LETTRES A M. DE X*** ANCIEN ELEVF. DF. STANISLAS ET A SA FEMME
Laigle (Orne), 26 août, (sans date d'année) — vers 1862.
j|erci mon cher enfant de ton aimable sou- Ijvenir pour la Saint-Louis. Je te souhaite ^à mon tour les bénédictions que tu as demandées pour moi, et par-dessus tout, la plus utile pour toi en ce moment, la paix de l'âme et une bonne piété, bien simple, ronde, franche, courageuse et sans défaillances. Saute à pieds joints par-dessus tes scrupules et tes inquiétudes vagues de conscience ; souviens-toi que tu sers un bon Maître et qu'il t'aime cent mille fois plus que tu ne peux l'aimer. Confiance donc et marchons bravement.
Ne pense donc pas à tes vocations, c'est du temps perdu. Quand il faudra te décider, le bon Dieu t'éclairera.
D'ici là, demeure en paix et vis au jour le jour avec une bonne conscience et une vraie bonne volonté! Amuse-toi sans te dissiper ; pense que tu portes Dieu en toi ; nage, rame et barbotte dans la M anche, sans toutefois rester au fond : cela simplifierait par trop l'affaire de ta vocation,
J'embrasse mon petit Armand et avec lui le vieil Edmond.
Août 1869.
Mon cher Edmond et ma chère Misel,
T. e réponds à l'instant même à la grande, cKbonne et heureuse nouvelle. Vous voici jdonc papa et maman en herbe, ou pour mieux dire, en fleurs ! Le fruit, encore caché dans la fleur, ne pourra être cueilli qu'après le carnaval, à la naissance du printemps. Quoique venant en carême, j'espère qu'il ne sera pas maigre. Je le bénis d'avance, en vous bénissant tous deux, ce cher enfant de votre mutuel amour, déjà bien des fois sans doute offert au bon Dieu et consacré à la sainte Vierge Immaculée. Quel beau symbole de Dieu et de la vie divine, que la famille ! La famille se compose de trois qui ne font qu'un, qui n'ont qu'un nom, qui constituent l'unité dans la multiplicité ; ce sont trois personnes distinctes qui ont une seule et même nature, la nature humaine. De même, en Dieu ; le Saint Esprit, fruit éternel de l'amour infini du Père et du Fils, complète la Trinité et constitue
la vie divine. Toi, mon vénérable Edmond, chargetoi 'd'être parfait comme le Père céleste est parfait ; c'est maintenant une affaire de convenance, de haute convenance de ta part ; car ce grand Père des pères te fait l'honneur de t'associer à sa paternité sur ton enfant. Sois comme lui, bon avant tout, paternel et miséricordieux. Jamais il ne se fâche, jamais il ne grogne, ni ne boude, ni ne fait visage de bois.
Vous, ma bonne petite Misel, soyez douce et humble de cœur comme le Fils que vous représentez, et qui s'est résumé lui-même en ces deux attributs. Le Fils s'appelle aussi le Verbe et la Sagesse: représentante delà Sagesse, soyez sage, raisonnable et excellente ; représentante du Verbe c'est-à-dire de la Parole, de grâce, ne soyez pas bavarde ; le Père (Edmond) s'impatienterait nécessairement, et la paix de la petite Trinité serait compromise.
Et toi, petit Symbole caché du Saint-Esprit, prépare-toi à être un jour l'amour de ton père et de ta mère, le lien de leurs deux cœurs, la vie et le bonheur de leur intérieur; et pour cela, pauvre petit, sois aussi bon qu'eux.
Adieu, mes enfants. Que Misel ne fasse aucune imprudence, ni rien qui la fatigue. Je vous embrasse tous deux du fond du cœur en vous bé-
nissant tous trois, au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. C'est le cas, ou jamais !
ÏS3
Les Nouettes, 19 juin 1871.
Cher Edmond,
| éni soit le petit Edouard, comme a été bénie la petite Misel ! Bénis soient et leur ■éjJ^M^ père et leur mère, dont Notre-Seigneur daigne si bien commencer à tresser la vivante couronne. L'apôtre saint Paul appelait ses enfants spirituels « sa joie et sa couronne, gaudium meum et corona mea » ; tu peux en dire autant de ces deux bons petits êtres que Misel et toi vous élèverez pour le ciel plus que pour la terre, plus pour le bon Dieu que pour vous-mêmes. Oh ! les heureux enfants ! En voilà qui sont nés coiffés ! Leur coiffure est semblable à la mitre épiscopale, formée de deux parties, aussi brodées, aussi belles l'une que l'autre, et si bien unies que les deux forment une mitre : ainsi serez-vous tous deux, veillant sur vos enfants, aussi bons l'un que l'autre, aussi doux, aussi humbles, aussi charitables, aussi chrédens, et ne faisant jamais qu'un cœur et qu'une âme.
