‹ Lettres de Mgr De Ségur de 1854 à 1881Chapitre 31 sur 35 · AU FRÈRE AUGUSTIN SCHOL ASTIQUE · texte numérisé non relu

AU FRÈRE AUGUSTIN SCHOL ASTIQUE

Paris, 21 novembre 1874.

Mon cher enfant,

-A^'e viens bénir de loin ta belle fête. Je (fcÇf r^n'ai que deux minutes à moi ; aussi me V-!>-^ClContenterai-je de t'embrasser et de te féliciter, en te recommandant de nouveau d'être bien simple, en même temps que bien fervent dans ta piété, de te garder toujours, au dedans et au dehors, dans la paix du bon Dieu, de ne pas faire d'imprudence en fait de mortification, et tout ensemble, da faire joveusement pénitence pour attirer la miséricorde du Sacré-Cœur sur toi-même d'abord, puis sur tous ceux qui en ont besoin, inter quos primus ego.

Adieu donc, mon enfant très cher, que la bonne Vierge te conserve, ainsi que le bon petit frère Alexandre, le frère André et tous les autres,

dans la grâce et dans l'amour de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

AUX ENFANT.; 03LATS.

Janvier 1875.

Mes petits Frères, mes petits Fils, mes petits bijoux,

cgii ce temps de Noë', les petits passent

, gavant les grands; et quelque excellent &-v* \&M que soit le Père saint Joseph, le petit enfant Jésus a le pas sur lui. Donc le Père saint Joseph-Gréa, les autres petits Pères saint Joseph, saint Joseph-Constant, saint Joseph-Augustin ne trouveront pas extraordinaire que j'aille droit à vous les petits oiseaux du nid. les petites fauvettes, les petits rossignols, les petits merles, les petits oiseaux-mouches, les beaux petits oiseaux de paradis.

Le jour des S. S. Innocents, le frère Aldegrin et le frère Paul, ainsi que le frère Benoit, devaient avoir l'air, dans leur chape rouge, de ces beaux oiseaux d'Amérique qu'on appelle des Cardinaux et qui, tout blancs de la tête à la queue, ont, les uns une superbe huppe rouge vermillon, les autres les chapiers, la dos tout rouge. Je ne sais si ces oiseaux chantent bien, mai; ce que je sais, c'est

•qu'il faut qu'ils chantent trois fois bien, pour chanter aussi bien que mes chers petits enfants de Saint-Claude.

J'ai encore dans l'oreille, ou mieux, dans le «eut, la jolie petite voix de tel et tel d'entre vous, enlevant doucement, humblement, pieusement et joyeusement le « Jam lucis orto sidère,» ou' bien, le « Te lucis ante terminum. » Jamais, je veux vous le dire pour votre consolation et votre encouragement, jamais je n'ai entendu si bien chanter en priant, prier en chantant.

Quelle délicieuse vocation que la vôtre ! Le Père séraphique ■ saint François comparait les Frères-Mineurs aux petits oiseaux des bois, parce que, comme les oiseaux, ils n'avaient ni feu ni lieu, posaient sur la branche, étaient vêtus -d'un fauve plumage grisâtre, mangeaient ce qu'ils pouvaient, allaient toujours pieds nus, et chantaient, toujours gais comme des pinsons, des moineaux, des pierrots. Il en est de même de vous mes chers petits, sauf les pieds-nus, et saufaussi •que vous êtes des merles blancs, chantant bien mieux que tous les pierrots et tous les moineaux du monde.

Pour mes étrennes, mes chers petits enfants, je vous demande d'aimer chaque jour notre Jésus d'un amour aussi tendre que fort, aussi

ardent que tranquille et doux : de ne jamais manquer par votre faute la céleste et divine communion de chaque matin; de sentir bon Jésus toute la journée et par conséquent toute l'année, vous enivrant ainsi les uns les autres de son parfum divin ; d'obéir à votre règle comme de vrais anges «quifaciunt voluntatem ejus»; de travailler comme de vrais petits ânes, lesquels, quoi qu'en disent les mauvaises langues, sont des bêtes très laborieuses comme vous, très modestes encore comme vous, et sans aucun doute moins musiciennes que vous.

Portez en procession mes affectueux souvenirs, mes bonnes amitiés aux petits cousins de saint Oyend dont le Père prieur et le Père Constant me disent un grand bien. Je leur donne, à eux comme à vous, les mêmes petits avis et leur demande les mêmes étrennes,ou à peu près. Sont-ils avec vous à la messe chantée et à vêpres, tous les jours à la cathédrale? Quelle belle formation pour des séminaristes, et quelle initiation excellente à la vie et à la sainteté spéciales qu'ils sont appelés à mener un jour !

