ALI FRÈRE LOUIS, POSTULANT
26 juillet 1879.
En la fête de Sainte-Anne, grand'mère de tous les chanoines réguliers de l'Immaculée-Conception.
Mon cher Louis,
je voici donc au port du salut. Dieu ne jsoit mille fois béni ! Et le bon P. Gréa ^aussi, quit'areçu si miséricordieusement et pour qui il faut être désormais un vrai fils, plein de respect, d'obéissance et d'amour filial. Moi, je deviens ton grand-père, et comme tel je continuerai toujours àt'aimer de tout mon cœur. Applique-toi à garder, toujours, en tout et partout, avec révérence et amour, la très sainte présence de Dieu, et ravive-la chaque matin par une bonne oraison et une communion très humble et bien joyeuse. Confesse-toi au bon Père, et, à son défaut, au P. Paul Benoît.
Dis de ma part au cher P. Gréa que je conti-
nue ma vie d'huître catholique dans le bon air de Bretagne, allant tantôt mieux, tantôt un peu moins bien, mais en somme me remettant tout doucement quant au fond. Que sainte Anne le bénisse, lui et toute notre chère famille de Saint-Claude. Adieu, mon enfant. Aide-moi bien de tes bonnes prières, et obtenez-moi tous la grâce suréminente de pratiquer pleinement et d'aimer constamment la divine règle de saint François de Sales. « Ne rien demander, ne rien refuser, ne rien désirer. »
A TOUTE LA COMMUNAUTÉ
Auray (.Morbihan) le 19 août 1879.
Mes chers enfants, mes bons vieux amis et mes petits frères, Absens corporc, prœsens autem spiritu.
'e viens à travers les deux cents lieues îi nous séparent, et en Notre-Seigneur iqui nous unit pour ne faire qu'un de nous tous, consummati in unum(Dominum Jesum), je viens dis-je, vous bénir et vous donner le bon baiser de paix, de tendresse et de sainte charité. Je dois une réponse à trois d'entre vous ; mais comme vous n'avez tous en réalité qu'un cœur et qu'une âme, le cœur de Jésus en qui
sont tous les nôtres, et l'Esprit de Jésus qui anime, éclaire et embrase l'esprit de chacun de vous, je réponds ici à chacun et à tous, à chacun en la personne de tous.
Je commencerai à me recommander de nouveau et instamment à vos chères prières. Tout en allant réellement mieux depuis six semaines, je ne suis cependant pas brillant; et, jusqu'à présent, il me faudrait, si j'avais à vous parler, commencer par la fameuse parole de Jérémie : « A, a, a, nescio loqui (i). »• Pour continuer et pour achever, il faudrait que l'ange Gabriel s'en mêlât et me touchât du doigt la tête et la langue. C'est lui, en effet, du moins je serais tenté de le croire, qui est le patron des muets et de tous ceux qui après avoir été quelque p?u liés en leur langue ont recouvré la parole. De la part de Celui qui est la parole même, Verbuni Dei, il m'a dit, le 1 1 juillet : « Et ecce eris tacens, et non poteris loqui usque in diem quo (2) » tes petits enfants de Saint-Claude ressembleront de si près au petit saint Jean-Baptiste, qu'ils t'obtiendront de recouvrer ce que lu as perdu. En attendant ce jour-là, je dois me contenter, mes chers fils,
h) Je ne sais plus parler.
(2) Voilà que tu seras muet et que tu ne pourras plus parler jusqu'au jour où... (Parole de l'ange à Zacharie, père de saint Jean-Baptiste.)
d'être, pour vous et avec vous, ce qu'est ma belle petite lampe de l'Oratoire de la communauté. Autour de la lampe qui brûle nuit et jour dans ma petite chapelle domestique de Paris, j'ai fait graver cette prière : « Semper lucens et ardens cuite te, Domine Jésus : utinam sic ego (i). » Je vous confie à tous la réalisation de ce vœu, qui part de mon cœur : car c'est plus facile à écrire qu'à réaliser. Combien de fois la lampe ne fume-t-elle pas ! Combien de fois ne risque-t-elle pas de s'éteindre ! Ce que je demande pour moi, et ce que vous voudrez certainement m'obtenir de la miséricorde du Sauveur au Saint-Sacrement, je le demande instamment pour chacun de vous, mes bons amis. « Semper » jour et nuit, dans la tentation comme dans la joie de la paix ; « lucens» par l'esprit de foi qui éclaire et transforme tout ; « et ardens » par un profond, suave et ardent amour, par une volonté fervente, très obéissante et allant se perdre pour ainsi dire, dans les flammes du Sacré-Cœur eucharistique.
