A MADAME DE *" A L'OCCASION DE LA MORT D'UN ENFANT, PUIS D'UNE SŒUR
LETTRE A MADAME DE*' A L'OCCASION DE LA MORT D'UN ENFANT, PUIS D'UNE SŒUR.
Chère Madame,
e ne veux pas laisser passer cette matinée qui a dû vous être bien cruelle ainsi qu'à tous les vôtres, sans vous donner un témoignage d'affectueux et sympathique souvenir. Je regrette beaucoup la nécessité qui m'a forcé de quitter Paris à jour fixe ; j'aurais été vraiment heureux de contribuer quelque peu à vous aider à porter votre croix, comme Simon de Cyrène fit pour Notre Seigneur. Efforcez-vous bien, sur tout dans les premiers moments de souffrance, d'être avant tout chrétienne, et de garder avec énergie cette paix de Dieu qui surpasse tout sentiment. Je ne saurais vous dire, chère Madame, quelle bonne affection- Notre Seigneur m'a mis dans le cœur pour vous, pour vos enfants, pour votre mari. Il n'y a que
le bon Dieu qui unisse ainsi en un moment ceux dans le cœur desquels il demeure. Aussi est-ce en lui et en lui seul que se forment pour l'éternité ces grandes et inaltérables unions qui font tant de bien à l'âme et qui aident à marcher dans la voie de la vie. J'envoie à mes trois enfants tout particulièrement la bénédiction de Celui dans le sein duquel repose le quatrième. Ils ont encore besoin de cette bénédiction pour assurer leurs pas et pour arriver à la joie divine du ciel : qu'ils gardent surtout l'innocence de leur cœur par un grand amour de Notre-Seigneur et une constante attention à sa très douce présence en eux. Ils portent, et vous aussi, en eux-mêmes ce bon Jésus, dans le sein duquel est leur petit frère, et c'est en rentrant en eux-mêmes, ou bien en s'approchant du Saint-Sacrement qu'ils se retrouveront, que vous vous retrouverez tous auprès de X***.
Je vous souhaite de toute mon âme la paix et la joie de Dieu qui s'allient si bien avec les larmes, et je suis pour la vie votre tout dévoué et affectionné serviteur.
,'e vois avec bonheur, chère Madame, que p| Ic^vous n'oubliez pas, au milieu des tracas du ^ Kq voyage, les amis que vous avez laissés en France. Je bénis le bon Dieu de la force chrétienne avec laquelle vous portez tous les deux votre croix. Vous souffrez ; sans cela ce ne serait pas la croix; mais vous souffrez sans vous plaindre, avec paix et douceur. Vous êtes sur la voie du paradis par laquelle a passé votre petit prédestiné, portant lui aussi la croix des souffrances et de la mort, sanctifiée par le sang de Notre-Seigneur. — Jésus a pris nos souffrances, nos larmes et notre mort, pour leur donner un prix divin qu'elles n'ont point en elles-mêmes, et quand nous lui sommes unis par la foi vivante, par la pureté de cœur, par l'amour et par la bonne volonté, il nous rend toute transfigurée cette croix affreuse que nous lui avons donnée, et qui renferme désormais, non-seulement le bonheur du ciel, mais encore la paix en ce monde. Pleurez et souffrez sur cette croix, mais souffrez et pleurez avec Notre-Seigneur et en Notre-Seigneur. Vous savez que vous le portez en vous. Il accom-
plit en vous ce qui manque à sa Passion, pleurant par vos yeux de nouvelles larmes saintes, souffrant en vos souffrances qu'il bénit, priant par vos prières qu'il rend agréables à la majesté de son Père. Avec lui et en lui, non plus dans la souffrance, mais dans la vie et dans la joie éternelle, est votre petit enfant. Vous ne le voyez plus des yeux de votre corps, mais il est en réalité plus près de vous que jadis, si vous êtes unis à Jésus qui est la vie éternelle. Aimez-le donc tendrement, aimez-le par-dessus tout, ce bon Dieu de qui nous ne pouvons être jamais séparés, ni en ce monde ni en l'autre. Aimez en lui votre enfant bienheureux qui dans la pureté du ciel ne peut plus vous aimer qu'en lui et vous aime parfaitement et éternellement en lui.
Enfin aimez en Jésus vos enfants de la terre, vos parents, vos amis, et mutuellement tous les deux aimez-vous en lui. Hors de ce centre, toutes les affections sont éphémères.
