‹ Lettres de Mlle de LespinasseChapitre 43 sur 128 · MADAME LA MABQUISB DU DEFFAND A MADAME LA DUCHESSE DE LUYNES · texte numérisé non relu

MADAME LA MABQUISB DU DEFFAND A MADAME LA DUCHESSE DE LUYNES

Ce n'est point, Madame, comme à la personne du monde que je respecte le plus, ni à celle de qui je me fais un deroir de dépendre, mais comme à la plus tendre et à la plus sincère amie que j*aie, que je me détermine à tous parler aujourd'hui avec la plus extrême confiance. Je commence par vous promettre une vérité exacte, et une entière soumission.

Je suis aveugle, Madame, et on me loue de mon courage, mais que gagne» rois-je à me désespérer T Cependant je sens tout le malheur de ma situaticm et il est bien naturel que je cherche des moyens de l'adoucir. Rieo me scroit plus propre que d'avoir auprès de moi quelqu'un qui pût me tenir compagnie et me sauver de Pennui de la solitude : je l'ai toujours crainte, actuellement elle m* est insupportable.

Le hasard m'a fait rencontrer une personne dont l'esprit, le caractère, la fortune me conviennent extrêmement. C'est une fille de vingt-deux ans, qui n'a point de parens qui l'avouent ou du moins qui veuillent et qui doivent l'avouer; cela vous apprend assez son état; c'est à Chamrond que je l'ai trouvée^ elle n'en partit que trois Keniaincs ou un mois avant moi ; il y avoit quatre ans qu'elle y étoit, elle s'y étoil établie après la mort de Madame d'Al-^ bon, mère de ma belle-sœur, qui Tavoit élevée, et qui, malgré sa jennesse, lui avoit donné des marques de la plus grande amitié. En mourant, elle lu, laissa, par son testameut, cent écus de rente viagère et lui confia la clef d'un bureau où elle avoit une somme d'argent asses considérable, lui ordonnant de la <:arder pour elle. Cette fille, qui avoit passé sa jeunesse avec M. d'Albon, tr.i 0 (le Madame de Vichy, n'hésita pas un seul instant : elle mena M. d'Albon au dit bureau, lui en donna la clef et lui remit tout l'argent qui y étoit. Je ne %a:s .si Madame de Vichy eut connoissaace de celte circonstance, je sais seulement que voyant rafOiclion de cette fille, mon frère et elle lui proposèrent de la suivre à Chamrond, ce qu'elle accepta avec beaucoup de joie. Ceci, je crois, se passa en 1747 ou 48. M et Madame de Vichy vinrent à Paris en 1749, et quoique celte fille n'eut alors que dix-sept ou dix-huit ans, ils la laissèrent à Chamrond et lui confièrent leur fille et leur petit garçon. Quand j'arrivai à Chamrond ils m'en firent des éloges infinis, ils me vantèrent son esprit, soa caractère, ils me dirent toutes les obligations qu'ils lui avoient, le soin qu'elle se donnoit pour l'éducation de leur fille. Je trouvai qu'elle mériloit en effet tout le bien qu'ils me disoient d'elle, je m'aperçus seulement qu'elle étoit fort triste et qu'elle avoit souvent les larmes aux yeux. Enfin, mon frère m'apprit qu'elle voulolt les quitter et se retirer dans un couvent. Il me dit qu'il ne s'en soucieroit guère, sans l'extrême affliction où en étoit Madame de Vichy. Je leur offris mes services pour l'en dissuader, ils acceptèrent ; je la pressai alors fort vivement d'abandonner son projet, mais je la trouvai inébranlable. Elle me dit qu'il ne lui étoil plus possible de rester avec Monsieur et Madame de Vichy, qu'elle en éprouvoit depuis longtemps les traitemcns les plus durs et les plus humil^arji, que sa patience étoit à bout ; qu'il y avoit plus d'un aa