Voilà un bon petit sujet d'oraison que je vous recommande.
Adieu, mes bons et chers amis, mes enfants,
i. Toujours brillante et ardente devant vous, Seigneur Jésus : puissè-je être de même !
— 43' — mes chers frères et Pères. Puissions-noustout ce bon devenir des saints, « sicut in caloet in terra ». Je vous embrasse tous du fin fond de mon cœur.
: . P. DOM GRÉA.
Auray (Morbihar), le 21 septembre 1879.
Cher bon Père,
"|*^p^||ornme vous êtes charitable de vous pré- 8 fS ^ ' :ccuoer ainsi de ma vieille patraque ! Je Bft£gjJ%Svotts en remercie tous de tout cœur, et vous en particulier qui donnez à toute la communauté l'élan et les bonnes touches. Je pensais précisément à vous ces jours derniers et me demandais comment vous pouviez faire pour mettre bout à bout la dépense de chacun de vos chers enfants spirituels. Les vertus religieuses et les saintes choses de la liturgie font vivre très assurément de la vie spirituelle et éternelle ; en ce monde elles contribuent beaucoup à garder en santé et en longue vie ceux qui ont le bonheur de s'y adonner ; mais enfin elles ne dispensent ni de manger, ni de se vêtir, ni de se chausser, ni de se blanchir, ni d'user ses habits, ni de payer les notes des fournisseurs. Si vous aviez, parmi vos amis du dehors, plusieurs qui vous aimassent autant que moi et qui pussent vous donner dix à
douze mille pauvres petits francs par an, je comprendrais un peu le mystère de votre existence ; mais où sont, hélas ! ceux qui pourraient donner beaucoup et qui veulent donner beaucoup? J'ai connu une très-bonne dame, veuve, sans enfants, sans héritiers, embarrassée de plus de onze cent mille livres de rentes, qui pourrait sans s'en apercevoir, donner d'un seul coup de quoi vous faire vivre pendant toute une année, et qui me disait un jour, à moi-même, qu'elle ne pouvait plus continuer à donner un billet de mille francs à une œuvre qui semblait lui sourire beaucoup et qui était excellente en elle-même, « parce que, disait-elle, la gelée vient de faire de grands dégâts dans la serre chaude d'un de mes châteaux; je vais être obligée d'y remplacer pour vingt-cinq mille francs de plantes grasses qui ont péri ».
Si cette pauvre dame connaissait nos plantes grasses, mon cher Père !
Je me prépare à rentrer à Paris dans quelques jours. Je compte y être le Ier octobre et commencer peu à peu, petitement et prudemment, à y essayer mes forces. Je ne sais si l'essai sera couronné de succès ; je vous le dirai, et j'en bénirai Dieu, à cause d'un grand nombre d'âmes très chères à qui je puis rendre encore beaucoup de services, Dieu aidant. Si Notre-Seigneur a
d'autres desseins sur moi, je le verrai bientôt, et m'efforcerai, avec l'assistance de vos saintes prières à tous, de vivre au jour le jour, de faire de mon mieux les petites choses qui se présenteront au fur et à mesure, et, s'il le faut, de ne rien faire du tout.
Je vous souhaite à tous les plus douces bénédictions de Jésus et de Marie. Je souhaite à tous les frères une pleine et entière fidélité à la sainte et très sainte communion, source de toute sainteté, et pain quotidien des vrais fidèles de Jésus - Christ. Tant que cette sainte pratique régnera parmi vous, vous demeurerez un beau bouquet de roses, de lis et de violettes.
AU R. P. DOM CREA
Paris, le 27 octobre 1 S 7 9 .
