GUERRE D'AFRIQUE
1837.^ Arrivée à Alger.— Combats aux environs de Blidabi
— Assaut de Constatitine. — Chdléra.
1838. — Campements divers aux environs d'Alger. — Ëamps
de Kôuba, du Foildouck, de Birkadern.
— Le marécbal Valéç; — Ineidehts de là vie africaine.
1839i ^ Prise de Djidjelli. — Combats contre les Kabylést^^
Les Portes-de-Fer. — La guerre sainte.
1840. — Abd-ei-Rader. — Le coi de Houzaïa. ^ Blessure et maladie.
A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS
Au camp de Kouba, le 16 janvier 1837.
Me voici en Afrique^ frère, j'ose à peine le croire^ tant les événements se succèdent avec rapidité^ tant chaque instant qui s'écoule met de distance entre nous. Tu as dû recevoir le 15 la lettre que je t'ai adressée de Toulon, et ce jour-là même je débarquai» à Alger à sept heures du mâtin^ Nous avons fait une
traversée surprenante. Le 11, à quatre heures du soir, nous levions l'ancre et quittions la rade de Toulon, et le 13 à la même heure nous étions à vingt-cinq lieues d'Alger. Là, les vents ont changé et nous n'avons pu mouiller devant Alger que le samedi 1/i, à quatre heures du soir. Quel spectacle que cette côte d'Afrique où je suis condamné à vivre si longtemps, quel tableau que cette ville d'Alger ! Figuretoi un amphithéâtre, forme de trapèze renversé, en craie blanche avec de petites taches noires régulières. Voilà l'aspect d'Alger, vu même de très-près. La masse de craie blanche , ce sont les maisons toutes blanchies chaque année de nouveau, bâties les unes sur les autres, et surmontées de la Casbah. Les petites lignes noires, ce sont les fenêtres. La côte est admirable : à droite, les immenses jardins de l' exdey sillonnés de galeries découpées comme les décorations d'un optique; le fort Taxis, à la pointe de ce cap que l'on a doublé en 1830 pour aller débarquer à Sidi-el-Feruch ; et le fort l'Empereur construit à neuf et dominant Alger à gauche. La pointe de l'extrémité gauche de la baie est dominée par un fort qui couronne le cap Matifou. Entre ce point et Alger, dans un espace de six lieues à peu près,le camp Moustapha, la maison carrée et le camp de Kouba, d'où je t'écris; tout cela en amphithéâtre et parsemé de maisons de campagne entourées de palmiers, d'orangers, avec des haies d'aloês; les maisons brodées à jour comme des dentelles, les arbres, les prés verts, les amandiers en fleurs; à côté de l'herbe que
le soleil a séchée hier l'herbe qui pousse aujourd'hui — 11 était trop tard samedi pour nous débarquer, c'est dimanche, à sept heures du matin, que notre débarquement s'est opéré. La veille nous avions senti l'influence du soleil d'Afrique, mais le soleil d'Afrique devait se faire désirer par nous. La pluie com-? mençait à tomber, le vent se levait, le temps menaçait fortement. Les marins ont fait tous les efforts imaginables pour nous débarquer, et y ont en partie réussi, mais il était grandement temps ; une heure plus tard c'eût été impossible. Ce n'est qu'avec la plus grande peine que les embarcations ont pu rejoindre le Suffren, ballotté par une affreuse tempête. Mais nous sommes si horriblement à terre que nous ne savons pas si nous devons nous féliciter d'être parvenus à la toucher. Nous sommes entrés à Alger avec une pluie battante d'Afrique, c'est-à-dire des petites lames d'eau incessantes, grosses comme des cordes à sauter. Nous sommes restés sous cette pluie pendant deux heures, pour faire distribuer le pain à nos hommes, et faire charger nos bagages et nos sacs de campement qui devaient nous suivre. Nous avons vu des rues où deux personnes ne peuvent passer de front ; des maisons mauresques que l'on détruit pour construire à la française, des ruines pour élargir des rues. On se demande comment, après six ans d'occupation, on n'en est que là? On dirait que la ville a été conquise d'hier, car tout a l'air bouleversé, sens dessus dessous. Peu d'Arabes et de Turcs, plus de Juifs, beaucoup d'Européens, voilà la population
algérieime, population agissante, se faisant voir. Peut-rêtr« dans rintérieur de toutes ces maisons y a-t-il des Arabes.