Je ne vous parlerai pas de votre voyage, qui n'est qu'un prétexte pour ne pas trop pleurer. J'espère qu'il vous soulagera physiquement et qu'il fera du bien à vos enfants que j'embrasse de . tout mon cœur. Je prie la sainte Vierge consolatrice des affligés de vous conduire tous, de vous bénir et de vous ramener au milieu de nous.
,çfttEUto 'ai retardé exprès la réponse à votre irgfjj JtD bonne lettre afin que mon souvenir vous ar- &^Jk^j rivât le jour même où j'aurais si vivement désiré me trouver auprès de vous. Jour de tristesse et d'actions de grâces de larmes pour la mère et de joie pour la chrétienne. Si dans l'éternitéily avait encore comme sur la terre des jours, des années, des époques se succédant les unes aux autres, il y aurait un an que votre petit enfant serait fixé dans ce bonheur incompréhensible, dans ce bien parfait et absolu auquel nous tendons nous-mêmes et que l'œil n'a point vu, l'oreille n'a pas entendu et que l'esprit de l'homme ne peut comprendre ici-bas. Les derniers seront les premiers, dit Notre-Seigneur : ce petit enfant, arrivé le dernier, est arrivé le premier au but; celui que vous deviez tous aider par le conseil et par l'exemple se trouve tout à coup votre appui et votre protecteur dans l'œuvre toujours laborieuse du salut. Comme je vous l'ai dit bien des fois, il faut vous souvenir que vous êtes chrétienne avant tout, que vous êtes à Dieu avant tout autre amour. A ce point de vue le seul vrai, tout
change de face dans les épreuves de la vie, et la douleur la plus légitime se transforme en cette paix de Dieu dont parle l'apôtre saint Paul, qui surpasse tout sentiment et qui garde nos cœurs et nos pensées en Notre Seigneur Jésus-Christ. Combien il me serait doux de passer au milieu de vous tous, dans la sérénité du recueillement et de la tristesse sainte que les chrétiens seuls connaissent, tous ces jours anniversaires ! Que cette petite lettre, témoignage de ma profonde sympathie et de mon souvenir, supplée imparfaitement à ce que je ne puis faire et que le petit X*** veuille bien du haut du ciel me regarder comme un des siens et prier pour moi, en même temps qu'il prie pour vous. Qu'il me rende éternellement la bénédiction momentanée que je lui ai donnée au moment de son entrée dans la vie. J'embrasse vos autres fils tendrement, qu'ils prennent garde de conserver intact le trésor de leur innocence. Ils sont à la fois moins heureux et mieux partagés que leur petit frère, moins heureux parce qu'ils peuvent perdre cet unique nécessaire que X"* tient pour toujours, mieux partagés parce que la vie est le plus grand des dons de Dieu et parce qu'ils peuvent, en profitant de ce don, travailler pour la gloire de Notre-Seigneur à chaque instant.
croître en sainteté, accumuler les bonnes œuvres sur les bonnes œuvres et se préparer ainsi une éternité bien plus magnifique encore. Que Dieu vous bénisse tous et vous console par son saint amour. J'embrasse cordialement et avec une affection vraiment fraternelle votre pieux et excellent mari.
toici deux mots destinés à vous prouver ./fia profonde affection qui munit a tous î| les vôtres et mon souvenir religieux. Absent de corps, je serai demain matin présent au milieu de vous, trouvant en Celui que nous portons tous en nous-mêmes le centre de notre union indissoluble. C'est en ce divin centre que la terre s'unit au ciel et que nous entrons en rapport intime avec les âmes bienheureuses qui nous ont précédés dans la vie. Vivez bien en Jésus-Christ, vivez d'avance le plus entièrement possible en ce doux Seigneur et Sauveur, qui est notre vie en ce monde comme en l'éternité. Votre petit X*** le sait bien, lui qui maintenant voit à découvert ce qu'ici-bas nous croyons. Priez le qu'il vous garde et qu'il nous garde tous en Je-
sus-Christ dans la paix, dans le bien et dans la vérité. J'embrasse mes chers enfants à qui je recommande instamment l'humilité, la douceur, l'innocence, la prière et l'énergie.
e n'ai su qu'hier la triste nouvelle et |§2j'allais vous écrire. Votre bonne lettre fe|m'apprend combien cette tristesse est remplie d'espérance et de paix chré" tienne. Madame votre sœur est allée continuer son action de grâces dans le sein du bon Dieu, et elle est restée là où elle est tombée, sur le cœur de Jésus-Christ, au milieu même du feu de son amour. Oh ! la belle et douce mort, et qu'il est bon d'avoir dans sa famille d'aussi excellents modèles! Le paradis est la grande, la perpétuelle communion, à laquelle rien ne prépare mieux que la communion passagère, mais fréquente d'icibas. Vivons bien en Notre-Seigneur et de Notre- Seigneur nous qui sommes encore en voyage ; nous vivrons éternellement de ce qui aura été notre vie sur la terre, Jésus-Christ et son saint amour.