Embrassez tous pour moi le bon Père prieur et vos Pères maîtres, à l'occasion de la bonne année. Merci de vos lettres à tous que j'ai reçues ces jours derniers. Voici un petit billet pour le

- 3§4 cher Père Constant. Figurez-vous q*ue !e Père Gréa, chose épouvantable ! ne m'a pas encore envoyé de vos reliques. Adieu, mes petits, adieu chers Pères, et Frères que j'aime si cordialement dans le cœur adorable de Notre Seigneur Jésus- Christ.

AL' R. P. D. CRÉA

Château de Livet (.Orne), 28 juin 1 3 7 > . Mon cher et excellent Père,

§£5^5^ près avoir été très sérieusement soûl mff&yM ffant> du côté du foie et de la bile, j

mt

Wfœfyyâ termine en ce moment une cure de repos et de bon air, en Normandie, chez ma dernière sœur. — Sans être encore bien vaillant, je vais infiniment mieux, et je m'apprête à rentrer à Paris après-demain. Mais ce sera pour dix ou douze jours à peine ; car je sens que j'ai besoin de me refaire sérieusement, si je veux^ après la rentrée des classes, être en état de reprendre mon collier de travail. C'est au fond de la Bretagne, chez une autre de mes sœurs, que j'irai chercher cette réfection au bord de la mer, sous le manteau de sainte Anne d'Auray, et tout à côté de la tombe vénérée et chérie de ma mère. Comme nous allons être éloignés les uns des

autres, Saint-Claude et Auray, le Jura et le Morbihan ! Hélas ! mon cher Père, que Saint- Claude n'est-il près de Sainte-Anne ! Comme j'irais demander joyeusement l'hospitalité aux chers chanoines réguliers que vous connaissez, et comme j'irais avec bonheur me délecter à entendre leurs beaux chants liturgiques, si simples, si pieux, si pleins ds prière, si dignes de Jésus- Christ et de l'Eglise, toujours nouveaux, quoique toujours les mêmes ! Quand me sera-t-il donné de me retrouver au milieu de vous?... Je bénis toute la communauté, et je prie le féroce Père maître des Petits-Frères de vouloir bien leur accorder, en mon nom, une bonne et aimable petite promenade, au lieu qu'ils préfèrent ; mais que ce ne soient pas de ces courses forcenées, de l'invention du P. Constant, si je ne me trompe, qui font rentrer les jambes dans le corps, qui éreintent pour tout un trimestre et qui ont failli faire crever, comme une outre, notre pauvre petit frère t-ugène. Les médecins disent que cela ne vaut rien du tout, et que cela use au lieu de fortifier.

J'embrasse les uns après les autres ces braves patits fraticelles du Saint-Sacrement, en leur demandant de porîer mon souvenir au pied de l'autel, et en leur recommandant la paix et la

joie du cœur, l'énergie au service de Dieu, la simplicité et l'union tranquille dans l'oraison, le zèle de l'étude, et l'amour fraternelle plus tendre et le plus dévoué.

Tenez-moi au courant de ce qui pourra vous arriver. Où en est le Traité de l'Eglise que vous mave\ promis ? Et quand publierez-vous enfin ce Cours de liturgie, qu'il faudra faire pénétrer de gré ou de force, dans nos séminaires?

Je ne crois pas aller trop loin, en vous assurant, mon cher Père, que vous ferez une grande œuvre ecclésiastique, en publiant ces deux petits traités.

Adieu. J'embrasse et bénis tout particulièrement le cher petit frère Augustin. Il me pardonnera de ne pas lui répondre en particulier, ainsi que le bon P. Modeste.

Fax omnibus vobis (manu propria.)

AU R. P. DOM CRÉA

Kermadio par Auray (Morbihan), le 9 septembre 1875. Mon cher bon Père,

e ne vous écris presque jamais. Ce serrait bien mal et en outre tout à fait (inexplicable , s'il m'était possible de faire autrement. Mais entre mon travail et mes

devoirs de chaque jour, entre mon assommante correspondance, qui me fait ressembler au tonneau des Danaïdes, toujours vidé et toujours rempli, et enfin entre les arrêts forcés que m'impose de temps à autre l'atteinte évidente du « Jam delibor », il ne me reste quasi plus de temps ni de force pour mes pauvres amis.

Je vous dirai donc, mon cher Père, et à vous mes chers grands et petits frères, que je continue, de loin comme de près, à vous aimer imperturbablement, à penser bien souvent à vous et à laisser courir mon cœur jusqu'à Celui de la cathédrale de Saint-Claude, où vous chantez si bien, et où les bons anges du diocèse doivent si joyeusement féliciter vos anges gardiens du bon et vrai service que vous rendez ainsi au très grand Dieu de l'autel.