A Alger nous avons su que nous allions occuper le eanap de Kouba, h deux lieues de la ville, sur un plateau qui domiBo la nier d'un côté, la plaine de Tfiutre. t-es avant-postes sont à deux lieues de l'eurr wmU lô dernier poste est confié à Bel-Zégris et ses Afabes, irréguliers. De Kouba à Alger, circulation libr^ et sans danger. De l'aulrq côté, c'est différent, on se garde,.... Nous resterops là deux mois à nous organiser et nous instruire, puis nous partirons pour Bane et Const^ntine au moment de l'expédition, pour laquelle on fait des préparatifs si considérables qu'elle ne pourra jamais commencer avant la fin de ipsrs ou 1§ cpminencement d'avril.
Je fle t'eRtretiencJrai pas de.mille et m^ misères qui n\e cjiatouillent à chaque instant depuis que je si}}8 Africain, pas plus que des puces énormes et affamées qui nous disputent nos tristes baraques. Nous soinmes en campagne ; ce mal-étre est à pré-r sent notre état normal. Qu^ind le bien viendra nous le prendrons avec reconnaissance et saurons mieux ep jouir; pais il faut ou beaucoup d'£^mbition ou beaucoup de résolution pour rester longtemps d^u^ ce payg 4® contraste et de nqu-civilisation. -^Mpi j^ 1§ regavd^ pOîPme une patrie pour ^i Ipngteipps que , cuirassé 4' une résqJuMpn à toute épr^iuv^, pqmme moyen de uiQius sQuffrir, j^ po regarderai jamais le rçY^r§ 4ç Ifi ipédaille.,,.. La patience, \% résiguatipn,
voilà mon lot,,.., J'aurai assez de courage et de philosophie pour l'accepter tout entier sans murmure et sans chagrin. 11 y a mieux; cette vie si nouvelle, si active, mêléq de tant de dangers, de tant de pd-^ vatipns, a retrempé mon âme, décuplé mon énergie; et si parfois le souvenir du passé ne venait m' attrister, je serais presque heureux. •«., oui heureux, si je pouvais tous les huit jours avoir de tes nouvelles, dç celles de ma mère et de mee enfants. Enfin tu m'écriras le plus souvent que tu pamras, j*en suis sur !«,.• Si j'en crois les on dit, les demi-aissurances, etc., je ferai comnie capitaine l'expédition de Constantine. Depuis que je suis certain d'obtenir prochainement
ce gr^de, il me semble que j'ai plus de patience
J'attends, et en attendant je commande toujours une compagnie, et fais pour tout le service de capitaine, Adieu,. frère, je ne sais au juste quand tu recevras ma lettre, mais je sais qu'une de toi me ferait bien plaisir.— Embrasse ma mère, mes enfants, nm sœur et tout le monde.
AU |fAli«*
Au C9fap do Birkadem, ie 29 février 1837.
Tu vois par la date de ma lettre que j'ai quitté le camp de Kouba, Le 10 de ce mois j'ai reçu l'ordre, "
— loa —
dans la nuit, d'aller avec ma compagnie prendre le commandement des camps de Birkadem et de Tixeraïm. Je suis à Birkadem avec soixante-dix honmies, et îpon sous-lieutenant, avec soixante, occupe le camp de Tixeraïm à vingt-cinq minutes de mon camp. Je me suis rapproché de l'ennemi, j'ai un poste important et je corresponds directement avec le lieutenant général. Je pense que demain je recevrai l'ordre de réunir toute ma compagnie à Tixeraïm et qu'une autre compagnie viendra s'établir à Birkadem. On fait bien, car il faut du monde dans ces camps où le service est fort pénible. Je me prépare pour l'expédition de Constantine. J'étudie l'arabe jour et nuit. Tout le temps que me laisse mon service, je le donne à cette langue et je sais déjà beaucoup pour le peu de temps que j'ai passé en Afrique. Je peux déjà demander toutes les nécessités de la vie ; je connais les termes de guerre, les questions à faire à un espion, à un individu pour demander son chemin; je sais compter en arabe, je saisis toutes les occasions de parler avec tous les indigènes et je vois avec un vif plaisir que je me fais comprendre et que je saisis les réponses.