Je suis venu passer ici une vingtaine de jours, pour présider à deux premières communions de famille, que la rougeole a empêchées net au beau milieu de la retraite préparatoire. Je repars demain pour Kermadio, espérant que je serai plus heureux le 29, fête de saint Pierre, où doit se faire la première communion d'un autre petit neveu et d'une autre petite nièce. Je compte ne revenir en Normandie que dans les premiers jours d'août et à Paris que dans les premiers jours d'octobre ; mais quels projets peut-on former au milieu de la tempête qui ébranle en ces temps-ci et Paris et l'Europe entière ! Il y a six mois, je pensais sérieusement à ne plus jamais rentrer, du moins pour y demeurer, dans cette ville de malédiction et de blasphèmes ; maintenant il me semble que j'y pourrai et que j'y devrai rentrer ; plus il v a de mal s'élevant contre Jésus-Christ, plus il faut réagir et donner non-seulement sa parole et ses forces, mais au besoin son sang et sa vie. Adieu mes chers quatre-z-enfants, que la sainte Vierge s;arde et bénisse mille fois !
Paiis, le i$ janviei Mon bon cher Edmond,
?• ai
'aurais voulu répondre immédiatement à bonne lettre du jour de l'an et te dire itout ce que tu sais déjà depuis bien longtemps, que je t'aime toujours du fin fond du cœur, comme mon cher fils, que notre bonne Misel partage avec toi ce sentiment si profond et que je m'unis à vous deux pour aimer avec vous, comme un vrai grand-père, ces trois bons petits enfants, que vous élevez si admirablement.
J'ai plusieurs fois par semaine l'occasion toute naturelle de raviver ce doux souvenir; grâces aux deux chasubles dont je me sers le plus habituellement.
L'ancienne est toujours charmante, me dit Méthol et la « chasuble aux roses » est sinon la plus belle, du moins la plus aimable et la plus aimée de ma petite sacristie.
Je vous envoie à tous pour l'année 1880, sans compter les autres, mes vœux de bon et pur bonheur. Puissent ces années périssables qui passent si vite, nous établir bien solidement dans la grande vie éternelle, où notre Père céleste nous attend, où Jésus et Marie nous préparent notre
place avec tant d'amour ! Soyons bien iidèles, en attendant, au grand Sacrement de la vie éternelle qui est l'Eucharistie, et demeurons à la suite du bon Pasteur qui y fait entrer ses brebis et ses agneaux.
Adieu, mon cher Edmond et ma chère Misel, adieu mes bons petits enfants. Je me recommande tous les jours à votre souvenir devant ÏDieu. Je ne vais pas mal du tout, quoique, au fond, je sois désormais inscrit dans le régiment si nombreux des vieilles patraques. Je vous embrasse et vous bénis tous cinq très tendrement
Paris, le 24 février 1880.
Mon cher Edmond et ma chère Misel,
demain matin, 25 février, je sais bien qui |M§esera placé sur ma patène, et sur qui ; tombera directement là divine bénédiction du sacrilice de N. S. Jésus-Christ. Autour de vous viendront se ranger les trois enfants que ce bon Seigneur vous a donnés, pour lui-même d'abord, puis pour vous, et je me servirai à cette intention de la chère chasuble des cinq roses. Si
jamais la bonne Providence vous permettait de repasser cet été à Paris, en allant en Bretagne, je renouvellerais cette bonne messe de famille, et nous compléterions la petite fête en déjeunant ou en dînant ensemble. Jevous y invite d'avance, et comme nous vivons en république, ce seront les trois petits représentants de la liberté qui commanderont le repas, à notre barbe à nous trois qui représenterons l'autorité.
Il y aura demain onze ans, mes bons amis, que j'ai eu le bonheur de recevoir, au nom de Dieu, votre double serment d'union et d'amour. Gardezle tous deux avec un soin jaloux, préoccupés avant tout de bien aimer Dieu et de vous bien aimer l'un l'autre, d'être l'un pour l'autre nonseulement bons, mais délicats, mais parfaitement aimables, profondément dévoués, toujours joyeux, vous soutenant l'un l'autre dans la bonne voie par le bon exemple.
Je vous charge, mes enfants, d'embrasser vos enfants de ma part et en mon nom; puis si vous n'êtes pas trop fatigués, de vous embrasser mutuellement, à la même intention ; enfin je charge mes trois filleuls de vous embrasser tous deux chacun à leur tour ; et , pour couronner la fête, de s'embrasser tous les trois les uns les autres, sur les deux joues, sans rire, sans sourciller, sans éternuer,
sans s'étouffer, sans se mordre, sans s'égratigner, sans se tacher.
Adieu et mille bonnes bénédictions.