Le marquis de Mora
3. Avant sa première rencontre, à la fin de juin 1772, avec M. de Guiber^^ chei W^atelet, au Moulin-Joli. (V. p. 18 .)
4. C'est donc vers le 1 5 mars 1773 qu'il faudrait reporter la dtle d'ua autan jacrjâce, mais hïl à M. de Guibcrt.
ftme est bouleversée ; est-ce vous, seroil-ce voire d(?pr.rl, qu'est-ce donc qui me persécute ? je n'en puis plus. Dans ce moment, J'ai delà confiance en vous jusqu'à rabaiidoii, el peut-être ne vous parlerai-je de ma vie. Adieu ; jl* vous verrai demain, el peut-ôlre aurai-je de rcuîbnrras de ce que je vous écris aujourd'hui. Plût au ciel que vous fussiez mon auii^ ou que je ne vous eusse jamais connu ! Croyez-vous? serez-vous mon ami? Pensez à cela, une fois iculenient; est-ce trop?
Dimanche, S 3 mai 1773.
Si j'étois jeune, jolie et bien aimable, je ne maiiqucrois pas de trouver beaucoup d'art dans votre conduite avec ûioi; mais comme je ne suis rien de tout cela, comme je suis le contraire de tout cela, j'y trouve une bonté et une bonnOteté qui vous ont acquis à jamais des droits sur mon ôme ; vous Tavez pénétrée de reconnoissancc, d'e-^/mie, de sensibilité et de tous les senlimens qui mettent de l'intimité et de la confiance dans une liaison. Je ne dirai [ms si bien que Montaigne sur l'amitié*; mais croyez-moi, nous la sentirons mîeui. Si ce qu'il nous dit avoit été dans son cœur, croyez-vous qu'il eût consenti à vivre apr(>s la perte d'un tel ami* I Mais ce n'est pas là ce dont il s'agit ; c'est de vous, c'est de la grâce, c'est de la délicatesse, c'est do l'à-pn^pos de votre citation. Vous venez à mon secours : vous voulez que je n'aie pas tort avec moi-môme ; vous voulez que voire souvenir ne soit pas un reproche douloureux pour mon cœur, et peut-être offensant pour mou amour-propre : en un mot, vous voulez que je jouisse en paix de l'amitié que vous m'offrez, el que vous mo prouvez avec autant de douceur que d'agrément; oui, je l'accepte : j'en fais mon bien;
1. Moulaigne a dit : • Si en l'amitié do quoy je parle, l'un ponvoit donner k l'aultre, ce seroit colny qui rccovroit le bieufaict qui obligero't son comiaignon. • L. I, eh. 27 , Essais, édit. Charpenlier, t. I, p. 271. — VA ailleurs : « L'amitié a les bras assez longs pour se tenir et se joindre d'un coiu|r de monde à l'autre. • I<^?ji, t. lY, p. 100. Voir encore : t. II, p. 188; III, p. 239; IV, p. lOÎ, 106, 215.
S. Etienne de la Doôtlc, ï roccasion duquel Moulaigne a écrit tout ee chapitre De VAmiiié.
elle me consolera ; et si jamais je jouis de votre société, elle sera le plaisir que je désirerai et sentirai le mieux.
J'espère bien que vous mVez pardonné le tort que je n'ai pas eu. Vous sentez bien qu'il me seroil impossible de vous soupçonner un mouvement qui seroit contre la bonté et l'honnûtcté. Je vous ai accusé pourtant; cela ne signifioit pas autre chose, sinon que j'élois foible et coupable, et surtout que j'élois troublée au point de ne plus conserver di présence et de liberté d'esprit ; vous voyez trop bien ef. trop vile pour que j'aie à craindre que vous vous so}?] mépris; je suis bien assurée que votre ÛL.e ne croit pas avoir à se plaindre des mouvemens de la mienne.
