LITTRE XL
OiiiQ heures, 1774
Ayez assez de délicatesse pour cesser de me porséculcr. Je n'ai qu'une volonté, je n'ai qu'un besoin : c'est de ne vous plus voir en particulier. Je ne puis rien pour votre bonheur, je ne sais rien pour votre consolation : laisr^t-a-moi donc, et ne vous plaisez plus à faire le tourment de mu vie. Je ne vous fais point de reproches; vous souffrez, jo vous plains, et je ne vous parlerai plus de mes maux. Mais, au nom de ce qui a encore quelque empire sur votre Ame, au nom de l'honneur, au nom de la vertu, laissez-moi, ne
BQ LETTREJB DS MADEMOISELLE DE LESPIN ASSB.
comptes plus sur moi. Si je pais xfxe calmer^ je vivrai; mais. &i. vous continuez, vous aurez bientôt à vous reprocher d'è ni'avoir rendu la force du désespoir : épargnes-moi le chagrin et rembarras de vous faire exclure à ma porte dans les heures où je suis seule. Je vous demande, et c'est pour la dernière fois, de ne venir cbez moi que depuis cinq
heures jusqu'à neuf. Si madame de pouvoit lire dans
mon âme, je vous assure Qu'elle ne me haïroit pas : tout au plus, j'aurois mis quelques regrets dans la sienne: mais elle et vous m'avez fait éprouver les tourmens des damnés, le repentir, la*haîne, la jalousie, le remords, le mépris de moi^ et quelquefois aus^ de vous-môme ; enfin, que vous dirai-je? Tout le malheur de la passion et jamais ce qui peut faire le bonheur d'une âme honnête et sensible : voilà ce que je vous dois, mais je vous pardonne. Si Je tenois à la vie, je sens que je ne serois pas si généreuse : je vous vouerois une haine implacable; mais bientôt je ne tiendrai pas plus à vous qu'à la vie, et je veux employer ma sensibilité, mon âme et tout ce qui me reste de vie, à aimer, à adorer la seule créature qui ait rempli mon ftme, et à qui j'ai dû plus de bonheur et de plaisir que presque tout ce qui a paru sur la terre n'en a senti ni pu imaginer; et c'est vous qui m'avez rendu coupable envers cet homme ! celte pensée soulève mon âme, je m'en détourne. — Je voudrois me calmer, et, si je le puis, mourir. Je vous le répèle encore, et c'est le dernier cri de mon âme vers vous : par pitié» laissez-moi ; sinon, vous connoîlrez le remords.
Cola seroit bien doux, bien aimable, si cela disoit que je vais vous voir; mais ce doute détruit l'impression sensible que j'aimerois tant à recevoir de ce que vous me dites. Mon Dieu ! que vous troublez ma viel vous me faites éprouver dans l'espace d'un jour les dispositions les plu» contraires: je suis à la fois entraînée par le mouvement le plus passionné, et puis glacée par l'idée que vous ne me rc'pondez pas. Alors cette réflexion me donne de l'humeur vontre moi; et, pour retrouver un peu de calme, je m'a-
LETTRB XLII. 83
bandonne au souvenir déchirant de ce que j'ai perdu. Bientôt aprôs, mon âme se pénùlre d'un sentiment plus douX; et je suis en état de m'occuper des momens de bonheur que j'ai goûtés en aimant. Toutes ces pensées, qui devroient m'éloigner de vous, m'en rapprochent bien vite. Je sens que je vous aime, et assez pour ne pouvoir espérer de repos que dans la mort. C'est mon seul appui, le seul secours que j'adcnds, et dont je sens le besoin dans presque tous les inslans de ïua vie. — Mon ami, vous avez mis du baume sur la petile plaie que je me suis faite hier au soir, puisque vous en avez remarqué le moment : cela prouveroit la vérité de ce que disoit M. d'Alembert, qu'il y a telle circonstance où la douleur n'est point douleur. — Oui, vous aurezavant minuit l'Éloge: je vais renvoyerchezrarchevCque de Toulouse*. Bonjour, lilncore une fois, mon ami, c'est 'VOUS qui faites ma tristesse, mon silence, mon malheur; en un mot, c'est vous qui animez mon Ame, et c'est elle qui m'entraîne. Je n'ose pas vous dire à quel point je vous
Dix heurèf, 1774.
Vous ne voua souciez pas de me trouver encore aujourd'hui; mais je vous suis as^ez indifférente pour ne pas craindre de troubler les intérêts qui vous agitent. Écoutezmoi donc, et faisons Pun avec l'autre ce que proposa madame de Montespan à madame deMaintenon. Étant forcée de faire un voyage assez long avec elle télé à tcle : Madame, lui -dit-elle, oublions nos haines^ nos qatr elles, et soyons l'une a Vautre de bonne compagnie , etc., etc. Eh bien I je vous dis : «Oublions nos méconîentemensmulucls; et soyez assez faci'ii pour m'apporter ce que je vous ai demandé. » Oui, c'e?t m h qui vous parle, et je ne suis pas folle : au moins à cet égare*, ma folie est d'un genre moins sec et plus malheureu\.
i. Étienne-Cbarlcs de Loniéiiie de Bricniie, ué en 1727, archevêque (iô Toulouse depuis 1763, de l'Acadiimie frau;aise en 1770, cardinal en 17b!'; il remplaça, en 1787, Calonne aux iinanccs, et mourut le 16 février 1794. U était neveu de madame du Ueffaud, ce qui ne i'eiupèciiait pas de fréqueater Is I de mademoiaelle de Lespiuasse.
Bonsoir. — Vous étiez presque triste tantôt; j'en éloîs fâchée, sans me le reprocher: car, comme vous savez :
11 faut se croire aimé pour se croire infidèle.
Le chevalier m'a expliqué votre tristesse, et je vous ai plaint du fond de mon cœur. — Ne me refusez pas ce que je vous demande; je vous promets en récompense ce mauvais synonyme de pleurs et de larmes ; il est mauvais, mais il est d'une sensibilité qui fera couler .les larmes de ce que j'aime; et il feroit pleurer d'ennui un homme d'esprit et de goût : mais aussi ce ne sont pas ces gens-là à qui j'ouvre mon âme. Bonsoir. — Où ôles-vous? à coup sûr vous ôles bien : vous t'êtes gai, animé, intéressé, et tout entier à ce que vous voyez; voilà ce que nous appelons être aimable par excellence. — Tancréde^,.,! ohl cela est bien beau ! il y a des vers qui retentissent jusqu'au fond de l'âme; mais rien n'est au ton d'une âme active, souffrante et agitée: elle doit vivre sur ellemême. Adieu donc.
Onze heures du soir, 1774.