LETTRES
A SABINE DE SEGUR EN RELIGION SŒUR JEANNE- FRANÇOISE, RELIGIEUSE DE LA VISITATION.
DE l8^8 A l868, SŒUR DE MONSEIGNEUR DE SÉGUR.
Mgr de Ségur aimait le monastère de la Visitation de la rue de Vaugirard comme saint François de Sales aimait le monastère d'Annecy. Il y venait sans cesse voir sa sœur et ses compagnes au parloir, prêchait à la chapelle tous les vendredis de carême, et était avec ces saintes âmes en union continuelle de prières. Ces relations ne furent point interrompues parla mort de sa sœur et ne finirent qu'avec sa vie. C'est à la Visitation de la rue de Vaugirard qu'il a laissé son cœur qui y repose, embaumé, près de celui de sa mère, devant le Saint-Sacrement.
LETTRES .v SABINE DE SEGUR, EN RELIGION SŒUR JEANNE-FRANÇOISE, RELIGIEUSE DE LA VISITA- TION DE 1858 A l868, SŒUR DE MONSEIGNEUR DE SÉGUR.
Les Nouëttes, 26 août 1859.
Ma bonne fille,
a fête de notre sainte Jeanne-Françoise, reportée à ce jour à cause de saint Joachim, dont la fête a été célébrée le 2 1 , me donne lieu de t'écrire, non pour te donner
des nouvelles insignifiantes, mais pour te faire part d'une grande et sainte pensée que j'ai trouvée en saint Bonaventure. Elle est pour toi comme pour moi, et je t'engage à la prendre pour sujet d'oraison pendant quelque temps.
Saint Bonaventure, après avoir exposé le beau et ineffable mystère de notre union intérieure avec Dieu par Jésus-Christ, dit que personne ne peut comprendre ni goûter ce mystère, s'il n'est pas convaincu que c'est bien plutôt une expérience d'amour, qu'un effort de raisonnement intellectuel. Cette union nous renouvelle tout entier, nous ramène en notre intérieur où nous trouvons le ciel et Jésus dans la splendeur des saints, où nous nous reposons en eux dans la paix, comme sur un lit de repos, entendant l'époux qui nous adjure de ne sortir de là que sur un ordre exprès de sa volonté.
Voilà en quoi nous manquons si souvent, sortant de Jésus par une activité propre et inquiète, voulant autre chose que lui seul, et sans le savoir ni le vouloir, nous cherchant nous-même. Le bienheureux Henri Suso, admirable personnage avec qui je viens de faire connaissance, dit la même chose que saint Bonaventure. Il rapporte que dans une de ses extases, il fut enseigné par Notre-Seigneur que cette union de contemplation intérieure grave,
sérieuse, cachée et divine doit nous tenir les yeux constamment fixés sur lui, Jésus, comme objet et fin perpétuelle sans un seul moment de distraction. Da cui non distragga mai gli occhi neppure un momento. Les autres exercices d'esprit, comme veilles, jeûnes, austérité, pauvreté, etc., ne doivent tendre qu'à cette fin et ne sont utiles que comme aides à cette présence contemplative de Dieu. « Je te ferai goûter là, lui dit un jour Jésus, des jouissances sans épreuves, un goût de suavité sempiternelle et unexpériment d'éternelles béatitudes. Grâces concédées seulement à mes chéris et non à ceux du dehors, grâces cachées qui font crier avec les intimes soupirs du cœur: « Vous êtes vraiment un Dieu caché : Vere tu es Deus absconditus. »
Voilà notre vie, voilà la vie intérieure, la vraie vie de la Visitation, que troubleraient des désirs plus agités et plus brillants, voilà ce but intime que tu connais et qui doit te suffire. Ta patronne sainte Jeanne-Françoise avait fait vœu de s'arrêter toujours au plus parfait. Voilà ta perfection ; repose en elle sans t'inquiéter des carmélites et des clarisses, et garde-toi de jamais rien faire ni vouloir que sous l'impulsion de Celui qui est en toi comme Seigneur et comme amour.
Adieu, ma chère sœur, ne te donné-je pas un