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qa'etlc avoit ^Jéclaré à Madame de Vichy qu*elle vouloit se retirer, mais qu'elle aToit consenti à différer encore de quelques mois, pour lui donner une marque de déférence, mais qu'elle ne pouroit plus soutenir les scènes que Ton lui fai- •oit Ions les jours; qu'elle aroit écrit i M. d'Aibon, sur l'amitié duquel elle eomptoit beaucoup, pour le prier de lai arrêter un logement dans un courent et pour l'envoyer chercher. Je lui représentai les regrets de mes parens, qui dévoient lui prouver l'amitié qu'ils aroient pour elle, l'ennui qu'elle auroit dans un couvent, et la misère qu'elle y éprouveroit, n'ayant que les cent dcus de pension que lui avoit laissés Btadame d'Aibon par son testament. Elle mcrépon* dit à cela qu'il n'y avoit rien au monde qu'elle ne préfér&t & rester à Chamrond; qu'elle espéroit beaucoup de l'amitié de M. d'Aibon qui l'avoit toujoun traitée comme sa propre sœur, qu'elle ne doutoit point qu*il ne reconnât ce qu'elle avait fait pour lui en lui remettant l'argent de Madame d'Aibon, et qu'indubitablement il lui feroit quelque rente viagère, qui, jointe à ses cent écus, la metlroit à portée de vivre daus im couvent ; qu'enfin sa résolution étoit inébranlable. Je rendis compte à Monsieur et à Madame de Vichy du peu de soccès de ma négociation; je ne pensois point à elle dans ces temps-là, et ce ■e fut que peu de jours avant son départ, que m'ayant marqué beaucoup de chagrin de me quitter, et beaucoup de répugnauce d'aller dans une ville où de certaines choses fort désagréables pour elle étoient de notoriété publique, il me vint dans l'esprit qu'elle poorroit bien se mettre dans un couveut à Paris, Je n'étois pas alors fort éloignée d'y penser pour moi, et c'étoit une compagnie tonte trouvée en cas que je prisse ce parti ; je lui en dis un mot, il me parut que ce seroit pour elle le comble do bonheur. Voilà où nous en étions ensemble à la fin d'octobre, qui fut le temps où M. d'Albou l'envoya chercher; je fus témoin des pleurs de mon frère et de ma belle-sœur, et des supplications qu'ils loi firent de ne les point abandonner, ou du moins de leur promettre de venir passer tous les étés avec eui : les enfans. tuute la maison étoient en larmes. J*ai l'honneur de vous dire ces circonstances, parce qu'elles prouvent qu'elle étoit aimée, estimée, et qu'elle ne se st^paruit point d'eux désagréablement. Elle me demanda en grâce de lui donner de mes nouvelles et de trouver bon qu'elle m'écrivit ; j'y consentis avec plaisir. A peine fut-elle arrivée dans son coavent à Lyon, qu'elle écrivit à Madame de Vichy, qui lui ht réponse. Pour moi, depuis ce temps j'ai été en commerce de lettres avec elle. Je partis de Chamroad à la fin de novembre et je ne fus à Lyon qu'au mois d'avril. J'y rettai dix jours, pendant lesquels je la vis tous les jours; elle arrivoit chez moi h onte heures du matin et ne me quitloit qu'à six heures du soir qui étoit l'heure va il falloit rentrer dans son couvent. M. le c irdinal de Tcnciu la rencontra ^het moi dans la visite qu'il me rendit, il me demanda qui elle éloit, je ne fis p9s difficulté de lui en faire la corifuience, il n'y avoit dans la ville personne de qui il n'eût pu l'apprendre. Je le priai de lui accorder sa protection pour lui faire obtenir dans son couvent une cbai'.^hie particulière, ce qu'il eut la bonté 4e ra'aecorder en écrivant une lettre a r.tblM'Ssc, qu'il envoya par M. l'abbé ie Puisignieux, son neveu. Les rctriercinKus que je fis au cardinal occasionaèrent entre lui et moi une conversation s.ir cette fille. Il me dit le premier fueje devrois me l'attacher, et quo «lau!; If nialhour dont j'étois men.icé, elle me leroit utile et nécessaire; que nrcs pmcns et M. d'Aibon dévoient le désirer

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