Je viens de m'occuper de vous, de vos iiitérêtsayQcM, d'A- Icmberl, et il me passe par la tôte de vous faire une proposition folle; et c'est précisément à cause de cela que je ne di'se5p(>re pas que vous l'accepliez. Venez demain passer la journée avec moi à la campagne: vous comblerez de plaisir madame L....; et ce n'est pas là une manière de parler. Si vous êtes engagé le soir, nous reviendrons d'assez bonne heure pour que vous ne manquiez ni à ^folre plaisir, ni à celui de ceux qui vous altendroicnl. l-.nfin, voyez si vous poi:vez vous arracher à vos alfaires, à vos soins, à votre dissipation, à vos rendez-vous, à l'opéra, auxvisilcs, au vague, au vide, en un mot, à celte multitude de choses importantes auxquelles vous consacrez voire vie. Surtout (etï^ans doute celte recommandation est inulile et présomptueuse)
i . Celle tragédie de Voltaire venait d'être reprise avec un grand succès pLr Lekaiù,
ne me faites point de sacrifice: c'est moi, au contraire, qui suis prête à vous les faire tous. Si vous me refusez, je vous réponds de n'en être ni étonnée ni fâchée: il est tout siml'ie qu'à la veille d'un départ, tous vos momens soient enuagés. Mais au moins ne perdez donc pas tous ceux que vous \ouliez bien me destiner; employez-les; je vous rends votre t'oirée de demain : je me coucherai en arrivant. — Mercredi j'ai promis de passer la soirée au Ménil-Montant, et si je ne ^•lJis pas Irop soulfrante, j'irai. J'ai envoyé m'excuser cette Mprès-dînée, parce que je souffrois beaucoup: car vous croycï bien que je ne pouvois pas avoir l'espérance devons voir. — Il est bien honnête à vous de m'avoir donné quelques momcns; je ne m'en étois pas flaltée: je vous en rends mille grâces, et c'est du fond de mon cœur, je vous l'assure. Si vous me sacrifiez votre journée de demain, il faut être liiez moi avant midi; si, au contraire, c'est moi qui vous la donne, ne venez pas du tout: je me lève lard; je serai pressée de m'habiller, et vous ne me feriez senlir que le regret de ne pouvoir causer avec vous. Mais mercredi je serai plus heureuse, puisque vous ne partez pas. Réponse, j3 \ouBenprie.
Je suis désolée: ce n'est pas de ce que vous êtes enrhumé, mais de ce que vous ferez si bien, que ce rhume deviendra une maladie. Vous devriez garder voire lit tout le jour, et vous vous proposez déjà de sorlirl En grâce, mon ami, buvez; soyez tout à fait dans voire lit, sans y lire ni écrire.— Je me reproche le mot que vous m'avez écrit; et avant que vous ayez écrit, répondu et répliqué à toutes ces Dame^y vous ne serez pas un moment en repos. Je vous atlcndois depuis neuf heures ; il y avoit de l'eau d'orge, de guimauve, de l'orgeat, pour vous faire prendre par force une buvaroùe : \oi\ii comme cela s'appelle, et non pas de la soupe. Mon Dieu! r,no je voudrois être à côlé de voire lil! je vous soigocrois; jamais gai do ii'auroit eu tant de z<>lc et d'alTection. —Mon iimi, ne .«-orlcz jias, laissez croire que vous éUs parti, et peut- Otre qu'av( c ce ménagemcnl vous seri-z as.^ez bien pour partir demain malin. Assurément vou>* ne voyagerez ^la^la
nuit, ce seroît de la folie : en allant coucher à Orléans, voua ne serez pas fatigué. Vous ne me dites pas si vous avez de la lièvre dans ce moment-ci. J'enverrai savoir de vos nouvelles à une heure; en grâce, mon ami, ne sortez point: je saurai de vos nouvelles plusieurs fois dans la journée; et pour cela, je vais dîner chez moi: je ne sortirai qu'à neuf heures du soir. Mon ami, j'exige de vous que vous passiez la soirée dans votre lit; je vous a^sure que si vous n'y prenez garde, vous ferez de ceci une fluxion de poitrine^ Mais sans doute vous avez écrit à M. votre père: s'il vous connoît bien, il sera moins inquiet, parce qu'il ne comptera pas sur votre exactitude. Voyez combien je suis dure, et quel moment je prends pour vous accabler! ouî^ en vérité vous avez torl d'être malade. Eh bien, si vous étiez parti hier, mon inquiétude auroit-elle été fondée?— Mon ami, buvez; mais quoi? je crains que ces eaux n'aient trop d'activité: de la guimauve, ou de l'eau d'orge. Si vous venez chez moi, vous en aurez de toute prête; mais ne venez pas: non, ne venez pas. Ménagez-vous pour ce qui vous aime avec tant de tendresse.
[Jeudi] huit heures et demie, 1774.
Mon ami, je vous aime: je le sens dans ce moment d'une manière douloureuse. Votre rhume, votre poitrine font mal à mon âme; je crains, et cet affreux sentiment a été sisou- Nenl justifié que je ne saurois me calmer: si vous partez co soir, vous ne dormirez point, cela vous échauffera. Ah, mon Dieulque ne puis-je souffrir tout ce queje.crains que vous ne souffriezlMon ami, en changeant de chevaux à Orléans, dites-moi comment vous Oies, dites-moi si votre poitrine est déchirée. Ma tendresse, mon intérêt ne vous laissent pas libre de négliger votre santé. Je meurs de regret en pensant que je ne vous verrai pas, que je n'ai plus de moyens de me rassurer. Je ne vous verrai pas, je ne saurai rien de vous. Ahl qu'il éloit doux de vous aimer hier, et qu'il est cruel de vous aimer aujourd'hui, domain et toujours! Mon ami, pardonnez-moi ma foiblesse; voyez^ si ma superstition ûo peut pa^ s'excuser; c'est le vendredil août 1772 que
U. de Mora est parti de Pdris; c'est le vendredi 6 mai de cerre année qu'il est parti de Madrid, et c'est le venlredi^l ïCBi (▼?-« je Fai perdu pour jamais. Voyez si cet horrible moi ne aoii pas porter Teffroi dans mon âme, quand il se joint à liaée de ce que j'aime plus que la \ie, plus que le bonheur, plus enfin que je n'ai de mots pour rexprimer. Mon ami, si, par quelque hasard, vous ne parliez que sameJi, je veux TOUS voir demain. Quel horrible projet j'avois conçu, de ne pas vous voir! cela seroit impossible; vous le savez bien. Vous savez bien que, quand je vous hais, c'est que je vous aimeà un degré de passion qui égare ma raison. Adieu, adieu, mon ami; jimais vous ne fûl^s aimé ni chéri avec autant de lendresse. Conservez-vous: pensez que c'est me sauver la vie que de ménager votre poitrine. DcwîaiV^/ celte pensée m^sx affreuse. Oui, je vous aime, mille fois plus que je ne faij^ ^e dire.
Jeudi au loir, 15 août 1774.
