MADAME LA DUCHESSE DE LUTNES A MADAME DU DEFFAND
Versailles, 7 avril 1734.
Je sens, madame, avee la plus sensible reconnoissance, les nouvelles preuves de Totre confiance et de votre amitié dans la consultation que vous voulex bien me faire, et dont il n*y a que votre cœur qui en ait besoin. J'ai raisonné de vos projets avec le président et M. de Maçon, étant tous trois dans les mêmes lentimens pour vous, et le même désir de votre bonheur, et de fout re qui eut soulager votre état. Ainsi, personne ne peut mienx que vous décider de quelle ntilité et de quelle ressource vous sera cette compagnie. Je sais en général qaMl y a beaucoup d'inconvéniens à s'attacher une complaisante : les eommencemens en sont d'ordinaire merveilleux, mais souvent Pennui et le dégoût viennent ; d'abord on le dissimule, et puis il se fuit sentir avec amertume. J'en ai vu un exemple bien sensible entre mesdames de Tourbes et de Yildre, qad étoient même d'une espèce bien plus considérable. EnGn vous y ferez vos léflexioni. Si l'établissement de mademoiselle de Lespinasse étoit dans un courent d'où vous Tenverrief chercher souvent, et même passer quelques fois plu« iieart jours avee vous, cela scroit différent, parceque sans embarras vous sériel h maîtresse d'augmenter ou de diminuer votre liaison autant et si peu qu'il fOUi plairoit. A l'égard de la répugnance que monsieur votre frère et madame votre bellCHiœur paroissent avoir à votre projet sur cela, comme vous ne m'en mandes pas les raisons, je n'en imagine qu'une de bonne, c'est la crainte que dans Paris elle ne trouve des conseils et des ressources pour se douner un état, et il ne faut pas se flatter que tout ce que vous pourriez dire, ni votre eolëre, ni votre indignation, pAt l'arrêter un moment. Ce scroit un si gtand avantage pour elle que rien ne la pourroit engager à le sacrifier, et vous se« liei bien fâchée d'y avilr contribué en la faisant valoir et lui ayant douué des
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imii qui ponrroieiit la protéger dans cette entreprise, dont tons saTef qa'H y • plusieurs exemples. D'un autre c6té, si tous croyez qu'en tous l'attachant ce soit une barrière insurmontable à cette idée, c'est peut-être un serrice que vous rendrez à votre famille, cela peut être utile. C'est à vous à bien peser toutes ces raisons. M. et madame de Vichy ne m'ont rien mandé sur cela, quoique j'aie eu de leurs nouvelles ces jours-ci; ainsi j'en conclus qae cela ne leur tient pas trop à cœur. Voilà, ma chère nièce, des réQexions que j'ai cru devoir vous exposer pour répondre à votre confiance, ne souhaitant d'ailleurs que tout ce qui peut adoucir votre état et vous rendre heureuse; c'est l'objet des vœul d'un cœur qui vous est très-tendrement attaché*
UADÂME DU DEFFÂND A MADAME LA DUCHESSE DE LUTNBS.
Il n'y a point de malheur, madame, dont vos bontés et votre amitié ne puissent me consoler ; je l'éprouve dans Tinstant, par le plaisir infini que m'a fait votre lettre. Si je n^avois pas la crainte de rendre celle-ci trop longue, je me laisserois aller aux épanchemens de mon cœur et de ma reconnoissance, mais vous n'en sauriez douter, et je dois vous épargner l'ennui d*un second volume.