Je sais que vous n'êtes parti que jeudi à cinq heures et demie. J'étois à votre porte deux minutes après votre départ: j'avois envoyé le ndatin savoir à quelle heure vous étiez parti le mercredi; et, à mon grand élonnement, j'appris que vous étiez encore à Paris, et qu'on ne savoit pas môme si vous parliez le jeudi. J'allai moi-m^mc savoir si vous n'étiez point malade; et ce qui vous paroîtra affreuï, c'est qu'il me semble que je le désirois. Cependant, el par une inconséquence que je ne vous expliquerai pas, je me sentis soulagée en apprenant que vous étiez parti. Oui, votre absence m'a rendu le calme; mais aussi je me sens plus triste. Il faut que vous me le pardonniez, et que vous vous en contentiez Je ne sais si je vous regrette ; mais vous me manquez comme mon plaisir, el je crois que lésâmes actives et sensibles y tiennent trop fortement; ce n'est point l'idée de la longueur de votre absence qui m'aCQige : car ma pensée n'en voit pas le terme ; c'est simplement le présent qui pèse sur son dme, qui l'abat, qui l'attriste, et qui i peine lui laisse assez d'énergie pour désirer une meilleure disposition. Mais voyez quelle horrible personnalité 1 voilà trois pages pleines de moi, el cependant je crois que c'est devons que je suis occupée; au moins je sens que j'ai besoin de savoir comment vous éles, comment vous vous portez. Quand vous lirez ceci, mon Dieu I à quelle distance vous serez! Votre personne ne sera qu'à trois cents lieues; mais voyez que! chemin votre pensée a fait; que d'objets nouveaux! que d'idées I que de réflexions nouvelles 111 me semble que je ne parle plus qu'à votre ombre ; tout ce que j'ai connu de vous a disparu ; à pehie trouverez-vous dam votre mémoire les traces dos affections qui vous animoient
•l foas agMnreni les derniers jours <jue fous aveï paS9<?i à Parie. el c**?sl tant mieux. Vous suvexbi^nqne noussomtûcà. conventisquH lasenâibililé éfoît Tcpartagede Iîi mrdtocril6î et voire taraclère vous cooimatide d'i^tre grand ; vus lûlens vous conddconenl à la célélailé. Abandonnez-vous donc 4 vôtres desliiiée, et ditcs-voits bien que vous uûUis point fail pour cetle vîe douce el intérieure qu'exigent la lendresse el le s'dliraenL 11 n'y a que du plaisir el point de ^luire à ■ livre pour un seul objet. Quand on no peut que ri^gner lîtns un cœur, on ne rf»gne point dans Topinlon* tl y u iùê f^ùuis faiîs pour rinstoire : le vôlie. excitera un ionri'adfnî* ration* Quand Je me pénètre de cette pensée, celu niodtiro un peu rinlérôt que vous ui'avvz inspii-é. Adieu.
LETTRE m
Ittodî» 14 m^i 1773,
Jue dito:>-vou9 de ccilç loiie V A peine puis-jo me Hatter que vous n\*rcou(ieZj et je vous accable l Mais vous disiex l'autre jour, qu'on ccrivoit longuement à ses aniisj aux gen» jni plaisent, à ceux avec qui ou voudroit causer. Si vous îisiesÊ vrai, vous êtes donc obligt^, non pas à me lire avec ai^JÉ^t^ mais avec indulgence. Je viens de relire celle lon- |lîtlre; mon Dieul que je la Irouve ennuyeuse I mais je amenceruis, que cela ne vaudruit pas mieux. Je me sena en fonds pour ennuyer de plus d*uiie niauière : je suii trisle et morte; voyez ce que l'on peut faire de cela j mai» j'ai des questions à vous faire ; répondez-y, et vuua serex liieu aimable. Avez-vous eu celte lettre de Diderot? Il pr*5tend qu'il part le 6 de Juin : aiasi vous le verrea en Russie*.
I. Ou ut dan» les i/Zi/loiV^I de Barliaumont^ à ta date iu 31 avril ÎT^% ; t II. tiiilr>fo<, fié pouv/inl fâ:ri»ler aux iulliolUiiotisde rimptiraUlce dee Huâsiei, iHû à le reailii) nuprèi de cette «ïuveiahiet.. U doit aller d'abord . où ion fspètc qu'il fera valoir les maausciils crouit'.illcux qu'il Hi'ïei dans too porlefeuilli;. On esl facb'; f|u1l ail brûlé une cerl^oe ti^Ure <itr ralbâismi^ qu'il a^aîl écrite h madeaicûs«lle CUlroii, e\ dont •oï, «ffrajée d ètnt qualifiée dist'ipla d'une parfitte Jocjlrltie, eii;iea le ritktfi.. *lûis ttu «e Joute fms qu'il n'en ait confteTTé mt/& etipie. » — Te ii'e»t «• di* O0t><* kMlre qit'il s'agit ici, min probablejoeiit dune IcUre ôe ptci«ul>< itit pnur ta ctarifie. Diderut retraufa Grtinm ea UuEilt», «i reuii à à Pjfiê