Mon cher et très cher Père,
'ai reçu votre bonne lettre, et je bénis avec vous Notre-Seigneur de la grâce /^surabondante dont il daigne imprégner le cher petit monastère naissant confié à votre sollicitude paternelle. Répétez bien sur tous les tons à ces âmes toutes blanches, qu'elles ne sont toutes blanches que par la sainte et très sainte Eu-
charistie, centre vivant de tout l'ordre de la grâce. Saint Jean, en sa vieillesse, répétait à ses disciples : « Aimez-vous les uns les autres et cela suffit. » On doit dire à une communauté aussi vivante, aussi bénie que celle de nos bons chanoines réguliers : « Communiez humblement et pieusement chaque jour ; allez fidèlement chaque jour à la source de la grâce et de la sanctification, de l'humilité et de la douceur, de la pauvreté, de la chasteté et de l'obéissance ; allez, et cela suffit. »
Ne trouvez- vous pas, mon cher Père, que les pères spirituels ne reviennent pas assez sur ce point central, d'où s'élancent les rayons de la vie de la grâce, delà sainteté chrétienne et religieuse ?Celatient, ce me semble, à un manque d'esprit de foi en la présence réelle du Sauveur dans l'Eucharistie, à un reste de vieilles habitudes jansénistes, et à un manque de confiance en l'efficacité de la sainte communion. Je suis bien convaincu qu'il est impossible qu'une âme bonne et droite, comme sont sans exception tous vos Pères, frères et enfants, résiste à l'action quelque peu persévérante de la communion quotidienne, à la seule condition qu'on la fasse sérieusement, humblement et de bon cœur. Il n'y a pas de légèreté ni de faiblesse qui puisse tenir devant ce flot continu de grâce sacramentelle.
Merci, mon cher Père, de votre sollicitude à l'égard de ma patraque. Il me paraît évident que je vais infiniment mieux, et qu'avec des précautions suivies, je puis encore espérer de revoir mes chers bons fils de Saint-Claude. Je vous prie de les bénir tous de grand cœur en mon nom, et de leur dire, ou plutôt de leur redire que je les aime tendrement, tous et chacun, même les trois ou quatre inconnus.
Adieu. Que la sainte Vierge, Notre-Dame de la sainte liturgie, bénisse et féconde pour le ciel vos chants et vos cérémonies incomparables! Qu'elle donne des voix angéliques à ceux qui ont des voix inhumaines au service de l'Église! Je vous embrasse pour la peine. Je vais bientôt regarder arec Méthol le fond de ma caisse, et voir s'il n'y aurait pas moyen de lui extraire une dent molaire d'une entière blancheur.
P. S. Je vous prépare une caisse assez grosse de livres de toutes sortes, qui ne trouvent plus place dans notre bibliothèque, et dont le petit Père Alexandre, avec ses fines lunettes, pourra peut-être tirer parti. Il vous suffira, mon bon Père, de construire une annexe à la bibliothèque actuelle, rejoignant par-dessus le torrent, les montagnes qui vous font vis-à-vis.
Comment vous envoyer cette caisse? Par
I.ons-le-Saulnier ? ou par Champagnole ? ou par le télégraphe ?
AU R. P. DOM GRÉA.
Paris, mardi 16 décembre 1S79.
Mon cher et excellent Père, e vous écris par la plume de Méthol,
(en l'absence du bon abbé Diringer, qui fait une petite course de famille. Je vous aurais écrit bien plus tôt, si je n'avais espéré pouvoir vous donner quelque bonne nouvelle des grosses affaires qui vous préoccupent tous à si juste titre. Je n'ai pu rien apprendre.
Dès que vous aurez des nouvelles, mandez-lesmoi. Vous savez si j'y tiens.
Comment supportez-vous ces terribles froids ? Tous les jours je pense à vous ; et, si je ne savais votre tendresse paternelle, j'aurais peur pour notre cher troupeau, surtout pour lee agneaux et pour quelques-uns des moutons moins solides que les autres. Comment va la poitrine de mon cher frère Paul le Grand ? et l'oreille de mon vieux fils Louis-Marie? Avez-vous des malades ? Et comment va la pauvre soeur infirme qu'on appelle la caisse ?
Pour moi, je vais assez bien, grâces à la bonté
- :37 — divine et à la protection de la sainte Vierge immaculée.
Adieu, mon très bon Père et très cher ami. Du courage et de la joie en Notre-Seigneur : Gaudete in domino semper, iterum dico, gaudete.
Je vous bénis et vous embrasse tous (propria manu).
AL- R. P. PO?J GREA.
Paris, le 2 mars 1880.
Mon cher Père,
to ici un petit billet de 500 francs pour ti\\f .7? alimenter votre maigre carême maigre, -SSâ^KS^et la maigre bourse qu'entretient maigrement le pauvre, le cher, le maigre P. Gréa. Vous ne me parlez pas de cette pauvre caisse, habituée à vivre de misères ; serait-elle morte et enterrée ? Et qu'est-ce que 500 francs pour ressusciter une caisse ?