Tout ce que je t'ai dit de ce pays est exact
C'est un pays de contrastes. — On peut y faire d'excellentes affaires et s'y ruiner. — Une famille qui s'y établirait et voudrait travailler y vivrait grandement, et avec peu d'avances. 11 y a, à trois cents pas de mon camp, un petit bien à louer ou à vendre ; on en * demande 270 fr. par an ; avec la culture, qui se ferait
— 105 ^ par deux Kabyles fort aisément, on se ferait un revenu de plus de 1,500 fr., en orge, vin, fruits, légumes, oranges, citrons, figues, etc., etc.. Ily a de
tout et en quantité J'ai été visiter cela il y a
quelques jours et je n'en pouvais revenir.
D'un autre côté, on voit maint colon qui fait de mauvaises affaires , mais il faudrait remonter à la cause. Beaucoup d'Arabes ne veulent pas vetidre pour un capital , ils ne veulent qu'une rente à vie. Le marché a lieu devant le Cadi.— Cette r^nte est minime et jamais en comparaison de la valeur de la propriété tout en augmentant en raison de l'étendue des terres. On peut très- facilement la payer avec une fraction du rapport. Pour 12 fr. par mois et le pain, on a un Kabyle qui travaille tant que le jour dure.
Je te remercie des détails que tu me donnes sur mes enfants. Mes pauvres enfants 1 je serais plus heureux si j'y pensais moins souvent! Ma gentille petite fille, embrasse-la mille fois pour moi et dis-lui que moi aussi je pense à elle, à son frère et que je les chéris tous les deux et travaille pour eux.
A(J MÊME
Au camp de Tixeraïm, l"" mars 1837.
Mon pauvre frère , je ne sais quand partira ma lettre, mais je te sais si triste, si malheureux, qu'il
^ 406 ^ me serpble que je suis soulagé moi-même en m'attristent avec toi,.. Tous les raisonnements possibles tombent gans force devant la douleur poignante que cause la perte d'une sceur chérie, d'une amie d'enfance ^ En France, tu as des parents, des amis,
qui pleurent avec toi et te consolent ; moi ici, je n'ai personne à qui ouvrir mon cœur , à qui parler de mon chagrin. Seul dans mon oamp, je demande aux devoirs de mon état de m'étourdir, de m' empêcher de penser, Mon pauvre frère, nous ne gommes heureux ni l'un ni l'autre ; si nous étions ensemble noup souffririons moitié moins. Quand pourrons-nous par»- 1er d'elle? peut-être jamais. J'arrive à peine dans ce pays 0(1 je suis exilé pour de si longues années. Tu vois bien qu'il ne faut pas penser h tout cela pour conserver sa tête : parlons d'Afrique,,,.
Je vais gouvent faire de petites expéditions ds^m la plaine. • — Je protège avec 100 hommes les travailleurs qui font la route de Doueïra, r— Je garde un pont sur le Cired-el-Kerma, an français rivière des Figuiers. Tout cela m'occupe, mais on ne voit pas l'ennemi ni assez près ni assez souvent. — Cela viendra, j'espère. — En attendant, on ne sait pas au juste ce que l'on fera de nous. Nous gardera-t-on pour le service de la plaine et pour occuper Blidah? — Nous enverra-t-on à Oran, où l'on prépare une expédition de 15,000 hommes? — Sommes -nous
* Le Maréchal venait de perdre sa sœur Louise, au mois de février 1837.
destinés à l'expédition de Constantine? On le dit» mais rien ne l'atteste, Nqus attendons avec iippatiençe l'arrivée du général Panrémopt pour savoir quelque chose de positif,
AU MÊM£.
Au camp de Doueira, le iQ mi^i 1831.
