A M. DE GUIBERT
Paris, samedi m loir, 15 mai 177S.
Vou» partez mardi ; et comme j'ignore rimpressiou que fera sur moi votre départ, comme je ne sais point si j'aurai la liberté ou la volonté de vous écrire, je veux au moiiio vous parler encore une fois, et m'assurer de vos nouvelles de Strasbourg. Vous me direz si vous y êtes arrivé en bonn« •anté, si le mouvement du voyage n'aura pas déjà calmé voire âme : ce n'est pas elle qui est malade; elle ne souffre que des maux qu'elle cause, et la dissipation, le changement d'objets suffiront de reste pour la détourner de ce mouvement de sensibilité* qui peut vous être douloureux, parce que vous êtes bon et honnête. Oui, vous êtes bien aimable ; je viens de relire votre lettre de ce matin : elle a la douceur
i. Ce n'est pas tout à fait ce sentiment qui apparaît dans la première page du Journal d'un voyage en Allemagne, publié après la mort du comt< de Guibert. Voici ei^ quels termes il rend compte de sa disposition d*esprit à l'heure de la séparation :
c Le tO mai 1773. — Parti de Paris, entraîné par ma curiosité, par I< besoin impérieux de voir, de connaître; mais en môme temps, plus agité par mes regrets, désolé de me s(^parcr de tous les objets de mon afTection, triste d'entreprendre tout seul un long voyage, api es avoir eu l'espérance de le £&iro avec un de mes amis. Pourquoi ne restuis-je donc pas? C'est parce que le caractère commande, qu'il commande même au sentiment. Couchù à Meaui. ■ {Journal Sun voyage en Allemagnef fait en 1773. Paris, 1803 ; t vol. in-8.) — Cet ami qui devait accompagner Guibert était le chevaliei d'Agucsscau.
d LETTRES DE MADEMOISELLE DE LESPINASSB.
de Gessner * jointe à l'énergie de Jean-Jacques. Eh, mou Dieu 1 pourquoi réunir tout ce qui peut plaire et toucher, et surtout pourquoi m'olTrir un bien dont je ne suis pas digne, que je n'ai point mérité? Eh! non, non, je ne veux point de votre amitié ; elle me consoleroit, elle m'exaspéreroil, et j'ai besoin de me reposer, de vous oublier pendant quelque temps ; je veux être de bonne foi avec vous, avec moi; et en vérité, dans le trouble où je suis, je crains de m'abuser ; peut-être mes remords sont-ils au-dessus démon tort ; peut-être l'alarme que je sens est ce quioffenseroitlo plus ce que j'aime*. Je viens de recevoir dans l'instant une lettre si pleine de confiance en mon sentiment; il me parle de moi, de ce que je pense, de mon âme, avec ce degré de connoissance et de certitude qu'on a lorsqu'on exprime ce que l'on sent vivement et fortement. Ah, mon Dieu l par quel charme ou par quelle fatalité êtes-vbus venu me distraire ? Que ne suis-je morte dans le mois de septembre* I Je serois morte alors sans regret, et sans avoir de reproche à me faire. Hélas 1 je le sens, je mourrois encore aujourd'hui pour lui; il n'y a point d'intérêt dont je ne lui fisse le sacriOcc; mais il y a deux mois* que je n'avois point de sacrifice à lui faire ; je n'aimois pas davantage, mais j'aimoig mieux. Oh I il me pardonnera l j'avois tant souffert I mon corps, mon ûme étoient si épuisés par la durée de la douleur ! Les nouvelles que j'en recevois me jetoient quelquefois dans l'égarement ; c'est alors que je vous ai vu, c'est alors que vous avez ranima mon âme; vous y avez fuit pénétrer le plaisir ; je ne sais lequel m'étoit le plus doux, ou de vous le devoir, ou de le sentir. Mais dites-moi, est-ce là le ton de l'amitié ? est-ce celui de la confiance? qu'est-ce qui m'entraîne? laites-moi connoître à moi-môme ; aidez-moi à me remettre en mesure, mon
1. Salomon Gessner, dont les pastorales étaient alors très en vogue, et dont un ami de roademuiseile de Lcspiuasse, l'illustre et grave Turgot, avait traduit, en collaboratioa avec Ilubcr son maître d'allemand, le poëme de la Mort d'Abeij eu 1761 (Paris, in-12), et le premier livre des Idylles^ en 176*1 (Lyon, Bruydet, in-8). De cet engouement pour la sensibilité maniérée de Gessner naquit toute une littérature : ï Estelle, de Floriau (178S), et ^c Joseph, de Bitaubé (1786), etc.