Oui. mon ami, ce qui a le plus de force et de pouvoir dans la nature, c'est assurément la passion : elle vient de m'impoBsr une privation, et elle me l'a fait supporter avec mille fois plus de courage que ne pouvoient jamais inspirer la raison et la verlu; niais celte passion est un tyran absolu : elle ne fait aussi que des esclaves qui tour à tour haïssent et chérissent leur chaîne, et qui n'ont jamais la force de la briser. Klle me commanle aujourd'hui une conduite absolument contraire à celle que je me suis prescrite depuis quinze jours. Je reconnoismon inconséquence, j'en suis confuse; mais je cède au besoin do mon cœur. Je trouve delà douceur à éire foiblc; et dussioz-vous en abuser, mon ami, je vous aimerai, et je vous le dirai quelquefois avec plaisir, plus souvent avec douleur, lorsque je croirai que vous ne me répon-lcz pas. Éi'.ouloz tout ce que j'ai soulfert depuis que vous m'avez quittée. Une heure après voire départ, j'eppris que vous m'aviez caché que madame do *** otoii partie la veille. Alors je crus que vous n'aviez retardé le vôtre que p(?ur elle. Vous ne m'aviez pas vue la veille, et jo cru» que c^e^t p.irce que vous aviez été Uo^ Oi^^v^Ci ^^ n^'^
adieux, pour Die voir le moment d'après; enfin, que voua dirai-je? Je vous jugeai avec une passion dont le vrai caro*»tère est de ne jamais voir les objets tels qu'ils sont. Je vis donc, et je crus tout C3 qui pouvait m'affligcr davantage : j'étois trompé, vous étiez coupable, vous veniez dans Iç moment même d'abuser de ma tendresse : celle pensée soulevoit mon Ame, irritoit mon amour-propre: je me sentois au comble du malheur, je ne pouvois plus vous aimer; j'abhorrois les momens de consolation et de plaisir que je vous devois. Vous m'aviez enlevée àla mort, la seu le ressource, le seul appui que je m'étoîs promis, lorsque j'avois tremblé pour les jours de M. de Mora. Vous m'aviez fait survivre à un malheur affreux, vous remplissiez mon ûme de remords, vous me faisiez éprouver un plus grand mal encore, celui ae vous haïr; oui, mon ami, vous haïr. J'ai été plus de huit jour animée par cet horrible sentiment; cependantje reçus voire lettre de Chartres. Le besoin de savoir comment vous vous portiez me fît manquer à la résolution que j'avois prise de ne plus ouvrir vos le! très. Vous me disiez que vous vous portiez bien; vous m'appreniez que vous aviez, malgré ma volonté quelques-unes de mes lettres, et vous citiez un versde Zaïre qui sembloit braver mon malheur; et puis, ce qu'il « avoit (le sensible, les regrets exprimés dans celte lettre me parurent vagues, et plus faits pour épancher votre Ameque l)Gur toucher la mienne : en un mot, je fis du poison de toui ce que vous me disiez, et je formai plus que jamais le projet de ne vous pas aimer, et de ne plus ouvrir vos lettres. Je l'ai tenue cette résolution qui a déchiré mon cœur, qui m'a rendue malade. Depuis votre départ, je suis changée et abattue comme si j'avois eu une grande maladie. Ehl en effet, celte fièvre de l'âme qui va jusqu'au délire, est une cruelle maladie: il n'y a point de corps assez robuste pour résister à une telle souffrance. Monauii, plaignez moi; vous m'avez fait mal. Je ne reçus votre lettre de Rochambeau* que samedi: je ne l'ouvris pas, et en la mtttlanl dans mon portefeuille j'eus un violent batlemont de cœur; mais je me commandai d'être forte, e( je \c fus. Ah I combien il m'en a coûté pour garder celte lettre 1 couibien de t'ois J'ai lu l'adresse! combien de temns ic l'ai eue dans mes mains! la nuit
1. Déparlemenl de I,oir-ct-r,her, corauiune de Thori, chez le cnute, jAu* tard maréchal de Uochumbeau.
LETTRE XLVI. i'J
môme j'avoîs besoin de la toucher. Dans l'excès de ma foiblesse, je me disois quej'étois forte, que je résistois au plus graiâd bien, au plus grand plaisir ; et voyez quel genre de folie 1 je vous aimois avec plus d'activité que jamais; rien, pendant six jours, n*a pu me distraire de celte lettre cachetée: si je l'avois ouverte au moment où je Tavois reçue, Timpressîon n'auroit été ni si vive, ni si profonde. En tin, en (in hier, abîmée de tristesse, ne voyant point arriver deleliros de Chanteloup*, d'où vous m'aviez promis de m'écrirc, je fus frappée de l'idée que vous étiez peut-être malade à lîochîtnbeau ; et, sans savoir ce que je faisois ni à quoi je cédoîsj votre lettre étoit lue, relue, mouillée de mes larmes, avant que j'eusse pensé que je ne devois pas la lire. Ahl mon ami, combien j'aurois perdu ! j'adore votre sensibilité. Ce que vous dites de Bordeaux fait saigner une plaie qui n'étoit pas ferfnée, qui ne le sera jamais. Non, ma vie ne sera pas assez longue pour regretter et pour chérir l'homme le plus sensible et le plus vertueux quiexisla jamais. Quelle affirease pensée! J'ai troublé ses derniers jours; en craignant d'avoir à se plaindre de moi, il exposoit sa vie pour moi, et son dernier mouvement a été une action de tendresse et de passion. Je ne sais si je retrouverai jamais la force de relire ses derniers mots; si je ne vous avois aimé, mon ami, ils auroient suffi pour me tuer. J'en frémis encore; je les vois, et c'est vous qui m'avei rendue coupable: c'est vous qui faites que je vis; c'est vous qui portez le trouble dans mon âme; c'est vous enfin que j'aime, que je hais, et qui déchirez et charmez tour à tour un cœur qui est tout à vous. Mon Dieu I ne craignez pas d'être triste avec moi : c'est mon ton, c'est mon existence que la tristesse ; vous seul, oui, vous seul avez le pouvoir de changer ma disposition: votre présence ne me laisse ni souvenir ni douleur; j'ai éprouvé que vous faisiez diversion aux maux physiques. Je vous aime, et toutes mes facultés sont employées et charmées lorsque je vous vois.
Vcudredi matia, [26 août] 1774.
Mon ami, je fus interrompue hier, il y à tant de nouvelles, tant de mouvemens, tant de joie; qu'on ne sait lequel
i, où M. de Giiibertallu plusieurs fois, comme c'était alors la mode, visiter le duc de Choiscul dans son populaire exil. 11 y avait lu son Connétable an eommeo cernent de l'anuée 17 73. (Saiut-Aulaire, Corr. da madame du Ocffand avec la duchesse de Choiseul^i. II, p. 3G9.)
90 LETTRES DB UADEMOIS^LLB DB LESPINAâSB.
entendre. Je voudrois dire bien aise, çt cela m*e?t îraposrfble. 11 y a quelques moifi que j*aurois été transportée et du bien qu'il y a à espérer, et du mal dont on est délivré; ao tuellemeiflje ne suis que par la pensée et par la réflexiou au ton de tout ce que je Tois et de tout ce que j'entends. — Vous savez que M. Turgot est contrôleur général', il est entré dans le conseil; M. d'Angiviller a les bâtimens; M. de Mîromesnil est garde des sceaux; M. le chancelier est exilé en Normandie; M. de Sartine a la xûarine^ et l'on dit que ce n'est qu'en attendant le département de M. de la Yrillière ; M. Lenoir e^t lieutenant de police; M. de Fitzjames ne ya pas en Bretagne: c'est M. le duc de Penthièvre qui va tenir les États avec M. de Fourqueux. Mais, en vérité, me voilà aussi piqiianie que M. Marin '«*à qui on Ote la Gazette pour la donner à un abbé Aubert, quia fait de mauvaises fables. Pour n'yplus revenir, ilfant ajouter quele baron de Breteiiil va & Vienne, et M. de la Vauguyon à Naples. — A présent, passons aux nouvelle de société. M. d*Alembert a eu hier le plus grand succès i l'Académie^ Je n'en ai pttô été témoin: j'étois trop SQnffranté; Je n'ai.tout juste de rorce que ce qu'il en faut pour être sur mon feiufeuil. Il a lu l'Éloge de Despréaux et des anecdotes sur Fénelon, qu'on dit ravissantes. Je n'ai pas voulu les entendre ces jours passés: je n'avois dans la tôte que la lettre que je ne lisoispas. H faut du calme pour écouter : aussi J'écoute bien peu. — Mon ami, on imprime une vie de Catinat : l'auteur est un M. Turpin* qui a fait la Vie du grand Condé. M. d'Alembert a lu cette vie, et, selon ce qu'il dit, cela n'ôtera ni le piquant ni le mérite de votre éloge; cependant, dès qu'elle paroîtra, je
1 . C'est le 24 août que Turgot, mraistre de la marine depuk le 20 juillet, aTait été appelé au contrôle général, en remplacement de l'abbé Terray.
2. François-Louis-Claude Marin, directeur de X&Gaxette de France de 1771 à 1 774, sous l'administration Maupeou, qui l'avait enlevée à Suard et à Tabbé Arnauld. Né en 1721, il mourut en 1809.