Depuis mft dernière lettre, frère, voijâ la deuxième nuit que j^ couche sur un lit et gans bottas,,.,. Jje 26 avril npus avons reçu l'ordre de fournir 1,000 liomnies pour nous réunir à l'année, sous Bouffaficl?. Le 25 nous ayons bivoqaqué^ Doueïra, le 36 à Bouffarick, où l'on d^va-it pe rassembler, L'armée était forte do 10,000 hommes, divisée en trois brigades, cpn^niandées par les généraux Perregaux, Bro et Négrier, sous les ordres^ dn général Rapatel, et dirigée en phef par le gouverneur lui^mên^e , Iç comte Panrémpnt-f •• TPWt cela campait dans leplu^ bel ordre autour de Bouffarick, dfln^ une plaine immense et faiss^nt face à BUdah, but de nos espérances et de notre réumpn. Notre bataillon s^vec les 11* et 48' de ligne faisait partie de la 2* brigade commandée par le général Négrier qui nous a trouvés si beaux qu'il nous a désignés pour faire l' avant-garde. Nous
marchions donc à la suite des zouaves et des spahis. Je ne te peindrai pas ce coup d'oeil, frère, je ne te dirai rien de mon enthousiasme, de mon bonheur. C'était la première fois que je voyais réellement la guerre, que j'allais me battre pour mon pays. J'étais si heureux que je m'en étonnais moi-même
J'avais vingt ans ! Le 28, l'armée s'est mise en marche sur trois colonnes, à travers la Mitidja, et à cet élan, à cette joie qui brillait sur tous les visages^ je me suis fait une idée de ce qu'on pouvait attendre de pareils soldats, de ce qu'on pouvait faire avec eux.... 11 était onze heures du matin ; à quatre heures nous étions sous Blidah, et nous reçûmes l'ordre de couronner les hauteurs environnantes, ce qui fut exécuté en un clin d' œil, malgré le feu nourri des Hadjoutes et des Kabyles qui nous opposèrent deux ou trois mille
cavaliers Ces messieurs crièrent beaucoup, selon
leur habitude , tiraillèrent de loin , mais ne tinrent
pas Chacun bivouaqua dans ses positions Le
lendemain, les zouaves, les spahis et nous, reçûmes l'ordre d'aller briller douze tribus autour de Blidah. Là, la guerre et ses horreurs commencent. . . Je ne puis te parler des tribus que je n'ai pas vues.... Détaché avec centcinquante hommes de chez nous et cent zouaves, je reçus l'ordre démonter au pas de course sur une tribu défendue par son bouclier de figuiers sauvages, hauts de dix pieds Je m'élançai franchement au pas de course et je fus assailli par la fusil- . lade la plus meurtrière.... Arrivé sur le sommet de la hauteur, toute la tribu se développa à mes yeux....
Femmes et enfanta faisaient les paquets, les hommes s'apprêtaient à se défendre. J'avais mes instructions qui m'ordonnaient de respecter les femmes et de les laisser partir, et de tout brûler ensuite. Pendant que les paquets se faisaient j'étais là, l'arme au bras, fusillé de tous côtés par une force décuple de la mienne. Mes^hommes tombaient en criant : En avant!... Les A-rabes se rassemblaient pendant mon inaction, et quand je voulus donner le signal de l'attaque, une nuée de Bédouins nous entourait... Mon pauvre frère, j'ai pensé une minute à toi, à ma mère et à mes enfants, quand j'ai vu le lieutenant des zouaves, M. RegnauU, renversé sur moi, la poitrine traversée d'une balle, un sergent de zouaves tué à mon côté, et moi tout couvert de leur sang.... Tout cela a été plus prompt que l'éclair ; j'ai regardé autour de moi, j'ai vociféré : En avant!. . . Les zouaves sont partis coimne la foudre, en tirailleurs ; je les ai appuyés de près, tiraillant sur les côtés. C'est alors seulement que les généraux, s' apercevant que nous étions trop engagés et trop faibles, ont envoyé spahis, chasseurs d'Afrique et deux obusiers de montagne. En un clin d'oeil il n'y avait plus d'Arabes; la tribu était brûlée. Mais ceux qui l'avaient conquise n'ont pas eu le profit, car les autres compagnies, arrivant derrière, ont pillé pendant que nous ramassions nos blessés et nos morts. Sic vos non vobis. ... Le pauvre Regnault est à l'hôpital à Doueïra. Je l'ai vu, on le sauvera.... Il aura la croix, le général la lui a promise. C'est tout naturel.... J'envie sa blessure. Moi, force corn-
plimente et la promesse du grade de capltèine avant un mois.
