LETTRE AUX ENFANTS OBLATS
Paris, 7 novembre 1874.
Epistola prima Ludovici Gastonis de cœcis ad Fratellos Filiolosque claudicantes : salutem et benedictionem (1).
rjffjl^lfnfin je trouve une demi-heure de transi Hm^^11'^^ pour vous écrire, mes chers pe- [î|^4y^tits frères et chers petits enfants : et c'est a la maladie que je dois ce loisir. Depuis huit jours j'ai été rudement secoué par des hémorrhagies qui ont duré plus de quarante heures, que les moyens les plus énergiques ne pou-
1. Première épure de Louis Gastcn,de l'ordre des aveugles, aux frères et petits enfants de l'ordre des boiteux ou de saint Claude, sjlut et bénédiction.
vaient arrêter et qui m'ont obligé pendant plusieurs jours, de suspendre en tout ou en partie mon cher travail. Depuis hier je suis à peu près à flot, et tout me fait espérer que, moyennant quelques précautions, je vais pouvoir recommencer mes excès.
Ces excès sont chose sacrée. N.-S. nous en a donné l'exemple, consigné en toutes lettres dans l'Evangile, et proclamé à deux chœurs de la manière la plus liturgique par Moïse et par Elie : « Et dicebant excessum ejus, quem completurus eratin Jérusalem.» En ce monde, il est impossible de ne pas faire d'excès ; qui ne les fait point à gauche, les fait à droite, et qui ne les fait point à droite, risque bien fort d'y tomber à gauche. L'amour du bon Dieu, quand il remplit bien un cœur, sort et éclate nécessairement avec une certaine dose de violence, ou pour mieux dire d'ardeur; et voilà de suite un excès. Quel est h chrétien quelque peu évangélique, et à plus forte raison, quel est le prêtre et le religieux, que l'on ne taxe pas « d'exagération», c'est-à-dire d'excès? Donc, mes chers petits frères, à la suite de notre très bon et très saint Maître, modèle et Seigneur, marchons joyeusement dans la bonne et raisonnable voie des bons excès, étant bien sûrs que le garde-fou de l'obéissance est plus que suffisant
pour nous empêcher de faire des sottises. Les saints se sont tous quelque peu tués ; et on peut dire de tous les bons serviteurs de Dieu, que le service de leur Maître fatigue et use, ce qu'un médecin disait naguère au pieux Mgr de la Bouillerie : « Tant que vous ferez votre religion avec cet acharnement, vous ne guérirez pas. »
Daignez prier pour moi, mes chers Pères, et mes bons petits frères, non pour que je guérisse de ces petites infirmités qui accompagnent nécessairement la fatigue du travail et la fatigue de l'âge, mais pour que, à votre exemple, j'aime et serve tout de bon Jésus, dans la prière persévérante, dans la vie pénitente et austère, dans le détachement complet de ce monde, et dans la paix de Jésus-Christ, qui est la seule joie des cœurs. Voilà la seule santé désirable ; l'autre, la petite, celle qui a plus d'inconvénients que d'avantages, est commune aux mauvais et aux bons, aux chats, aux chiens et aux hommes.
Etes-vous tous bien fidèles à la devise que je vous ai laissée comme souvenir de notre retraite: «Être Jésus? » Ce n'est pas chose commode ; et c'est plus facile à dire qu'à faire. Moi, je passe mon temps à dire aux autres de le faire, ce qui est très bon ; et je voudrais bien le passer, en même temps, à le faire moi-même, ce qui serait
— 33° — meilleur encore. Héias ! Je me rappelle involontairement, quand je prêche ces bonnes choses, ce que disait un jour saint François de Sales, de lui-même: «Je ressemble fort aux enseignes des hôtelleries ; elles font entrer les gens de dans et restent toujours dehors. » Ce que le bon
(Cœtera desiderantur.)