3. Dans la séance annuelle tenue le 25 aoAt, jour de la Saint-Louif, souila présidence de Beauzée, et dans laquelle d'Alembert lut, comme secrétaire perpétuel, les deux Éloges de Despréaux et de Fénelon. C'est dans cette même séance que fut mis au concours de l'année suivante V Éloge de Catinat, pour lequel concourut M. de Guibert.
4. François-René Turpin, professeur à l'Université de Caen, né en 1709, mort en 1799. Vie de Louù de J5our6on, prince de Condé ; Paris, 1767. 2 volumes in- 12. A l'occasion d'un autre de ses ouvrages, la France illuttrê ùu le Plutarqw français^ La Harpe a dit de lui qu'il n'était t ni Plutarque li Français » •
LIÙTTIIE XLVl. 91
«0118 renverrai. — J'ai vu, j'ai beaucoup vu madame de Boufflers depuis votre dcparl, et je vais bien humilier oii bien exalter votre vanité, en vous disant qu'elle ne vous a pas nommé. Si cela est naturel, cela est bien froid; s'il y a du projet, cela est bien vif. Nous avons passé une soirée avec elle; nous avons ôié à la foire ensemble, elle est venue chez moi ; nous devons aller au catafalque. Mais ce qui n'est que pour moi, ce sont des ananas excellens, et une lettre de quatre pages sur les affaires présentes, sur la gloire dont s'est couvert M. le prince de Conti, sur sa belle-fille; et puis, des louanges tr(>s-Qattenses pour moi. Enfin je vous ferai mourir de jalousie quelque jour en vous lisant tout cela; mais jusqu'alors, vous allez tant faire de coquetteries, tant plaire, tant soduir.^, que tous mes succès ne seront plus rien et qu'il faudra redevenir Gros Jean comme davant^ — Mais, mon ami, pourquoi ne m'avez-vous pas écrit de Chanteloup? est-ce que déjà vous n'aviez plus rien à me dire? La poste part tous les jours, et puis qu'importe? La lettre reste à la poste, et Ton n'est pas un siècle privé du plaisir de parlera ce qui nous aime: car remarquez que je n'ose pas dire à ce qu^on aime. Si vous Ctes arrivé mardi apès le courrier de Bordeaux, il faudra attendre jusqu'à mercredi ; et c'est me mettre dans les limb:.'s, après m'avoir mise quinze jours en enfer.
Si vous recevez celte lettre à Bordeaux, comme je n'en doute pas, je me rétracte, et je vou8 demande d'aller voir ce consul: je saurai peut-être de nouveaux détails. Il vous parlera de la plus aimable, delà plus intéressante créature, quej'aurois dû aimer uniquement, et que je n'aiirois jamais offensée, si, par une fatalité que je déteste, je pouvoiséchapper-à quelque goure de malheur : il n'y en a point que je n'aie éprouvé. Quelque jour, mon ami, je vous conterai des choses qu'on ne trouve point dans les romans de Prévost ni de Uichar=lson. Mon histoire est un composé de circonstances si funosles, que cela m'a prou\é que le vrai n'est souvent pas vraisemblable. Les héroïnes de roman ont peu de chose à dire de leur éducation : la mienne mérileroit d'être écrite par sa singularité. Quelque soirée, cet hiver, quand nous seroiii bien tristes, bien tournés à la rétlexion, je vous donnerai le passe-temps d'entendre un écrit qui vous Intéresseroit, si vous le trouviez dans un livre, mais qui vous fera concevoir une grande horreur pour l'espèce hu-
maine. Alil combien ler hommes sont cruels! les tigres sont encore bons auprès d'eux. Je devois naturellement me dévouer à haïr; j'ai mal rempli ma destinée: j'ai beaucoup aimé et bien peu haï. Mon Dieu I mon ami, j'ai cent ans; cette vie qui paroît si uniforme, si monotone, a été en proie à tous les malheurs et en butte à toutes les vilaines passio is qui animent les malhonnêtes gens. Mais où vais-je m'égarer?.... toute entière à vous que j'aime, qui soutenez, qui défendez ma vie, pourquoi vais-je jeter les yeux sur tous les objets qui me l'ont fait délester V— Je ne fermerai nia lettre qu'après l'arrivée du facteur: que je serai comblée de plaiiiir s'il m'apporte une lettre de vousl Mais vous serez arrivé trop lard: vous ne faites rien à temps; ce que vous ne voyez pas existe à peine pour vous. Enfin, vous êtes justement comme il faut être pour faire le tourment d'une âme sensible; et moi je suis justement tout ce qu'il faut pour prouver queLi folie n'exclut pas l'imbécillité. Figurez- vous que je vous parle comme sij'étois à samedi. J'attends le facteur qui n'arrivera que demain, et ce n'est pas votre faute, mon ami; ce n'est pas la mienne non plus, si ma tôle est troublée, si le besoin que j'ai d'être consolée, me fait perdre l'ordre et la mesure du temps. Hélas! je ne sais s'il n'auroit pas mieux valu ne pas nous connoître, ne pas vous aimer: il y a trois mois que je serois comme j'étois il y a cent ans; je ne soufrrois point, je n'avois besoin, ni de vous, ni de vos lettres; mais n'Otes-vous pas assommé par la longueur de celle-ci? Mon ami, accoutumez-vous à cette importunité.
Samedi au soir, 27 août 1774.
Mon ami, je n'ai point eu de vos nouvelles. Je m'étois dit cent fois: Il sera arrivé trop tard; il n'aura pas songé au prix d'une heure pour moi. Cela fait la différenco de quatre jours: me voilà donc renvoyée à mercredi! Eh bien! le soin que j'ai eu de ne pas appuyer mon âme sur cette espérance ne m'a servi à rien: le courrier est arrivé ; j'ai ou trois let» 1res, que je ne pouvois pas lire, parce que la vôtre me manquoit. Mon Dieu! vous n'êtes ni assez heureux ni assez malheu-
reux pour éprouver un pareil seatiment. Mon ami, si jo n'ai pas de vos nouvelles mercredi, je ne vousécris plus. Vousavez déjà un tort: vous en aurez mille; mais je vous déclare que jone vousenpardonneraipointetque jene vous en aimerai pas moins. Vous voyez bien que je vous dis là l'impossible: la logiquedu cœur est absurde. Au nom de Dieul failesqucje ne raisonne jamais plus juste. Que vous manquez bien dans ce moment-ci I l'ivresse est générale, mon ami. Il y a cette différence entre ma disposition et celle de tout ce que ju vois, qu'ils sont (ransportés de joie du bonheur qu'ils espcV rent, et que moi je ne fais que respirer du malheur dont nous sommes délivrés. Mon Dieu l mon âme n'atteint pas à la Joie: elle est remplie par des regrets et par des sjuvcnirs déchirans; elle est animée par un sentiment qui la trouble, qui lui donne souvent des mouvemens violens et qui ne lui promet que bien rarement du plaisir. Dans cet état, la joie publique ne se faitsentir que parla pensi^eellarcflexion, et les plaisirs raisonnables sont si modérés ! mes amis son! mécontens de ce qu'ils ne peuvent pas m'enlraîner. J'en suis bien fâchée, leur dis je; mais je n'ai plus la force d'être bien aise. Cependant je suis bien contente de ce que M. Turgot a déjà renvoyé un fripon, l'homme de l'affaire des blés*. Mon ami, je veux vous dire le compliment des poissardes au Roi, le jour de la St. -Louis. « Sire, Je venons faire compli- » ment à Votre Majesté de la chasse qu'elle à faite hier; ja- » mais votre grand-père n'en a fait une si bonne. » — Le
comte de C , qui est à Montigny*, m'a écrit trois pages
remplies d'enthousiasme et de transport : c'est beaucoup. Qu'ils sont heureuv ! l'espérance les conserve jeunes. Héiasl qu'on est vieux quand on l'a perdue ou qu'il n'en reste tout juste que pour échapper au désespoir I — Dites-moi donc si vous avez fait bien des vers; si vous vous accoutumez à vous hâter lentement ; si vous vous résoudrez à faire comme Racine, qui faisoit difficilement des vers. Mon ami, je vous impose le plaisir délire, de relire tous les matins une scène de cette
1 . L'entrée de Turgot au coatrôle général avait été suivi du renvoi de MM. Leclerc, Saiut-Pricst, Dupuis, Destouches, plus ou moias compromis <\:iU< Tadministratiou de l'abbé Teiray. (6'orr. de madam-? du Dcffmd, t. II, p. 429.) Le nom de Mirlavaud, trésorier des grains au compt<' du roi, qai ■Tait fait tant de scandale en figurant dans YAlmanuch Hoync de 1774, •!:&• parut de celui de t7Tb.