Les autres tribus ont été bîôléés, noud sommes entrés à Blidah, où nous avons teoonnu Timpossibn libé de nous établir faute d'eau ; et le lendemain l'ar^ mée rentrait à Bouffarick. Mais pour nous rexpéditiorî n'était pasflnie. Car tiotre bataillon a reçu l'ordre dé partir de suite avec cinquante chasseurs et deux pièces de Campagne, pour secourir les Beni-Moussa, lés Otiled^Akhra et autres tribus alliées de la plaine, mena^ eées par les cavaliers d'Abd-el-Rader qui était à Médéah, et, delà, faisait des excursions.».. Ici, frère^ c'est le romantique, l'agréable de notre excursion* Jusqu'au à mai nous avons parcouru la plaine dans tous les sens, pénétrant dans les cols, montrant l'uniforme français là où il n'avait jamais paru, présen^ tant partout la bataille aux Arabes qui, cette fois^ n'ont pas voulu l'accepter à notre grand chagrin et étonnement^ car ils sont braves et se battent bien ; ils me l'ont prouvé à Blidah. Chaque fois^ nous nous formions en carré pour bivouaquer...* Les Arabes amis fournissaient notre camp de viandes, légumes, oranges, etc., et venaient fraterniser avec nous. Nous avions pour* avant-garde le kaïd (chef) des Beni^ Moussa et cent Arabes irréguliers. ;.* Là, j'ai bien pii les étudier, les observer, et j'ai vu avec regret que ces gens-là i serviles et obéissants parce que nous sommes forts et puissants^ nous égorgeraient tous s'ils nous rencontraient avec la certitude de nous attaquer iiii^ punément. Un échec un peu grave, et on les vert-ait
se lever contre iiolis.*.* L'expéditioi! est finie et tu en verras sans doute les détails dans les journaux^ Abd-el-Kader est retourné à Médéah. — On fie Connaît pas ses intentions, on l'observe**». De cette ex^ péditionv frère, nous avons retiré uh grand fruit*. «< c'est de nous faire connaître avantageusement. Daiid les journées dd 29 et du âO la légion a pris son rang glorieusement dans l'arméel Nous avons r^u lô baptême du fçu, et tous les régiments, qui semblaient s'éloigner de notre étrûngetéi se rapprochent âtF jourd'hui et fraternisent*.*. C'est une drôle de Chose que cet enivrement de poudre, de bruit, de crîs J tout cela nous monte à la tête. Je suis sûr que frappé^ on mourrait sans souffrir..* /et ce serait unô belle morti
AU MÊME
Au càlntJ dé Bohtfârick, le 8 Juin iÔ3t.
Ma dernière lettre a dû té laisser des inquiétudes sur moi, mon bon frère, et c'est pour tê les éviter que je t'écris. Je vais bien, aussi bien que possible* Le mal m'a quitté, mes forces ôeules ne sont pasi entièrement revenues. J'étais encore à l'hôpital le 1'% lorsque l'on a annoncé que le lendemain 9 l'armée partait pour une expédition. Mon régiment avait reçu
Tordre... Il n'y a plus eu ni. mal, ni faiblesse, ni rien. Ma compagnie partait; je suis sorti de l'hôpi^ tal malgré les médecins, malgré tout le monde, et j'ai suivi mon corps à Bouffarick où était le rassemblement général , à peu près six mille hommes sous les ordres du général gouverneur. . . . Frère, te dire ce que j'ai souffert , les journées des i, 5 et 6, est audessus de toute idée... Ces trois jours-là nous nous sommes battus des huit heures de suite, avec 36 degrés de chaleur, contre des forces doubles des nôtres et tout cavalerie !... Le 6 surtout, les Arabes, conduits par le frère d'Abd-el-Kader, sont venus à cinq heures du matin nous attaquer jusque dans notre camp ; à trois heures on se battait encore. La plaine était blanche de Bédouins qui nous chargeaient de tous côtés... Nous les avons rejetés dans la montagne au delà de Blidah. . . Nous avons été souvent obligés de charger à la baïonnette pour les chasser de leurs positions... Mes pauvres jambes flageolaient sous moi, et sans le courage qui m'a soutenu, je serais resté là et aurais abandonné ma triste tête au yatagan arabe, comme bien des soldats et quelquesuns de mes camarades. Nous avons perdu beaucoup de monde, surtout par la chaleur. J'ai vu un lieutenant du 63* tomber mort d'une congestion cérébrale. Les Arabes ont fait des pertes considérables... Tout cela est sans résultat. Nous faisons des marches forcées, des contre-marches jour et nuit... Nous les poursuivons sans cesse et ils nous échappent. Nous n'avons ni assez de monde, ni assez de cavalerie.