Comme vous le dites, voilà les grandes affaires de Saint-Claude terminées ! Espérons que le grand désir de bien faire, qui a été l'unique mobile des gens de bien en cette circonstance, attirera miséricorde sur les autres, et que la chère petite communauté n'aura point à en souffrir. J'ai su quelques bons et beaux mouvements d'hu-
milité de votre nouvel évêque ; ils m'ont fait plaisir: car «Deus kumilibus clat gratiam. » Sa résistance aux instances réitérées de l'autorité supérieure a été vive et sincère, et l'ordre formel du Pape pour une acceptation. immédiate, pure et simple, n'a été aucunement sollicitée par lui. Que ce soit là, mon cher Père, un adoucissement à vos peines !
Ce qui est bien assurément pour vous et pour votre sainte petite famille, la volonté expresse du bon Dieu, c'est que tous et chacun, vous vous appliquiez plus que jamais à devenir, sinon de grands saints, du moins de petits saints ; mais j'entends des saints tout de bon, et « non des fantômes de saints», comme disait un jour joyeusement le cher saint François de Sales. Le bon vieux saint Vincent de Paul, moins littérateur, disait «des carcasses de saints». Et comme je fais un peu moi-même partie de la communauté malgré l'absence, je prends pour moi tout le premier ce que je dis à tous, en leur demandant, pour l'honneur et la consolation de celui qui vit dans nos cœurs à tous, d'être bien paisibles de cette grande et divine paix qui surpasse toute émotion, toute crainte comme toute joie terrestre, et qui garde souverainement les esprits et les cœurs en Notre-Seigneur : « Pax Dei quœ exsu-
perat omnem sensum, custodiat corda vestra et intelligentias vestras in Christo Jesu (i)! » Quel beau sujet d'oraison que cette parole si simple ! Il y a de quoi se nourrir pendant tout un carême, et ultra. Quelle bonne et solide sainteté réjouirait le Cœur de Jésus en nous, si nos esprits ne contemplaient, ne jugeaient rien qu'à sa lumière, qui est la bonne lumière de la vérité, et ne goûtaient, necherchaientrien que dansson amour, qui est le bien pur, sans mélange ! Le bon Père saint Joseph devait être comme cela dans l'humble petit monastère de Nazareth, et l'enfant Jésus était l'âme de toute cette belle vie de Marie et de Joseph. Nous avons l'immense bonheur de posséder avec nous, par l'Eucharistie, en nous, par la grâce de l'Eucharistie, ce même trésor de Nazareth, adoré et aimé uniquement.
Adieu, mon cher Père. Adieu, mes frères et mes enfants. Je vous bénis et vous embrasse tous en l'amour de notre amour.
i. Que la paix de Dieu qui dépasse toute idée garde vos coeurs et vos intelligences dans le Christ Jésus.
AU R. P. DOM CRÉA
Méry-sur-Oise, le 6 avril 1S80.
Cher bon Père,
C^a^ftuelle année laborieuse pour vous ! Une |^|^V| seconde épreuve, bien autrement redou- (§g|ffe33 table que la première, vous est imposée, presque sans trêve ni répit... Comme j'aurais voulu pouvoir causer cœur à cœur de tout cela avec vous ! Malheureusement le détraquement de ma santé ne me permet guère de songer pour cette année à un aussi long voyage ; et, à moins que vous ne soyez obligé de venir à Paris d'ici à quelques mois, je ne vois pas la possibilité de réaliser ce cher désir. Depuis la fausse attaque qui m'a frappé, il y a neuf mois, je me sens obligé à des précautions jusqu'alors inconnues, et j'ai ia conscience que, d'un moment à l'autre, je puis être frappé d'une manière tout à fait sérieuse. Je ne m'en préoccupe pas autrement, puisque rien ne peut m'arriver sans la volonté expresse de notre bon et très bon Seigneur Jésus. Mais enfin, je suis obligé d'en tenir compte. En un sens, c'est excellent ; car cela vous tient en permanence « aux écoutes » comme disait un jour saintement et finement le cher saint François de Sales . Grâces à la protection de la sainte Vierge imma-
culée et aussi à celle des bonnes prières de la chère petite famille de Saint-Claude, que j'aime tant, malgré l'absence trop prolongée, et qui veut bien aussi m'aimer un peu, j'espère que si la main de Dieu venait à me toucher à l'improviste, « Manus Domini tetigit me », je trouverais grandement miséricorde auprès de son Sacré- Cœur ; et c'est cela principalement, mon cher Père, et vous aussi, mes chers petits frères, que je vous supplie de demander dans vos communions pour votre vieil ami, retenu loin de vous jusqu'à nouvel ordre. Mon cher Père, tenez-moi du moins bien au courant de vos craintes, de vos espérances, de vos projets. Qu'allez-vous faire immédiatement devant ces décrets impies, arrachés par Satan à la franc-maçonnerie et par la irancmaçonnerie aux grands pécheurs à qui la pauvre France est aujourd'hui livrée? Pensez-vous à demander asile à un autre diocèse ? Ou même à un autre pavs ? Mais, mon Dieu ! où aller aujourd'hui pour fuir devant « venturam iram (i) » ? Dans quelles campagnes se disperser aujourd'hui que les campagnes valent les villes , les villes. Paris , et Paris rien du tout, et moins que rien ? Ces charmantes vocations religieuses si pures et
(i) La colère prochaine.