t. Chez M. de Trudaiue,
94 LETTRES jyK MÂDÉHOISELLB DE. LBSPINA88B»
oausiquè ^Moe^ et puis vous, tous promènerez^ voas ferei âesyers; et, avec le taleat que la nature vous a donné de penser et de sentir fortement. Je vous réponds que vous en ferez deJrës-beaux. Mais de quoi m'aviséje? de conseiller qui? un homme qui a un grand mépris pour mon goût, qui nie croit assez bête, qui ne m*tL Jamais vue en mesure sur. rien, et qui, en me Jugeant ainsi, pourroit bien n*ôtre qu'en mesure, et marquer autant de Justesse que de Justice. Adieu, mon ami. Si vous m'aimiez, je ne serois pas si modeste: je croirois n'avoir rien à envier dans la nature.
Je vous ai écrit hier un volume à Bordeaux. Ce motm'est effroyable: il touche la corde sen^bleet douloureuse de mon Ame. Adieu, adieu.
Ce lundi, t9 aoflt i774
Vous savez que M. Turgot est contrôleur général ; mais ce que vous ne savez pas, c'est la conversation qu'il a eue à ce sujet avec le Roi. Il avoit eu quelque peine à accepter le contrôle, quand M. de Maurepas le lui proposa de la pari du Roi. Lorsqu'il alla remercier le Roi, le Roi lui dit : Voustievou-liez donc pas être contrôleur ç^énéral? Sire^ lui dit M. Turgot, fatwue à Votre Majesté que faurois préféré le ministère de la marine, parce que c*est une place plus sûre et où fétois plus certain de. faire le bien; mais dans ce moment- ci oe n'est pas au Roi que je me donne, c'est à i honnête homme. Le Roi lui prit les deux mains et lui dit : Vous ne serez point trompé. iV. Turgot ajouta : Sire, je dois représenter à V. M. la néces^ site de Vcconomie^ dont elle doit la première donner V exemple: M. Vahhé Terrai Va sans doute déjà dit à Votre Majesté. Oui, répondit le Roi, il me l'a dit; mais il ne Va pas dit comme vous. Tout cela est comme si vous l'aviez entendu, parce que M. Turgot n'ajoute pas un mot à la vérité. Ce mouvement de l*Arae de la part du Roi fait toute l'espérance de M. Turgot ; et je crois que vous en prendriez comme lui. — M. de Vaincs est nommé à la place de M. Leclerc *; mais il n*en
I. «6 septembre 1774. — M. de Vaines, qui remplace M. Le Clerc en qualité de premier commis des finauccs, ne l'imitera probablement pa^ dans
«ura pas le faste : point de jeu, point de vaîet de chambre, point d'audience, en un OGiot, la plus grande simplicilé, c'est-à-dire, au ton de M. Turgot. Oui, je vous le répète, vous manquez bien ici : vous auriez partagé les transports de la joie universelle. On commence à avoir besoin de se taire pour se recueillir et pour penser à tout le bien gu*on attend. Reste actuellement l'intcîrôt personnel qu'il faut bien compter pour quelque chose. — Le chevalier d'Aguesseau vient de contenter le mien, et de le choquer tout à la fois : il sait que vous avez été vingt-quatre heures à Chanteloup, que vous vous perliez bien, et que vous êtes arrivé à Bordeaux le 22. D'après cela, il est tout simple que vos amis aient eu de vos nouvelles samedi 27 . Je ne me plains point de la préférence que vous leur avez donnée; mais, mon ami, il me seroit doux d'avoiràme louer de vous, et d'avoir à vous remercier d'un soin que j'aurois si bien senti et dont mon âme avoit besoin! Adieu. Voilà trois lettres en bien peu de temps. Si je n'en ai pas de vous mercredi, je crois que je pourrai me taire. Tous mes amis m'ont demandé de vos nouvelles avec intérêt, M. d'Alembert surtout.
Je ne crois pas vous avoir dit le succès que le chevalier de Chalelux a eu dans un voyage de quatre jours qu'il vient de faire à Villers-Cotterets * : il y a fait six lectures ; il n'avoit que quatre pièces, mais il a répété la lecture de deux. Il croit que les Prétentions n*oni pas été senties; j'en ai grondé l'archevêque de Toulouse, qui étoit un des auditeurs. Si vous saviez comme il s'est justifié I c'est à faire mourir de rire. Le chevalier m'a raconté avec naïveté ses succès. J'en ai joui; mais je suis fâchée du mauvais visage qu'il a : je crois sa santé bien menacée. — M. Waltelet est assez malade de la poitrine : il est au lait d'ânesse. — Je suis fort souffrante ces jours-ci; mais c'est presque mon état habituel î la durée des maux Ole jusqu'à la consolation de s'en
•on lui>3. La philosophie dont il est sectateur le rendra traitable et modeste...»' (Mémoires secrets, t. VU, p. 211.)— Celte simplicité philosophique ne désarma pas cependant la médisance, ainsi que le prouve le violent pamphlet qui parut bientôt sous le titre de : Lettre d'un profane à l'abbé Beaudeau, où l'orijiine et la vie de de Vaines n'étaient pas épargnées. Par une circonstance singulière, un certain Ducroc, secrétaire de d'Alembert, fut mêlé à la publication de ce libelle. (Aîém. secrets, t. VUI, p. 186.)
1 • Chez le duc d'Orléans, fort amateur de comédies de société, où il jouait jton rôle, ainsi que la marquise de Montesson, celte Maintenoa de ce {^etit-fiii du Régent,
9e LETTRES DE MADEMOISELLE DE LESPINASSE.
plaindre. Adieu, encore une fois, — Est-ce que je ne vous aurois pas dit que j*ai entendu chanter Millico * ? c'est un Italien. Jamais, non jamais on n'a rc^uni la perfection du chant avec tant de sensibilité et d'expression. Quelles larmes il fait verser! quel trouble il porte dans l'âme I J'étois bouleversée : jamais rien ne m'a laissé une impression plus profonde, plus sensible, plus déchirante môme; mais j'aurois voulu Pentendre jusqu'à ei^ mourir. Oh! que oette mort eût été préférable à la vie!
Jeudi, i5 septembre 1774.