Toutes vos réflexions sont judicieuses et raisonnables. J'en conçois toute l'importance, aussi suis-je bien déterminée à prévenir, autant qu'il sera possible, tous les genres d'inconvéniens que j'ai à craindre. D'abord je dirai que cette ■ fille est une demoiselle de ma province que je n'ai chei moi qu'en attendant qu'elle ait trouvé un logement dans un couvent, et pour y mettre plus de vérité, |e vais tout à l'heure m'assurer de la première chambre vacante dans Tintérieur de Saint-Joseph. Je la lui ferai occuper dans de certaines occasions, lorsque j'irai à la campagne. Ainsi, madame, si nous ne nous convenions pas, notre séparation ne fera point un événement ; je ne pourrois prendre le parti de la mettre tout à fait dans un couvent sans une augmentation de dépense qui me seroit un peu à charge, et que je suis forcée d'éviter. L'article le plus important est Tétat de celte fille; il est inquiétant, je l'avoue, mais c'est encore une raison de plus pour me déterminer k l'avoir auprès de moi, plut6t qu'à I» mettre dans un couvent, parce que dans le couvent, je ne pourrois pas savok ce qu'elle feroit comme je le saurai quand elle sera auprès de moi, où, soiu prétexte de bienséance et de considération pour elle, je ne la laisserai jamais sortir qu'avec des personnes de confiance, ou bien accompagnée de quelqu'un de mes gens. Je ne suis pas assez sotte pour me flatter qu'aucune raison d'amitié, (le reconnoissance ou de crainte pût l'empêcher de réclamer son état si elle y Irouvoit de la possibililé, mais comme il n'y en a aucune, et qu'elle a beaucoup d'esprit, j'ai tout lieu de croire qu'elle ne fera aucune tentative; le désespoir seul pourroit l'y porter ; au lieu que menant une vie douce et heureuse, elle s'en contentera. Enfin, si je me trompois dans ces conjectures, je «erai du moins à portée de savoir ses démarches, et d'en Instruire ceux qui y g&Dt intéressés. Je suis persuadée que c'est leur avantage que cette filU Mit
auprès de moi ; e'eit l'avif de tout les gens sensés à qui j*en ai parliî, de M. le cardinal de Tencin, de M. de Maçon, du président, etc. ; les opjoviitiuns de mon fière et de ma beile-scBur ne peuvent être fondées que sur le rcssonlinenC qa'ilsont de ce que cette fiile a touIu les quitter, et ils me sauront gré par ia faite de ce qui leur déploît danf le moment présent. Je reçus ces jouis passés une lettre de M. le cardinal de Tencin, qui m'offroit de faire partir cette fille après Pâques, et de la confier au procureur et à la procureuse géuérale do Lyon qui venoient à Paris par la diligence. Je viens de lui écrire tout à l'heure que j'acceptois ses offres, j'attendois pour cela Totre répuose.
Je 6nis, madame, en vous répétant que je suis comblée de vos bontés, que je vous en demande la continuation, et que de toutes les marques que vous voudrez bien m'en donner, celle à laquelle je serai le plus sensible seront vos conseils, dont vous jugerez que je suis digne par la promptitude avec laquelle fe m'y soumettrai.
'* vous sois, madame, btea respeetneoscmcnt et inTariablement attachée.
MADAUE DU DEFPAND A MADEMOISELLE DE LESPINASSE.
Lundi, 8 avril 17B^.
Je reçois dans le moment, ma reine, la réponse de Madame de Luynes, elle est absolument, telle que je la pouvois désirer, remplie de reconnoissance de ma eoofiiànee, de réflexions sur les inconvéniens où je m'expose, et d'intérêt et d'amitié qui lui font désirer toutes les choses qui me conviennent. J'espère, ma reine, que je n'aurai jamais à me repentir de ce que je fais pour vous, et que TOUS ne prendriez point le parti de venir auprès de moi si vous ne voui étiez pas bien consultée vous-même, et si ^ ous n'étiez pas bien décidée à nu faire jamais aucune tentative. Vous ne savez que trop bien combien elles scroient inutiles, mais aujourd'hui, étant auprès de moi elles devierdroicnt bleu funestes pour vous ; le chagrin qu'elles me causcroicnt vous attircroit de puissans ennemis et vous vous trouveriez dans un abandon où il n'y auroit plus de ressource. Cela dit, il ne me reste plus qu'à vous parler de la joie que j'aurai de vous voir et de vivre avec tous. Je vais écrire tout à l'heure à M. le Cardinal pour le prier de vous faire partir tout le plus tôt qu'il lui sera pos^ ■ibie. Faites en sorte qu'on ne sache votre départ que le jour même que vou^ partirez ; mandez-moi le jour où il sera arrêté, et quand vous serez en route faites partir une lettre de Châlons qui puisse m'apprendre que vous êtes en chemin, pour que je puisse savoir le jour de votre ii>'iivéej et que je me fasst le mérite auprès des Vaubaas de leur en faire conGdence.
Adieu, ma reine, faites vos paquets, et venez faire le bonheur et la cousoU- Ikm de ma vie ; il ne tiendra pas k moi que cela ne soit réciproque.
LETTRES
DE
M'" DE LESPINASSE