— lis —
Parle -moi des chasseurs d'Afrique : le commandant d'Erlon, avec quarante-huit chasseurs, a chargé quatre cent Bédouins et en a tué plus de cinquante. Les chasseurs revenaient avec une et deux têtes de Bédouins à l'arçon de la selle. Tu vois que la guerre a toujours son caractère de cruauté. Le 4, les Bédouins ont surpris vingt faucheurs à une demi-lieue du camp... Nous avons retrouvé dix-neuf troncs... Un faucheur, parvenu à se sauver par miracle, avait apporté la triste nouvelle.
Le 6, au soir, est arrivé au camp un officier de marine porteur de dépêches d'Oran.... 11 apportait la conclusion de la paix entre le général Bugeaud et Abd-el-Kader.... Vous devez savoir cela à Paris.... Cela n'a rien fait par ici. ... Il paraît qu' Abd-el-Kader n'avait pas jugé à propos d'avertir son frère de cesser les hostilités ici comme là-bas. Adieu, frère, écrismoi tôt et longuement, embrasse bien ma mère, mon frère et mes enfants.
AU MÊMK.
Au camp de Doueïra, le 30 août 1837.
Frère, je suis capitaine; je commence par t' annoncer, cette bonne nouvelle.... On embarque des troupes pour Texpédition de Constantine. . . . Nous voyons partir zouaves, 1" léger, etc., et nous, si
beaux, si bien préparés, si nombreux, si dispos!... Rien, pas d'ordres encore et le temps marché..». Les préparatifs sont immenses. Il paraît qu'Achmet, soutenu en dessous, se dispose à se défendre pied à pied. Je vais écrire à ma mère. J'ai reçu d'elle une lettre qui m'annonce un nouveau malheur : la mort de notre petite nièce, qui a suivi son père à quinze jours près.
Le sort de notre frère Adolphe doit être décidé, tant au concours qu'à son lycée? Fais-moi savoir le résultat ; il aura certainement bien attrapé quelque couronne. Annonce ma nomination à tes amis. Ma santé n'est pas rétablie, mais je fais contre fortune bon cœur. Si nous n'allons pas à l'expédition, je tomberai par terre comme une masse, car cette idée seule me donne force et courage.
AU MÊME
Bone, le 19 septembre 1837.
Dix lignes, frère, écrites au bivouac sur mes genoux, mais qui te diront ce que je vais devenir et t'empêcheront d'être inquiet. Si j'avais le temps d'écrire, je te dirais de belles choses, car j'ai un magnifique tableau sous les yeux^ dix mille hommeâ âous la tente, autour de Bone,... un état -major in-
nombrable,... un matériel immense. Toute cette armée magnifique va se mettre en mouvement vers le 25 et marcher sur Constantine, où Ton veut être établi vers le 15 octobre. Personne ne se dissimule les difficultés. Vingt mille cavaliers arabes et à peu près dix mille fantassins nous barrent la route. Ils ont fortifié des positions qu'il faudra enlever. Enfin, noua aurons fort à faire et Ton se battra comme il faut. Moi je vis, je respire, je suis dan» mon centré. Bivouao, marche, combat, tout cela est un bonheur pour moi. J'anime mes soldats, je les prépare, je le» instruis et je crois que je leur devrai quelque cho^Q à im boutonnière.
AU MÊME
Au cAnip de Medjz-el-Amniar, le 29 septembre 1837.