Peut-être ne lirez- vous jamais ce que je vais écrire ; peutô:re aussi le recevrez- vous incessamment : c'est, je crois, la réponse que j'attends samedi qui me déterminera, soit à brûler, soit à vous envoyer cette lettre. Écoutcz-nioi : il me semble que toutes les passions de mon âme se sont calmées : la voilà revenue, la voilà rendue à son premier et à son unique objet. Oui, mon ami, je ne m'abuse point : mes souvenirs, mes regrets mômes me sont plus chers, plus intimes et plus sacrés que le sentiment violent que j'ai eu pour vous et que le désir que j'avois de vous le voir partager. Je me suis recueillie; je suis rentrée dans moiniônie; je me suis jugée, et vous aussi : mais je n'ai prolioncé que contre moi; j'ai vu que je prétendois à Timpossible, à être aimée de vous. Par un bonheur inouï et qui ne devoit jamais arriver, la créature la plus tondre, la plus parfaite et la plus charmante qui ait existé, m'avoit donné, abandonné son âme, sa pensée et toute son existence. Quelque indigne que je fusse du choix et du don qu'il m'a- \uit fait, j'en jouissois avec étonnement et transport. Quand je lui parlois de la distance immense que la nature avoit mise entre nous, j'affligeois son cœur ; et bientôt il me pe^
1. Célèbre ibantcur italien, qui avait connu Gliick à Parme en 1769, en iuterprctanl VOrfco, et avait conçu pour lui un tel enihou^iasme, qu'il l'avait suivi à Vienne, of, comme on voit, à Paris. « C'<'tait un artiste rare, un gosier de rossignol au service d'une intellifrence et d'une émotion incomparable» ' (Desnoircsteries, Gluck ctPkcini; Didier, 1872, p. 73.)
suadoit que tout éloît égal entre nous, puisque ]e l'aimois. Non, jamais la beauté, l'agréuienl, la jeunesse, la vertu, le mérite n'ont pu être flattés et exaltés au degré où M. de Mora auroit pu faire jouir mon amour-propre; mais il voyoit mon âme : la passion qui la remplissoit rejetoit bien loin les jouissance de l'amour-propre. Je vous dis tout cela, mon ami, non par une foiblesse qui seroit trop bête et trop indigne des regrets qui déchirent mon cœur ; mais c*esl pour me justifier auprès de vous; oui, me justifier. Je vous ai aimé avec transport ; mais cela n'a pas dû excuser auprès de vous le souhait que j'ai osé former de vous voir partager mon sentiment : cette prétention a dû vous paroitre folle. Moi, fixer un homme de votre âge, qui joint à toutes les qualilés aimables, les talens et l'esprit qui doivent le rendrel'objet des préférences de toutes les femmes qui ont leplusdroilà plaire, àséduire età attacher! Mon ami, je suis remplie de confusion en pensantjusqu'à quel point vous avez dû croire mon amour-propre aveuglé et ma raison égarée. Oui, je m'en accuse avec douleur : le goût que vous m'inspiriez, le remords qui me tourmentoit, la passion qui animoit M. de Mora tout cela ensemble m'a conduite dans une erreur que j'abhorre : car, il faut vous l'avouer, j'ai pensé plus que cela encore ; j'ai été persuadée que vous pouviez m'aimer ; et celte persuation si folle, si vaine, m'a entraînée dans l'abîme. Sans doute il est bien tard, trop tard de m'aviser de mon égarement. Je le déleste, et en me méprisant, je voudiois vous haïr, en effet, vous aviez excité en moi cet horrible mouvement : je vous ai môme écrit dans cette disposition: c'étoit le dernier effet et le dernier effort de la passion qui m'agitoit. Je suis loin de me faire un mérite du calme ou je suis revenue : c'est encore un bienfait de l'homme que j'adorois. Je ne vous expliquerai point tout ce qui s'est passé en moi depuis quinze jours; mais il suffit de fous dire que je ne me reconnois plus : ce n'est plus votre poiisée qui m'occupe, et, si le remords n'étoit pas à côté de m:i douleur, je crois que vous seriez bien loin de moi : non que je cesse jamais d'avoir de l'amitié pour vous, et de l'intérêt pour votre bonheur : mais ce sera en moi un sentiment modéré qui pourra, si vous y répondez, me faire goûter quelques momens de douceur, sans jamais troubler ni tourmenter mon âme. Oh I de quelles horreurs elle a été «emplie 1 il me par;>ît miraculeux de n'avoir pas succombé
au dc^sespoir où j'ai été réduite; mais cette secousse, en alTaissant ma machine, a remonté mon âme : elle est restée sensible; mais elle est sans passion. Je ne connois plus ni la haine, ni la vengeance, ni... Ah, mon Dieu! quel mot j'allois prononcer! il n'est plus lié dans ma pensée qu'au souvenir de M. de Mora. Hélas I je lui devrai encore ce que mon cœur sentira déplus consolant et de plus doux, des regrets et des pleurs. Tous les détails que vous m'avez mandés ontélé inondés de larmes ; je vous en remercie : je vous devois une Bensatioa que je préfère au plaisir qui ne vlendroit pas de la pensée de M. de Mora.— J'ai lu, j'ai relu vos lettres, celle de Bordeaux et celle du 8, de Montauban. Je vous plains sincèrement d'être agité et tourmenté sans en avoir une raison absolue; mais en môme temps les douleurs vagues ne sont que passagères, du moins je Tespère : car je désire de toute mon Time votre repos et votre bonheur. Je ne pouvois troubler ni Tun ni l'autre; mais votre délicatesse vous faisoit peut-être souffrir du mal que vous m'aviez fait. Je vous le pardonne du fond de mon cœur ; perdez-en le souvenir; ne m'en parlez jamais, et laissezmoi croire que vous m'avez trouvé encore plus malheureuse que coupable. Ahî vous n'êtes pas obligé de me croire, et j'ai perdu le droit de vous persuader; mais j'oserois presque dire comme Jean-Jacques : mon âme ne fui jamais faite pour l'avilii-sement. La passion la plus forte, la plus Dure, l'a animée trop longtemps; celui qui en cloit l'objet éloit trop verlueux : il avoit l'ûme trop grande, trop élevée pour qu'il eût voulu régner sur la mienne, si elle avoit été abjecte et méprisable. Sa prévention, sa passion pour moi m'élevoient jusqu'à lui. Mon Dieu! combien je suis tombée î combien je suis déchue! mais il l'a ignoré. Mon malheur est affreux; il l'auroit partagé. 11 est mort pour moi. Je l'aurois fuit vivre de douleur. « 0 mon ami! si dans le sétt jour des morts vous pouvez m'enlendre, soyez sensible à « ma douleur, à m.on repentir. J'ai été coupable, je vous ai a olfensé ; mais mon désespoir n'a-t-il pas expié mon « criu)e? Je vous ai perdu; je vis, oui, je vis; n'est-ce donc « pas être assez punie ? » Pardonnez-moi le mouvement qui m'a entraînée vers l'objet que je voudrois suivre. Adieu. Si je reçois de vos nouvelles samedi, j'ajouterai un mol; mais je vous pardonne d'avance tout ce que vous pouvez m'avoir dit d'offensant, et je rétracte avec tout ce qui me reste do
LETTRE XLIX. 9i^
force et de raison tout ce que je vous ai écrit dans les convulsions du désespoir. C'est aujourd'hui quQ je dépose dans vos mains ma profession de foi : je vous promets, je m'engage à ne plus rien exiger ni prétendre de vous. Si vous me conservez de l'amitié, j'en Jouirai avec paix et reconnoissance; et si vous veniez à ne m'en pas trouver digne, je m'en afflîgorois sans vous trouver injuste. Adieu, mon ami: c'est Tamilié qui prononce ce nom; il n'en est que plus cher à mon cœur, depuis qu'il ne peut plus le troubler.
Samedi, onie heures dn loir.