Je me rappelle la paix toute céleste, le recueillement si religieux et si bon de la petite chapelle du monastère ; à Prime surtout et à Complies. C'est la prière catholique dans toute la majesté de sa simplicité. Vous êtes les plus éloquents prédicateurs de la prière que j'aie jamais entendus. Tenez ferme à cette angélique vocation, mes petits frères, et vous aussi, bons et braves novices et scolastiques, boutons de rose qui devez vous ouvrir un jour et vous épa-

nouir pleinement au soleil des vœux de la religion. N'écoutez point les petits découragements du dedans, ni les mirages du dehors. Tene quod' habes. Ce que vous avez, c'est la perle précieuse; ne lui préférez rien, sanctifiez-vous malgré le diable, dans cette pure atmosphère, et sous votre robe blanche, soyez tous tout blancs, au dedans plus encore qu'au dehors.

Je supplie, par carita, comme disent les Italiens, les deux ou trois pères enragés qui mènent les promenades, de ne pas risquer de ramener fourbus les pauvres fraticelles, qui n'ont pas encore comme eux des « bottes de sept lieues » — Et le croquet? Toutes les pièces sont-elles encore en bon état ? Les boules sont-elles encore rondes ? Et combien de marteaux ont été cassés déjà?

Adieu, mon cher Père, mes chers frères, mes bons petits enfants. Daignez ne pas m'oublier devant le bon Dieu. Hélas ! quand pourrai-je me retrouver au milieu de vous ?

Je bénis et embrasse en particulier le frère Alexandre et le frère Augustin, mes vice-secré" taires.

A TOUTE LA COMMUNAUTÉ

Paris, le 8 décembre 187$.

En la fête de l'Immaculée-Conception.

Mon excellent Père, et vous tous, mes chers Pères, Frères et chers enfants.

>e ne veux pas laisser passer notre grand jour de fête, sans vous saluer à travers

(les cent cinquante lieues qui nous séparent, et vous souhaiter, avec les plus tendres bénédictions de la sainte Vierge Marie, une ample participation à la grâce du mystère de l'Immaculée- Conception, lequel se résume, ce me semble, en deux nuances de sainteté ; l'une plus blanche que la lumière est la grâce de l'innocence parfaite, l'autre plus ardente que le feu est la grâce du triomphe plein et entier sur le démon et sur les trois concupiscences ; le tout pour la gloire, l'honneur et l'amour de Notre-Seigneur Jésus- Christ, dont nous sommes les temples vivants, et qui, dans son grand sacrement, vient à nous chaque jour comme jadis au paradis terrestre.

Cette grâce de l'Immaculée-Conception est à nous puisqu'elle est à notre Mère, et, entre tous ses enfants, il me semble qu'elle doit être tout spécialement à sa blanche petite famille de Saint-Claude. Vous devez tous, pour être dignes

— 39° — de votre habit religieux, être immaculés aux yeux de Dieu et de sa Mère ; et comme la Vierge immaculée, vous devez être forts contre l'ennemi noir qui veut vous salir. Mes petits frères nouveau-nés, Jean-Marie-Hippolyte et Oyend , je vous souhaite tout particulièrement cette belle grâce, aux débuts de la belle vie de prière, de recueillement et d'amour que vous avez eu le bonheur d'embrasser.

Si le bon Dieu me permet d'aller me tremper au milieu de vous dans la ferveur et la foi de la vie religieuse, je vais trouver tout le monde bien grandi: les vieillards de l'Apocalypse, le P. Adrien, le P. Jean-Baptiste, le P. Louis, le P. Modeste, etc., grandis en sainteté, en humilité, en douceur, en détachement, en oraison ; les vieux frères novices, grandis eux aussi en dignité et en perfection, et devenus de vrais petits moines ; les petits frères devenus de petits hommes, les Pères-roquets, des Pères-verts ; les délicieuses voix de soprano de 1874, devenues de grosses basses, ou en attendant la basse, d'atroces voix chevrotantes, éraillées, de rogomme. Mais ce qui sera toujours le même en ce monde et en l'autre, ce sera le cher et unique cœur, cor unum et anima una, qui bat à l'unisson avec le cœur sacré de Jésus, dans toutes vos poitrines.

Adieu, mes chers Pères et mes chers enfants. Je vous remercie tous de votre tendre et religieux souvenir. Je remercie en particulier mon bon petit frère Augustin de ses lettres qui me rappellent si bien la simplicité, l'ouverture et la tendresse de son cœur.

Adieu, mon cher P. Gréa. Comptez-vous toujours venir à Paris cet hiver ? Votre couvert sera mis chez nous tous les jours.

Je vous embrasse tous in osculo sancto,

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