6 LETTRES DE MADÈBiuXSELLE DE LESPINASSE.
Pourquoi n'ôtes-vous pas parti mercredi î lisl-ce à quelqu'un ou à vous que vous avez accordé ces vingl-qualre heures? Avez-vous emporté le livre de M. Thomas *? je le voudroi» : celte lecture auroit été presque au Ion de votre âme. II est noble, fort et vertueux; il y a sans doute quelques défauts; mais il s'est corrigé de ce qu'il avoil d'enflé cl d'exagéré dans son style; il y a trop d'analyse el d'énuniération : cela fatigue un peu, surtout lorsqu'il en coûte beaucoup pour £0 séparer d'un objet qui occupe avec intérêt. J'ai été obligée d'abandonner celle lecture pour quelques jours. C'est le facteur de la poste qui décide deux fois la semaine de toutes les actions de ma vie; celui d'hier m'a rendu la lecture impossible ; je ne chercherois que la lettre qui m'a manqué, et ce n'est pas la peine de la chercber dans M. Thomas : je ne l'y trouverois point. Vous m'avez promis de vos nouvelles de Strasbourg ; n'étes-vous pas étonné à présent d'avoir pris l'engagement de m'écrire souvent î n'avez-vous pas du regret à la facilité avec laquelle vous cédez à l'intérêt et à l'empressement qu'on vous montre ? II est pénible, à trois cents lieues, d'agir pour les autres ; il n'y a de plaisir qu'à aller d'après l'impulsion de son mouvement et de son sentiment. Voyez si je suis généreuse : je m'engage à vous rendre votre parole si vous avez à vous reprocher quelque méprise. Avouez-le-moi, et je vous réponds de n'en pas être blessée. Croyez qu'il n'y a que la vanité qui rende difficile, et je n'en ai point : je ne suis qu'une bonne créature, bien béte^, bien naturelle, qui aime mieux le bonheur et le plaisir de , ce que j'aime, que tout ce qui n'est que moi et pourçioi^/ D'après celle connoissanco, mettez vous bien à votre aise, et écrivez-moi un pew, beaucoup ou poiiif du tout, mais ne croyez pas que cela me contente également: car j'ai encore moins d'indiiïérence aue de vanité ; mais j'ai une force ou
I. Essai sur le caractère^ les mœurs et l'esprit des femmes dans les Âifférents siècles. Paris, 1772, in-8. M. de Guibert devait être, en i785, le successeur de Thomas à l'Académie française. A propos d'uD dialogue sur iet femmes^ ou plutôt contre les fommcs. qu'il avait con;posé et dont Thomas lui demandait l'envoi, l'abbé Galiani écrivait à celui-ci : a Vous voudrez bien ne -ien dire de mon dialogue anti-fémiuin, ni à mademoiselle de Lespinasse, ni à madame GeofTrin ; je craindrois qu'elles ne fassent exprès un voyage à Ffaples pour me faire subir le sort d'Orphée ou d'Abeilard :
Nolum quid foetnina fttrent.
Aîmons-nous, mais craignons les femmes et le bon Dieu, a (LeUre du 14 déeembre 1772. Corresp.y Paris, 18 18, t. I, p. 376.)
une faculté qui rend propre à tout : c'est de savoir souffrir, et beaucoup souffrir sans me plaindre. Adieu ; avez-vous pu arriver Jusque-là? rela n'est-iJ pas assommant?
Ce dimanche, 30 mai 1778. ,
fai reçu hier votre lettre de Strasbourg* ; il me sembloit qu'il y avoit bien longtemps depuis mercredi 19 : c'est le jour où j'avois reçu votre dernière marque de souvenir ; celle qui m'est venue hier m'a consolée, a fait du bien à mon Ame; elle avoit besoin d'ôtre distraite par Toccupaliond'un sentiment douï, auquel elle pût s'abandonner sans trouble et sans remords; oui, je peux me l'avouer, je peux vous le dire à vous-môme : je vous aime tendrement; votre absence me cause un regret sensible ; mais je n'ai plus à combiltre ce que vous m'inspiriez, j'ai vu clair dans mon âme. Ah 1 l'excès de mon malheur me justifie de reste, je ne suis point coupable, et cependant, avant qu'il soit peu, je serai victime. Je pensai mourir vendredi en recevant une lettre* par uu courrier extraordinaire. Je ne doutai pas qu'il ne m'apportât la plus funeste nouvelle ; le trouble où il me jeta m'ôloit jusqu'au pouvoir de décacheter ma lettre ; je fus plus d'un quart d'heure sans mouvement : mon âme avoit
I. Sorti de Paris le jeudi 20 mai, Guibert était arrivé à Strasbourg le 24, tn passant par Meaux, Lunéville, Nancy, Huningue, Saarbourg, Phaisbourg et SaTcrne; il en partit le 27, après y avoir rencontré plusieurs illustres confédéral polonais, chassés de leur patrie par les événements : les deux princes Rïdahsril, le prince et la princesse Sapieha (née Joblono'svska), le vice-palatin de Wilaa, Bohnes, etc. Les passages des Vosges, près de Phaisbourg, lui inspirent ces réflexions qui retrouvent aujourd'hui un douloureux à-propos : « Ces Vosg'es. autrefois one barrière, sont maintenant percées par dix ou douze débouchés. Celui d« SaTcrne, magnifique, mis dans l'état où il est par Louis XIV, ft n'ayant pas, dans sa plus gran.le pente, plus de quatre ponces par toise. Les considérations militaires auraient peut-être voulu qu'on n'eût pas ouvert a i i>i grand nombre de chemins à travers cette chaîne de montagnes, qui peut un jour servir de ligne de défense au royaume. » Malheureusement -— vanité .!e la sagesse humaine ! — Guibert ajoute : « Hais on a bien fHit de m; pas ( s écouter. Il est très-incertain que nous ayons jamais les Vosges à défi-ndre ; ■', en attendant, cette mulliplication de débouchés vivifie et réunit deux grandes povinces. » Journal, p. 98.