Voilà votre réponse : elle est telle que j'aurois pu la souhaiter, froide et modérée. Mon ami, nous allons nous entendre : mon Ame est au ton de la vôtre; cette, lettre ne vous a point offensé; vous en avez sûrement jugé à merveille; vous avez eu sur moi l'avantage d'un homme raisonnable sur une créature passionnée; vous étiez de sangfroid, et j'avois le délire: mais c'étoit la dernière crise d'une maladie effroyable, don! il vaudroit mieux mourir que gut'rïr, parce que la violence des accès de cette lièvre flétrit et abat les forces du malheureux malade, au point de ne pouvoir plus se promettre du plaisir de l'élal de convalescence; mais en voilà assez, trop sans d.oule, sur ce que vous appelez mes injustices et votre ddicites^^e. Mon ami, savez-vous ce qui est délicat? c'est de n'avoir pas supprimé les six ou sept pages que vous m'aviez écrites avant que de recevoir m.i lettre. Quelle supériorité la raison a sur la pa>sion I comme elle règle la conduite ! elle porte et répand la paix sur tout; en uu mot, elle a tiîllemenl de la mesure, qiiC je dois vous rendre grûce aujourd'hui et de ce que vous me dites et de ce que vous ne me dites point. Mon ami, \otre lettre du vendredi est aimable; elle est douce, obligeante, raisonnable; elle a le ton ol le charme de la coiitiiuice: mais elle est tristt^, et je suis fâchée que ce soit la disposition de votre âme. Je n'ai pas en moi de quoi vous disiraire; je n'ai pas mémo la force de vous parler ce soir : je suis trop souffrante; ti je puis, je reprendrai votre lettre pour le couriiT de mardi. Adieu. Vont n'attendez plus de mes nouvelksV
100 LETTRES DE MADEMOISELLE DE LESPÎ>'A?SBâ
LuDdi au soir, 19 septembre 1774.
Je veux vous écrire. Je voudrois vous répondre; si je manque le couder de demain, il faudra attendre à samedi, et cependant mon- âme est morte. Je viens de relire votre lettre : j'ai cru qu'elle me ranimeroit, et point du tout; je me sens d'une stérilité effroyable, et, si je me laissois aller, voici ce que je vous répondrois : Toutes les réflexions que vous faites sur votre silualion présente, sont forts raisonnables; mais si vous vous occupez de l'avenir vous êtes encore plus fondé à y trouver des, sujets d'espérance que des motifs de crainte. lime semble que jamais les hommes de mérite n'ont eu si beau jeu, et avec de la vertu, des lumières et du talent, ils doivent prétendre atout. Ce n'est donc pas le Qioraent de se décourager, mais plutôt de venir avec confiance, non pas demander des grûces, mais se faire connoîlre et se faire rendre justice. — A l'égard de ce bouleverscmeni dans les domaines % j'ai bien de la peine à croire que M. Turgot puisse en rien suivre ou exécuter les projets de M. l'abbé Terrai. Si cependant, par impossible, il venoit à vouloir agir d'après ce plan, M. de Vaines seroit à portée de vous rendre service. Il feroit l'impossible pour vous obliger : il a un attrait particulier pour vous; il ne me voit jamais sans me demander de vos nouvelles; le jour de votre départ, j'en reçus un billet, où étoient ces mots : « Je vous supplie de me faire dire de vos nouvelles et de « cclb^s de M. de Guibert, qui intéresse beaucoup ceux qui « aiment une âme ardente, franche, et qui de tous côfés « s'élance vers la gloire. » Je voulois vous envoyer ces mots, et puis j'en fus détournée par un intérêt qui ne permet [)as de causer. Vous devriez écrire à M. de Vaines, noa
1. Le nouveau bail des fermes passé par l'abbé Terrai en 1774 conleuail des disptisitions nouvelles à l'éj^ard des domaines engagés, o Jusque-là, quand S. M. voulait rentrer dans quelque domaiue aliéné, l'usage était que les focniiers généraux 8*'.n emparassent et en perçussent les dioils. Par le dernier bail, on leur retirait cette partie, et l'on avait établi une sous-ferme pour chaque péuéralilé. • L'adjudicataire de celle sous-ferme c élait autorisé à rentier dans tous les domaines aliénés, en remboursant la finan^'e payée par les alionalaires ou engagistes. » (Mem. concernant V adm . des fin. sous le miniilère de l'abbé Terrai; Londres, 1776, iu-i8, p. 196.)
LETIlxE L. 101
pas Bur sa fortune : car c\»sl lîîctemenl le coniraire; il a sacrifié son intérûl à son amitié, , pour M. Turgol et à son amour pour le bien public; en o ^not, il a été entraîné par le désir de concourir au bieh/'jl â.eu Tactivilé de la vertu; mais un peu plus calme, il a' V-a qu'il s'étoit chargéd*une triste besogne. — Je ne combats- point vos projets pour Tavenir : il n'existe pas pour moi f tllatJTès cela, vous croyez bien queje ne peux guère m'échaîetfder pour prévoir ou craindre pour les autres. En général-, je crois que vous ferez bien de ne pas vous marier en province^-Copcndanl ce seroit une manière de fixer toutes vos inccrtiLdd^s; mais aussi ce seroit un malheur qui vous priveroit a«?'çlU5 grand bien, qui est, l'espérance. Mon ami, je ne conçois"^;^5*commcnt vous n'avez pas assez de force pour supporter la, mauvaise fortune. Paris est le lieu du monde où l'on peut être pauvre avec le moins de privations; il n'y a que les ennuyeux et les sots qui ont besoin d'être ricties. — Vous voyez bien que c'est de la folie que de croire qu'il faut que fassiez le tour du monde pour faire un bon ouvrage. Commencez-le toujours ; et, avant qu'il soit fini, vous serez peut-être assez riche pour voyager. Enfin, je voudrois que ■ VOUS ne regardassiez le défaut de fortune que comme une contradiction, et non comme un malheur. Mon ami, si je voyois de la lune, Je préférerois votre talenj, aux richesses de M. Beaujon* : j'aimefôis"miëûxTê goût de l'étude que la charge de grand écuyer de FranceTEn un mot, étant condamnée à vivre, et n'ayant pu choisir le sort d'un bon fermier de Normandie, je demanderois d'avoir l'esprit et le talent dé M. de Guibert ; mais, à la vérité,Je voudrois qu'on me permit d*en faire plus d'usage. — Ce que vous dites des enfans de madame votre sœur est plein d'intérêt et de délicatesse; mais, mon ami, vous voilà encore à vous tourmenter de l'avenir. Ils sont bien à présent, ces enfans; vous voyez ce qu'ils ont perdu, et cela vous tourmente. Le sort du petit garçon est moins embarrassant: vous savez mieux que raoi que l'éducation d*un collège de province est tout aussi bonne ou tout aussi mauvaise que celle d'un collège de Paris; et puis, mon ami, pour entrer à 10 ans dans un régiment, en vérité, il est tout à fait égal d'avoir été élevé
I. Nicolas Beaujon, célèbre financier, né en 1708, mort en 1786. (Voirlet Souvenirs de madame Vigéc Le Brun; Charpentier, 1869, t. II, p. 2o4.)
103 LETTRES DE ikADEldiOîS^LB DE LESPINAS3B.
à Bordeaux ou à Paris. <li|e nos idées sont fausses sur le
premier intérêt de la y}fyi^V le bonheur! Oh, bon Dieut
est-ce en aiguisant resgn^^est-ce en étendant les lumières,
qu'on fait le bonhfttiiv.d^in individu ? car Je crois bien que
cela peut être ufifai en'général ; mais pourquoi faut-il que
votre neveu S9{i,%^reux à votre manière? — Je sens que
Je réponds bi«4 t^i^hement, bien bêtement à tous les détails
où votre ar&iîiS et votre confiance vous ont fait entrer^
mais qîf», voulez- vous faire? 11 ne me vient rien; mon âme
est u&^désért, ma tête est ^ide comme .une lanterne. Tout
ce ^P^fcJo'dis, tout ce que j'entends, m'est plus qu'indiffé-
i^&t)^iBt Je dirai aujourd'hui. comme* cet homme a qui on
'^. jêf^rbchoit de ne pas se tuer, puisqu'il étoit si détaché de la
*, ..^ ; vîfe : JeneîM tm pas, parce qu'il m* est égal de viwe ou de
'*»*•. 'mourir. Gela n'est pourtant pas tout à -fait vrai : car Je souf-
\ "". fre, ei la mort serait un soulagement ; mais Je n'ai point
d'activité.