si fortes, comment les abriter et les laisser s'appuyer les unes sur les autres?
Après Pâques, j'ai été chercher un peu de repos et surtout de grand air hors de l'infect Paris, « ubi satanas habitat ». S'il plaît à Dieu, j'y rentrerai demain ; et après?... A la garde de Dieu ! C'est le cas ou jamais, de pratiquer à la lettre la règle évangelique si sanctifiante : « Ne vous inquiétez pas du lendemain, le lendemain aura soin de lui-mêm-e; à chaque jour suffit son mal. Ne craignez point ceux qui ne peuvent tuer que le corps ; mais celui qui peut perdre le corps et l'âme en enfer, ah ! celui-là, craignez-le», et servez-le !
Adieu, mon très bon Père et vieil ami. Je bénis et embrasse avec une grande tendresse tous nos enfants et nos chers frères ; finissant par celui qui les a tous rassemblés et consomnés en un au pied du tabernacle.
Montgeron (Seine-et-Oise), le n juin 1880. Mon cher Père et mon vieil ami.
e vous envoie ci-inclus, un petit billet de cinq cents francs, que j'ai le bonheur de pouvoir vous destiner au milieu des mille embarras de la situation. Méthol et moi, nous ne
comprenons guère comment nous arrivons à toujours payer. Combien je suis heureux de vous faire du bien et du plaisir, dans un moment si critique pour vous et vos chers amis et enfants ! Je les bénis tous du fin fond du cœur, et leur recommande, avec vous, de passer fortement, dans la paix et la sainteté de l'Eucharistie, l'agitation des mauvais jours qui s'approchent. C'est dans ces moments-là surtout qu'il faut se recueillir bien saintement en Jésus-Christ, que nous portons en nous, au ciel, et qui en nous, est immuable, absolument au-dessus des ébranlements et des agitations de la terre. Nos cœurs doivent ressembler auxt rayons du soleil ; par leur côté supérieur et,' principal, ils sont tout au soleil, tout dans le soleil, inséparablement unis au soleil ; et par l'autre bout, ils touchent à la terre, à la boue de la terre, et à toutes les saletés qui sont le propre de la terre, surtout en république. Or, cette merveille qui constitue la vie des saints et leur sainteté propre (et très propre), nous l'avons tous à notre disposition, au moyen de l'union à Jésus, et de la communion avec Jésus. L'union, c'est le mystère de la grâce ; la communion, le mystère de l'Eucharistie: l'une et l'autre sont le mystère de l'amour de Dieu et de la vraie vie chrétienne.
Portez, de ma part, ce petit et intarissable sujet d'oraison à la chère famille des rossignols de Saint-Claude, lesquels sont, en vérité, des merles blancs.
Je me soigne comme une vieille femme. J'ai ici une petita installation très commode, et qui a l'immense avantage d'être bon marché. Je tâcherai de me soustraire au tapage, aux odeurs et aux dérangements de Paris ; les vendredis, samedis et dimanches seuls, j'irai m'y exposer, autant que le requièrent les besoins de mes chers pénitents. Quel dommage que la cage de vos merles ne soit pas à Montgeron !
Adieu, mon cher bon Père. L'abbé Diringer et Méthol qui sont avec moi, se recommandent, comme moi, à vos saintes prières, surtout au Salve Regina du soir. Je vous embrasse tous et vous bénis du fond du cœur.
