fatigué, mais si je n'avais pas eu des douleurs de tête, j'aurais été fort bieUk Depuis Tarascon, nous marchons dans deux pieds de neige et avec un froid de dix degrés. Le matin, nos moustaches, nos cils, nos cheveux étaient gelés et couverts de givre. Nos hommes ont bien souffert ; à présent le dégeL Ici, je suis logé chez un riche propriétaire. C'est un curieux spectacle que son jardin planté d'orangers en pleine terre, couverts de gros et superbes fruits et les pieds dans la neige.

A deux lieues de Toulon, nous en sommes aussi loin que s'il était à kente lieues. Il faudra cependant que j'y aille demain pour me procurer toutes les choses nécessaires à une entrée en campagne*

A MADAME DE FORGADE.

Ollioules, près Toulon, le 6 Janvier 1837.

Ma bonne mère, je voulais attendre pour te faire mes adieux, de bien longs adieux, d'avoir quelque chose de bien positif à te dire, mais j'ai peur d'être pris au dépourvu et de n'avoir plus le moment de fécrire.

Nous vivons dans une pénible incertitude. Ce qu'il y a de positif, c'est que nous embarquons avant trois jours, que nous allons droit à Alger où nous resterons un mois ou six semaines pour achever de nous organiser et de nous instruire, et que de là nous allons occuper devant Constantine le poste qui nous est désigné. Ceci est le meilleur, nous ferons partie de l'expédition et je saisirai avidement toutes les occasions possibles de me distinguer.

J'ai très-bien pris dans mon nouveau corps. J'y suis aimé et estimé. J'ai la certitude de passer capitaine avant trois mois.

Je prie M. de Forcade de recevoir ici mes adieux. Je voulais lui écrire, mais notre départ si précipité donne aux commandants de compagnie tant d'occu-pations, il faut nous mêler de tant de détails qu'il ne nous reste pas une minute. Je lui écrirai d'Afrique ainsi qu'à mon jeune frère, que je te prie d'em.bresser pour moi. Je te recommande mes enfants.

11 me tarde d'être embarqué. Cependant, au moment de te quitter pour si longtemps, d'abandonner mon pays pendant de si longues années, je vois presque avec un certain plaisir se retarder mes adieux.

A demain, ma bonne mère, encore un jour à vivre sous le même ciel que toi.

8 Janvier 1837.

Chaque jour on nous dit que nous embarquons le lendemain et nous n'avons toujours rien de nouveau.

A demain encore, ma bonne mère, je ne fermerai ma lettre qu'en te disant quelque chose de positif.

10 janvier 1837.

Demain mercredi, nous embarquons à bord du Suffren.

Notre destination n'est pas encore fixée. On attend la dépêche télégraphique, qui nous désignera Bone ou Alger. Nous resterons quelques jours en rade avant démettre à la voile, mais la semaine prochaine ne nous verra pas en France.

Adieu, ma mère chérie, embrasse bien ton mari, ton fils, et crois que jamais fils n'a plus aimé et vénéré sa mère que celui qui t'embrasse de toute son âme.

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