Mardi, 20 septembre 1774, mx heures da mctim
Pour réparer la platitude et la sécheresse de ma lettre d'hior au soir, j'imagine de vous envoyer deux petites^ fouilles de Voltaire et VÉloge de la Fontaine^, que j'ai lu avec î^fitaiil de plaisir que j'en avois eu à l'eiilendre. Remarquez bien que je n'exagère pas les louanges: ainsi vous^ serez libre encore d'être de votre avis, et de trouver détestable ce que j'ai cru bon. — Il paroîtra d'ici à peu de jours un édit sur le commerce intérieur des grains; il sera motivé : cette forme est nouvelle, et il me semble qu'elle doit convenir à la multitude : car les fripons et les gens de parti trouveront bien encore à critiquer. — On disoit hier qu'on donnoil l'archevêché de Cambrai* à M. le cardinal de Bernis, et que M. le duc de la Rochefoucault » iroit à Rome.
1. Par rhamfort, qui remporta le prix dans le concours ouvert par l'Acadé» mie de Marseille, et dans lequel il eut La Harpe pour concurrent. (Voir la Corr. de Gnmm, t. Vllï,p. 405.)
2. Vacant par la mor': \e Léopold-Charles de Choiseul-Stainville, frère du célèbre ministre, né le 28 décembre 1724, mort le 11 septembre 1774.
3 i.ouis-Alexandre, duc de la Rochefoucauld, fils de la duchesse d'Anvillp, Vamie de Turgol, né en 1743, massacré à Gisors en 1792. Il n'alla pu à-
Peut-6tre«M. l'abbù de Very ^ y seroit nommé avant, mais seulement pour être cardinal et préparer la besogne à M. le duc de la Rochefoùcault : voilà la conversation d'hier au coin de mon feu ; et si je vous nommois les personnes qui y étoienl, vous trouveriez que, si cette nouvelle ne devient pas vraie, du moins elle n'est pas absurde. — Le che\alier de Chcltelux, que je vois souvent, mais toujours en courant, n'a pas eu le temps de nie demander de vos nouvelle» : il est plus dissipé, plus affairé et plus à la suite de tous les princes que jamais. 11 est aujourd'hui à la campagne; c'est là où il saura de vos nouvelles : avec du tact et de l'usage du monde, on est au ton et à la pensée de ceux avec qui l'on est. — - M. d'Alembert et tous vos amis me parlent souf:^ vont de vous; ils s'adress.oient à moi pour savoir de vos ^ nouvelles, et ce sera moi qui aurai recours à eux à l'ave-
nir: car vous ne m'écrivez plus, n'est-ce pas? Mais, mon DIeul que les passions sont folles! qu'elles sont bOtesl Depuis quinze jours, je me sens pour elles une grande horreur ; mais aussi il faut être juste, etconvenir qu'en adorant le calme et la raison, j'existe à peine; je n'ai la force tout juste que do sentir mon anéantissement : ma machine, monôme, mi tête, tout moi est dans l'épuisement; et cet état ne m'est pas trop pénible, quoiqu'il me soit nouveau. — Bonsoir, npon ami : car, quoiqu'il soit bien matin, je n'ai pas encore dormi. Jamais personne ne s'est avisé d'écrire sur le sommeil, et de traiter de son influence sur l'esprit et sur les passions. Ceux qui ont étudié la nature ne doivent
pas négliger cette partie intéressante de la vie des mal- Rome, où lesfonclionsd'ambassadeur de France contiouèrentàêlre remplies parle cardinal de Beruis jusqu'en 1 791 . Madame du Deffant écrivait de lui en avril mt : ' • 11 est le plus assidu courtisan de mademoiselle de Lespinasse. Je ne sais si •c*est cette liuisouqui a nui à ma couuoissa.. c avec lui et avec, madame d'Enviile, mais je les vois plus rarement qu'autrefois. » (26 avril 1772, Curr.y éditée par M. de Saiut-Aulairo, t. II, p. 173.)
I. Joseph-Alpliouse di^ Véri.ncà Seguret (ComtatVeuaissin),le 16 oct. 1724, de Louis de Véri et di; Jeanne do Beilou de Grillon, député à l'Assemblée générale du Clergé ou 174'j, grand vicaire général de l'aichevèque de Bourges en 1749, membre de la 1'* Assemblée provinciale de Berry en 1778,morten 1802. Condisciple de Torgot, il se lia intimement avec le comte de Maurepas, lorsque celui-ci fut, en 1 7 i9, oxilé à Bourges, et devint ainsi letrait d'union cnlreTurgot et le futur premier ministre de Louis XVI. (Voir Louis XVI et Tunjot, par M. de Larcy, Correspondant^ août 1866.) Turgot chercha à le faire entrer au ministère lors do la retraite de Malesherbes en mai 1776. (Voir Arnelh et Geffroy, Corr. entre Marie-Thérèse et Marie* Antoinette y H, 442, et de Lescure, Corr, secrète^ l, 505.)
heureux. Hélas I si Ton savoit ce que la privation du som-^ meil peut ajouter aux maux I en abordant quelqu'un de souffrant et de malheureux, lapremiùre question seroil toujours celle-ci : Donnez-vous ? la seconde: Quel âge avezvous?
Commencée jeudi, 22 septembre 1774.
■ Donnez-moi tous les noms destinés aux parjures ; t Je crains Yotre silence, et non pas yos injures ' . »
Mon ami, si j*avois de la passion, votre silence me feroit mourir ; et si jen'avcis que de Tamour-propre, il me blesseroit, et je vous en haïroisde toutes mes forces : eh, bien I je vis, et je ne vous hais plus. Mais je ne vous cacherai pas que j*ai vu avec chagrin, quoique sans élonnement, que c'éloit uniquement mon mouvement qui vous enlraînoit : vous aviez à me répondre. Vous ne savez plus me parler ; et, lorsque vous croyez que mon sentiment a cessé, vous ne sentez aucun regret, et vous ne trouvez rien en \ous qui vous donne le droit de réclamer ce que vous avez perdu. Eh bien, mon ami, je suis assez calme pour être juste: j'approuve votre conduite, quoiqu'elle m'afflige; je vous estime de ne rien mettre à la place de la vérité. Et en effet, de quoi vous pluindriez-vous? je vous ai soulagé : il est affreux d'ûlre l'objet d'un sentiment qu'on ne peut pas partager; l'on souffre et l'on rend malheureux : aimer et être aimé, c'est le bonheur du ciel; quandon l'a connu et qu'on l'a perdu, il ne reste qu'à mourir.
Il y a deux choses dans la nature qui ne souffrent pas la médiocrité, les vers et.... Mais je ne m'abuse point, le sentiment que j'avois pour vous n'étoil point parfait. D'abord j'avuisù me le reprocher: il me coûtait des remords; et puis, je ne sais si c'éloit le trouble de ma conscience qui renversoil mon ûme, et qui avoit absolument changé ma manière d'être et d'aimer: mais j'élois sans cesse agitée de senlimens que je condamuois; je connoi^sois la jalousie, l'inquiétude, la défiance; je vous accusois sans cesse; je
i. Racine, AndromaquCf acte IV, se, 5.