A TOUTE LA COMMUNAUTÉ
Montgeron (Seine-et-Oise), le 23 juin 1880.
Mes chers et très chers enfants,
lusieurs d'entre vous ont eu à diverses ^reprises et tout récemment encore, l'ai- ; niable pensée de m'envoyer de leurs nouvelles et de celles de la chère famille de Saint-
Claude. Toujours j'ai voulu leur répondre en particulier, et toujours je me suis trouvé dans l'impossibilité morale de le faire, débordé que j'étais par mille dérangements et surcroîts de travail, de sorte que mes pauvres petites lettres d'amitié au bon P. Gréa ont dû leur tenir lieu de réponse. '
Cette fois, je n'y tiens plus ; et aux approches du jour redouté de la persécution, je veux vous dire à tous directement combien je vous suis attaché, et combien je vous aime, combien je voudrais pouvoir être au milieu de vous dans ces temps de trouble et de bouleversement. Que va devenir la petite barque où la charité de notre cher Père supérieur vous avait recueillis, dans l'espérance de vous faire franchir à tous, dans la paix et dans le recueillement de la vie monastique, les passages souvent si difficiles, si agités, de la mer de ce monde ? Comment votre bien-aimé pilote pourra-t-il maintenant vous garantir et vous guider? J'attends avec une anxieuse impatience de ses nouvelles, et par conséquent, des vôtres, à l'occasion de ce 29 juin, où le démon veut nous empêcher de célébrer, dans la joie de leur triomphe, la belle grande fête catholique de nos Pères dans la foi, les incomparables apôtres saint Pierre et saint
Paul. De biens ferventes prières sont montées vers le ciel depuis trois mois, pour obtenir miséricorde au milieu de la tempête : de quelle manière plaira-t-il à notre bon Maître de les exaucer ? Ce qui est bien bon, c'est que nous sommes sûrs qu'elles seront toutes exaucées d'une manière souveraine, et que nous recevrons du Sacré-Cœur de Jésus une grâce spéciale et immense à cette occasion.
Quel bonheur, mes frères et mes chers enfants, si j'apprenais que l'on a trouvé le moyen de ne pas trop vous disperser, de manière à laisser subsister entre vous un lien quelconque de bon exemple, de soutien mutuel, de direction possible ! Je vous renouvelle, quoi qu'il arrive, une prière, ce n'est pas assez dire, une supplication que je vous ai adressée maintes fois, pour l'amour de Jésus-Christ, et pour l'amour de votre chère vocation ; c'est, là où vous serez, de continuer, de toutes vos forces et de tout votre cœur, à vous recueillir de votre mieux dans la cellule de votre âme, d'y garder fidèlement compagnie à Notre-Seigneur, d'y prier beaucoup, d'alimenter chaque jour cette union de vie éternelle et d'amour , par une communion bien humble, bien pieuse, bien pure. Touc est là, comme le disait un jour le saint curé d'Ars,
quelques mois avant sa bienheureuse mort.
Et puis, si nous sommes plus ou moins dispersés par les violences de l'homme ennemi, gardons, le plus possible, des rapports intimes de correspondance fraternelle et religieuse les uns avec les autres. Si parfois vous en sentez le besoin ou l'attrait, écrivez-moi, mes enfants ; si je puis jamais vous aider en quelque chose, comptez toujours sur ma vieille et toute paternelle tendresse.
Je remercie le P. Lupicin et son ouaille illustrissime, le petit frère Claude-Marie, qui m'ont écrit ces jours derniers; le bon frère Augustin, le frère Paul le Grand, le bon P. Constant et les autres qui m'ont écrit précédemment. Je vous recommande tous à la bonne chère sainte Vierge, en l'amour de laquelle nous sommes et serons toujours si bien unis. Qu'elle nous accorde à tous une grande grâce de force et d'innocence, qui est la grâce spéciale du mystère de son Immaculée-Conception !
Je vous embrasse tous, mes très chers, in osculo sancto, le bon Père supérieur en tête, et à la queue, le petit frère Pierre le Genevois, et l'autre plus petit encore qui a pris sa place au dernier rang, m'a dit le P. Gréa. Pax Domini ait semper vobiscum.