Frère, tout be que j'ai sous les yeux et autour de moi est si grand, si beau, que je voudrais pouvoir te faire partager ma jouissance en te donnant une description exacte de touti Figure-toi un vallon immense, entouré de toutes parts d'une double ceinture de collines à plateau sur le premier plan, et de montagnes plus élevées au second. Dans ce vallon, où coule la Seybouse, toute l'armée est campée. Une ville militaire de baraques en feuillage, avec ses rues ali* gnées, ses dessins, ses emblèmes, s'est élevée,, et
— lid —
renferme en son centre une ville civile et commerciale non moins curieuse. L'industrie, le commerce, la soif du gain ont amené ici, au centre de l'Afrique, une peuplade d'individus qui ont monté des boutiques en feuillage où l'on vend de tout au poids de Por, et des cafés et des cabarets sans nombre. — Il en faut pour la consommation et les caprices de quinze mille bouches* — Les Arabes ont leur camp à trois lieues et viennent, toutes les nuits, attaquer nos avant-postes, et souvent le jour.— Le 23, il ont déployé une douzaine de mille hommes commandés par Achmet-Bey en personne. — Les Kabyles sont venus se faire tuer à vingt pas des ouvrages, avec une grande intrépidité. Cela promet de la résistance, du danger, et partant de la gloire. Toute l'armée se met en marche après-demain 1" octobre. Ici est le rendez-vous général, et, sans discontinuer, les convois et les régiments arrivent.— C'est un panorama vivant, continuel, admirable ! L'armée est belle et bien disposée, mais on charge trop les hommes pour obtenir quelque succès bien prononcé. Chaque soldat porte pour douze jours de vivres en pain, biscuit, riz, sel, café et sucre pour remplacer le vin ; de plus un petit fagot de bois sur son sac et un bâton de quatre pieds à la main. — Il le faut pour gra\arla montagne le premier jour de marche, et ce bâton servira à faire la soupe ce soir au^ bivouac. — Lés Arabes ont tout brûlé d'ici à Constantine.— ^Ils ont détruit tout ce qu'ils ont pu ; nous ne devons compter que sur nous.
Au camp d'Hamman-Berda je me suis baigné dans des bains romains d'eau minérale chaude. C'est fort curieux. Là aussi la légion a versé son premier sang de la campagne. Un homme qui allait chercher de l'eau la nuit a eu la tête coupée par les Arabes à cent pas de mon bivouac. J'ai entendu ses cris, je me suis précipité le sabre à la main. 11 n'é-» tait plus temps, le cadavre n'avait plus de tête.
Je t'écris étendu par terre sur mon manteau et avec la musique de la fusillade de nos tirailleurs, car depuis ce matin la première brigade est engagée ^ans la montagne. Ce sera notre tour après-demain, et nous savons qu'il fera chaud, car nous devons surprendre le camp arabe à la pointe du jour. Nous marcherons toute la nuit.
Les Kabyles sont de braves soldats, mais ils ne sont que six à huit mille hommes, et s'ils tenaient devant nous, la baïonnette ferait son jeu..... Dans cinq jours nous serons sous Constantine, deux jours de tranchée, cela fait sept, un jour de brèche et le neuvième l'assaut. — Le 10 octobre, tu peux compter que nous serons maîtres de Constantine. — Quel pays! frère, admirable jusqu'ici. A présent tout sera horreur et privation, nous serons un jour sans eau ; c'est la plus affreuse chose du monde. Enfin si le bon Dieu reste neutre, ils sont perdus.
Je suis bien portant et disposé à me battre dur, car il faut que Constantine me rapporte quelque chose. — 11 est bien malheureux que la fièvre nous décime avant le boulet. Depuis Bone, trente hommes
de ma compagnie sont entrés dans les hôpitaux et ambulances. 11 en est de même dans toute l'armée. — Il ne faut plus tarder un jour ; je vais écrire à ma mère quelques lignes seulement pour l'empêcher d'être inquiète. — Tu lui écriras aussi et lui donneras les détails que le temps m'empêche de lui donner moi-même. — Comme la fusillade redouble par làbas et que le brutal commence à tousser, il est probable que nous allons faire un petit mouvement. Toutes les montagnes autour de nous sont blanches d'Arabes. — C'est un coup d'oeil magique. — Ils n'y resteront pas longtemps. Ils vont retourner au col d' Aser oii ils ont fortifié le passage pour nous arrêter. — Nous verrons cela dans deux jours. Adieu, frère, je ne t'écrirai plus que de Constantine et avec un laurier au front. — Moi je ne puis avoir de tes nouvelles que vers la fin d'octobre, aussi tu m'écriras de longues lettres. Embrasse pour moi notre mère, mes chers enfants et notre jeune lycéen libéré. — 11 aurait de beaux discours français à faire sur le camp de Medjz-el-Ammar.
AU MEME
Constantine, le 14 octobre 1837.