P. S. Pour plus de sûreté, au point de vue de la police et de la poste (manu propria), écrivez-moi à l'adresse de mon bon serviteur : « M. J. Méthol, 39, rue du Bac, Paris. »
AU R. P. DOM GRÉA,
Montgeron (Seine-et-Oise) 28 juillet 1880. Mon cher Père,
^P^otre dernière lettre m'a fait du bien. Elle Mme prouve que votre nouvel évèque aime f-^la chère petite communauté, et par conséquent qu'il pourra au besoin s'interposer auprès du gouvernement, pour vous couvrir et obtenir qu'on vous laisse tranquille jusqu'à nouvel ordre.
Ce serait un si grand malheur que la dispersion de ce petit troupeau dont le Bon Pasteur est si bien le maître, et si totalement la lumière, la vie, la gloire et l'amour. Notre-Seigneur trouve peut-être autre part des cœurs aussipurs, aussi simples, pour s'y reposer ; mais plus purs et plus simples, plus aimants et pkis dévoués, j'en doute fort. Et puis, si ces pauvres enfants venaient à être dispersés, que deviendraient-ils ? Où retrouveraient-ils la bonne nourriture que vous leur donnez ? Ne serait-ce point la perte irrépa-
rable de plusieurs d'entre eux ? Avez-vous pensé à vous réfugier en masse dans quelque coin du catholique canton de Fribourg ou du côté de la vallée d'Aoste ? ou bien enfin, dans quelqu'un de ces pieux asiles que la foi admirable de nos bons Espagnols ouvre aux pauvres religieux français persécutés? Ce dernier parti serait peutêtre le moins irréalisable. Recommandez-le donc à la protection de Notre-Dame de Lourdes.
Quelques-uns de nos petits frères m'ont écrit depuis quelque temps de bien charmantes lettres, pleines de foi et de cœur. Que je regrette d'être si loin de Saint-Claude ! Le médecin vient encore tout dernièrement de m'interdire les longs voyages. Comme nous serions bien ensemble! Et comme nous nous animerions tristement et joyeusement à la fois à souffrir pour l'amour du Sauveur ! Nos chers rossignols et nos oiseaux de paradis chantent-ils toujours aussi bien les louanges du bon Dieu ? Nulle part la prière ne doit monter si pure et si sainte jusqu'à Dieu. Puissiez-vous continuer longtemps, continuer toujours cet office plus angélique qu'humain, et acquérir autant de mérites pour le paradis que vous lui donnez sur la terre de chants et de saintes harmonies !
Donnez-moi bientôt des nouvelles des grosses
affaires qui vous touchent tous de si près. Avezvous encore de quoi manger?
Adieu. Je suis toujours sous les influences de ma vieille congestion cérébrale, bien que le mieux soit très sensible, et que je n'aie plus besoin que de précautions, d'hygiène et de régime. L'abbé Diringer est en vacances en Alsace depuis une quinzaine de jours et ne reviendra que du 15 au 20 août.
Continuez bien, mes bons et chers amis, à prier pour votre vieil ami de l'Ile-de France, et daignez suppléer par la richesse de vos trésors à ce qui manque à ma pauvre misère.
AU R. P. DûM CRÉA.
Montgeron (Seine-et-Oise) le 31 août iS8o. Mon cher bon Père,
iuand vous serez délivré des soucis de H'heure présente, soyez assez bon pour 'me tenir au courant de ce qui vous concerne. Depuis quelque temps, je suis tout occupé et préoccupé de vous, et, comme vous l'écrivait, il y a deux ans, le bon petit frère Pierre, de Genève : « Mon cœur est toujours tourné vers Saint-Claude. »
Je bénis et embrasse toute la chère coramu-
nauté, in osculo sonde. Que tous prennent bien garde aux ruses de l'ennemi, qui cherche au moins à troubler, à effrayer et à attrister ceux à qui il ne peut faire davantage. J'ai déjà dit la messe pour vous, et, ce matin encore, je vous mettais tous de mon mieux dans la plaie entr'ouverte du Sacré-Cœur de Jésus.
Merci au cher petit frère Louis-Marie, à qui je répondrai certainement bientôt ; et mille bonnes bénédictions à toute la sainte famille.
P. S. Pensez-vous devoir venir à Paris avant le Ier octobre? Notre petit Montgeron est sur la ligne de Lvon ; et nous serions si heureux de vous y recevoir, ne fut-ce qu'un moment ! Ma pauvre patraque est toujours patraque: depuis huit jours, je me suis senti encore plus démoli qu'avant.