Frère, je suis sain et sauf, pas une égratignUre ; une santé aussi bonne que possible après huit jours
de fatigues incroyables, de bivouac dans la boue, de pluie sur le dos, de combats journaliers et continuels, couronnés par l'assaut le plus terrible et le plus meurtrier. Hier 13, à neuf heures du matin, nous sommes montés à la brèche en trois colonnes successives, fonnées d'officiers et de soldats de choix pris dans tous les régiments de l'armée, for-» mant une masse d'environ mille hommes, — J'ai eu l'honneur d'en faire partie. ^ — Je ne te donnerai pas de détails aujourd'hui, frère, le temps me manque ; mais figure-toi tout ce qu'il y a de plus épouvanta*^ ble au monde, de l'avis même des vieux guerriers de r Empire. —Une résistance admirable. — Des hommes qu'il fallait tuer deux fois. — Une ville prise à la baïonnette sous un feu écrasant, maison par maison, rue par rue, et ce massacre de part et d'autre durant trois heures, et tu te feras une idée du sang répandu. Que. te dirai-je de moi?... J'ai enlevé mes soldats à la baïonnette dix fois sous le feu , monté dans les maisons, couru avec cette rage, cet élan que tu me connais, à travers les balles et la mitraille. — Je t'avais dit que je voulais me faire tuer ou me faire remarquer. — Je t'avais dit que je voulais la croix. — Je ne sais pas si je l'aurai, mais je suis déjà récom pensé, car mes chefs et mes camarades m'ont embrassé en me disant que je la méritais. — Et mes soldats m'ont proclamé brave à grands cris, et cependant je ne les avais pas ménagés, car de cinquante que j'avais avec moi, dix sont morts et onze blessés. Enfin, frère, je suis heureux.... Echappé comme par mira-
cle, je jouis du triomphe sans comprendre comment je ne l'ai pas payé de mon sang, car dix fois j'ai été entouré de cadavres qui faisaient place vide autour de moi. Nos pertes en officiers sont immenses, h ors de proportion avec celles des soldats et prouvent quel élan , quelle intrépidité les animait. Nous sommes partis, dans la légion seule, seize officiers : deux sont tués, un capitaine et un sous-lieutenant ; un capitaine amputé; l' adjudant-major et un sous-lieutenant blessés moins gravement ; cinq sur seize, 11 est vrai que notre légion s'est immortalisée : elle s'est toujours battue, et, le 10, a eu une affaire superbe. — Notre réputation est telle que tous les régiments nous complimentent, et que nous avons pris rang à la tête de l'armée.
J'ai écrit en courant à notre mère. Donne-lui des détails et embrasse mes enfants, mon frère et tout le monde.
AU MÊME
Constantiiie, le 19 octobre 1837.
Frère, je t'ai déjà écrit le lendemain de l'assaut de Constantine, mais dans la crainte que ma lettre ne te parvienne pas (car plusieurs courriers expédiés ont été égorgés), je profite encore d'une occasion pour te délivrer de l'inquiétude où tu dois être à mon
sujet. — Dans ma première lettre je te donnais quelques courts détails ; je ne t'en donnerai pas dans celle-ci; je te réserve l'historique du siège jour par jour, lorsque je serai tranquille à Bone ou à Alger '. Je suis monté à l'assaut, j'ai été distingué, je suis porté pour la croix. — Tout le monde me dit que je ne puis manquer de l'avoir. — Je sais l'avoir méritée, mais tu connais les affaires de ce monde!...
Frère, j'ai bien cru ne jamais t'embrasser. — Quand j'ai vu autour de moi les cadavres tomber sans cesse et les balles m' étourdir de leur sifflement, je regardais la boue des rues et je me disais : voilà mon dernier lit ! Cela ne m'a fait ni pâlir, ni reculer; au contraire, je me suis jeté au plus fort du feu où j'ai entraîné mes braves soldats. — Nous sommes dans la ville depuis trois jours. Nous avons quitté notre affreux cimetière de Koudiat-Aty.
J'habite une maison qui a dû être superbe ; une belle décoration d'opéra ; mais trouée, percée à jour par les bombes et les boulets. J'ai trouvé un coin où je suis à l'abri, et après un mois de bivouac, je suis au paradis. — Je suis tout étonné de ne plus voir le ciel quand je m'éveille la nuit et de coucher sans ma capote, sans mon sabre et sans mes bottes.
* Nous donnons à la suite de cette lettre Thistorique du siège, bien qu'il n'ait été adressé que quelque temps après par le Maréchal à sa famille.